La femme du mort, Tome II (1897)
Chapter 3
Et lorsqu'elle était dévorée de fièvre, comptant les minutes, les secondes, elle entendait à côté d'elle, dans la pièce qui servait d'atelier, le chant banal des ouvrières, le refrain des rues psalmodié sans cesse; elles étaient calmes et elle bouillait, et cela l'agaçait, l'énervait, et, cependant elle ne voulait rien laisser voir.
Oh! la longue, l'interminable journée! Enfin, huit heures sonnèrent, et les ouvrières partirent. Alors, seule, Geneviève se hâta de tout ranger; cependant elle ne pouvait recevoir dans son atelier.
Ce jour, la malheureuse rougissait de son honnête misère: elle disposa sa chambre, fermant avec soin les rideaux de son lit pour le cacher et faire, autant que cela lui était possible, ressembler la pièce à un salon... Ce qui lui semblait le plus pénible ce jour-là, c'était d'avoir un logement dont les fenêtres donnaient sur la cour... Ah! si elle avait pu voir dans la rue, elle serait restée à sa fenêtre pour voir de plus loin celui qui, comme la colombe de l'arche, apportait la branche d'olivier, annonçant que tout allait redevenir calme... Mais non seulement elle ne pouvait voir dans la rue du Temple, mais encore l'escalier qui conduisait à son logement se trouvait près de la loge du concierge, sous le porche. Cette circonstance avait été cause que le matelot ne l'avait pas vue se diriger dans la maison, et, en regardant dans la cour, elle ne pouvait même pas voir les gens qui venaient chez elle.
Enfin neuf heures sonnèrent... Au dernier coup, elle fut presque obligée de dominer son émotion, disant:
--C'est ridicule... On frapperait, je n'aurais pas la force d'ouvrir.
Elle se remit vite, et, s'imposant le calme, en raison de la gravité du rendez-vous, elle attendit... Neuf heures un quart! personne! Avec la même intensité qu'était venue la joie, vint le désespoir... C'était une mystification... On s'était joué d'elle, des indignes avaient ri avec ce sentiment sacré, cette affection sainte: l'amour maternel!
A neuf heures et demie on frappa... Elle fut presque une minute à dominer son émotion... Elle se leva et alla ouvrir...
Un homme se présenta et demanda, d'une voix contrefaite assurément, tant elle ressemblait à une voix de femme:
--Madame veuve Davenne?
--C'est moi, monsieur.
--Je suis la personne qui vous ai adressé un mot hier, et à laquelle vous avez fait l'honneur de répondre en l'assurant qu'elle vous trouverait seule...
--Bien, monsieur, veuillez entrer.
Et Geneviève, en regardant celui qui lui parlait, ne pouvait distinguer son visage: elle vit qu'il était jeune, à sa mise qu'il paraissait être un artiste, et son étonnement s'en augmenta; la nuit était presque venue, elle pria l'inconnu d'entrer et le guida vers sa chambre.
Lorsqu'il fut entré elle avança des sièges, elle en offrit un à l'étranger, la lumière de la lampe frappait en plein sur son visage, elle le regarda et elle se recula vivement en jetant un cri d'effroi...
--Vous, vous ici!...
--Eh! oui! moi... Je ne suis pas un oublieux...
--Sortez!... Sortez!...
Et, superbe de crânerie, de volonté le bras étendu, montrant la porte, elle répétait:
--Sortez...
Mais l'homme,--nos lecteurs ont deviné Fernand,--dit tranquillement et prêt à obéir.
--Ne crie pas... Je sortirai si tu l'exiges, mais je viens te dire: Veux-tu savoir où est Jeanne?...
Geneviève se tut aussitôt et ses bras retombèrent le long de son corps.
Geneviève était atterrée; Fernand chez elle! Elle ne pouvait le chasser, il venait lui dire ce qu'était devenue sa fille... Jamais elle n'avait pensé qu'elle pourrait être dans une aussi cruelle situation... Devoir quelque chose à cet homme! c'était le comble de ses peines!
--Je ne croyais pas, dit Fernand, que ma vue t'aurait fait une si désagréable impression...
L'acharnement qu'il mettait à la tutoyer gênait Geneviève.
--Monsieur, avec mon mari j'ai enterré le passé... Et malgré le désir ardent que j'ai de retrouver mon enfant, si j'avais su que vous étiez l'auteur de la lettre, peut-être... aurais-je refusé ce rendez-vous.
