La femme du mort, Tome II (1897)
Chapter 8
--Pardon, ne mettez pas _veuve_, mettez _femme Davenne_...
--Mais, monsieur..., je suis veuve, et à moins que vous ne me fassiez antidater le billet...
--Non, non, ne vous inquiétez pas... Cela n'a pas d'importance pour nous.
Geneviève réfléchit une minute... Quel pouvait être le motif qui faisait préférer à cet homme qu'elle signât ainsi... Elle pensa que c'était pour faciliter la négociation de la valeur...; mais, ayant hâte d'en finir à n'importe quel prix, elle signa.
--Voici..., monsieur... J'attends, dit Geneviève en lui tendant le papier et se disposant à écouter.
Le petit vieux prit le billet, le regarda attentivement, le plia avec soin et le plaça dans son portefeuille...; puis il dit:
--Madame, il faut maintenant que vous me juriez que, ni aujourd'hui ni demain, vous ne chercherez à avoir votre enfant, à vous rendre chez celui que je vais vous nommer, ou plutôt que, d'ici deux jours, vous ne révélerez pas comment vous avez appris ce que je vais vous dire...
--Mais, exclama Geneviève, d'ici là..., le misérable peut se débarrasser de mon enfant.
--Oh! non, madame..., fit avec assurance le petit vieillard: de ce côté, vous n'avez rien à craindre; son amour pour la petite Jeanne égale le vôtre...
--Fernand est capable de tout! exclama immédiatement Geneviève...
--Fernand! fit le petit vieux avec un méchant rire et en haussant les épaules..., il n'a pas votre enfant et depuis ce matin il est arrêté...
--Que me dites-vous là?
Geneviève, nous devons l'avouer, éprouva un véritable soulagement en entendant la seconde partie de la phrase.
--Je vous demande de jurer, madame, reprit l'homme, et il ajouta: Sur la tête de votre enfant. Ceci fit pâlir Geneviève; mais, se domptant, elle étendit le bras et dit solennellement:
--Je jure qu'avant trois jours je ne dirai à personne comment et par qui j'ai appris ce que vous allez m'apprendre?
--Sur la tête de votre enfant, madame; je sais que cela est sacré pour vous...
--Sur mon enfant, je le jure...
--Madame Davenne, je vais être bref.
Il regarda autour de lui pour voir si la porte qui communiquait avec l'atelier était bien fermée. Certain de n'être pas entendu, il dit gravement:
--Madame, votre enfant vit avec son père.
--Que me dites-vous là? exclama Geneviève, dont le visage s'empourpra à l'idée de la honteuse mystification.
--Je dis, madame, que vous n'êtes pas veuve!
Geneviève se dressa, aussi étonnée qu'effrayée, craignant d'avoir affaire à un fou; mais celui-ci continua:
--M. Pierre Davenne est vivant, bien vivant...
Un moment, la jeune femme considéra celui qui lui parlait, cherchant sur son visage les traces de la folie dont son langage donnait les preuves... Mais le petit vieux avait sa grimace souriante, et il parlait avec calme et d'un ton absolument affirmatif.
--Mon Dieu, monsieur, fit Geneviève, j'espère que vous n'êtes pas venu vous moquer de moi..., et surtout sur un aussi pénible sujet... Vous avez peut-être été trompé par une ressemblance... Connaissant peu M. Davenne, vous aurez cru à cette folie de résurrection... Hélas! monsieur, mon mari est mort,... bien mort...
Geneviève pleurait en ajoutant:
--Je l'ai vu jusqu'au matin, et j'ai suivi jusqu'au cimetière sa dépouille mortelle...
Le petit vieux ne parut pas décontenancé. Il dit à la jeune femme de se rasseoir et l'invita à lui prêter la plus grande attention.
--Madame, je connaissais M. Davenne depuis quinze ans!... Ceci est pour répondre à votre première objection... Mais, je vais vous dire plus...: c'est moi qui ai tué M. Davenne, et c'est moi qui l'ai ressuscité...
Cette fois, Geneviève fit un soubresaut sur sa chaise et elle eut véritablement peur; elle regarda la porte à son tour et ne se rassura guère qu'en entendant les ouvrières qui causaient entre elles.
