La femme du mort, Tome II (1897)

Chapter 5

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Iza releva la tête; son oeil eut un éclair; un sourire d'espoir s'étendit sur ses lèvres, et elle dit lentement:

--Je voudrais me retrouver, comme il y a un mois, dans un petit hôtel beau, avec les belles tentures, les meubles pleins d'or..., les grands tapis..., les jardins pleins de grandes fleurs rares..., avec des coins de bois pleins d'ombre... Mais je ne voudrais pas y vivre triste, dans la chambre, seule, en attendant le seigneur... Je veux être libre, moi... Je veux n'aimer personne que moi!... Je veux conduire dans une grande calèche, aller au bois, et que les cavaliers m'admirent, et je veux pouvoir rire avec les cavaliers lorsqu'ils se pencheront vers moi pour me parler... Je veux être plus belle, plus brillante... que les belles que j'ai vues et dont ils parlent tous... Voilà la vie que j'ai rêvée, maître...

Pierre Davenne était un peu étourdi... Il se remit et dit:

--Iza..., aimais-tu Fernand?

A ce nom, la jeune fille releva la tête et son regard se fixa étonné sur celui de Pierre; elle se demandait si celui-ci ne se moquait pas d'elle pour répondre à son rêve... Pierre comprit et reprit:

--Réponds-moi absolument franchement; de tes réponses dépend ton avenir.

La belle Iza eut comme un tressaillement à ce dernier mot. Elle dit:

--Non, maître, je n'aimais pas Fernand.

--Tu ne l'as jamais aimé?

--Jamais! et j'ai béni le Seigneur qui l'avait repris!

--Iza, Fernand est vivant!... dit Pierre, en observant la jeune femme.

Iza se leva aussitôt et, croyant que c'était pour retourner près de lui que Pierre venait lui parler, que c'était à ce prix qu'elle obtiendrait la réalisation de son rêve, s'écria:

--Jamais..., jamais je ne le reverrai...

--Mais que t'a-t-il fait?

--Rien, et je le hais!... Il m'aime, et je le hais... Il m'adore, et je sens près de lui une répulsion que je ne peux vaincre... Il est beau! et je le trouve hideux... Il porte malheur à ceux qui l'approchent. C'est un Sterk... Il est un des fils du démon; pour être heureux, lorsqu'on le voit, il faut lui vouloir du mal... Il faut lutter toujours contre lui, pour éloigner le malheur qu'il vous jette... Jamais, jamais je ne le reverrai... J'aime mieux mes loques, mon pain dur, ma misère.

Sur le visage impassible de Pierre un sourire glissa:

--Rassieds-toi, Iza... C'est le bonheur que je t'apporte..., et écoute bien.

Iza, étonnée, reprit sa place aux pieds de Pierre, en disant, calme:

--Je vous écoute, maître...; mais j'ai eu peur!...

--Iza..., Fernand vit: c'est ton mari... Il peut tout contre toi..., et c'est pour en finir avec lui, pour t'en débarrasser à jamais et te donner ce que tu rêves que je viens te voir...

Iza ouvrait ses grands yeux et son regard semblait demander une explication immédiate... Pierre comprit, car il lui dit:

--Réponds-moi franchement, Iza, te sens-tu le courage d'agir!

La jeune fille répondit avec embarras:

--Maître, je me sens tous les courages pour arriver au but que je désire;... mais je ne comprends pas.

--Tu es la femme légitime de Fernand Séglin?...

--Oui, maître.

--Il te doit aide et protection... Il te doit surtout l'argent que tu lui apportais dans ton contrat.

--Mais, fit naïvement la Moldave, il n'a jamais touché cet argent-là!

--Qu'en sais-tu?... fit aussitôt Pierre.

Iza fronça le sourcil. Comment? on avait payé sa dot!...

Pierre continua:

--Dans ton contrat, tu lui apportais une somme qu'il a jetée dans les affaires; mais cette somme est à toi. Si les affaires qu'il a entreprises ne réussissent pas, s'il est déclaré en faillite, sur les fonds en caisse d'abord, la part que tu as apportée te revient.

--Mais s'il ne l'a pas reçue...

--Je te répète encore que ton contrat dit que la signature donne quittance, le contrat est signé... Tu apportais un million... Sa signature atteste qu'il a reçu la somme.

