La femme du mort, Tome II (1897)
Chapter 4
Et il obligea le nègre à s'asseoir, pendant que la servante servait le dîner... Le nègre allait porter une bouchée à sa bouche...; le matelot lui arrêta la main et lui dit:
--Toi, dans ton pays, on ne mange pas de ça... J'ai été dans ton pays, as-tu seulement mangé de la chair humaine?... Je vais te conter une histoire...
Le malheureux avait commencé par rire, montrant ses larges dents blanches... Mais Simon commença l'épouvantable récit d'un repas cannibale imaginaire... Le nègre n'osait plus manger... et Simon racontait, racontait.
--Tu fais semblant de ne pas comprendre, continua Simon, t'as toujours l'air de ceux que je voyais là-bas qui descendaient des branches... et qui étaient toujours prêts à y remonter... Je te dis que c'était très bon..., et il y a un camarade de la _Souveraine_ qui est mort de l'indigestion qu'il s'en est donnée. C'était à la suite d'une bataille... On n'avait plus que les orties pour se faire de la salade... Nous avons mangé nos prisonniers...; nous n'en avons rien dit..., pour éviter les punitions... Tu ne vas pas ébruiter l'affaire... Je te raconte ça à toi, parce que tu me fais l'effet d'un singe et que c'est muet. Tu comprends, nous avions remporté une vraie victoire, dans une île sauvage; nous étions loin du mouillage, au moins à quatre jours... Il fallait manger... Nous ramenions cinq prisonniers gras, tendres comme des chapons... Ça a été des festins à n'en plus finir... En y pensant, l'eau m'en vient à la bouche!...
Aux grimaces du nègre, il était bien évident qu'il se passait en lui une chose étrange, et qu'il n'était pas assuré de sa digestion... Le dîner finissait qu'il avait depuis longtemps quitté la table et que Simon continuait son histoire à la vieille Catherine, en lui assurant qu'il y avait aussi des femmes qui adoraient cette nourriture, qu'on les nommait des gunophages, ce à quoi la vieille servante répondait en faisant des signes de croix...
Vers neuf heures, Simon, tout guilleret, arrivait rue du Temple; il se disposait à entrer dans un petit café voisin de la maison..., lorsqu'il vit sortir de la grande porte cochère un homme qu'il crut reconnaître; il se cacha, et regarda bien!... Il ne se trompait pas, et cependant il ne pouvait en croire ses yeux... L'homme qui sortait de la maison dans laquelle habitait Geneviève, c'était Fernand.
Rien au monde ne peut exprimer l'ahurissement du matelot; il s'était jeté dans l'encoignure d'une porte pour ne pas être vu, et il restait là, les yeux écarquillés, la bouche démesurément ouverte, se refusant à croire ce qu'il voyait.
Fernand libre, cela le surpassait, et il était absolument convaincu qu'à cette heure il devait être enfermé, attendant son jugement... Libre, mais son maître, qui savait tout, ne savait pas cela!...
Ceci, c'était sa surprise. Mais ce qui l'épouvantait, ce qui le bouleversait, c'était de voir le misérable sortir de la maison où résidait la femme de son lieutenant. C'est pour la retrouver qu'il s'était sauvé; son mariage avait été une comédie pour s'enrichir et, en dehors de la belle Iza, il avait continué avec Mme Davenne les relations qui avaient amené la terrible scène de l'inhumation... Ainsi la femme de son lieutenant, à laquelle il s'intéressait, était toujours l'indigne créature que Pierre avait jugée et qui ne méritait ni pitié ni pardon!... Simon se prenait la tête en se demandant s'il n'allait pas devenir fou...; car cette rencontre, qui révélait tant de choses, le bouleversait.
Et cependant il avait encore dans l'oreille l'accent déchirant avec lequel la malheureuse femme demandait grâce... Ah! mais non! le matelot ne voulait plus faire connaître la petite Jeanne à sa mère! Ah! mais non! le matelot ne voulait plus que son lieutenant fît grâce!