Elle n'avait qu'à jeter un cri, et l'on viendrait... Elle ne voulut pas laisser voir ses appréhensions et feignit la plus grande attention..., absolument assurée cette fois qu'elle avait affaire à un fou. Aussi fut-elle assez stupéfaite quand le petit vieux lui dit:
--Je lis votre pensée, madame, vous croyez que je suis fou: vous regrettez de m'avoir si longtemps écouté. Je vais donc vous raconter ce qui s'est passé. Vous m'excuserez de parler franchement de votre situation alors... Il faut que vous me croyiez; il faut donc que je vous dise tout, et le motif de la mort, et le but de la résurrection.
Cette fois, l'insistance calme de l'individu embarrassa Geneviève; en entendant parler de sa situation d'alors, elle rougit, puis du motif de la mort, elle sentit un frisson courir dans son sang. L'individu s'assit et commença.
--M. Pierre Davenne me connaissait: lorsqu'il était aspirant à bord de la _Souveraine_, j'étais matelot... A cette époque, j'avais été pris par les sauvages, et j'avais appris chez eux la vertu de certaines plantes et de certains poisons, ceux dont ils se servent pour empoisonner leurs flèches.--Je raconte vite pour arriver au fait... A la suite d'accidents, je dus me sauver du bord! Je ne vis plus M. Davenne. J'étais à Paris, où je fais de la médecine secrète. Je me nomme Rigobert, dit le Sauvage...
--C'est vous!... fit Geneviève, vraiment effrayée, mais attachée au récit parce qu'elle recommençait à espérer. C'est vrai, j'ai en effet entendu conter par mon mari d'étranges histoires sur vous.
Le vieux Rig eut un mauvais sourire; mais il reprit:
--Un soir, votre mari vint me trouver... Je vous ai dit que je devais parler franchement. Votre mari avait appris que vous étiez la maîtresse de Fernand. Trouvant que la vengeance dans un duel était insuffisante; qu'ensuite l'aveu de sa situation, c'était toujours le déshonneur dans le ridicule, votre mari, se souvenant d'une cure étrange faite par moi sur un condamné à mort, vint me trouver. Il avait un plan de vengeance effrayant.
Geneviève, en entendant évoquer la honte passée, s'était d'abord caché la tête dans les mains; puis, en entrevoyant dans le récit du vieux Rig la possibilité de ce qu'il lui avait dit, elle le regarda et écouta attentive..., cette fois pleine d'espoir... et revoyant malgré elle la scène de la nuit où son mari était apparu si singulièrement! C'était donc vrai... Il vivait! Rien ne peut exprimer la sensation qu'elle ressentait à cette idée, tout en passant par les alternatives de terreur que lui donnait le récit effrayant du Sauvage.
Celui-ci continuait, se rappelant avec plaisir sa cure extraordinaire.
--Il me demanda si je pouvais lui donner les apparences de la mort de façon à tromper tout le monde, jusqu'à la tombe, enfin, et si je pouvais m'engager à lui rendre la vie... Je lui dis: Oui!
--Oh! exclama Geneviève.
--Je me rendis le soir rue Payenne, et j'ai, madame, un système dans ma médecine à moi. Voyez-vous, tout est là: le coeur! Le jour où ma vie sera assurée, je ferai sur ce sujet des études spéciales.
Geneviève regarda encore le vieux Rig; il lui sembla de nouveau qu'elle avait affaire à un fou. Celui-ci le vit; car, reprenant son récit, il continua:
--J'avais rendez-vous pour le soir même, Simon devait m'introduire dans la chambre de M. Davenne; mais si vieux que je puisse paraître, j'ai une vigueur et une agilité que plus d'un jeune homme m'envierait. J'escaladai le mur et me trouvai à l'heure dite dans la maison... C'est avec le curare, madame, un poison dont on ne connaît guère les qualités en France..., que j'exécutai la chose convenue.
--C'est-à-dire, demanda Geneviève, que vous fîtes prendre du curare à mon mari: il s'endormit, et ce sommeil avait les apparences de la mort...
--Oui, madame, du curare... Tenez en voici...
Et le vieux Rig tira encore son portefeuille graisseux; il fouilla dans les poches et en sortit un petit rouleau; il le développa et montra un morceau ayant l'apparence de la réglisse noire... Il en coupa un bout.
