La femme du mort, Tome II (1897)

Chapter 7

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La vision qu'elle avait eue, et qui l'avait si vivement frappée, n'était assurément que le résultat de l'état de fièvre dans lequel elle se trouvait, et surtout joint à l'effroi qu'elle ressentait en se trouvant dans la chambre même où Pierre était mort. Cette effrayante vision, cette seconde d'hallucination, en lui faisant perdre connaissance, l'avait jetée aux pieds du misérable... Qu'était-il advenu?

Elle avait été là sans force, inerte à ses pieds, et elle savait Fernand capable de toutes les lâchetés, de toutes les infamies. Elle pressait son front dans ses mains comme pour en faire jaillir la lumière, les doigts crispés étrillant ses cheveux, égratignant le crâne, l'oeil hagard, le rouge au front, elle se demandait:

--Que s'est-il passé?

On était inquiet autour de son lit, se demandant, ce qu'elle avait pour rester ainsi la tête dans ses mains, et l'une des ouvrières lui dit:

--Madame, est-ce que vous souffrez?

--Non! répondit-elle vivement, repoussant ses cheveux, secouant sa tête, comme pour se débarrasser de la hideuse pensée qui troublait son cerveau, comme pour chasser le doute qui faisait monter le rouge de la honte à son visage.

--Comment suis-je revenue ici, chez moi? demanda-t-elle.

La concierge, qui la soignait depuis la veille au soir, s'avança et dit:

--Madame Davenne, on vous a ramenée, vers minuit, sans connaissance.

--Vers minuit... Qui m'a ramenée?

Et son oeil fiévreux, inquiet, observa la concierge.

--Personne, fit celle-ci.

--Comment! personne?...

--Vers minuit on sonne..., je tire le cordon et guette qui allait rentrer, lorsque l'on frappe au vasistas de la loge... Je demande ce qu'on veut et un cocher me répond: «Je vous ramène une de vos locataires, qui est très malade...., Mme veuve Davenne; il faudrait l'aider à descendre....» Vous savez, madame Davenne, comme nous vous aimons. Ça nous a bouleversés... Je dis à Augustin de se lever, je me lève moi-même. Nous allons à la voiture..., nous vous voyons..., je jette un cri, je dis: elle est morte! Le cocher dit: non!... Nous vous transportons tous les trois dans la loge. Heureusement, Augustin, qui était sorti pour chercher un médecin, rencontre le pharmacien à la porte, il le prie d'entrer. Il vient, vous regarde et dit que ce n'est rien, qu'il n'y a pas de danger..., que c'est une syncope, probablement arrivée à la suite d'une chute ou d'une peur..., qu'il fallait vous monter chez vous et que vous ne tarderiez pas à revenir... Pendant que le pharmacien et mon mari vous montaient, moi je dis: Je vais interroger le cocher et le payer. Je sors... Il était parti.

Geneviève avait écouté attentivement le récit de la concierge qui n'apportait aucun éclaircissement dans ses doutes; mais, tout à fait revenue à elle, elle comprit que l'explication qu'elle n'avait pas, il fallait la donner à celles qui l'entouraient.

--C'est vrai, fit-elle, c'est à la suite d'une peur. Je venais de rendre une visite à d'anciens amis de mon mari. Toute la soirée nous avions parlé de lui, et, en revenant, je ne sais comment, je passais pour rentrer dans la rue que nous habitions lors de sa mort... En revoyant la maison, la fenêtre de la chambre mortuaire... j'eus une hallucination effroyable, il me sembla voir mon mari qui m'appelait.

A compter de cette minute je ne me souviens de rien, je jetai un cri et je tombai.

Toutes les petites ouvrières eurent des frissons! L'une d'elles fit même la signe de la croix, et la concierge dit:

--Pauvre madame, ah! je comprends maintenant pourquoi toute cette nuit vous répétiez sans cesse:

--Grâce!... Pierre!... Grâce!... Pitié... C'est le châtiment.

--J'ai dit cela, fit Geneviève rougissante? Oui..., mon mari se nommait Pierre Davenne... Qu'ai-je dit encore? demanda-t-elle inquiète.

--Oh! rien que ces mots..., madame...

Geneviève eut un soupir de soulagement, et elle reprit:

--Mesdames, je vous remercie de vos bons soins..., je suis épuisée..., je vous prie de me laisser quelques heures, je vais me reposer...