Iza commençait à comprendre... Elle écoutait silencieuse, ne quittant pas Pierre du regard; celui-ci continua:

--Tu es riche, tu as apporté ta fortune, tu as apporté des espèces... Si ton mari est en banqueroute, l'argent qu'on trouverait chez lui... ou sur lui, te revient jusqu'à concurrence de la somme..., surtout si tu établis que tu n'as pas été sa complice, mais sa dupe...

Les yeux d'Iza avaient des éclairs..., et, la tête penchée, elle écoutait, le sourire aux lèvres, comme on écoute une chanson aimée... Pierre acheva:

--Or, les affaires sont régulièrement faites. S'il n'a pas touché exactement la somme du contrat, il en a touché la plus grande partie par un autre moyen... C'est toujours moi qui l'ai donnée... Me comprends-tu?

--Non, fit Iza franchement, en interrogeant Pierre de son regard clair fixé sur lui.

--Aujourd'hui, par ton contrat, tu es riche... Pour être riche et libre..., libre, entends-tu bien..., ton rêve..., il faut que tu reprennes à ton mari la somme qu'il a et qui t'appartient de droit, et il faut que ton mari disparaisse.

--Oui, affirma Iza: c'est cela surtout qu'il faut.

--Voici sa situation: il a fait des faux... Il est en faillite... Cette faillite va se transformer, dès l'examen des livres, en banqueroute frauduleuse... Maintenant il a engagé tes bijoux...

--Il me les a volés..., exclama Iza.

--Oui, c'est cela, et c'est avec cet accent qu'il faut le dire au commissaire.

--Au commissaire?

--Oui, écoute et souviens-toi; car il ne faut pas que tu dises un jour une phrase différente de celle que tu auras dite la veille, lorsque tu auras commencé...

Iza, attentive, le regardait. Toute sa volonté était passée dans ce qu'ordonnerait Pierre.

--Tu étais riche, bien élevée. Tu te nommais Iza de Zintsky; tu as apporté à ton époux une fortune en numéraire, qu'il a mise dans ses affaires; tu as apporté des bijoux d'une valeur énorme.

--On m'a dit qu'ils étaient faux...

--Je te les rendrai, en vrai..., fit Pierre... Mais voici une facture de Bodmann, marchand de diamants à Vienne... où ils ont été achetés...

Iza lut et vit l'addition dont le chiffre était de deux cent vingt-cinq mille francs... Elle dit aussitôt:

--C'est le prix?

--C'est le prix pour le juge; les vraies pierres, tu les auras. Mais tu présenteras cette facture, et si les bijoux étaient faux lorsqu'il les a vendus, c'est qu'il avait déjà retiré les brillants pour les remplacer par du strass, et ainsi il volait celui qui lui prêtait de confiance. Peux-tu affirmer ce que je te dis devant le magistrat qui t'interrogera?

--Oui, fit Iza avec un singulier sourire; car, je le comprends..., il est pris et je suis libre.

--Il faut aussi justifier ce qui s'est passé à Auteuil... Tu affirmeras qu'au milieu de la nuit, ton mari, un joueur qui t'avait déjà volé tes bijoux, quittant du cercle où il avait perdu, a exigé ta signature... Tu as refusé...; il t'a menacée...tu as résisté... et alors est arrivée une scène à la suite de laquelle tu t'es sauvée... vêtue de ta robe de chambre... échappant à sa violence... Tu avais déjà essuyé deux coups de feu.

--Mais, fit Iza qui semblait étourdie..., je n'ai pas été blessée.

--Les deux balles sont dans les matelas... Tu t'es sauvée en criant au secours! Et entendant du bruit--ses gens qui descendaient, peut-être!--craignant d'être pris pour un assassin, perdant la tête, il a retourné son arme sur lui...

--Je devrai raconter tout cela?

--Oui! Et il continua: Tu as longtemps hésité... Tu t'étais cachée dans ce petit appartement, redoutant les poursuites de ton mari..., ton mari, qui a dissipé ta dot, vendu tes bijoux et qui exigeait plus encore... Tu t'es aperçue depuis quelques jours que des gens observent ta demeure; tu crois même, un soir, avoir vu ton mari devant ta maison... Redoutant une catastrophe, tu viens tout dire, tu demandes protection...

--Et après, maître!

--Après, je fais savoir à Fernand que tu demeures ici...

Iza devint blême.

--Mais des agents sont postés de chaque côté de la rue... Il s'y rend, et est arrêté. Alors, c'est là où il te faut la force, la volonté... Il faut que tu t'observes; ne te démens pas; surtout que ton visage ne trahisse pas tes pensées.