--Tenez, dit-il en faisant sa grimace--non, en souriant--tenez, madame, vous voyez que c'est bien inoffensif.
Et le Sauvage avala le morceau de curare. Geneviève ne pouvait se défendre d'un certain mouvement répulsif en présence du petit vieux et de ses agissements; celui-ci s'en aperçut, car il reprit:
--J'abrège, madame; par un procédé à moi, qui m'est personnel, j'employai le curare; dix minutes après vous rentriez... J'étais caché le long du lit... Vous vîtes votre mari et le crûtes mort...
--Mais c'est affreux, ce que vous me dites là.
--J'étais payé pour cela... Votre mari voulait disparaître de ce monde, pour se débarrasser de tous ceux qui l'entouraient. Il avait dans la journée réalisé sa fortune, loué une habitation. Il avait chargé Simon d'enlever sa fille...
--Oh! mon Dieu! mon Dieu!
--Simon devait m'aider... Je dois ajouter qu'il avait même augmenté sa mission... Il avait dans sa poche un revolver avec lequel, si je ne réussissais pas dans mon expérience, il devait me casser la tête.
En disant cela, Rig riait et haussait les épaules... Le rire de Rig était vilain à voir ainsi. Aussi Geneviève détourna-t-elle les yeux en disant:
--Enfin?
--Enfin, à peine étiez-vous montée dans la voiture avec Fernand, en sortant du cimetière, que je retrouvais Simon et que nous attendions impatiemment--moi très inquiet, très inquiet; je vous jure que sur dix cas semblables, il est bien rare qu'un réussisse. Avec des lanternes, nous nous introduisîmes dans le cimetière; vous vous rappelez l'orage, qui nous servit en ce sens que la garde habituelle se trouvait un peu relâchée... Ayant ouvert le caveau, puis le cercueil, nous avons passé près de deux heures pour le faire revenir.
--Vous l'avez fait revenir?... demandait Geneviève, refusant de croire ses oreilles, les traits bouleversés, l'oeil hagard..., malgré elle, cherchant à se persuader que celui qui lui parlait était fou, et ne pouvant résister à son ton convaincu, à ses explications nettes, catégoriques.
--Oui, madame, et je l'ai pris dans mes bras, je l'ai porté dans la petite maison où il habite encore aujourd'hui. Dans le caveau, la vie était revenue; mais il n'a recouvré véritablement sa connaissance que chez lui, et la première chose qu'il a demandée, ç'a été sa fille.
--Tout ce que vous me dites là, monsieur, est si étrange, si effrayant, si impossible, que je n'ose y croire.
--Mon Dieu, madame, ce que vous dites là prouve que vous ne payerez pas trop ce que je vous vends, puisque je vous assure encore que c'est vrai!
--Et où demeure mon... mari? Geneviève eut un frisson en disant ce mot. Elle se hâta d'ajouter:
--Où est mon enfant?
--A Charonne. Demandez la Maison du pendu... Ils l'ont louée et ne savent même pas que la maison est connue ainsi... C'est à cause de ce suicide qu'elle n'avait jamais été louée et qu'ils l'ont trouvée toute prête...
--Et mon, ma... ma fille est là?
--Ils y sont tous les deux...
Le vieux Rig, voyant toujours le doute sur les traits de la jeune femme, lui dit:
--Madame, vous ne croiriez pas à mes serments,--et vous auriez raison,--mais, moi, j'ai confiance dans les vôtres; vous m'avez juré que d'ici trois jours vous ne diriez pas comment vous avez appris ce que vous savez...
--Je le jure encore.
--Eh bien, madame Davenne, je m'offre de vous conduire... Je n'irai pas jusqu'au bout...; c'est-à-dire qu'arrivée à l'avenue de Charonne, je vous désignerai la propriété, et vous dirai: C'est là...
--J'accepte, monsieur...
Le vieux Rig eut un sourire, le même, et il dit:
--Je descends avant vous, je prends une voiture et je vous attends en bas...
--Oui, monsieur..., c'est cela!
Rig salua et se retira rapidement. Il serait difficile de peindre l'état dans lequel se trouvait Geneviève... Elle n'osait croire à ce qui lui avait été raconté, tant cela était fantastique... Et elle avait peur, elle n'était plus elle... Elle se disait que la vérité, c'était cela..., c'est-à-dire l'impossible!