--Mais n'avez-vous besoin de rien!

--De rien, que du calme...

--Mesdemoiselles, retirez-vous, dit la concierge et ne faites pas de bruit... Madame Davenne, dormez, je reste là avec ces demoiselles, et ce que vous aurez besoin... demandez...

Elles sortirent; et la malheureuse Geneviève resta une demi-heure assise sur son lit, la tête dans ses mains, en proie au doute terrible, se voyant inerte aux pieds de celui qui la poursuivait sans cesse, la catalepsie la livrant tout entière à ses criminelles amours... Elle entendait la dernière phrase comme un glas:

--Demain, je veux que tu t'éveilles chez toi, puis: Tu es folle! je te dis que tu es à moi.

--Était-ce vrai? Et cette pensée amena d'abondantes larmes aux yeux de Geneviève; vaincue, elle se laissa retomber sur son lit, se tordant de douleur, et gémissant dans ses sanglots:

--Mon Dieu! mais je suis donc maudite!... Tombée, je ne me relèverai donc jamais!

Elle resta de longues heures ainsi; c'est la pensée seule de son enfant qu'il fallait sauver à tout prix qui lui rendit un peu de courage. Geneviève se leva et entra dans son atelier. En la voyant si pâle, les ouvrières lui dirent qu'elle avait tort de ne pas garder le lit dans la situation où elle se trouvait; mais elle assura que tout était passé et qu'elle était redevenue forte.

On lui dit alors que, pendant son repos, un individu singulier, vieux, petit, maigre, d'apparence assez sale, était venu pour la voir; qu'on lui avait dit qu'elle était absente. Il avait refusé de faire connaître le but de sa visite, il avait dit seulement que c'était pour affaires de famille intéressant beaucoup Geneviève.

--Pourquoi ne m'avez-vous pas éveillée?... fit Geneviève contrariée, en supposant que c'était de son enfant qu'on était venu lui parler.

--Mais cette homme a demandé les heures auxquelles on était certain de rencontrer madame, et il a dit qu'il viendrait ce soir, vers cinq heures...

--Bien! fit Geneviève, satisfaite de voir que l'heure que l'inconnu avait choisie était avant le départ de ses ouvrières. Ainsi, lorsqu'il viendrait, elle ne serait pas seule, car de ce jour elle était résolue à se tenir absolument sur ses gardes...

Puis elle avait pris une décision suprême, elle voulait dans la journée même se rendre chez le commissaire de police et lui raconter ce qui s'était passé..., lui dire surtout qu'elle était convaincue que son enfant était entre les mains de cet homme et qu'elle suppliait qu'on prît toutes les précautions pour qu'il ne s'éloignât pour toujours.

Mais la visite qui lui était annoncée pour le soir modifia son plan; ce pouvait être un envoyé de Fernand, qui venait lui dire une dernière fois s'il était décidé à lui rendre sa Jeanne. Elle se résigna à attendre encore.

La concierge, qui était descendue, remonta; en voyant Geneviève debout, comme les ouvrières, elle se récria; mais, sur l'assurance de la jeune femme qu'elle ne ressentait absolument rien de l'accident de la veille, elle se tut, et fit signe à Geneviève qu'elle voulait lui parler en dehors de ses ouvrières. Geneviève, étonnée, entra dans sa chambre, elle l'y suivit.

La concierge lui dit alors:

--Madame Davenne, je suis montée exprès pour vous dire une chose qui vous intéresse.

--Quoi donc?

--Un homme est venu ce matin qui, pendant près de deux heures, nous a questionnés sur vous.

--Un homme qui vous a questionnés sur moi, fit Geneviève rougissante. Et attribuant encore cette visite à Fernand, elle se remit vite et demanda:

--Que vous a-t-on demandé?

--Oh! c'est bien singulier... Mais dame, comme vous êtes veuve, fit la concierge avec un malicieux sourire..., nous nous sommes bien doutés tout de suite de ce qu'il en était. On demandait des renseignements sur votre conduite, les gens que vous recevez..., comment vous vous conduisez. Nous avons bien vu qu'il s'agissait d'un mariage... Ah! vous pouvez être tranquille, vous aviez été discrète, vous ne nous aviez pas prévenus que l'on viendrait peut-être..., ça ne fait rien, ils n'ont pas à se plaindre. Augustin a dit de vous tout ce qu'il en pensait et vous savez que c'est du bien... On doit y tenir beaucoup, car, à mesure que la personne entendait votre éloge, elle était contente comme tout.