--Pourquoi?

--Parce que, ton mari retombé entre les mains de la justice..., il faut que tu viennes l'accuser.

--Je suis prête, fit Iza avec un méchant sourire.

--Il faut que tu viennes demander ce qui t'est dû..., c'est-à-dire le million de ta dot et la valeur de tes bijoux... Il n'a rien... Il a sa maison, il a une fortune sur lui, et, créancière privilégiée, tu dois d'abord rentrer dans l'argent qui t'a été dérobé... Alors, Iza, tu seras riche.

Iza avait bien attentivement écouté les dernières paroles de Pierre, et c'est seulement à ce moment que, ayant bien compris ce qu'il lui demandait, elle n'hésita plus et dit aussitôt:

--Maître, je suis prête à obéir... Commandez...

--Tu ne diras pas un mot de plus que ce que je te chargerai de dire.

--Bien.

--Tu seras réservée, toujours, ne répondant que ce que je t'aurai dit.

--Oui, maître!

--Tu affecteras de te mal exprimer et de mal comprendre notre langue; tu échapperas ainsi aux questions embarrassantes.

Iza regarda Pierre et lui dit en souriant:

--Maître..., croyez en moi!... Dites-moi ce que je dois dire... Mais, pour les tromper, reposez-vous sur moi..., pour ne dire que ce que vous voudrez qui soit dit... N'ayez nulle crainte, maître... Iza ne parle que lorsqu'elle veut parler!... Et, en vous obéissant, je deviens libre et riche?

--Libre, riche, demain, et tes rêves deviennent des réalités.

--Et je suis à jamais débarrassée de cet homme?

--A jamais...

--Maître, commandez-moi: je suis prête!

Alors Pierre expliqua longuement à Iza ce qu'elle devait faire; celle-ci, attentive, suivait sa parole dans ses yeux...

Une heure après il sortait avec elle. Pierre retournait chez lui. La Moldave allait chez le commissaire de police.

Le soir même, les agents étaient postés au coin de la rue de Navarin. Un individu se promenait plus spécialement devant la maison, sous les fenêtres: celui-là se trouvait à la disposition d'Iza. C'est sur sa demande qu'il avait été placé; d'un signe, elle devait lui indiquer la personne suspecte qu'il devait filer.

Le soir même, la soubrette descendait en toute hâte et désignait à l'agent un individu habillé en matelot, l'agent le suivit:

L'homme n'était autre que le matelot Simon.

VIII

LA PETITE JEANNE.

Pierre, en partant de la petite maison de Charonne, avait recommandé à Simon de s'occuper des préparatifs de départ; on savait où il demeurait, et il voulait changer au plus vite de demeure. Il n'y avait guère dans la maison que du linge; car, on s'en souvient, Pierre l'avait louée meublée. Aussi Simon, aidé par le nègre, eut-il vivement terminé.

Pierre avait acheté, près d'Asnières, un petit chalet enfoui dans un jardin ombreux: il le faisait réparer et devait en prendre incessamment possession. Simon, libre, aida le nègre à porter les malles de grosses lingeries sur une voiture qu'il lui avait envoyé chercher, et, le faisant monter avec lui, il lui dit:

--Nous allons aller porter ça... et nous préparons tout là-bas pour pouvoir nous y installer demain..., comme on pourra. Nous nous arrangerons pour être revenus à l'heure de la soupe.

Ils partirent. Madeleine était restée seule avec la petite Jeanne; le temps était beau et la jeune femme et l'enfant descendirent dans le jardin.

La vieille cuisinière vint les trouver sur la pelouse et demanda à celle qu'on appelait Mme Madeleine ce qu'elle désirait pour le repas... On laissa à la petite Jeanne le soin de faire le menu du jour, et la cuisinière partit à son tour, se dirigeant vers le marché.

Madeleine était assise sur l'herbe et lisait; la petite Jeanne était tout occupée à jouer avec sa poupée...

L'enfant s'arrêta tout à coup; il lui sembla qu'elle avait entendu son nom... Elle tourna la tête et ne vit rien... elle se remit à jouer... elle s'entendit encore appeler une fois, elle regarda Madeleine, celle-ci lisait... Elle allait l'interpeller lorsque, tournant la tête, elle eut une exclamation de joie:

--Oh! Fernand!

Et elle courut heureuse vers Fernand Séglin, qui sortait d'un des massifs du jardin.

--C'est toi, Fernand, oh! comme petit père va être content de te voir...

Et l'enfant s'abandonnait. Fernand l'avait prise dans ses bras, et lui rendait les baisers qu'elle lui donnait...

Madeleine, croyant que l'exclamation de la petite saluait le retour de la vieille cuisinière, ne s'en était pas occupée; mais, en entendant le nom de Fernand, elle avait relevé la tête, et, le voyant devant elle, elle était restée atterrée..., le livre était tombé de ses mains, un tremblement convulsif secouait ses membres; elle voulait agir et ne pouvait bouger, elle voulait crier et aucun son ne sortait de sa gorge...

En la reconnaissant, Séglin s'était écrié:

--Madeleine! ici!... Ah! cela est fort, et il était resté une seconde stupéfait, pendant que l'enfant disait:

--Tu connais donc petite mère Madeleine?

Cette minute avait suffi à la jeune femme pour réagir; elle se précipita vers Fernand et voulut lui prendre l'enfant.

--Misérable! sortez!... Ne touchez pas à cette enfant... Sortez!...

Celui-ci se contenta de rire; son cynique sang-froid était revenu; il se plaça devant l'enfant en haussant les épaules, et dit:

--Je viens ici au nom de Mme Davenne chercher sa fille..., qu'elle ne veut pas voir plus longtemps élevée par la maîtresse de son père!...

Madeleine se transforma à ce mot; ce ne fut plus la superbe jeune fille, calme, sévère, parlant sobrement. Ses traits se contractèrent, son regard eut des lueurs étranges, ses mains s'étendirent crispées comme des griffes; elle bondit plutôt qu'elle n'alla sur Fernand, et, d'une voix brève, sèche, pressée, elle dit:

--Sortez d'ici, bandit! sortez, misérable... Sortez, voleur, faussaire, sortez! Ne portez pas votre main sur cette enfant ou je crie... ou j'appelle... et je vous fais rendre à la prison, d'où vous vous êtes évadé...

Fernand se contenta de hausser les épaules...

--Tu peux crier... il n'y a dans la maison que toi et moi... Je guette depuis ce matin, et si, à cette heure, il y entrait quelqu'un..., sache bien, Madeleine...

Et, en disant ces mots, il lui prit le bras malgré sa résistance, et, le serrant à le briser, il ajouta:

--Je ne serai plus seulement un faussaire et un voleur..., je deviendrai un assassin... Si tu cries, entends-tu...? je te tue...

Et d'un mouvement brusque, il la repoussa. Madeleine faillit tomber: elle se retint à un banc. La petite Jeanne, en voyant le singulier accueil fait à son ami, s'était mise à pleurer, et n'ayant, pauvre petite, que le souvenir de l'affection passée, elle en voulait à Madeleine qui chassait le vieil ami de la maison... Elle se serra près de lui en gémissant:

--Je ne veux pas que Fernand s'en aille... Je veux qu'il reste...

Et Fernand dit à l'enfant:

--Jeanne, je viens te chercher pour te conduire vers ta petite mère Geneviève...

--Elle est morte..., fit l'enfant en pleurant.

--Ce n'est pas vrai... Jeanne... C'est cette femme qui t'a volée à ta mère...

--Je veux voir petite mère... Je veux voir maman Geneviève..., sanglotait l'enfant.

Fernand allait la prendre dans ses bras: il disait, menaçant:

--Ah! nous nous reverrons, Madeleine... Je comprends tout maintenant... Sot que j'étais... Viens, Jeanne...

Madeleine était épouvantée. Meurtrie par la brutalité du misérable, elle était retombée sur le banc sans force, effrayée de son audace, et bien convaincue qu'il n'hésiterait pas à exécuter sa menace, que si elle appelait, si on venait, il la tuerait, elle... et l'enfant peut-être avec elle... En le voyant prendre la petite Jeanne, elle assembla toute son énergie et, se précipitant en cherchant à lui arracher l'enfant, elle cria.

--Non, non! vous ne l'emmènerez pas... Au secours!... au secours!

L'enfant criait... Fernand la plaça sur le gazon, et, bondissant sur Madeleine, il la prit au col, éteignit ses cris dans sa gorge, puis, d'une main lui prenant le bras, l'autre appliquée sur sa bouche pour l'empêcher de crier, il la traîna jusqu'au massif, dans lequel il rentra avec elle... Là, elle jeta un cri, un seul: il avait enlevé la main de sur sa bouche, mais aussitôt le poing avait frappé la tête, et elle était tombée étourdie...

Le misérable avait alors couru vers l'enfant, qui, tout en larmes, n'avait rien vu et il lui dit:

--Madeleine ne voulait pas que tu revoies petite mère Geneviève... Ne pleure plus, Jeanne, ne pleure plus, petite mère nous attend... Viens la voir.

--Nous allons voir maman?

--Oui!... fit-il, en prenant dans ses bras l'enfant qui, à la pensée de revoir sa mère, eut dans ses larmes un doux sourire.

La petite Jeanne s'était abandonnée, elle était heureuse d'entendre parler de sa mère. L'idée de la mort n'effrayait guère son jeune cerveau, car on avait toujours évité devant elle d'aborder ce sujet... La mort était l'absence. Fernand, en lui disant: Tu vas revoir ta mère, l'avait surprise et ravie. Cependant, en se voyant si brusquement enlevée, en se voyant en quelque sorte arrachée des bras de celle qu'elle appelait sa petite mère Madeleine, elle eut peur. Quand Fernand lui avait dit qu'elle allait retrouver sa mère, elle croyait que Madeleine, qui lui en parlait souvent,--depuis quelques semaines surtout--allait l'accompagner.--Mais Madeleine était partie, en jouant avec Fernand, c'est ce que l'enfant avait jugé,--et elle n'était pas revenue,--et Fernand l'emportait en disant:

--Tu es contente, Jeanne, tu vas revoir maman Gene...

La petite fille avait fixé sur lui ses grands yeux étonnés; son sourire était mort sur ses lèvres, puis elle avait regardé autour d'elle, et elle avait demandé inquiète:

--Et mère Madeleine?... mère Madeleine?

--Si, ma Jeanne, elle vient, ne pleure pas... Elle est allée chercher un manteau pour bebelle, et elle vient nous rejoindre dans la voiture.

La voiture! c'était le plaisir, aller en voiture; on allait se promener alors, et la petite Jeanne se reprit à rire.

--Mère Madeleine vient avec nous?... demanda-t-elle.

--Oui.

--Dans une voiture, promener?

--Oui.

--Et petit père?...

--Petit père nous attend...

--Oh! il faut courir bien vite pour qu'il ne gronde pas...

--Oui... courons!...

Il portait l'enfant dans ses bras, il redoutait à chaque minute de voir apparaître ou Simon ou Pierre, et il courut rapidement... Il plaça l'enfant dans une voiture qui attendait à cent pas de là, et s'assit près d'elle en disant au cocher:

--Vite où je vous ai dit, par Bagnolet et Romainville. Et, s'adressant à la petite Jeanne, après l'avoir affectueusement embrassée... Nous allons vite retrouver petit père pour ne pas qu'il gronde et puis pour ne pas mécontenter maman Gene, qui attend sa Jeanne; Madeleine viendra tout à l'heure avec l'autre voiture.

--Oui! oui! vite! vite! fît la petite Jeanne heureuse, regardant le misérable avec un sourire d'enfant heureux. Oui, je veux voir tout de suite petite maman Gene. Elle n'est plus morte?

--Non, ma belle mignonne: elle t'attend... lui assura le misérable.

Et la voiture les entraîna, ainsi qu'il en avait donné l'ordre, vers Bagnolet, puis vers Romainville, pour rentrer dans Paris. Il voulait tromper ceux qui n'allaient pas manquer de se mettre à sa poursuite en semblant s'éloigner de Paris...

Moins d'une heure après, Pierre revenait à Charonne. Il rentrait chez lui, assez étonné de voir la porte de la grille ouverte; et il était très sévère à ce sujet. La petite résidence de Charonne devait être maison close; car il redoutait chaque jour une visite indiscrète. Maugréant contre ses gens, il suivit la longue avenue: il entra chez lui et, ne voyant personne, il descendit à la cuisine.

La vieille cuisinière venait de rentrer; aux plaintes de Pierre, elle répondit qu'elle était sortie et rentrait par la petite porte de service, et n'était point coupable d'avoir laissé la grille ouverte; que depuis qu'elle était revenue, c'est-à-dire dix minutes environ, elle n'avait vu ni entendu personne; elle avait quitté Mme Madeleine et Mlle Jeanne sur la pelouse dans le jardin.

À son retour, passant par le jardin, elle avait vu la pelouse déserte...; dans l'herbe, les jouets de Mlle Jeanne. Peut-être Mlle Jeanne avait-elle obligé Mme Madeleine à aller la promener. C'était une enfant gâtée, à laquelle on ne résistait guère... Tant qu'à M. Simon, il était parti avec Ali le nègre; obéissant aux ordres de monsieur, ils étaient allés porter des malles dans la petite maison.

Tout cela était naturel; la cuisinière préparait le déjeuner et, dans quelques minutes, assurément, tout le monde serait rentré pour le repas. Et cependant Pierre, le sourcil froncé, rentra chez lui, inquiet. Il entra dans l'appartement qu'occupaient Madeleine et la petite Jeanne. Tout était en ordre, les vêtements que l'enfant devait revêtir dans l'après-midi pour aller à la promenade étaient préparés sur le lit. Dans la chambre de Madeleine, son chapeau était, avec son manteau et ses gants, bien placé, pour être pris facilement à l'heure où elle devait sortir. En voyant ce calme, repoussant le pressentiment qui l'avait attristé, Pierre, haussant les épaules, dit:

--Je deviens fou, ma parole d'honneur, de m'inquiéter... Dans dix minutes, elles seront là.

Et, ayant revêtu un vêtement de jardin pour être à son aise, il alluma un cigare et descendit, en attendant l'heure du repas, se reposer sur la pelouse. Il vit les jouets abandonnés sur l'herbe par sa petite, ce qui l'assura que Madeleine et l'enfant ne devaient pas être bien loin.

Il se promenait en pensant à sa visite du matin. Il songeait qu'à cette heure la police devait être aux trousses de Fernand. Tout en se promenant, il revint vers la porte de la cuisine; une grande et belle chienne épagneule, noire et blanche, vint vers lui; il la caressa; la bête, qui revenait de se promener avec la cuisinière, était heureuse de revoir son maître et bondissait joyeusement.

Pierre, pour éviter qu'elle ne sautât sur lui, lui dit:

--Viens, Liane!... Et il retourna vers la pelouse...

La chienne courait, sautait; en arrivant sur la pelouse, elle _piqua du nez_, en sentant les jouets de sa petite maîtresse Jeanne; Pierre la regardait en souriant:

--C'est Jeanne... Où est-elle, ma Liane, où est la petite maîtresse?

La chienne cherchait toujours, comme si elle suivait une piste; elle avançait toujours, et Pierre, étonné, la vit entrer dans le massif. L'animal, bien dressé, ne quittait jamais les allées du jardin; aussi Pierre vint-il en disant:

--Qu'est-ce qu'il y a, ma Liane?

L'intelligente bête revenait en jappant plaintivement, semblant appeler... Pierre la suivit; il entra dans le massif. Apercevant une femme étendue à terre et dont la chienne léchait le visage, il se baissa vivement pour lui porter secours. Il jeta un cri en reconnaissant Madeleine. Il la prit dans ses bras et la porta sur la pelouse; puis, effrayé doublement de la pensée qui lui traversa le cerveau, il courut vers le massif en criant:

--Liane, Liane..., cherche Jeanne!...

La bête courut dans tous les sens, l'enfant n'y était pas. Pâle, tremblant, Pierre revint vers Madeleine; il lui mit la tête sur ses genoux; il vit aussitôt que la malheureuse femme avait seulement perdu connaissance... Il appela la cuisinière. La vieille accourut, effrayée. Quelques soins ranimèrent bientôt la jeune femme, et lorsque ses yeux s'ouvrirent, elle vit penché sur elle--le regard anxieux--Pierre qui lui demanda:

--Jeanne...? où est Jeanne?...

Madeleine ne pouvait répondre; il dut attendre encore. Passant de l'eau sur le front de la jeune femme, fiévreux, tremblant, avide de sa réponse, il disait:

--Madeleine!... Madeleine!... m'entendez-vous?... Jeanne?... où est Jeanne?... Vous ne m'entendez pas? Jeanne, ma fille, mon enfant, où est-elle?

L'oeil hagard de Madeleine regardait autour d'elle, cherchant à se souvenir, à s'expliquer comment elle se trouvait là, et elle répondait, calme:

--Si, je vous entends... Pourquoi suis-je là?...

--Je vous ai trouvée étendue dans le massif... et vous étiez seule avec Jeanne. Où est-elle? où est-elle?