Lorsqu'elle traversa l'atelier pour descendre, les ouvrières se regardèrent entre elles et se dirent:
--Madame est folle!...
Si elle n'était pas folle, nous devons le dire, la malheureuse était bien près de le devenir.
Le vieux Rig descendait l'escalier: il s'arrêta à l'étage au-dessous, et s'approchant près de la fenêtre qui donnait sur la cour, nous l'avons dit, il fouilla dans ses poches, sortit de son portefeuille le billet que Geneviève lui avait signé et le regarda minutieusement. Puis, heureux de son examen, il le replaça soigneusement dans sa poche en disant:
--Maintenant, ça y est... Les affaires sont les affaires: un bon engagement écrit vaut mieux qu'une parole, et je suis bien certain que, rentrée dans la situation que je lui fais retrouver, elle m'aurait donné la somme convenue; mais, avec ce papier, je n'ai pas besoin d'attendre... Demain je suis à Londres... avec une perte insignifiante, j'escompte la valeur, chez les Greffys... et je suis rentré dans l'argent qu'il m'a volé... Ah! le vieux Rig sait se venger aussi, lui... Cela va en faire du bouleversement chez lui! Idiot va! qui se fait un ennemi du vieux Rig. Tu verras qu'il vaut mieux que ton imbécile de Simon!...
Et le Sauvage était content de lui; il descendait joyeux, sa fortune était faite, car, marchant lentement, il comptait tout bas ce qu'il avait et il continuait:
--Ce soir, j'aurai tout vendu... C'est fait... A dix heures, je prends le train... J'arrive à Londres demain matin... Je m'installe comme docteur... Avant six mois, j'ai la clientèle des aînés de famille qui ont besoin d'un médecin intelligent pour soigner leur famille...Le Sauvage devient le docteur Danielo Zintsky... Ce nom-là m'a porté bonheur; c'est du jour où je l'ai porté que commence ma fortune... Je vais vivre enfin..., respecté et obéi... Et le vieux Rig descendait toujours plus lentement se répétant:
--Respecté et obéi...
En arrivant dans la cour, il n'avait plus l'air humble qu'il avait en montant; déjà, dans son cerveau, il se voyait à Londres, vivant luxueusement dans un splendide appartement; il se voyait reprenant les allures de Danielo; il se voyait superbe, respecté, et il répétait, comme un crève-de-faim qui voit la table mise:
--Enfin! enfin!
En même temps qu'il sortait de la porte cochère, Simon sortait de la loge du portier et, le suivant sans être vu, se glissant presque derrière lui jusqu'à la rue, il se blottit dans l'ombre de la porte, en faisant un signe et un clignement d'yeux à des gens sans doute apostés de l'autre côté de la rue.
Rig, toujours gai, caressant, bâtissant dans son esprit son rêve, marchait sur le trottoir cherchant une voiture. Voyant un fiacre passer, il héla le cocher. Celui-ci vint se ranger devant la porte. Rig, montant dans sa voiture, lui dit:
--Reste là... Attends, une dame va venir. Lorsqu'elle sera montée, tu nous conduiras avenue de Charonne.
Et le Sauvage, calme, se jeta dans le fond de la voiture, s'étendant heureux sur les coussins, fermant les yeux pour mieux voir ce qu'il rêvait... Tout à coup, il ressentit une secousse, il ouvrit les yeux, croyant que c'était Mme Davenne qui montait. Mais il jeta un cri de rage,... et ce fut tout ce qu'il put faire.
Des deux côtés à la fois, par chaque portière, un agent était monté dans la voiture et s'était précipité sur lui; on lui avait saisi les bras, et il était temps, car ses mains voulaient fouiller ses poches pour y prendre le couteau. On l'avait étroitement garrotté, le muselant presque pour éviter ses cris.
On avait baissé les stores, et vigoureusement tenu par les deux agents, bavant de rage, il avait entendu une voix qu'il connaissait dire au cocher:
--Toutes voiles dehors! là!... Et à la Préfecture... Ho! hisse là!
Et cela suivi d'un long éclat de rire... Puis:
--Au fait..., dis donc, tu as une place près de toi. Donne-la-moi: je veux être sûr qu'il est embarqué.
Et il avait senti, au mouvement de la voiture, que Simon montait sur le siège.