Simon, qui n'avait aimé qu'une fois dans sa vie, lorsqu'il avait vingt ans, une grosse fille de son pays qui s'appelait Pulchérie..., Simon disait qu'il connaissait l'amour; il avait juré à Pulchérie qu'il n'aimerait qu'elle: il s'était embarqué après avoir échangé ce serment-là devant Notre-Dame-de-Bon-Secours. Il disait même qu'il avait acheté un cierge de douze livres,--il mentait de onze livres et demie,--et l'avait fait brûler devant Notre-Dame au moment où il jurait... A son retour, Pulchérie était morte, la première année de son mariage avec un ami de Simon: elle était morte en couche... Dès ce jour-là, le matelot avait jugé les femmes! Ça avait éteint l'amour à venir! Aussi, voyant Fernand descendre vivement la rue du Temple, il se lança à sa piste. Pour ne pas s'ennuyer, il se disait:
--Les voilà, les voilà, les femmes; on s'apitoie sur elles, on croit que ça souffre, et pas du tout... Espère! espère!... Comment toi, vieux singe, qui as souffert des femmes...? Vois-tu où tu conduisais ton lieutenant?... Tu t'arrangeais à rendre ce pauvre petit ange... la petite lieutenante... à elle et à son coquin... Oh! oh!... Espère!... on te file, mon petit... T'as pas la permission pour sortir de la maison ousque tu devrais être...
Et comme Simon était furieux de ce qu'il avait vu... ou plutôt désespéré; mais comme sa colère ou son désespoir se manifestait par la rage, il suivait de loin Fernand n'ayant d'yeux que pour lui, et bousculant les gens qui se trouvaient sur son passage; il est vrai que, pour s'excuser des heurts, il jurait et sacrait comme un damné, quand il n'injuriait pas.
--Qu'est-ce qu'il a celui-là, qu'il m'aborde en plein...? Potence à l'ail... Ah! marsouin, tu peux pas appuyer à bâbord!... Eh! bon sens! file donc... tu peux donc pas virer!...
Et il suivait à cinquante pas Fernand. Il le vit prendre la rue des Gravilliers, la rue des Archives, puis la rue des Blancs-Manteaux... Sans rien dire, mais en le voyant s'engager dans la rue, il exclama!
--Et par tous les saints..., il va à la petite maison!
Lorsqu'il vit Fernand s'engager dans la rue Payenne, il resta atterré...
--Ah! s'écria-t-il, monsieur Monseigneur Jésus, bon Dieu bon, vous permettez ça... Mais ce gueux-là, il vit dans les habits de mon maître!!!
Simon n'en put dire davantage, il s'engagea dans la rue, Fernand venait de rentrer, la porte était fermée... Il cracha dessus, et les poings fermés, il dit:
--Gibier d'enfer! va!... Puis en s'en allant: Espère! espère... tu veux de l'ombre, tu en auras demain.
Et Simon était furieux après lui-même: lui qui connaissait les femmes, ainsi qu'il l'affirmait, il s'était laissé prendre aux airs sainte nitouche de la veuve. Ah! c'était trop fort! et il sacrait, et il jurait, et il blasphémait...
--Potence à l'ail! on devrait mettre toutes les femmes dans un mortier... et faire une pommade avec ça. Ah! sacredié, non, je ne vas pas dire ça au lieutenant; eh bien, il serait dans une joie... Il voyait clair!... Faut-il que tu sois bête, Simon..., vieux marsouin!... à ton âge!...
Et comme le matelot, à force de jurer, de sacrer, s'était, dans son monologue, desséché la gorge, il pensa à son ami le marchand de vin, chez lequel il était venu le matin; il revenait sur ses pas lorsqu'il vit la porte du pavillon s'ouvrir; il se hâta de se cacher pour n'être pas vu, car il avait conservé son costume, et se jeta dans l'ombre d'une porte. Il vit alors sortir un homme dont la démarche lui fit exclamer:
--Mais c'est pas Fernand, ça... Et je connais cette démarche-là!... Espère! espère!... je vas te filer, toi...
Et comme celui qui était sorti remontait la rue, se dirigeant du côté du boulevard, Simon le suivit, prenant toutes les précautions pour n'être pas vu. Mais c'était peine inutile, car celui qu'il suivait semblait profondément réfléchir; il ne s'occupait pas de ce qui se passait autour de lui.
Arrivé à la hauteur de la rue de Turenne, l'homme passa devant une boutique dont la devanture était brillamment éclairée: la lumière l'inonda, et Simon qui le reconnut eut un soubresaut et s'arrêta net, en exclamant:
--Gueux de diable!... C'est-il Dieu possible... lui! lui! Mais c'est devenu une caverne, cette maison... Ah! le vieux marsouin... la vieille carcasse... avec Fernand... C'est lui qui nous trompait, il faisait le jeu de l'autre... Ah! vieux roué!...