Geneviève était stupéfaite... Quel intérêt Fernand avait-il à faire prendre sur elle des renseignements de ce genre?..

--Quel genre d'individu était-ce? demanda-t-elle.

--Ah! un drôle de gaillard... un marin, qui ne parle pas comme tout le monde, qui est bien laid comme les sept péchés capitaux, et qui jure comme tous les diables... mais un bon vivant tout rond... Il a offert un verre à mon mari, et en quittant Augustin, il lui a dit:

--Espère! espère! le gabier, on se reverra!

XI

DEUX PROMENADES EN VOITURE.

Écrasé par l'insolent mépris de Pierre, plein de rage, après avoir entendu ce qu'était sa femme, Fernand était dans un état d'exaspération difficile à exprimer. Il s'en voulait d'avoir été lâche devant Davenne. Il ne pouvait s'expliquer la domination que cet homme avait sur lui; c'est malgré lui qu'il avait toujours dit «vous» lorsque Pierre le tutoyait; il était dompté. Son ancien ami était aujourd'hui son maître.

Et puis, il s'était passé une chose inexplicable et qui n'avait pas peu contribué à augmenter sur lui l'ascendant de Pierre. Lorsque ce dernier était apparu dans l'encadrement de la fenêtre, qu'il avait déchargé sur lui les six coups de son revolver, il était resté droit et menaçant; les balles s'étaient aplaties sur lui ou l'avaient traversé sans laisser trace de leur passage..

A cette heure de nuit, dans la situation nerveuse où il se trouvait, il avait été secoué par cet étrange effet. Avait-il donc affaire véritablement à une ombre? Une minute de calme, de raison, aurait tout détruit; mais l'action se précipitait, et il était entraîné dans ses fantastiques apparences, ce qui avait contribué grandement à sa faiblesse.

Quand Pierre fut sorti, Fernand recouvra toute son énergie, éteinte une heure; il retrouverait Pierre plus tard. Il fallait aviser au plus pressé, car cette fois il n'avait plus d'armes contre son ennemi; d'un mot, celui-ci pouvait se débarrasser de lui. Il avait fait enlever sa femme, il allait donc la reprendre... Car celle-ci venait, par sa résistance, d'effacer peut-être la faute commise; c'est grâce à lui et malgré lui cependant que ce rapprochement avait lieu. Il en était fou de rage et de haine.

Que pouvait-il faire maintenant contre Pierre? Aller révéler qu'il s'était fait enterrer vivant pour garder seul la fortune qui revenait à sa femme... Mais puisqu'il se trouvait aujourd'hui avec cette femme, le délit n'existait plus... Et Fernand restait abruti par sa situation; on savait où il demeurait; on connaissait ses fautes, et d'un mot il pouvait être pris... Il fallait donc au plus tôt se mettre à l'abri... Il avait sa fortune en portefeuille,--l'argent repris au père Picard, le caissier.--Il le prit et le mit en poche.

Après avoir longuement réfléchi, il résolut d'attendre un moment propice pour s'occuper de Pierre et de Geneviève... Mordu au coeur par l'amour, il voulait retrouver Iza... Il souffrait de ce qui lui avait été dit, mais il se refusait d'y croire, et puis, allant plus loin, il se dit qu'il ne devait pas être jaloux du passé, qu'il aimait assez Iza pour oublier.

Il résolut d'aller vers elle, plein d'amour, d'oubli, de pardon... Il la déciderait à fuir avec lui à l'étranger; il tenterait la fortune, il avait assez d'argent pour le faire... Il prendrait le nom de sa femme; il s'entendrait avec le vieil intrigant de Danielo... et assurément la fortune et le bonheur étaient là.

Son plan arrêté, il se jeta sur le lit..., essayant de dormir. Mais le sommeil est rebelle aux consciences troublées. Il ne put s'endormir qu'au matin, de ce sommeil lourd qui fatigue au lieu de reposer.

En se réveillant, il eut peur... Il se dit que s'il avait été à la place de Pierre, le matin même il aurait envoyé la police chez son ennemi. Il eut un haussement d'épaules et un sourire de pitié. Ce fut son remerciement.

