La femme du mort, Tome II (1897)

Chapter 13

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--Oh! si vous saviez, malheureuse, le doute affreux que vous avez jeté en moi!... Si vous saviez de quelle infernale pensée ma vie va être assiégée!... L'unique être pour lequel je vis... Mais, malheureuse femme, vous ne pensez donc pas que cette enfant a besoin de moi pour vivre... Vous ne sentez donc pas qu'en m'arrachant l'affection sacrée dont mon coeur est plein, c'est un crime nouveau ajouté aux autres!

--Pardon, Pierre..., j'ai menti... Sur elle, sur ma Jeanne..., devant Dieu, je le jure..., j'ai menti; tu me martyrisais, j'ai commis une infamie pour me venger... Grâce... encore une fois...

Il y eut une longue minute de silence pendant laquelle on n'entendait que les sanglots étouffés des deux malheureux. Pierre était bien forcé de se l'avouer, l'amour de jadis était mort véritablement. Sa femme était belle, sa femme était jeune, nous l'avons dit; Pierre ignorait la vie exemplaire par laquelle Geneviève avait essayé de racheter le passé. Et cependant que lui demandait-elle? Son enfant! Elle ne pouvait avoir la pensée d'emmener Jeanne; ce qu'elle désirait, ce qu'elle réclamait, c'était donc sa place au foyer, près de son enfant. Et cela semblait impossible à Pierre. Il fit un effort, essuya ses yeux et demanda:

--Enfin, que voulez-vous?

Geneviève releva vers lui ses beaux yeux suppliants et dit:

--Je te demande, Pierre, de m'accueillir... Je suis maintenant habituée au travail..., tu me considéreras comme ta servante...; mais tu me laisseras près de mon enfant, je subirai tout... Je la respecterai, _Elle_...

--Que me dites-vous là, madame?... _Elle_... Vous parlez de celle qui, regrettant le malheur survenu par elle à cause de vous, s'est sacrifiée pour élever votre enfant à l'heure où vous vous étiez rendue indigne de cette mission sainte... Sous ce toit, madame, ne vivent que d'honnêtes gens... Mlle Madeleine de Soizé est restée ce qu'elle était, la fiancée trompée... à cause de vous!

Geneviève était toujours à genoux; humiliée, elle baissa la tête... Mais elle était satisfaite de la déclaration que son mari venait de faire... Madeleine n'avait été que la directrice de Jeanne...

Pierre continua:

--Aujourd'hui, si j'accordais ce que vous demandez, avez-vous pensé, madame, que ma fille me demanderait la raison qui me fait donner une si basse condition à sa mère?... Avez-vous pensé qu'en vous revoyant elle me demandera la cause de ce long éloignement?... Que devrai-je lui dire?...

--Oh! vous êtes sans pitié...

--Ne l'avez-vous pas été vous-même?

--Ainsi, supplia Geneviève, vous refusez? Eh bien, écoutez... Pierre, écoutez. Je travaille, je continuerai, je resterai loin de vous, ne vous tourmentant pas...; mais laissez-moi seulement la voir, à des heures que vous fixerez; vous me permettrez, cachée, de la regarder, de l'entendre... Voulez-vous?

Et comme Pierre ne répondait pas..., elle s'accrocha à lui, suppliante.

--Pierre! Pierre! je t'en supplie, c'est épouvantable ce que je souffre. Pierre, c'est par quatre années de luttes, de misères, de larmes et de travail, c'est surtout par quatre années de remords et de repentir que j'ai cherché à mériter mon pardon. Ma vie, je l'avais dévouée à mon enfant. Je me croyais veuve, et ce veuvage, je l'avais juré éternel. Je voulais, par l'austérité de ma vie, racheter ce passé et me rendre digne du retour de mon enfant. Pierre! seras-tu sans pitié? Si tu ne veux me rendre mon enfant, tue-moi!...

On entendait du bruit dans le couloir... Pierre, qui avait écouté ces dernières phrases avec étonnement, dit avec vivacité:

--Relevez-vous! relevez-vous! On vient!

--Non! dit-elle! non! Je suis coupable; si tu refuses le pardon, châtie-moi devant tous... Chasse-moi... Ton outrage dernier me donnera le courage de mourir...

--Mais relève-toi! exclama Pierre, la saisissant et la redressant... C'est Jeanne, je ne veux pas qu'elle te voie à mes genoux...

Mais Geneviève retomba sur ses genoux, elle était sans force; à son tour, elle avait peur. Pierre avait dit que c'était Jeanne qui venait, et la mère se demandait si sa fille allait la reconnaître, et la malheureuse redoutait que son enfant, n'ayant entendu parler d'elle que comme d'une coupable, hésitât à venir vers elle... Geneviève restait à genoux pour tendre à son enfant ses mains jointes. Mais Pierre, en la voyant retomber è ses pieds, avait couru vers la porte dont déjà la serrure craquait; il l'avait repoussée en disant brutalement:

--Je veux être seul... Qu'on me laisse...