Puis comme l'homme, qui n'était autre que Rig, s'enfonçait dans la rue Saint-Gilles, le matelot, qui était resté comme atterré en le reconnaissant, s'élança à ses trousses en grognant:
--Espère! espère! je ne te quitte plus... Il faut que je sache où est ta niche... Ah! le vieux coquin! mais ils sont une bande. Elle, Fernand et Rig!... Il n'y a pas à dire, Simon... tout le monde sur le pont, maintenant, et l'oeil au grain... Pour que ces canailles-là se réunissent, il faut qu'ils aient un but... Et tous ces brigands-là n'ont qu'un ennemi, qu'un homme qu'ils puissent craindre...: mon lieutenant.
--Espère! espère!... Simon est là, vieux requin... Et puis comme il a vu qu'il ne fallait jamais se laisser prendre à son coeur..., tu peux être sûr de ton affaire...
Et Simon suivait toujours le vieux Rig... Celui-ci semblait se parler seul; il était furieux, ses poings avaient des gestes saccadés...
--Il est dans un accès, se dit Simon... Il pense à de vilaines choses... Il se sera vu dans une glace ou il regarde dans sa conscience... C'est comme s'il regardait dans du cirage... Ah! le vieux coquin..., il est bien avec cette autre canaille... Mais bon sang!... il aura tout conté à Fernand, qui a tout dit à madame... Ah! mais ça devient dangereux pour le lieutenant... Il n'y a pas à reculer, il faut aller de l'avant...
Puis, mordant sa praline avec rage et clignant de l'oeil, il dit:
--Si je me donnais une petite fête... en lui souhaitant le bonsoir avec ça... et Simon, retroussant sa manche, montrait son poing, un poing gros comme une mailloche. Simon avait les mains si larges qu'il ne mettait jamais que son pouce dans ses poches et il étendait les doigts en dehors. Si on lui demandait pourquoi, il disait avec le plus grand sérieux du monde:
--C'est pour aller plus vite... Voyez les _peissons_, ils ont des nageoires comme ça...
Et il faisait jouer les articulations de son bras, pour s'assurer que le coup serait bon..., lorsqu'il s'aborda avec un passant; la minute qu'il employa à dire des sottises à celui qui s'excusait d'avoir été bousculé le rendit plus calme, et, baissant sa manche, il dit:
--Non, il faut faire de la _belle_ ouvrage! Espère! espère! De la prudence, car aussitôt qu'ils apprendraient que nous les guettons, nous serions joués.
VI
COMMENT RIG ÉCRIVAIT L'HISTOIRE.
Il suivit ainsi Rig jusqu'à la rue Saint-Maur... Quand il l'eut vu entrer dans le terrain clos, puis disparaître dans l'_entre-sort_, il se dit satisfait:
--Vieux sauvage... dors bien, car c'est une des dernières nuits que tu passes là! Je vais me fraîchir la bouche!
Et il fouilla dans sa boîte «à pralines.»
Le vieux Rig, en sortant de chez Fernand, était positivement dans un de ces accès de rage qui le rendaient souvent dangereux. Mais revenons un peu sur nos pas.
Lorsque la paix s'était faite entre l'oncle et le neveu, il en était résulté les confidences utiles, puis un petit complot, dans lequel on se vengerait de Pierre... Se venger de Pierre, cela était simple comme tout. Rig avait dit:
--Il n'a plus d'état civil, il est en dehors de la société; il faut, par sa femme et par son enfant, l'obliger à rendre ce qu'il a à vous; vous avez la femme, c'est par elle que vous deviendrez le possesseur de cette fortune sur laquelle il me sera attribué la somme qu'il m'a prise...
--Mais comment réussir? avait dit Fernand.
--Il faut devenir l'amant de Geneviève... Il faut lui rendre son enfant... Ceci fait, c'est-à-dire l'enfant enlevée et rendue à sa mère..., c'est à vous qu'elle confie l'enfant pour le mettre à l'abri de toutes recherches... Alors, elle attaque son mari...; c'est la première fois que semblable procès se présentera. La femme réclame l'héritage de son mari, au nom de son enfant, dont elle est la tutrice naturelle... Elle est veuve... d'un vivant. Le mari s'est frauduleusement fait passer pour mort, afin de s'approprier la fortune commune... C'est le point de droit sur lequel le tribunal a à se prononcer... Maintenant nous n'attendons pas le résultat du jugement dont les rappels seraient interminables. Nous attendons seulement une procédure suffisante qui ait établi que Pierre Davenne est bien vivant, que sa fille est absolument légitime..., et c'est fait...