Il se hâta de se vêtir, non plus de son vêtement de velours..., mais de la plus élégante toilette... Il mit son portefeuille en poche et sortit. Une fois dehors, s'étant assuré qu'aucun agent n'était posté au coin de sa rue, et qu'il n'était pas filé, il gagna le boulevard, prit une voiture fermée et se fit conduire rue de Navarin.

S'il avait conservé quelques illusions sur ce que lui avait dit Davenne au sujet d'Iza, il fut aussitôt tenté d'y revenir en voyant devant la porte une calèche superbe, semblant attendre pour aller aux courses; car c'était jour de courses à la Marche. La livrée du cocher et du valet de pied était toute neuve; ils avaient de petits bouquets sur la poitrine qui n'indiquaient guère une grande distinction des maîtres, l'étoffe des coussins et des garnitures de la voiture révélait qu'elle était destinée à une femme, et non à une perle de noblesse.

Fernand, le coeur serré comme dans un étau, sauta prestement de voiture. Il demanda à la concierge Mme lza de Zintsky; celle-ci lui indiqua l'étage. Il y grimpa; il fut reçu par la même soubrette accorte que nous avons vue déjà si surprise en recevant Pierre quelques jours avant.

Elle lui demanda de vouloir bien donner sa carte, car madame terminait sa toilette, se disposant à aller aux courses. Fernand souffrait tous les supplices de l'enfer, en entrant dans l'appartement, les parfums pénétrants du boudoir lui étaient montés à la gorge; il suffoquait et il ne savait plus quelle contenance il allait avoir devant sa femme.

Il répondit à la soubrette qu'il n'avait point de carte, qu'il priait Mme de Zintsky de le recevoir, pour une grave affaire qu'il ne pouvait dire qu'à elle.

La soubrette disparut avec un malicieux sourire, elle semblait interpréter d'une façon gaie la phrase «grave affaire qu'il ne pouvait dire qu'à elle.»

Fernand regardait autour de lui et semblait se dire:

--Ce n'est pas possible!...

La soubrette revint, ayant dit à madame que la personne qui la demandait était très comme il faut, et semblait être un de ces messieurs; elle priait monsieur de l'attendre au salon.

Des oreilles aux cheveux le rouge couvrit le visage de Fernand; la femme de chambre, en ouvrant le salon, semblait tendre la main; il lui donna vingt francs. Le misérable n'avait plus de colère, il était abruti, tous ses rêves venaient d'être détruits. Il voulut réagir, et quand Iza parut, superbe dans une toilette tapageuse, il s'attendait à ce que la jeune femme honteuse et repentie allait tomber à ses pieds... et demander pardon... et ils auraient pleuré, et...

Elle parut, et, le reconnaissant, son visage riant se transforma aussitôt; elle s'écria:

--Vous ici! vous ici! que venez-vous faire?...

--C'est à moi que tu parles ainsi...

--Oui..., c'est à vous... Sortez... Sortez vite, si vous ne voulez pas que je vous fasse chasser...

Fernand eut une minute de stupéfaction, mais il se remit vite, son oeil eut un éclair haineux, et il dit:

--Chasser! moi! Ah! çà, madame Séglin, vous oubliez que partout où vous êtes, je suis chez moi. Nous allons partir d'ici ensemble; je viens vous chercher pour vous faire payer la honteuse vie dans laquelle vous salissez mon nom.

Iza eut un grand éclat de rire! Fernand, exaspéré, se précipita sur elle; il allait la frapper. Elle se recula alors et lui jeta cette phrase:

--On ne me frappe que quand j'aime.

--Oh! misérable femme! dit Fernand, courant vers elle...

--Ne m'approchez pas, fit Iza se sauvant vers la fenêtre qu'elle ouvrit en faisant un signe.

--Tu veux appeler... Fais-le donc...; nous verrons qui a le droit de se mettre entre moi et ma femme.

--C'est assez honteux pour moi! exclama Iza. Vous devriez éviter de m'en faire souvenir.

Cette insulte blessa Fernand qui, se jetant sur la Moldave, la saisit, et d'un geste violent la jeta à terre.

Iza criait, il avait le bras levé et allait frapper, lorsque la porte s'ouvrit violemment et quatre agents se précipitèrent sur Séglin.