--Mon Dieu, ma chère Geneviève, voilà bien des façons... Il vaudrait mieux arriver tout de suite à la raison pour laquelle je suis venu, sans s'arrêter à des enfantillages... Tu veux retrouver ton enfant, je sais où il est...
--C'est tout ce que je désire savoir...
--Si je comprends bien... tu veux dire: Hâte-toi de me dire où il est... et va-t'en...
Geneviève ne répondit pas... Fernand avait fort clairement exprimé sa pensée.
--Ainsi, je t'inspire aujourd'hui une telle répulsion... Ainsi de l'amour d'autrefois il ne reste rien!
-Il me reste le remords et la honte...
--Cela pouvait être du vivant de ton mari; aujourd'hui, tu es veuve..., tu es libre... Il n'y a donc plus ni remords ni honte à avoir.
La jeune femme était gênée, la présence de Fernand lui faisait peur, elle était oppressée, il lui semblait que le malheur planait autour de cet homme...
--Je vous en prie, fit-elle, je vous en prie, monsieur Séglin, veuillez ne vous souvenir que d'une chose: vous étiez l'ami de mon mari... qui vous a obligé tant qu'il l'a pu faire...
Fernand eut un méchant rire en répondant:
--Je le reconnais; il me portait un intérêt qui n'a jamais diminué.
Geneviève, ne comprenant pas, continua:
--Aujourd'hui, j'ai juré sur ses cendres, que je rachèterais par une vie de sacrifice le passé qui l'a tué... Aujourd'hui, je n'ai qu'un but: retrouver mon enfant, et travailler pour l'élever comme elle devait l'être...
Fernand s'était assis, et, accoudé sur la table, il regardait Geneviève; il dit d'un ton calme:
--Ainsi le passé est oublié... Tu acceptes la condamnation, et, au lieu de maudire celui qui t'a jetée dans la misère où tu es plongée,... tu vénères sa mémoire...
--Je subis le châtiment mérité et cherche, par ma vie nouvelle, à me rendre digne du pardon.
--Du pardon de qui...
--De tous... de lui?
--Ah! tu crois à une autre vie... Tu espères le pardon... Et que te fera son pardon?...
--Je retrouverai mon enfant..., puisque vous savez où il est...
Il y eut un silence... pendant lequel le regard de Fernand ne quittait pas Geneviève: il semblait se plaire à la contempler... Et, disons-le, la jeune femme était restée l'adorable créature que nous avons vue au commencement de notre récit.
La vie calme qui avait suivi la maladie de Mme Davenne avait augmenté peut-être un peu le côté charnel; elle avait acquis du charme en perdant peut-être un peu de finesse, d'élégance; la peau était devenue plus blanche, cette blancheur mate des oisifs, mais cela seyait à ses cheveux blonds, à la profondeur de son regard bleu, à l'air doux, résigné, de son visage... Ses longs vêtements de deuil la rendaient intéressante.
Geneviève était très belle, et, en la regardant, la nature du libertin renaissait tellement dans Fernand que Geneviève, gênée par ce regard effrontément persistant, cherchait à y échapper.
--Tu retrouveras ton enfant!... Oui, je te mènerai vers elle, Geneviève; mais, pour que j'y consente, il faut encore que tu veuilles être avec moi ce que tu dois être...
--Je ne vous comprends pas.
--C'est simple cependant... Lorsque nous nous sommes quittés..., j'ai peut-être été vif, je le reconnais; mais, aujourd'hui, reconnaissant mes torts, je viens vers toi... J'y reviens plein d'affection, d'intérêt... Je reviens en t'apportant l'objet de tes rêves... ton enfant... Et tu me reçois bien, bien mal... Dans cette situation, tu me permettras de faire des conditions...
--Des conditions! fit Geneviève inquiète.
--Évidemment... Enfin, jugeons par toi; aurais-tu jamais pensé à m'être agréable?... Non! n'est-ce pas? Si l'occasion, s'était présentée, tu l'aurais repoussée... Ne nie pas, c'est la vérité. Si tu ne l'avais repoussée..., tu me l'aurais vendue.
--Oh!...
--Je n'ai pas à choisir mes expressions.
--Enfin... vous venez me vendre... ce que vous savez sur mon enfant...
--Fernand éclata de rire et dit:
--Oui... Mais pas absolument dans le sens que signifie le mot vendre.
--Je ne comprends pas...
--Tu n'as pas peur de moi, n'est-ce pas? fit Fernand gaiement, quitte tes airs mélodramatiques. Assieds-toi là devant moi et causons. Ton enfant est vivant, il se porte bien, je sais où il est, je te le rends demain si tu veux. Mais tout dépend de toi, il faut que cette restitution me serve. Tu vas me répéter ce que tu disais. Tu ne comprends pas. Tu me comprendras, si tu veux m'écouter avec calme. Assieds-toi là, en face de moi.
Calme, étonnée, muette, Geneviève obéit. Dominant la répulsion que lui inspirait le misérable, elle s'assit en face de lui. Celui-ci dit alors:
--Écoute-moi, Geneviève, et ne m'interromps pas... Ton mari, dis-tu, m'a fait du bien de son vivant. Oui... Il a appris...
Geneviève cacha sa figure dans ses mains.
--Il a appris nos relations, et aussitôt il m'a rendu au centuple en mal le bien qu'il m'avait fait... Je suis quitte envers lui... Au contraire, il me redoit et j'espère que...
Voyant Geneviève le regarder, il se reprit vivement.
--Il me redevait plutôt... et j'estime ne pas être tenu à avoir pour sa mémoire la vénération que tu as...
--Ne blasphémez pas... Respectez les morts...
--Je ne blasphème pas... Si je suis misérable, malheureux aujourd'hui, c'est lui qui en est la cause... Au delà de sa mort, il m'a poursuivi de sa vengeance, et je n'ai pour lui que de la haine...
--Taisez-vous... taisez-vous!.. Dieu pardonne aux morts...
--Il a l'éternité pour les punir..., fit Fernand en parodiant une phrase célèbre... Moi, je n'ai aucune raison de respecter sa mémoire... Écoute, Geneviève!... Tu es veuve, libre; veux-tu renouer le passé?
--Que me dites-vous là? exclama Geneviève, en se dressant devant Fernand. Mais celui-ci répondit calme et indifférent.
--Je te propose, ma chère, la chose la plus heureuse pour toi... Je suis seul, libre, tu es seule, libre... Veux-tu ressouder la chaîne brisée de nos amours?
--Mais vous ne sentez donc pas que c'est indigne ce que vous me dites là?
--Je sais, ma chère Geneviève, que tu peux du même coup retrouver toute ta famille: un mari, moi... et ta fille que je te ramène aussitôt...; que tu peux en même temps retrouver une situation plus heureuse, car, malgré les précautions de Pierre, je suis riche, ma chère Geneviève.
--Vous me faites honte!
--Tu refuses?
--Non, c'est impossible, Fernand..., c'est impossible: vous ne pouvez être devenu à ce point indigne que vous offririez ce marché à une mère, d'être une malhonnête femme si elle veut retrouver son enfant!
--Ah çà, que me chantes-tu là? Il y a deux ans qu'il fallait penser à cela; il y a deux ans, tu pouvais être une malhonnête femme; mais aujourd'hui qui trompes-tu? Tu es libre, tu es veuve... et je te retrouve ainsi que je te rêvais, indépendante, plus belle et rendue raisonnable par le malheur... A cette heure, c'est moi qui suis heureux; c'est moi qui viens t'apporter le bonheur.
La malheureuse était absolument écrasée par le cynisme méprisant du misérable. Et cependant elle voulait retrouver son enfant.
--Aujourd'hui, Fernand, vous êtes riche, dites-vous; vous trouverez autour de vous les femmes que vous voudrez... En grâce, au nom du malheureux dont nous avons causé la mort, ne me parlez jamais de ce passé dont j'ai honte... Oubliez-le... et... dites-moi où je pourrais revoir Jeanne.
--Geneviève, je suis venu ici ayant arrêté ma conduite... Tu dois te souvenir que rien ne peut modifier ma volonté... Je t'aimais, et tu sais que pour t'avoir je n'ai reculé devant rien... Aujourd'hui, ce feu que je croyais éteint et qui dormait sous la cendre reprend avec plus de vigueur... Je t'aime... et il me semble trouver encore dans ton deuil un charme nouveau... Je veux que tu redeviennes celle que tu étais autrefois. Je veux... que nous nous aimions...
Geneviève, effrayée du ton et de la chaleur avec laquelle Fernand parlait, se reculait jusque sous le portrait de son mari... Fernand se levait et voulait lui prendre la main; elle le repoussa.
--Laissez-moi..., laissez-moi... Vous me faites horreur... et honte...
--Écoute, Geneviève, je viens ici sur un plan arrêté, voulu; il n'y a nulle puissance humaine qui puisse changer ma volonté... Je veux, entends-tu, que le passé revive... Je veux être ici chez moi... et j'y ramènerai ton enfant... qui sera notre enfant!
--Oh! taisez-vous..., exclama Geneviève, montrant le grand portrait de Pierre; au nom de votre victime..., taisez-vous...
Fernand releva la tête; il regarda le portrait et, les dents serrées, la haine dans le regard, il dit:
--C'est pour lui que je veux ça... Oui, je veux qu'il me voie à sa place, entends-tu, Geneviève? A sa place, entre sa femme et son enfant.
--Malheureux! taisez-vous...
Fernand prit brutalement la main de Geneviève et, l'attirant vers lui, la prenant dans ses bras, regarda le portrait et dit:
--Tu vois..., ta femme, c'est la mienne!
Geneviève, épouvantée, se débattait, disant: Il est fou! Fernand la tenait dans ses bras et l'embrassant, il disait:
--Ne sois donc pas sotte, Geneviève... Aimons-nous..., c'est une douce façon de nous venger de celui qui nous a frappés...
--Laissez-moi, laissez-moi, exclamait Geneviève, s'arrachant de ses bras, essuyant de ses mains la place où ses lèvres s'étaient posées, et courant à la fenêtre qu'elle ouvrit en disant:
--Sortez! sortez! ou j'appelle au secours!
Fernand s'arrêta aussitôt, le front plissé, le regard haineux...; il se disposa à sortir en disant:
--Ah! Geneviève, tu me chasses! Prends garde! Je pars. Réfléchis, tu sais où m'écrire, réfléchis. Tu sais à quel prix tu retrouveras ton enfant.
Et Fernand, qui redoutait surtout un esclandre, sortit.
Lorsque la porte fut fermée, Geneviève, à bout de forces, courut pousser le verrou de sa porte. Puis, s'abandonnant alors, elle se jeta sur son lit et fondit en sanglots, gémissant:
--Seigneur, ne me pardonnerez-vous donc jamais?
V
LES AHURISSEMENTS DE SIMON.
Simon, en sortant de la rue du Temple, était retourné à Charonne. A peine avait-il mis le pied dans la maison qu'on le faisait demander au nom de son maître. Il apprenait que, depuis la veille au soir, Pierre l'avait fait appeler plusieurs fois... Aussi, c'est en s'apprêtant à être grondé qu'il se dirigea vers l'appartement de son lieutenant.
Le matelot creusait son cerveau pour trouver un mensonge... Il n'était pas embarrassé pour mentir; mais Pierre Davenne le connaissait mieux que ceux qu'il choisissait ordinairement pour auditeurs, et il courait fort le risque de n'être pas cru..., et Simon n'aimait pas ça... Avec son maître cependant il était obligé de le subir. Il s'avançait la tête basse, le regard en dessous, tendant le dos, prêt à recevoir sa semonce. Mais, au lieu de trouver, ainsi qu'il s'y attendait, son lieutenant de mauvaise humeur, il le vit venir au-devant de lui, en disant:
--Enfin, te voilà donc, mon vieux Simon?
--Mon lieutenant, reprit vite le matelot qui avait trouvé son histoire... je me suis abordé ce matin avec un terreux. Espère! espère! que je dis, et je me...
--Je ne te demande pas ce que tu as fait...
Ceci plut à Simon... Pierre lui fit signe de s'avancer, et lorsque le matelot, la tête penchée sur l'épaule, le regard dans celui de son maître, le chapeau à la main, fut près de lui, il lui dit:
--Mon vieux fidèle, je vais te confier une mission difficile.
--On est prêt, mon lieutenant...
--Il faut obtenir un résultat...
--Ce sera fait, mon lieutenant... Espère! espère! On est à l'ordre... Parlez.
--Simon..., il faut retrouver M^me Davenne!
Le matelot resta tout coi... Il regardait son maître, la bouche si grande ouverte qu'il faillit laisser tomber sa praline!... Il le regardait, il ne pouvait en croire ses oreilles et il demanda:
--Retrouver madame...
--Oui, il le faut...
--C'est bien, ce que vous dites, mon lieutenant?
--Oui, voici ce que je demande... Tu vas te mettre en route demain... Tu iras chez le notaire qui pourra te donner des renseignements utiles... Mais il faut parler, agir avec la plus grande circonspection... Il faut qu'elle ignore les recherches dont elle va être l'objet.
Le matelot eut un gros rire en disant:
--Espère! espère!... On la retrouvera sans qu'elle en sache un mot...
--Il faut t'informer de ce qu'elle est devenue..., te renseigner sur sa vie..., sur... sa conduite...
Le matelot se grattait le front, n'osant répondre... Pierre, qui l'observait, lui demanda la cause de ce changement de physionomie. Alors, comme honteux, Simon dit.
--Mon lieutenant..., je vas vous dire... Cette petite qui parle toujours de sa mère, ça me remuait ça... si bien que...
--Si bien que? demanda Pierre en voyant le matelot embarrassé, les yeux à terre et roulant son petit chapeau dans ses doigts en balbutiant.
--Si bien que... que je me disais: Espère, espère!... il faudra voir, quoi! on peut avoir du malheur sans chavirer, alors...
--Alors quoi? demanda sévèrement Davenne, intrigué et inquiet.
--Alors... Faut pas m'en vouloir, mon lieutenant... Je suis sorti ce matin, c'était pour ça.
--Pour retrouver Mme Davenne?
--Oui, mon lieutenant...
--Eh bien? demanda Pierre.
Le matelot, tout tremblant, dit, en tendant le dos, comme s'il s'exposait à une réprimande:
--Je l'ai vue...
--Tu as vu Geneviève! exclama Pierre, qui devint pâle.
--Oui, mon lieutenant...; mais elle ne m'a pas vu, elle...
--Tu ne lui as pas parlé?
--Non, mon lieutenant! répondit le matelot rassuré par la façon dont était reçue sa confidence, et Pierre, ému, fiévreux, s'assit, se dompta pour être calme et demanda:
--Où l'as-tu vue, Simon?
Simon eut des larmes dans la voix en répondant:
--Mon lieutenant, ça va me faire encore gros au coeur... J'étais allé faire une prière pour vous sur votre tombe...
Et Simon avait de vraies larmes sur les joues en disant cela...
--Je priais..., je pleurais..., et je vois tout à coup une belle jeune femme... belle, belle, bien plus belle maintenant qu'elle n'était, madame, fit-il en clignant de l'oeil, et regardant en dessous l'effet que produiraient ses paroles sur son lieutenant. Celui-ci, assis dans son fauteuil, tenant les deux appuis de ses mains crispées, le regard fixé sur le parquet, écoutait sans répondre. Simon continua:
--Elle était toute vêtue de noir... Comme Notre-Dame-des-Tempêtes... avec ça que le soleil qui frappait sur ses cheveux blonds... ça lui faisait l'auréole... Vous savez comme elle a de beaux cheveux blonds, madame, dit encore le matelot en recommençant sa grimace. Pierre ne bronchait pas! Il reprit:
--Elle s'avançait, lentement, marchant comme les saintes doivent marcher dans le paradis!... Espère! espère! que je me dis. Elle va me trouver là!... et je me glisse derrière le caveau où vous êtes... où vous étiez, quoi! Je la vois qui s'avance, avec un beau bouquet... Le gardien m'a dit qu'elle venait en mettre un tous les deux jours... un neuf... des fois deux et trois! Elle n'y regarde pas!... quoi!...
Si on avait dit à Simon qu'il mentait, il aurait cassé la tête à celui-là... Il continua:
--Alors..., aussi vrai que nous sommes là tous les deux, mon lieutenant... ça a été une scène de la désolation de la désolation; elle s'était enfermée dans cette tombe... brou! ça m'en fait froid... et elle gémissait, elle se tordait, elle pleurait, elle priait, elle disait tout le temps votre nom... et celui de la petite lieutenante... Ça aurait fait pleurer un requin... J'en ai mouillé ma manche à tordre à force de m'éponger les yeux... Voyez-vous, mon lieutenant, fit Simon, ne retenant plus ses larmes... eh bien, ça me déchirait le coeur, moi, de l'entendre, cette malheureuse... quand elle disait: «Pierre! mon Pierre! je suis bien punie maintenant... Pierre, grâce! grâce! fais-moi retrouver mon enfant!» ça me fait du mal rien que d'y penser...
Et il y eut un silence pendant lequel Simon, pour essuyer ses larmes, passait sa manche sur ses yeux avec une vigueur telle qu'on eût pu croire qu'il avait besoin d'une friction.
Pierre n'avait pas parlé, il releva la tête... et dit à Simon...
--Peux-tu maintenant savoir où elle demeure?...
--Mon lieutenant..., c'est fait...
--Comment, c'est fait?
--Dame! Vous concevez que lorsque j'ai vu une femme dans cet état-là, je me suis dit: il ne faut pas la laisser comme ça!
--Tu lui as parlé? demanda vivement Pierre inquiet.
--Espère! espère! pas du tout. J'ai attendu, je me suis mis à son allure et je l'ai suivie...
--Tu sais où elle demeure?...
--Rue du Temple, mon lieutenant... une maison en face du Temple... une succursale de l'enfer, bien sûr... On ne s'entend pas respirer... On a du bruit plein la tête, du vitriol plein les pieds!... C'est l'enfer!
--Et que fait-elle?... Comment vit-elle?...
--Ça, mon lieutenant..., je ne le sais pas...
--Il faut le savoir...
--Quand vous le voudrez.
--Ce soir.
--J'y retourne, mon lieutenant.
--Bon! si l'on te voit deux fois dans le quartier avec ton costume on te remarquera...!
--Mon costume!... Ah! oui... parce que c'est un vilain quartier, et quand ils voient un homme bien habillé, ils le remarquent. Je vas me déguiser...
--Ce soir tu y retourneras...; tu ne craindras pas d'être remarqué et tu pourras agir. Il faut savoir ce qu'elle est devenue depuis le jour où elle est restée seule rue Payenne.
--Je sais déjà quelque chose...
--Tu sais? demanda Pierre.
--Oui, mon lieutenant... Vous concevez bien qu'on ne vit pas dans un parage sans avoir des camarades... Pour lors, les camarades que j'avais laissés, je me suis mené les voir par-ci par-là...
--Enfin, malgré moi, contre moi, au risque du plus désagréable résultat, n'obéissant pas à ma défense, tu as été dans le quartier?
--Oh! mais non, mon lieutenant..., fit le matelot tout rouge de l'accusation portée contre lui... C'est seulement de ce matin que je suis allé là... La petite lieutenante pleurait... Moi, ça m'avait tout secoué. Alors je m'étais dit: Je vas savoir ce qu'elle est devenue, sa mère... et alors...
--Et enfin qu'as-tu appris?
Le matelot raconta ce qu'il avait appris le matin même; que Mme Davenne, ramassée mourante dans la rue par ses voisins le soir de l'inhumation de son mari, avait été portée le lendemain dans une maison de santé où elle était restée assez longtemps à moitié folle... C'était tout ce qu'il savait. Mais ce récit fit une vive impression sur Pierre... Il avait hâte d'être seul, il dit à son matelot:
--Simon, tu iras demain, cela est plus raisonnable.
--Mon lieutenant... pourvu que je vous donne les renseignements que vous demandez, vous me laissez libre de me diriger?
--Absolument... Pourquoi me demandes-tu cela?
--Parce que... Espère!... espère!... j'ai mon idée. Quand on veut prendre du _pesson_ (jamais Simon n'aurait dit poisson), il faut aller la veille au soir amorcer, faire sa place, et le lendemain on n'a plus qu'à se baisser pour en prendre... Eh bien, c'est ce que je veux faire, je vais aller me conduire dans le quartier, je vas me régaler dans les cafés autour de la maison, et je saurai ce qu'est le concierge; ça fait que demain au matin, à l'heure où il nettoie le bord, je vais lui offrir une consolation et je lui fais dire tout ce que je veux...
--Tu n'es pas fatigué de ta journée?...
--Fatigué!... On est solide, mon lieutenant...
--Fais ce que tu voudras...
--Espère! espère! Demain à votre réveil je suis au rapport...
Pierre congédia Simon, et celui-ci, content de lui, heureux de voir la tournure que prenaient les choses, de voir son maître s'occuper enfin de Geneviève, descendit joyeux; il rencontra le nègre dans l'escalier et lui dit en lui tendant sa petite boîte:
--Dis donc, Rissolé, veux-tu une pastille?
Et, emplissant sa large bouche, il éclata de rire, pendant que le nègre se sauvait effrayé poursuivi par Simon qui le rejoignit dans la cuisine, et le matelot, haussant les épaules, lui dit:
--Tu es comme les singes, toi, tu aimes les sucreries... Si tu crois que c'est avec ça que tu t'éclairciras le teint!... Allons, vilain, mets-toi en face de moi. Catherine, servez-nous le dîner!...