La porte s'était fermée, et il avait poussé le verrou... Alors on entendit la voix argentine de l'enfant qui disait:

--Oh! tu vois, Simon, tu fais gronder petit père!

Alors, comme dans une extase, Geneviève étendit les bras; il semblait qu'elle voyait au travers de la porte. Charmée, ravie, souriant à sa vision, penchant la tête pour entendre encore ce chant aimé: la voix de son enfant.

Pierre, haletant, était revenu vers elle.

--Tais-toi! tais-toi!, disait-il... Tu reverras ta fille.

Alors elle leva les yeux vers lui; il lui sembla qu'il était transformé, il lui sembla que des larmes coulaient sur ses joues; il répétait, suppliant:

--Tais-toi..., je t'en supplie, tais-toi.

Geneviève cependant ne disait, ou plutôt ne balbutiait que des mots sans suite:

--C'est elle, ma Jeanne!... mon ange! Jeanne! mon trésor!

Et Pierre dit:

--Geneviève..., il faut avoir de la raison... Il faut que l'ont dise à l'enfant pourquoi elle revoit sa mère... Geneviève... Dans l'idée qu'un jour peut-être, sur sa route, Jeanne pouvait te revoir, je lui ai dit que les morts revenaient quelquefois...; car pour elle tu es morte... et, sur sa demande, un jour j'ai fait porter des couronnes sur ta tombe... A cette heure... la nuit... l''enfant à peine éveillée te prendrait peut-être pour une vision, pour un fantôme... Et qui sait si le bouleversement de la peur ne tuerait pas... _notre_ enfant...

Geneviève s'était redressée alors, effrayée, tendant les mains comme les gens qui disent: Chut! se soumettant; lorsque Pierre, après avoir hésité, dit: «_Notre_ enfant!» elle eut un gros soupir de soulagement et se jetant dans ses bras...

--Oh! merci! merci..., s'écria-t-elle.

Pierre ne la repoussa pas. Elle vacillait, il la soutint, et comme les sanglots la faisaient haleter, il appuya sa tête sur son épaule, et plaça sa main caressante sur ses beaux cheveux blonds...

La vie humaine a son côté matériel, son côté positif, son côté charnel... et peut-être ce rapprochement des deux êtres fit-il plus que tout. En sentant battre sur son coeur le coeur de celle qu'il avait tant aimée, en sentant sous ses doigts cette chair de velours et ces cheveux de soie, en respirant le parfum de la femme autrefois adorée, en admirant enfin cette superbe créature qui était à lui, cette beauté complète, l'amour se réveilla. Il y eut un tressaillement dans son être, et Geneviève le ressentit.

En une minute, le tableau de la vie austère de la veuve passa devant les yeux de Pierre; il comprit le courage dépensé par cette femme, jeune et belle, par cela même livrée à toutes les tentations, à cette femme jetée dans la vie misérable et abandonnée, libre, puisqu'elle était veuve... et qui avait eu le courage de remonter l'abîme dans lequel elle était tombée. Seule, sans appui, sans soutien, n'ayant qu'une pensée: bien faire, pour racheter sa faute... Habituée au luxe, elle avait vécu pauvre, sans se plaindre: châtiée par lui, elle n'avait gardé que l'adoration de sa mémoire... Il n'y avait eu en elle qu'un désir: racheter sa faute...

Il la pressait dans ses bras, et les battements de leur coeur se rencontraient. En sentant les tressaillements de son mari, Geneviève releva la tête en les attribuant, la pauvre femme, à la répulsion qu'elle inspirait, et son regard suppliant cherchait le regard de Pierre. Elle sentit une larme tiède tomber sur son front, elle exclama:

--Pierre! Pierre! ne pleure pas!

Pierre lui prit la tête et, la regardant bien en face, les yeux dans les yeux, il lui demanda:

--Que veux-tu, Geneviève?

Elle répondit:

--Le pardon... le pardon...

Alors Pierre sourit, et comme il soutenait sa tête, il avança son visage; leurs lèvres se rencontrèrent dans un long baiser... Geneviève eut comme un spasme, et, fermant les yeux, perdant connaissance, elle dit en défaillant dans les bras de Pierre:

--Je puis mourir maintenant... Dieu est bon!...

Mais le matelot avait sa tête à lui, et lorsqu'il s'était promis quelque chose, il fallait que ce quelque chose arrivât. Or, il voulait brusquer la situation, et carrément. Sans souci de ce que pourrait dire ou penser son maître, il avait été réveiller la petite Jeanne, en lui disant:

--Vite, mamzelle, sur le pont... Petite mère est revenue de son grand voyage, et elle nous attend en bas...

Et la ravissante enfant avait ri en lui répondant:

--Je ne le rêvais donc pas, Simon...?

Simon, en entendant ça, resta bouche ouverte; il faillit en perdre sa praline, et, ne trouvant rien à dire, il exclama:

--Espère! espère!