--C'est lui, dit Iza en le désignant.

Séglin, au comble de la rage, se défendait avec acharnement; on fut obligé de l'attacher pour le descendre; il criait:

--Arrêtez-la avec moi, au moins...

Iza, ne se voyant plus menacée, avait retrouvé tout son calme; elle réparait devant la glace le désordre de sa toilette...

Les agents hissaient Fernand dans la voiture, pendant que la belle Iza s'installait dans sa calèche, et, tout en boutonnant ses gants, sans seulement détourner la tête pour voir le brouhaha produit par l'arrestation de son mari, elle dit au cocher:

--Bien vite, à la Marche... bien vite, nous sommes en retard.

Et, sur l'autre siège, l'agent disait au cocher:

--A la Préfecture, et dépêchons-nous, car la foule s'assemble.

Les deux voitures partirent.

Simon, caché au coin de la rue de Navarin, avait vu la scène, et, se préparant une «praline,» il disait philosophiquement:

--Ça y est! ça prouve bien qu'il faut toujours des époux assortis.

XII

UNE RÉVÉLATION.

On juge facilement avec quelle impatience Geneviève attendait la visite qui lui avait été annoncée. De toutes les hypothèses qui se heurtaient dans son cerveau, celle à laquelle elle revenait le plus naturellement, c'était que Fernand lui faisait faire de nouvelles propositions.

Si Fernand l'avait fait reconduire chez elle cependant, il était bien singulier qu'il l'y revînt chercher, puisque la veille elle se trouvait, par suite de son évanouissement, tout à fait en son pouvoir. Était-ce donc qu'ayant été de nouveau sa victime, et effrayé en ne la voyant pas reprendre connaissance, craignant qu'elle ne succombât et d'avoir à subir une enquête sur sa mort, il avait évité tout cela en la faisant ramener chez elle?... Cela était bien improbable; mais celui qui était venu demander des renseignements, celui-là, elle l'avait bien reconnu, c'était Simon. Que voulait-il? Il ne pouvait lui rendre Jeanne, puisqu'elle savait l'enfant au pouvoir de Fernand.

Simon était un brave et loyal garçon, qui adorait son maître, et peut-être venait-il vers elle pour le même motif. Chargé de veiller sur l'enfant, Fernand l'avait sans doute enlevée, et Simon était à sa recherche.

C'était la plus heureuse chose qui pouvait arriver. Simon serait un serviteur fidèle, un aide inappréciable dans les recherches, et un défenseur sérieux, si un nouveau guet-apens était tenté. Alors, elle se demandait si la visite annoncée ne se rapportait pas aux investigations du matelot...

Ne voulant rien dire de ses affaires particulières, toujours prudemment réservée avec les gens qui l'entouraient, Geneviève n'avait pas démenti, mais n'avait pas non plus affirmé ce que lui disait la concierge; elle avait seulement exclamé en entendant le portrait qu'elle lui faisait de l'individu:

--C'est Simon.

Ce qui avait fait penser à la concierge qu'elle ne se trompait pas, et elle était redescendue en disant:

--Vous pouvez être tranquille, madame Davenne, on dira de vous tout le bien qu'on en pense, ce qui n'est pas peu dire.

A cinq heures juste, une ouvrière entra dans sa chambre où elle était assise près de la fenêtre et vint lui dire que le petit vieux venait d'arriver. Elle se leva aussitôt et le fit entrer, malgré la répugnance qu'il lui inspirait...

Elle lui demanda aussitôt:

--Vous êtes déjà venu tantôt... Qui vous envoie?

--Personne! moi!

--Que me voulez-vous?

--Madame, je dois vous dire d'abord le métier que je fais; je cherche constamment les secrets qui peuvent intéresser les familles; je prends dessus tous les renseignements, j'y fais le jour enfin. Et quand je suis bien informé, je vends ce que je sais aux intéressés... selon la valeur de ce que je leur apprends.

Geneviève comprit aussitôt. C'est de son enfant qu'il allait être question, et elle se demanda encore si ce n'était pas Fernand qui, renonçant à ses indignes propositions, ne cherchait qu'à avoir de l'argent en lui rendant son enfant. C'est pleine de cette idée qu'elle dit:

--Et vous venez me proposer d'acheter un secret m'intéressant?