--Comment, c'est fait? demanda Fernand.
Le vieux sauvage s'avança près de lui..., et d'une voix plus basse:
--Je vous ai tout conté... On est venu me trouver; je suis un saltimbanque, je ne m'en cache pas, je fais de la médecine secrète... On m'a payé pour l'opération... Je vous ai tout avoué; j'avais avec moi une jeune fille sage, je vous l'ai affirmé; je vous ai dit qu'elle avait été volée à des parents riches, dans un château au bas des Balkans... Cette jeune fille, il l'a payée; il m'a payé également pour jouer le rôle que vous savez; il nous avait indiqué notre rôle. Vous la croyiez riche, elle était pauvre. Elle vous aimait... et vous l'aimiez.
--Oui, je l'aimais... Elle était pauvre, qu'importe! C'était une honnête créature, et aujourd'hui mon amour est égal.
--Il le savait alors; il a fait jouer cette comédie. Je vous l'ai affirmé, je vous l'affirme encore, ce n'était qu'une comédie... Iza est toujours l'honnête enfant que vous avez connue. Le matin de ce jour, elle voulait retourner près de vous; il l'en a empêchée... Où la garde-t-il? Je l'ignore.
--Nous nous occuperons bientôt d'elle, la pauvre enfant... Mais où voulez-vous en venir?...
--Je vous rappelle tout cela pour vous demander si votre désir de vengeance sera satisfait lorsqu'il aura donné à sa femme la part qui lui revient...
Fernand leva les yeux; son regard sombre interrogea le sauvage.
--Quelle vengeance m'offrez-vous donc?
--Je vous ai dit, fit sournoisement le vieux sauvage, que je faisais de la médecine secrète...
--Eh bien!...
--Eh bien... si la procédure ayant établi les droits de Mme Davenne, son mari venait à mourir, c'est elle qui hérite de lui, comme usufruitière de son enfant mineure... Et alors nous sommes complètement vengés... Il vous voulait pauvre, il vous fait riche; il vous voulait condamné, perdu, et il meurt...
C'est à la suite de cette double causerie que la visite à Geneviève avait été décidée. Rig avait trouvé son adresse en deux jours; il avait été chez le commissaire-priseur qui avait fait la vente. Le soir, il avait les renseignements nécessaires... et Fernand envoyait porter la lettre que nous connaissons...
On a vu que le vieux Rig avait un peu modifié son rôle dans son récit.
Le vieux sauvage n'avait pas dit toute la vérité à Fernand, parce qu'il avait vu que l'amour que celui-ci ressentait pour Iza était véritable et profond. Dans son récit, il n'avait retiré du rôle qu'il avait joué que l'immense fortune qu'il avait déclarée lors du contrat, et encore disait-il qu'il ne s'était décidé à jouer ce personnage que sur l'affirmation que Pierre, s'il ne donnait pas une somme aussi extravagante, donnerait au moins une fortune à sa petite protégée.
Il affirmait encore qu'Iza était presque sa fille, qu'il l'avait élevée, après l'avoir arrachée des mains des musulmans qui l'avaient volée... Or, dans l'idée de Fernand, ces deux malheureux étaient les dupes de Pierre... De là vient la facilité avec laquelle ils s'étaient liés..., poursuivant tous les deux le même but, la vengeance... et la recherche d'Iza... C'est par Mme Davenne qu'ils devaient obtenir ce résultat... Ceci avait été le point de départ du projet infâme que nous avons vu si tranquillement dérouler plus haut par celui que Fernand appelait toujours Danielo.
Tout avait été expliqué; la vie pure d'Iza, dirigée par le vieux Danielo, malgré sa situation pauvre; car il disait, le vieux Rig, qu'il n'avait reculé devant aucun sacrifice pour sa fille adoptive... Il l'aimait tant! En disant cela, le vieux crocodile avait des larmes dans les yeux, de vraies larmes! C'est l'affection qu'il avait pour elle qui l'avait amené à commettre la tromperie sur sa fortune, tromperie dont Fernand avait été dupe.