XIII
DÉSESPOIR.
Geneviève s'était rapidement vêtue, et malgré les protestations de ses ouvrières, qui l'assuraient qu'après la crise subie, qu'après la nuit qu'elle avait passée, il était imprudent, pour ne pas dire dangereux de sortir, Geneviève n'écoutait rien. Tout entière à l'espoir qui la remplissait de joie, elle se sentait forte; avec l'assurance qu'elle allait retrouver son enfant..., qu'elle allait revoir celui qu'elle avait tant pleuré, elle avait retrouvé une vie nouvelle. Revoir son mari! Était-ce possible!
Tout en elle tressaillait à cette pensée!... Oh! elle sentait bien que par ses larmes, par ses supplications, elle vaincrait toutes les résistances...; elle voulait racheter le passé par la plus obéissante servitude; elle ne serait près de celui qu'elle avait trompé qu'abnégation et dévouement; elle subirait tout, tout, pour vivre près de lui et de son enfant.
Mais s'il s'était fait un autre ménage; si une autre femme était près de sa fille, et se faisait appeler sa mère! A cette pensée, il lui sembla que son coeur cessait de battre.
Non, cela n'était pas possible!...
Il se pouvait que, ayant arraché de son coeur l'affection qu'il avait autrefois pour elle, un amour nouveau occupât son coeur... Cela la troublait, mais elle devait le supporter et elle le supporterait sans se plaindre; c'est elle qui avait donné l'exemple... S'il le fallait, elle se contenterait d'être l'amie dévouée...; elle chasserait ses pensées jalouses... Mais elle voulait être la mère, elle ne voulait pas qu'une autre portât ce titre près de son enfant; elle voulait l'affection tout entière de sa Jeanne, l'enfant pour laquelle uniquement elle avait consenti à vivre.
Geneviève se hâtait de descendre l'escalier; elle avait hâte de se retrouver avec Rig; elle voulait lui demander si le père vivait seul avec son enfant. Lorsqu'elle arriva dans la rue, elle vit quelques groupes qui causaient devant la porte.
La concierge, en la voyant, s'exclama sur son imprudence; elle voulut la faire entrer dans sa loge; mais Geneviève refusa, disant qu'elle se portait admirablement bien... Elle priait la concierge de voir si la personne qui descendait de chez elle ne revenait pas avec une voiture. La concierge la regarda avec stupéfaction.
--Qu'est-ce que vous me demandez là? Mais vous ne savez donc rien?... Ce n'est donc pas à cause de ce qui vient d'arriver que vous êtes descendue?
--Que vient-il d'arriver? demanda la jeune femme inquiète.
--Mais le petit vilain qui descendait de chez vous vient d'être arrêté.
--Comment? arrêté!
--Mais oui... et ils ont eu du mal, allez, à le maintenir dans la voiture. Nous nous demandions pourquoi, avec Augustin, et on croit que c'est un fou qui s'est échappé...
Geneviève fut forcée de s'appuyer à un meuble pour ne pas tomber... Un fou! tout ce qu'elle avait écouté, tout ce bonheur sur lequel elle venait de bâtir l'avenir..., tout cela mensonge! C'était un fou qui lui avait parlé... Ça avait été sa première pensée, et, après, elle l'avait repoussée, elle avait voulu croire... C'est si doux de croire ce qu'on désire.
La concierge, la voyant chanceler, se hâta d'avancer une chaise en s'écriant:
--Je vous le disais bien que vous faisiez une imprudence en essayant de sortir... Vous êtes capable de tomber malade pour de bon...
Geneviève n'entendait rien; elle prit sa tête dans ses mains, et, fondant en sanglots, elle gémit:
--Oh! si je pouvais mourir!
--Eh bien! en voilà des folies!... Voulez-vous ne pas dire ça. Avec ça que ça ne vient pas assez vite... En voilà des idées!... Mais qu'est-ce qu'il vous avait donc dit, ce petit vieux-là?...
Comme Geneviève ne répondait pas, et que cependant l'épouse d'Augustin désirait savoir ce qu'il y avait sous tout cela, tout en préparant un cordial pour la jeune femme, elle continua:
--D'abord, figurez-vous, j'avais envie de vous prévenir de ce qui se passait; mais nous étions occupés avec ce farceur dont je vous ai parlé qui est déjà venu et qui est habillé en marin.
Geneviève releva la tête.
--Il est revenu?
--Mais oui; il n'y a pas dix minutes, il était là, à la place où vous êtes. Tenez, voici encore son verre: il nous avait offert un petit verre, et Augustin adore le mêlé.
--Simon est revenu! répétait Geneviève.
--Et il connaissait l'autre, parce qu'il est rentré juste au moment où le petit vieux montait chez vous; il semblait tout le temps le guetter. Nous croyons que le petit vieux venait aussi pour le mariage...
--Est-ce qu'ils se sont parlé?
--Mais non!... Vous ne savez rien, alors? fit la concierge désappointée. Mais, heureuse d'avoir une histoire à raconter, elle reprit:
--Vous ne savez rien!... Je vais vous dire tout ça, alors...
Geneviève, attentive, écoutait... La présence de Simon dans l'affaire lui rendait un peu d'espoir.
--Donc, aussitôt le petit vieux entré dans la maison, il montait l'escalier, et n'était pas encore chez vous que nous voyons entrer le marin... Vous savez, il nous va, celui-là!... Augustin l'aime bien... il nous offre un verre; comme je me dis; c'est pour le mariage, il vient encore chercher quelques renseignements; je fais signe de l'oeil à Augustin. Alors il lui offre un siège, et nous causons. Il nous a d'abord raconté un voyage qu'il a fait dans un pays où les chevaux parlent comme vous et moi. Mais, tout en causant, il avait l'air de guetter tous les gens qui sortaient... Quand le petit vieux est descendu, il s'est levé vite. Augustin lui dit:
--Qu'est-ce qui vous prend? où que vous allez?...
--Espère! espère, qu'il répond, nous nous reverrons; et il a filé. Une fois dehors, il a fait un signe à des agents... et... quand je suis arrivée dans la rue, le vieux était en fiacre, avec trois agents... et le marin sur le siège à côté du cocher... Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?...
Geneviève était pensive... L'espoir revenait. Ce n'était pas pour rien que Simon avait aidé à l'arrestation de l'homme qui était venu la renseigner sur son enfant...
De tout ce qu'elle avait entendu, il ressortait une chose absolument claire, c'est qu'on venait de s'emparer de celui qui venait pour l'aider, et que Simon, probablement chargé _in extremis_ de l'éducation de sa Jeanne, voyant que l'enfant allait lui être enlevée, avait fait aussitôt arrêter le vieux Rigobert. Geneviève n'était pas bien assurée que le vieillard jouissait de toutes ses facultés, mais il savait quelque chose. Peut-être était-il fou! Et tout ce qu'il avait raconté sur la mort et la résurrection de Pierre en était la preuve; mais il avait des éclairs de bon sens, et sachant qu'un de ses amis, Simon Rivet, cachait chez lui l'enfant de son lieutenant, il s'était donné pour mission de rendre l'enfant à sa mère. Avec cette ténacité des fous, il s'était insensiblement persuadé qu'il savait un secret utile à la femme de son ancien chef, et il ne rêvait plus que de se sauver de la maison de santé pour aller tout apprendre à la jeune femme: que son époux vivait et que son enfant la demandait.
Geneviève avait besoin de croire à cela, elle avait été si près de la réalisation de son rêve, qu'elle ne pouvait y renoncer. Et elle dit à la concierge:
--Oui, vous avez raison, ce doit être un fou qui s'est échappé de la maison...
--C'est ce que pense Augustin, ce que je pense, et ce que tout le monde dit... Mais que venait-il vous raconter?
Ainsi mise en demeure de donner une raison, même mauvaise, Mme Davenne se trouva fort embarrassée; mais il n'y avait pas à hésiter... Elle brocha sur la vérité.
--Mon Dieu, continua Mme Davenne, c'est un vieux matelot, ancien fidèle serviteur de mon mari.
--Ah!... c'est un matelot aussi? Alors tout s'explique...
--Oui, celui dont vous me parlez, Simon, qui est venu chez vous, était avec lui à bord de la _Souveraine_.
--Mais que venait-il faire chez vous?
--Mon Dieu, que voulez-vous que vienne faire un malheureux chez ses anciens maîtres?
--Oui, oui, je comprends... Il venait demander de l'argent?
--C'est cela.