--Oui, madame...

--Je suis pauvre, monsieur.... le savez-vous?

--Ce que je vous propose vous fera riche, et une reconnaissance payable à l'époque où vos affaires seront terminées me suffira.

--De quoi s'agit-il?

--La première affaire est relative à votre enfant, la jeune Jeanne. Je sais où elle est.

--Vous l'avez vue? demanda vivement Geneviève.

--Oui, madame.

--Oh! monsieur, d'abord, je vous en prie, dite-smoi comment elle est. Souffre-t-elle? Est-elle belle? A-t-on bien soin d'elle? Répondez-moi, monsieur, répondez-moi.

--Elle est admirablement belle... Elle se porte excessivement bien; elle est fort bien élevée... Elle vous aime; car, quoiqu'on lui ait dit que vous étiez morte..., elle parle sans cesse de vous.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu!

Et Geneviève, qui cherchait vainement à retenir ses larmes, s'abandonnait à son émotion...

--Ah! vous venez de me rendre bien heureuse.

Le petit vieux semblait ravi de l'effet qu'il avait produit, et il ne doutait plus de la réussite de ce qu'il appelait une affaire. Au bout de quelques minutes, Geneviève dit:

--Vous savez, m'avez-vous dit, où est mon enfant?

--Oui, madame.

--Mais me sera-t-il facile de la prendre..., de la voir au moins?

--Personne, madame, ne peut s'y opposer.

--Si cependant ma tentative pour reprendre ma fille échouait, n'aurais-je pas à redouter que ce fût elle qui en fût la victime?... Ne risquerais-je pas de la perdre tout à fait?

--Non, madame. Ceux qui ont votre enfant l'aiment autant que vous l'aimez.

Geneviève eut un regard et un mouvement d'épaules qui démentaient absolument cela... Aimer son enfant comme elle l'aimait! cela était impossible.

--Ainsi, en souscrivant aux conditions que vous me dicterez, vous vous engagez à me conduire où demeure mon enfant... et vous m'assurez que là je pourrai la voir..., la prendre?

--Je m'y engage...

--Et que demandez-vous pour cela?... Faites vite...

--Ce n'est pas tout, madame. J'ai à vous apprendre aussi un secret qui doit changer absolument votre existence et vous donner les moyens de payer la traite de vingt mille francs que je demande pour tout cela.

--Vingt mille francs...; mais je n'aurai jamais cette somme.

--Alors, madame, vous ne payerez pas... Ma confiance vous donne la preuve de ce que je vous dis--ou ce que je vous vends vous fait riche et capable de payer, ou cela ne change rien... Et alors votre traite est un papier mort.

Expliquée de cette façon, l'offre de l'inconnu était facile à accepter; sa confiance rassurait Geneviève, puisque la somme qu'il demandait ne pourrait lui être payée qu'en cas de réussite...

La jeune femme, très intriguée par les mystérieuses allures de l'individu, reprit:

--Et ce secret que vous connaissez peut avoir une influence immédiate sur ma vie et sur celle de mon enfant?...

--Le retour de votre enfant y est attaché.

--Je ne comprends pas, fit Geneviève avec inquiétude.

--Pour retrouver votre enfant, pour la prendre, vous devez le connaître.

--Enfin parlez, monsieur.

Le petit vieux fit une laide grimace (il croyait sourire), et il dit:

--Je vous ai dit, madame, qu'en venant chez vous j'exerçais mon métier; or, les affaires sont les affaires...

--Écrivez vos conditions, je signerai.

L'individu tira d'un portefeuille graisseux un papier timbré tout préparé... Elle le lut.

«Veuillez payer à mon ordre la somme de vingt mille francs au porteur...

«Paris, le...»

--Mais sur qui me faites-vous tirer cette traite?

--Je vous le dirai lorsque vous aurez signé.

Geneviève regarda le singulier petit vieux, et comme, après tout, le papier n'avait de valeur qu'autant qu'elle aurait l'argent pour le payer, et que la personne sur laquelle la traite était tirée devait l'accepter pour en être responsable, elle se disposa à signer.

Le petit vieux avait tiré de sa poche une plume et de l'encre; et de son doigt sale montrant l'endroit où elle devait signer, il dit:

--Là, écrivez la date; puis signez au-dessous...

Geneviève allait signer; il reprit: