La femme du mort, Tome II (1897)

Chapter 2

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Après une longue prière, il entendit la voix suppliante de la jeune femme qui disait:

--Pierre..., mon Pierre..., je suis bien punie maintenant. Pierre, grâce!... grâce! Fais-moi retrouver mon enfant!

L'émotion secouait le matelot; il eut un mouvement si brusque pour se reculer qu'il en avala sa praline. C'était trop! Il avait deux grosses larmes sur ses joues tannées.

--Espère! espère! grogna-t-il, je ne te quitte plus...

Et il se blottit dans un coin, attendant patiemment le départ de celle qu'on appelait la veuve. Simon voulait la suivre et savoir ainsi sa demeure.

II

À L'OEUVRE, SIMON!

Lorsque la veuve de Pierre Davenne, après avoir remplacé par des fleurs nouvelles les fleurs fanées dans les vases qui ornaient le petit autel du monument consacré à son époux, sortit calme et recueillie, Simon, pour n'être pas vu et reconnu dans l'allée directe du cimetière, se dirigea à travers les tombes. Il était furieux contre lui, le matelot; il s'était vêtu le matin du costume dont il était si fier, et il comprenait à cette heure combien il était absolument gênant pour n'être pas remarqué dans la mission qu'il s'était imposée.

Lorsque Geneviève eut passé la porte du cimetière, le matelot la suivit en longeant les murs, et il était le plus malheureux du monde, car son désir de n'être pas vu l'obligeait à se dissimuler à chaque minute dans les portes, en même temps que son costume singulier attirait l'attention. Mais Geneviève ne voyait pas autour d'elle; tout entière à sa pensée, elle marchait droite et calme dans ses habits de deuil, sous son voile de veuve, indifférente et inconsciente de ce qui l'entourait.

--Bon Dieu de sang! s'écriait Simon, c'est la coquetterie qui me perdra! Est-ce que j'avais besoin de me gréer comme ça?... Il ne me manque qu'un pavillon... A mon âge!... Vieux serin, va, tu ne peux donc pas te déguiser comme tout le monde...;--car c'était le fond de la pensée de Simon, il était habillé, et, autour de lui, le monde était déguisé.--Faut que tu aies toujours l'air distingué: tu ne pouvais pas pour une fois retirer tes bijoux... Ous qu'elle est? bon Dieu! exclamait-il.

Geneviève, qui avait suivi la rue de la Roquette, puis le boulevard Voltaire, tournait sur la place du Château-d'Eau.

C'était jour de marché aux fleurs et elle s'était perdue. Simon s'élança aussitôt, il aperçut sa silhouette qui tournait au coin de la rue du Temple; bousculant tout, il courut, et il la vit entrer dans une maison d'assez pauvre apparence, presque en face du Temple; le Temple, ce marché qui fut autorisé pour y faire le commerce des vieilleries, et qui, maintenant, n'a plus guère que des boutiques qui peuvent rivaliser avec toutes celles où s'étalent les nouveautés et les dernières modes sur nos boulevards.

Presque vis-à-vis du nouveau marché, disons-nous, se trouvait la maison dans laquelle entra Geneviève, une haute bâtisse portant presque sous chacune de ses fenêtres l'enseigne d'une industrie différente. C'était comme la fabrique de tous les produits dissemblables qui se vendaient dans le marché qui était en face. Sur la façade jaunie de la vieille maison, on lisait le travail qu'elle recélait; la plupart des fenêtres étaient sans rideaux, ce qui indiquait les ateliers avides de jour.

Sur l'appui des autres séchait le linge ou s'aérait la literie; en se levant, on s'était mis à l'établi, jetant les draps, les oreillers près de la fenêtre en disant:

--Il ne faut pas perdre de temps: on fera la chambre ce soir à la brune, le lit prendra l'air...

Dans la cour on était moins réservé; le linge séchait aux fenêtres,--et il y en avait presque cent, qui donnaient sur la cour avec cinq escaliers.--Aux étages plus haut, les coudières étant trop étroites pour porter toute la lessive, de longues perches sortaient des croisées toutes chargées de loques multicolores...; si bien que lorsque Simon se glissa sous le porche, qu'il entra dans la cour et qu'il leva les yeux en l'air, il exclama...

--C'est une fête...; ils ont hissé les pavillons!...

Il resta assis sur la borne, regardant la vieille maison... De tout le rez-de-chaussée s'exhalaient des odeurs qui le bouleversaient. C'était un vernisseur sur métaux qui passait le cuivre à l'eau-forte et il toussait à en perdre la respiration; puis c'était l'odeur, presque le parfum des pièces vernies qui, sur le feu, à la porte, prenaient des tons d'or, qui lui montait au cerveau..., et ses oreilles se secouaient sous le vacarme, et les ferblantiers, et les ciseleurs, et l'estampeur..., et les cris et les chants... Il restait abruti.

Et pensant que celle qu'il avait suivie et qui demeurait là avait été autrefois si choyée dans le calme petit pavillon de la rue Payenne, qu'elle n'ouvrait ses fenêtres que pour respirer l'odeur des fleurs, qu'elle n'ouvrait les yeux que pour voir le sourire de son enfant et l'amour de son mari, il dit malgré lui:

--Ah! bon Dieu de Dieu! la pauvre femme!

Et comme à ce moment le vernisseur jetait dans le ruisseau l'eau qui lui avait servi à dérocher, l'eau dans laquelle il avait lavé ses pièces de cuivre en les sortant de l'acide, il n'avait pas vu Simon accoté sous le porche, les pieds dans le ruisseau...; l'eau jetée à la volée lui arriva jusqu'au genou. En se sentant mouillé, en voyant qui l'inondait, le matelot sursauta, et prêt à s'élancer sur l'ouvrier, qui tenait déjà un second seau, il exclama:

--Ah! çà, tu veux donc me _neyer_, eh! marsouin? Espère! espère! Et il retroussait ses manches.

L'ouvrier éclata de rire, et, menaçant de son autre seau, il s'écria:

--T'as donc peur de l'eau?.. Pourquoi que tu te déguises en marin alors?

III

CE QU'ÉTAIT DEVENUE Mme DAVENNE.

C'était bien la femme de son lieutenant, Geneviève Davenne, que le matelot avait vue dans le pieux pèlerinage qu'elle faisait tous les deux jours à la tombe de son mari... C'était bien la femme coupable et repentie, la mère désespérée, la veuve immolée que Simon avait suivie, la reconnaissant au milieu de tous à ses longs vêtements de deuil jusqu'à la grande et vieille maison de la rue du Temple, où elle résidait depuis presque une année.

Nous devons retourner en arrière pour expliquer la situation de la jeune veuve.

On s'en souvient, le prologue de ce récit se terminait au moment où Geneviève, éperdue, désespérée, ayant vainement cherché son enfant, sa Jeanne, dans le petit pavillon de la rue Payenne, épouvantée par le vide, par la pensée de la mort, s'était sauvée affolée en criant qu'on lui rendît sa fille, et, succombant sous l'émotion et sous la douleur, tombait inanimée au milieu de la rue.

Relevée par des voisins et portée chez elle, on lui prodigua tous les soins qu'exigeait son état, sans lui faire recouvrer connaissance; au matin seulement elle revint à elle, ou plutôt la vie revint en elle, mais la raison était envolée... Le délire lui faisait crier des phrases sans suite dans lesquelles revenaient sans cesse les noms de son enfant et de son mari.

Il était impossible de la laisser là; on ne lui connaissait ni parents ni amis; les domestiques, semblant chassés par la mort, n'étaient point revenus; on résolut de la porter dans une maison de santé.

Elle eut une longue et douloureuse maladie; en revenant à elle, sa première pensée fut pour son enfant... On juge de son désespoir, lorsqu'elle apprit qu'on n'en avait jamais eu de nouvelles... Elle pleura longuement, et reprit courage en se donnant pour mission, dès qu'elle serait debout, de se mettre immédiatement à la recherche de sa petite Jeanne...

Le père aimait trop son enfant pour qu'elle s'alarmât sur son sort... Elle savait que c'était elle qui était châtiée et non l'enfant, et elle pensa que Pierre avait placé sa fille en chargeant Simon de veiller sur elle.

En approfondissant ce qui était arrivé, elle se persuada que le châtiment était temporaire.

Pierre adorait sa Jeanne, et il savait que l'enfant a besoin de sa mère... Un jour ou l'autre elle s'attendait à voir paraître Simon, et c'est ce jour qu'elle voulait devancer en le recherchant.

Les premières recherches furent vaines en même temps que se présentait la première et la plus grave des difficultés... Geneviève n'avait pas d'argent. A aucun prix elle n'eût voulu remettre les pieds dans le petit pavillon de la rue Payenne. Elle alla chez leur notaire, et le pria de faire et l'inventaire et la vente du mobilier.

Le notaire lui dit que tout cela avait été fait à la requête du propriétaire et de quelques créanciers, pendant sa maladie; comme ils n'avaient comme créanciers que les fournisseurs journaliers, elle espérait que la vente avait donné un chiffre respectable, sur lequel elle devait, les créanciers payés, avoir une somme assez ronde à toucher.

Le notaire lui dit alors que l'héritier de Pierre Davenne était sa fille; qu'elle ne représentait même pas à cette heure la tutrice naturelle, puisque l'enfant était disparue... et que le séquestre intervenu sauvegardait ses droits.

C'était la misère! la misère absolue... sans gîte, presque sans vêtements, sans rien... et ne sachant que faire...

La perte de son enfant, la mort de son mari avaient désespéré Geneviève... L'épouvantable avenir qui se montrait devant elle: la misère, sans soutien, sans conseil et sans métier, ne lui fit rien... Elle se rappela les dernières lignes de la lettre de son époux outragé..., et elle baissa la tête... C'était le châtiment.

Cependant il y a toujours une part pour la veuve; cette part, sauf un millier de francs,--lui fut remise... C'était toujours l'abri et la vie jusqu'au jour du travail... ou de la mort; car Geneviève, à cette heure, pensa à mourir... Mais la pensée de Jeanne lui donna du courage... Elle voulait vivre pour retrouver son enfant... Et pas une minute elle ne maudit celui qui l'avait, en mourant, aussi cruellement frappée. Pleine de regrets, de remords, elle acceptait le châtiment et s'armait de courage pour le subir.

Quoique guérie, elle demeurait toujours dans la maison de santé où elle avait été soignée. Le lendemain de sa visite chez le notaire, ayant passé la nuit entière à chercher comment elle pourrait gagner sa vie, elle s'était résolue à redevenir ce qu'elle était lorsque son mari l'avait connue. «Geneviève était orpheline d'un officier qui avait été l'ami de Pierre Davenne; c'était une petite ouvrière bien modeste, bien sage...»

Geneviève se rendit au Temple; elle voulait acheter ses vêtements de deuil, et c'est en parlant avec la femme qui lui vendait sa coiffure, qu'elle eut l'idée de lui demander si elle ne connaissait pas une place dans le deuil.

La femme lui demanda si elle savait le métier, Geneviève lui répondit,--c'était la vérité,--qu'au Havre où elle habitait avec son père, elle était employée dans un magasin, où elle faisait plus spécialement les deuils, la marchande lui dit alors:

--Mon enfant, si vous avez du goût, si vous savez, si vous voulez faire l'article bon marché..., n'allez donc chez personne; achetez un peu de marchandise, mettez-vous à travailler chez vous, apportez-moi votre ouvrage, et si vous êtes une travailleuse; si, faisant tout de vos mains, vous pouvez me donner meilleur marché que d'autres..., ne fût-ce que d'un sou par coiffure..., vous m'en vendrez tant que vous voudrez... Et, ajouta-t-elle, le deuil c'est bon, voyez-vous...; pas de morte-saison... Ça va toujours...

Geneviève soupira sans se plaindre de la cruauté commerciale de la remarque, et elle sortit. Elle avait trouvé. Le lendemain elle se mit à l'oeuvre, et, huit jours après, elle louait en face du Temple un petit logement de trois pièces, sa chambre, son atelier, une salle à manger et une cuisine... Le métier dans le noir seyait à l'état de son âme.

Six mois après, elle occupait des ouvrières et avait placé aux côtés de la grande porte de la rue du Temple des écussons que Simon n'avait pas remarqués, sur lesquels on lisait: _Au troisième, Modes et coiffures pour deuil_. C'était l'enseigne de la petite maison de la veuve Davenne.

Geneviève, en peu de temps, s'était fait une maison qui lui permettait de vivre bien indépendante. Chacun s'étonnait autour d'elle de sa vie absolument retirée; mais on l'attribuait à la perte récente d'un époux adoré, et, dans ses façons, dans ses manières, dans son langage, on devinait que la jeune femme était, à cause de ce malheur, tombée dans la situation difficile qui l'obligeait à un travail journalier. Geneviève, plus tranquille sur son existence, consacrait tous les jours quelques heures à la recherche de son enfant.

Ses seules sorties en dehors de son travail étaient consacrées à ce but et à sa visite au cimetière. Absolument douce, résignée, bonne avec celles qu'elle occupait, elle était toujours réservée; jamais un mot n'était sorti de sa bouche sur le passé; jamais elle n'avait parlé de son enfant perdu, et si ce n'est le grand portrait en pied de Pierre qu'elle avait fait racheter après la vente, pour le placer en face de son lit, et les longs habits de deuil qu'elle portait, elle n'aurait jamais parlé de son mari...

En somme, comme une femme courageuse qu'elle était, Mme Davenne ne s'était pas laissé abattre par le triple malheur qui l'avait punie: la perte de sa fille, la mort de son mari et la misère. Toute sa vigueur, toute sa force, toute sa volonté étaient revenues avec le châtiment; elle avait fauté, elle acceptait le châtiment; elle le subissait et voulait, par sa conduite, racheter le passé. Toute son honnêteté native revivait enfin! Avant l'aube elle était levée et travaillait sans arrêter une minute, ne parlant jamais, vivant tout entière dans ses pensées, dans l'espoir de retrouver son enfant...

Les premières démarches qu'elle avait faites avaient été au ministère de la marine, car elle était convaincue que sa fille avait été recommandée à Simon Rivet, ce qui la rassurait; elle savait quelle adoration le matelot avait pour celle qu'il appelait «sa petite lieutenante.» Au ministère, on lui avait répondu que le marin Simon Rivet, libéré depuis longtemps du service, ne s'était pas rengagé. Et cela lui fit penser que Simon habitait le pays où sa fille était placée.

Elle avait alors été elle-même au pays natal de Simon.

Là, on lui apprit que, depuis la mort de la mère Rivet, jamais le matelot n'avait remis les pieds au pays... et toujours elle espérait qu'un hasard heureux la mettrait en présence du matelot... Le hasard avait été cruel: une fois il l'avait placée en face de Fernand; il était en voiture découverte, ayant Iza à ses côtés.

Alors, en le voyant, elle avait senti en elle une haine qui lui était inconnue; elle s'était surprise à désirer pour cet homme les plus grands supplices; il lui avait semblé qu'il était son mauvais génie et que la mort de Fernand la délivrerait de ses angoisses... Elle ne pouvait comprendre le sentiment indigne qui l'avait avilie jusqu'à lui...; non seulement elle avait du remords..., elle avait honte... et elle avait de la haine. Ses baisers l'avaient souillée, et sa mort seule en atténuerait la flétrissure.

Et ce jour elle était rentrée chez elle, sombre, désespérée; elle avait pleuré, gémi; elle avait prié..., elle s'était traînée à genoux devant le portrait de son mari en lui demandant pardon, grâce!

Le jour où Simon avait vu Geneviève au cimetière et l'avait suivie, celle-ci, en rentrant chez elle, s'occupa aussitôt des petites commandes survenues en son absence; elle s'apprêtait pour descendre au Temple, faire la petite tournée qu'elle faisait chaque jour chez ses clientes, prenant les commissions pour le lendemain... On frappa à la porte. Une ouvrière alla ouvrir. Un commissionnaire entra, tenant une lettre à la main.

--Mme veuve Davenne?

--C'est ici, dit l'ouvrière, voulant lui prendre la lettre.

Mais le commissionnaire recula aussitôt sa main en disant:

--Je dois la remettre à Mme Davenne en personne.

Geneviève était dans sa chambre, se coiffant; on alla lui répéter ce que le Savoyard avait dit; elle vint aussitôt et, gênée de la curiosité maligne qu'attachaient les ouvrières à la lettre recommandée, elle dit haut:

-C'est moi qui suis Mme veuve Davenne... Que voulez-vous?

--Madame, c'est une lettre.

--Je ne connais personne, en dehors de mes clients, qui puisse m'adresser des lettres.

Les ouvrières paraissaient travailler avec ardeur, la tête baissée; elles échangeaient des regards en souriant.

Geneviève l'avait vu; elle reprit calme:

--Qui vous envoie?...

--Madame, je ne connais pas la personne; mais je ne puis vous la remettre qu'après vous avoir fait une question.

--Une question? fit Geneviève étonnée.

--Je dois vous demander si vous êtes bien madame Davenne, Geneviève, veuve du lieutenant Pierre Davenne?

Cette fois Geneviève ne s'occupa plus de ses ouvrières; tout à fait intriguée et espérant toujours un renseignement sur ce qu'elle cherchait, elle dit:

--Oui, monsieur, oui! c'est moi!

--Je dois vous demander, madame..., avant de vous remettre la lettre, où vous demeuriez avec votre mari.

--Rue Payenne!...

--C'est cela, madame! Alors voici la lettre; il y a une réponse, et il présenta la lettre; il lui en resta encore une autre dans la main. Geneviève le remarqua,--le commissionnaire dit:

--Madame, il y a une réponse.

Geneviève ouvrit la lettre; elle tenait à ce que ses ouvrières en vissent autant qu'elle, ne voulant pas prêter à la médisance... A peine eut-elle jeté les yeux sur les quelques lignes qu'elle contenait qu'elle devint d'une pâleur livide. Toutes les ouvrières la regardaient; mais, en voyant le changement de son visage, elles ne riaient plus: elles se regardaient avec inquiétude.

Et Geneviève se soutenait à l'établi, tant ce qu'elle avait lu l'avait frappée... La lettre disait:

«Si vous êtes la veuve de Pierre Davenne, un ami vous demande de fixer un jour et une heure pour vous voir..., où vous voudrez... Il vous dira où est votre enfant... Il veut vous voir seule.

Donnez une réponse écrite au porteur, qui devra devant vous la mettre sous enveloppe.

UN AMI.»

Haletante, suffoquée par l'émotion, Geneviève ne trouvait pas un mot à dire... A un moment, ses yeux se fermèrent et elle devint si pâle, si pâle, que les ouvrières, émues à leur tour, se levèrent pour la soutenir. Il était temps!... ils la firent asseoir sur une chaise et l'entourèrent. Le commissionnaire, étourdi, regardait la scène, étonné d'avoir apporté une nouvelle capable de faire un tel bouleversement. Les ouvrières, secourant leur patronne, disaient:

--Madame, qu'avez-vous?... C'est un malheur?

--C'est donc bien terrible... Madame, du courage!...

--Quel malheur vous arrive encore, pauvre madame! Du courage.

Et Geneviève, revenant bien vite à elle, eut un sourire pâle en leur disant:

--Non, non! c'est du bonheur, au contraire, et je n'y suis plus habituée.

Et toutes la regardaient étonnées...

--Merci, mesdemoiselles... Laissez-moi... Ce n'est rien..., vous voyez...

Et en disant ces mots elle se levait... Chacune des demoiselles retourna à l'établi, et Geneviève, remise de son émotion, domptant sa faiblesse, interrogea le commissionnaire pour savoir qui lui avait remis la lettre; mais celui-ci ne savait absolument rien. Un monsieur était venu à sa place, lui avait expliqué la commission qu'il devait faire, dit ce qu'il devait dire, l'avait payé en prenant son numéro pour être sûr qu'il ferait ce qui était convenu.

--Et cette autre lettre? demanda Geneviève en montrant celle qui lui restait dans la main.

--Ce n'est pas une lettre, madame, c'est une enveloppe préparée, dans laquelle je dois mettre votre réponse, ou que je dois jeter à la poste telle qu'elle est, si on s'est trompé ou si vous refusez d'écrire.

--Vous a-t-on recommandé de ne pas me laisser lire l'adresse écrite dessus?

--Non, madame, fit le commissionnaire en la tendant.

Geneviève la prit et lut désappointée:

C. L., _poste restante_. 132. _Paris_.

--Y a-t-il une réponse? demanda le commissionnaire, gêné, honnête et pur Savoyard, que le regard effronté de ces demoiselles embarrassait et faisait rougir.

--Oui, attendez! fit fébrilement Geneviève, et elle courut dans sa chambre et écrivit:

«Mme veuve Davenne attendra chez elle demain à neuf heures du soir l'ami qui doit lui donner des nouvelles de son enfant... Dieu le bénira pour le bien qu'il va faire.

VEUVE DAVENNE.»

IV

LE RENDEZ-VOUS.

Elle plia le papier, le remit au commissionnaire qui, devant elle, le glissa dans l'enveloppe, passa sa langue comme s'il voulait la lécher et la ferma. Lorsqu'il fut parti, pendant que les ouvrières riaient, Geneviève s'enfermait dans sa chambre et, tombant à genoux devant le portrait de Pierre, les larmes aux yeux, le visage rayonnant d'espoir, elle s'écriait:

--Pierre! Pierre! tu m'as entendue! tu pardonnes enfin!

On juge facilement de l'anxiété dans laquelle se trouvait Geneviève: ce rêve de ses jours et de ses nuits allait être exaucé; elle n'osait y croire. Elle s'enfermait dans sa chambre, et relisait les trois lignes de la lettre anonyme; elle cherchait à reconnaître l'écriture, mais vainement... Qui pouvait s'intéresser à elle? Personne.

Il n'y avait au monde que l'enfant elle-même qui pouvait chaque jour demander sa mère; alors peut-être les gens auxquels elle avait été confiée avaient-ils fait des démarches et venaient-ils d'eux-mêmes amener l'enfant... La lettre était précise: on offrait sans condition; il n'y avait donc pas là d'affaire de spéculation; on demandait une chose qui paraissait toute naturelle à Geneviève, qu'elle fût seule; on ne voulait pas se compromettre, vis-à-vis des gens qui avaient confié la petite Jeanne et qui payaient pour elle; on voulait simplement satisfaire l'enfant.

Et Geneviève le comprenait bien, elle en était bien certaine: chaque jour son enfant devait la demander, car elle aimait sa fille; mais sa Jeanne le lui rendait. Revoir Jeanne... la retrouver! Oh! quelle singulière sensation elle éprouvait à cette seule idée. D'abord, cette lettre lui assurait une chose, qui souvent avait tourmenté ses nuits: c'est que sa fille vivait!...

Puis la pauvre veuve se demandait si elle n'était pas victime d'une mystification. Mais qui la connaissait? Qui savait qu'elle était mère? Qui avait intérêt à la faire souffrir encore?... Un seul homme au monde, et c'était son regret, son remords, avait à se plaindre d'elle, et elle avait à se reprocher sa mort... C'était pour sa conscience un assez lourd fardeau. Des autres, elle avait été la dupe et la victime... Elle n'avait donc pas de mystification à redouter.

Si c'était Simon?... Mais Simon était le chien fidèle de son mari, le protecteur de l'enfant, et, s'il voulait la ramener à sa mère, il n'avait pas besoin de demander autre chose que celle-ci: Mme Davenne était-elle bien la veuve de Pierre Davenne? et il serait venu aussitôt... Ce n'était point cela...

Toute la journée, Geneviève fut si fiévreuse, si agitée, qu'elle parut à peine dans l'atelier: elle aurait voulu avancer l'aiguille de la pendule; à des moments, inconsciente, elle voulait se rendre dans l'atelier pour renvoyer ses ouvrières, croyant ainsi avancer l'heure... Elle pleurait, puis riait. Sa fille, sa Jeanne, elle allait savoir où elle était... et elle essuyait ses larmes; puis, voilant ses yeux de ses mains, elle s'abandonnait à son imagination:

Elle entendait sonner neuf heures... On frappait à la porte, elle courait ouvrir et, au lieu de trouver un homme venant lui donner des nouvelles de son enfant, c'était sa Jeanne seule, qu'on avait montée jusqu'à sa porte et qui entrait chez elle, qu'elle prenait dans ses bras, qu'elle dévorait de baisers. Qu'elle était belle! et, voulant échapper à cette pensée qui l'affolait, Geneviève se leva; ses doigts fébriles s'agitaient, elle riait et elle avait des larmes aux yeux; elle regardait l'heure, et l'aiguille semblait immobile...