De tout cela, une seule chose intéressait Fernand: c'est que la belle Iza était une belle et pure fiancée, et que Mme Séglin était toujours une honnête femme.
Puis, se croyant l'un et l'autre meilleurs qu'ils n'étaient,... Rig croyant Fernand la victime de Pierre Davenne, et Séglin croyant Danielo, le vieux Rig, un vieil avare dont Pierre avait exploité la passion..., ils s'entendaient parce qu'ils se mentaient tous les deux.
C'était ce soir-là que l'on avait commencé l'exécution du plan arrêté, et Fernand, en revenant, avait tout raconté à Rig; celui-ci avait dû se réserver devant Fernand, ne pouvant sortir du rôle qu'il jouait... Mais, lorsqu'il l'avait quitté, lorsqu'il s'était trouvé seul dans la rue, nous l'avons vu s'abandonner à sa mauvaise humeur.
Le vieux Rig, en frappant le vide de son poing robuste, disait:
--Je suis un niais, un sot... C'est seul que je devais faire l'affaire... Est-ce que j'avais besoin de cet imbécile, qui au premier mot compromet tout...
Après avoir réfléchi quelques minutes, il avait continué...
--Qu'est-ce que je fais chez lui?... A quoi m'est-il bon?... D'un instant à l'autre il peut être pris: on le cherche... Moi, je suis l'inconnu... Je puis parfaitement lui dire que je renonce à cela..., que je veux retourner au pays, et en deux jours j'en finis... Il me croit loin et cherche un nouveau moyen... ou, ainsi qu'il semble y croire ce soir, il attend que la femme, placée entre le désir de revoir son enfant... et ce qu'il veut d'elle, cède enfin à sa demande: il attend donc confiant.
Moi, pendant ce temps, la voie est libre, je vais chez elle, je lui dis: La possession de votre enfant et la mort de votre mari vous font heureuse et riche, quel prix me donnez-vous pour cela?... C'est de l'argent que veut Rig..., rien que de l'argent, et la possibilité d'aller vivre loin d'ici; un engagement seulement me suffit... En deux jours, j'ai enlevé l'enfant et je la lui amène; le surlendemain, elle fait sa déposition chez un magistrat...; elle déclare que son mari n'est point dans le caveau, qu'elle réclame une exhumation. On voit la comédie: je lui donne l'adresse de Pierre Davenne; on arrête celui-ci. Alors je trouve, lorsqu'il le faut, le moyen de la rendre véritablement veuve et riche..., et tout cela sans ce grand dadais qui veut mêler l'amour aux affaires... Comment, toi, Rig... toi, tu as été accepter un semblable complice?... Il est vrai qu'il n'est pas embarrassant; s'il me gêne, une lettre au procureur impérial, et il est arrêté le lendemain...
C'est sur cette bonne pensée que Rig rentra dans sa tanière.
VII
LES RÊVES DORÉS DE LA BELLE IZA.
Le matelot, bouleversé par ce qu'il avait découvert, se hâta de regagner la maison de Charonne. Il était tard, tout dormait, et il résolut d'attendre au lendemain pour raconter ce qu'il avait vu à son maître. Ce fut une longue nuit pour Simon, le sommeil était rebelle; le matin seulement il put fermer l'oeil. Aussi s'éveilla-t-il furieux après lui-même de se lever si tard. Il se rendit près de Pierre et lui raconta rapidement ce qu'il avait fait.
Pierre fut atterré; mais, se remettant aussitôt, il dit:
--Je l'avais toujours bien jugée... et, tu le vois, vos larmes allaient me faire commettre une sottise...
--J'en suis honteux, mon lieutenant...
--Mais ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que nous n'avons pas une minute à perdre pour nous mettre à l'abri du complot qui se trame contre moi.
--Je le pensais, mon lieutenant...
--Fernand et elle n'ont qu'un but, retrouver Jeanne, et par elle être mis en possession de ce qui doit lui revenir... Le vieux bandit de Rig a été leur vendre à la fois le secret qui me débarrassait d'eux et le lieu de ma retraite... Il n'a pas perdu de temps!... Dans deux ou trois jours, ils feront agir la police...
--Ce n'est pas Rig... ni l'autre qui iront chez ces gens... Ils craindraient d'être invités à y rester trop longtemps...