Prenant l'enfant en toilette de nuit, c'est-à-dire presque nue, dans ses bras, il la descendit au salon. Nous avons vu ce qui s'était passé... Mais le matelot avait répliqué:

--Bon sens! par mon saint patron, pour une fois que je mange la consigne, je la mangerai jusqu'au bout... Et il s'enfonça dans le couloir, pour regagner le vestibule, marchant sur la pointe du pied.

Arrivé devant la porte du salon, il posa l'enfant et lui dit:

--Mamzelle, courez voir maman!

Et brusquement, il ouvrit la porte. Oh! alors, il baissa la tête, relevant les épaules, s'apprêtant à recevoir une bordée d'injures. Rien!

L'enfant, en reconnaissant sa mère, courut se jeter dans ses bras, et pendant deux grandes minutes ce ne fut qu'un bruit de baisers, de sanglots, qu'un balbutiement de mots, de tendresse, d'amour.

--Jeanne! ma fille! ma chérie, ma vie! je meurs!...

Et Pierre, qui les tenait toutes deux embrassées, pleurait...

Le matelot cligna de l'oeil en dessous, et, en voyant la scène de bonheur qu'il avait amenée, tout stupéfait, mais heureux, il s'avança, et, ne pouvant résister à ce qu'il éprouvait, il fit une épouvantable grimace; de grosses larmes coulèrent sur ses joues, et il les tamponnait avec de grands coups de manche, des coups à s'écraser le nez... Enfin, succombant sous l'émotion, il tomba à genoux, et, joignant ses larges mains, il s'écria avec des sanglots:

--Ah! monsieur notre Seigneur le bon Dieu, vous, mon saint patron... et vous, Notre-Dame de chez nous, ah! bon Dieu de bon sang! que vous êtes de bonnes gens!... Simon peut mourir... Il les a vus tous heureux...

Alors Pierre releva la tête et dit avec émotion en lui tendant les bras:

--Simon!... Simon!... Allons, viens, mon vieux fidèle..., viens prendre ta part du bonheur auquel tu as contribué. Et après celles de Pierre, les lèvres fraîches de Geneviève se placèrent sur la peau dure du vieux matelot. L'enfant disait:

--Oh! petite mère, c'est gentil d'être revenue... pour longtemps, dis?...

Les grands yeux humides de Geneviève regardèrent Pierre, et celui-ci répondit à l'enfant:

--Petite mère est revenue pour toujours.

A cette heure, Madeleine de Soizé, qui s'était éveillée au bruit, avait entendu la scène; triste, elle était remontée chez elle; elle avait dit tout bas:

--Si cruel qu'il ait été, mon devoir est accompli.

Elle écrivit deux lignes qu'elle mit sous enveloppe à l'adresse de Pierre. Ces lignes étaient:

«Adieu, je serais de trop. Ma présence rappellerait sans cesse le passé, qui doit être oublié, et je souffrirais trop de voir une femme vous aimer. C'est au couvent que j'irai ensevelir l'amour que je vous ai caché. Pierre, adieu! Je prierai pour votre bonheur à tous.

«Madeleine de Soizé.»

Le lendemain, lorsqu'on s'éveilla dans le pavillon du bord de l'eau, Madeleine était partie... Pierre lut la lettre. Étonné, il hocha la tête et murmura:

--Noble créature!... Et le misérable ne l'avait pas devinée...

Il dit à sa femme et au matelot que, depuis longtemps, Madeleine avait dit que le jour où Geneviève reviendrait, elle partirait; qu'elle avait hâte de vivre dans sa famille. L'animosité de Mme Davenne s'éteignit en apprenant que souvent Madeleine l'avait défendue et avait réclamé le pardon.

Pierre lut avec stupéfaction dans le journal l'épouvantable fin de Fernand et du vieux Rig... Et, vivement impressionné par l'horreur de cette mort, il bénit le sort qui empêchait ainsi un procès scandaleux, dans lequel la haine de Fernand n'aurait pas manqué de le mêler.

Ce que devint Iza, la belle Moldave, ce serait bien long à raconter... Toute la jeunesse élégante et extravagante l'a connue sous le nom d'_Iza la Ruine_; elle a été rendue presque célèbre par un épouvantable procès. Un jour, peut-être, écrirons-nous cette autre histoire.

FIN DU TOME SECOND

TABLE DES MATIÈRES DU TOME SECOND

Troisième partie

I. La veuve d'un vivant II. À l'oeuvre, Simon! III. Ce qu'était devenue Mme Davenne IV. Le rendez-vous V. Les ahurissements de Simon VI. Comment Rig écrivait l'histoire VII. Les rêves dorés de la belle Iza VIII. La petite Jeanne IX. Le Calvaire d'une femme X. Le doute XI. Deux promenades en voiture XII. Une révélation XIII. Désespoir XIV. Le quart d'heure de Rabelais XV. La médecine secrète du vieux Rig XVI. Le plan de Geneviève XVII. Où le vieux Rig fait un cours pratique de chirurgie XVIII. Une mère

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