--Eux n'ont rien à voir en tout cela. C'est elle, mère et tutrice de l'enfant, c'est elle que j'ai trompée par une action que la justice ne manquera pas d'apprécier sévèrement... C'est elle qui aura raison devant la loi.
--Diable! fit le matelot en se grattant le crâne... Il y a un moyen d'aller au-devant de tout ça...
--Lequel?...
--Je vais chez le commissaire de police et je lui donne l'adresse de Fernand; puis j'ajoute qu'il y a un grand garçon à Montrouge dans le dos duquel le vieux Rigobert a oublié son couteau; s'il voulait le lui rendre, le vieux sauvage reste rue Saint-Maur.
Pierre réfléchissait; d'un signe de tête il indiqua à son matelot qu'il refusait ce moyen rapide... Au bout de quelques minutes, il dit:
--Depuis longtemps déjà, croyant tout fini, j'étais décidé à quitter cette maison...
--Mais l'autre n'est pas prête...
--Nous ne pouvons plus attendre... Il faut au plus tôt s'y installer... et tu vas immédiatement préparer tout pour notre départ... Il ne faut pas dire un mot de tout ceci à Mme Madeleine..., qui serait très effrayée si elle apprenait que Fernand est libre et sait que je suis vivant et que je demeure ici... Tu entends, pas un mot...
--Espère! espère!... Muet comme un _peisson_!
Pendant que le matelot obéissant appelait le nègre et se faisait aider dans les préparatifs du départ, Pierre se hâta de s'habiller. Il partit aussitôt. A la première place de voitures, il sauta dans un fiacre et se fit conduire rue Navarin. Au milieu de la rue, il entra dans une maison devant la porte de laquelle étaient accrochés plusieurs écriteaux de location, sur papier jaune, ce qui indique les locations d'appartements meublés. Il monta au second étage, et sonna. Une jeune bonne vint lui ouvrir.
--Madame est-elle là? demanda-t-il.
La soubrette l'ayant prié de dire son nom, il lui remit une carte... Elle était à peine disparue que la porte s'ouvrit presque aussitôt et qu'Iza, à demi vêtue, couverte seulement d'une longue robe de chambre rouge, les cheveux retombant libres, frisés, ébouriffés, sur les épaules, admirablement belle dans ce négligé, apparut et, souriante, dit:
--Entrez..., entrez, maître...
La soubrette, étonnée, regardait celui qu'on appelait ainsi. Iza, comme si elle eût commandé toute sa vie, lui fit signe de se retirer.
Ayant fait entrer Pierre dans un petit salon-boudoir, elle lui dit:
--J'attendais, maître!...
--Iza..., viens ici, assieds-toi en face de moi... et écoute-moi bien!...
La jeune femme fixa sur lui son regard de velours, cherchant à lire sur son visage ce qu'il allait lui demander. Pierre lui désignant un siège, elle alla prendre un petit coussin, le plaça devant lui et s'accroupit à ses pieds.
-J'écoute, maître...
--Iza, tu es libre, tu veux être riche, tu veux avoir la vie que tu as connue à Auteuil?
Lentement, Iza fit de la tête un signe de dénégation... Pierre, étonné, demanda:
--Ne m'as-tu pas dit, lorsque tu as quitté Georgeo: «Je ne pensais plus qu'à la belle chambre où mes pieds nus étaient si blancs sur le velours noir, où ça sentait si bon, où je dormais si bien... Je pensais au beau linge fin parfumé que je mettais chaque jour... Alors je me fis honte, je me trouvais moins belle, et, au dîner du soir, je ne voulais pas manger, en voyant le pain dur, le gros vin rouge et la viande noire... Il me sembla que je n'avais jamais vécu ainsi... J'avais le dégoût aux lèvres...Maître, je ne peux plus être pauvre!» N'est-ce pas là ce que tu m'as dit?
--Oui, maître!...
--Eh bien!... pourquoi, lorsque je te demande si tu veux reprendre cette existence que tu regrettais, me réponds-tu: Non?
Iza se tut... Pierre la regarda, elle baissa les yeux... Elle était embarrassée pour parler... Davenne lui dit:
--Refuses-tu de me répondre?
--Non, maître!... Je n'étais pas heureuse à Auteuil... J'étais riche, belle, mais je m'ennuyais... J'étais triste... Ce n'est pas cette vie-là que je voudrais retrouver...
Pierre la regarda surpris:
--Parle! dis-moi ce que tu voudrais.