La femme du mort, Tome II (1897)
Chapter 11
--Oh! oui, docteur... Quand nous l'avons changé de linge ce matin..., le pauvre diable paraissait souffrir mille morts; ses lèvres s'agitaient, son regard se tournait vers nous suppliant, et deux grosses larmes coulaient sur ses joues...; mais il ne pouvait dire un mot ni faire un geste...
Le docteur quitta le lit en expliquant le cas à ses élèves, et en citant comme exemple des faits analogues qui se produisent fréquemment chez les femmes, à la suite d'une vie de fatigue.
La visite se continua, et, au moment où le docteur allait se retirer, le vieux Rig se penchait sur son lit pour voir celui qui le suivait et qui portait la grande trousse... Il souriait comme un enfant heureux de voir qu'on n'emportait pas les joujoux, et il le vit placer la trousse fermée dans une grande armoire, près du lit du gardien.
Lorsque le calme fut rétabli dans le dortoir, le vieux Rig se recoucha, et, toujours poursuivi par sa pensée, il répétait en s'assoupissant:
--Le coeur, c'est là où est la vie... On peut la rendre...; mais il faut voir le coeur.
Et il s'endormit, rêvant de ce qui avait toujours occupé sa vie..., de médecine secrète.
XVI
LE PLAN DE GENEVIÈVE.
La mère Lucas avait ramené Geneviève chez elle tout à fait indisposée. La pauvre femme avait cruellement souffert en deux jours; deux fois, elle avait cru retrouver son enfant, et deux fois cet espoir avait été déçu. Ramenée chez elle, la concierge l'avait couchée et avait immédiatement envoyé chercher le médecin. Les secousses terribles qui l'avaient frappée, la nuit précédente et le matin, lui avaient donné la fièvre, et la fièvre avait amené le délire.
C'est ce qui inquiétait tant la mère Lucas.
Assise au chevet de la malade, l'entendant divaguer, prononcer des noms qu'elle ne connaissait pas en criant; Grâce, au secours! elle s'était empressée d'appeler le docteur. Elle était convaincue que la malheureuse jeune femme était perdue. Le docteur la rassura en lui déclarant qu'il n'y paraîtrait plus le lendemain; il ordonna la potion habituelle pour calmer la fièvre, et se retira en annonçant qu'on n'aurait pas besoin de lui.
La mère Lucas était plus tranquille, mais aussi beaucoup plus intriguée: tout ce qui se passait depuis quelques jours, relativement à la veuve, était bien extraordinaire. D'abord, il était venu un fort beau garçon, ma foi! pour la demander. Il était monté, et cela paraissait avoir déjà influé énormément sur l'esprit de la veuve; puis était venu le petit vieux. Après son départ encore, il s'était produit un changement singulier chez Mme Davenne. Puis, la veille, dans la nuit, on avait ramené Geneviève presque mourante, sans qu'elle eût pu donner seulement un mot d'explication.
Enfin le petit vieux était revenu; c'était un fou, on l'avait arrêté; sans parler de ce singulier matelot, qui venait passer des heures dans sa loge et qui riait toujours. Tout cela était bien étrange... Et elle avait beau chercher, la mère Lucas, elle ne pouvait rien trouver pour lier ça ensemble. Mais, malgré sa discrétion, Geneviève lui plaisait, elle l'aimait, et, l'ayant ramenée malade de Charonne, elle ne voulut pas la quitter; elle passa la nuit près d'elle.
Geneviève, en proie au délire une partie de la nuit, racontait des choses inouïes, et, en les entendant, plus d'une fois la mère Lucas fit le signe de la croix en disant:
--Elle est possédée du diable!
Elle avait entendu la malheureuse qui, semblant se débattre contre une affreuse vision, criait:
--Non... Laisse-moi! Rends-la-moi... Non, nous n'irons pas dans ton tombeau... Rends-moi mon enfant. Non! tu ne l'emporteras pas!... À moi! il me prend mon enfant!... Il la met dans son cercueil; aidez-moi donc... Vous voyez bien qu'ils veulent se faire enterrer vivants... Aidez-moi donc... Non! non, ne fermez pas le cercueil... Ah! le misérable! c'est lui, c'est lui, qui le cloue dans la bière... Empêchez-le... Il me bat... Il va le tuer... pour enlever Jeanne... Fernand! grâce! grâce!... Laisse-la vivre, elle!... Prends-moi...; mais laisse-la vivre... Laissez-moi, laissez-moi, misérable!... Pierre, pardon! pardon! grâce! Emporte-moi dans la tombe... Emporte-moi! Laisse Jeanne!
La mère Lucas était épouvantée; elle allait, de temps à autre regarder par la fenêtre s'il y avait encore du monde éveillé dans la maison... La mère Lucas n'aimait pas qu'on parlât de mort pendant la nuit; elle disait que ça attirait les revenants et elle avait envie d'appeler Augustin; il aurait dormi dans un fauteuil... Il semblait à la mère Lucas que le ronflement d'Augustin chassait les revenants.
Après une nuit d'angoisses pendant laquelle la bonne femme ne put fermer un oeil, le jour parut enfin, au reste, depuis une grande heure déjà, Geneviève était plus calme; elle dormait paisiblement. Lorsque la pauvre femme s'éveilla, elle regarda autour d'elle, fut étonnée de se trouver dans sa chambre; elle demanda à Mme Lucas ce qui s'était passé. Celle-ci lui raconta longuement, augmentant les moindres détails. Ainsi, elle lui dit qu'en parlant avec le sieur Savard, à Charonne, elle était tombée évanouie sur le plancher... Tout le monde l'avait crue morte... On l'avait ramenée en toute hâte à Paris... Le médecin était venu trois fois, et il n'avait assuré pouvoir la sauver que le soir même.
Geneviève n'écoutait plus. Lasse, épuisée, elle était accoudée sur son lit, cherchant à se rappeler, ou plutôt se rappelant ce qui s'était passé la veille... Ainsi, c'était vrai, son mari vivait; il vivait, Pierre. Sa fille vivait!... Et de grosses larmes coulèrent de ses yeux... Les deux êtres qui étaient sa vie, elle pouvait espérer les revoir... Maintenant qu'elle était certaine qu'ils existaient, elle était résolue à aller jusqu'au bout; elle était belle, son mari l'aimait et c'était justement cet excès d'amour qui avait rendu le châtiment si cruel... Elle voulait obtenir son pardon... Elle voulait, non plus être la femme, c'était peut-être trop demander, puisqu'elle avait été indigne, mais elle voulait être la mère; elle voulait revoir son enfant, racheter le passé par une vie toute de sacrifices. Mais pour cela il fallait savoir pour quel endroit ils étaient partis.
Assurément, c'est parce que son mari s'était vu découvert par Fernand et par Rigobert, qu'il avait si précipitamment quitté la maison de Charonne. Sur quel indice les retrouver maintenant? Il fallait agir vite et agir seule. Elle y était résolue. Elle dit à la mère Lucas qu'elle se sentait très bien portante, et c'était vrai. Mais la vieille se refusait absolument à y croire. Alors, souriante, elle sauta en bas de son lit, et, se vêtant, elle dit à la mère Lucas, étourdie:
--Madame Lucas, voulez-vous me donner un médicament sauveur?
--Oui, mon enfant... Lequel?
--Faites-moi bien vite à déjeuner!
Cette fois, ce fut de la stupéfaction; mais, obéissante, la vieille femme se dirigea vers la cuisine en disant:
--Quelle nature!... C'est fort comme Augustin!...
Geneviève chercha vainement à s'occuper de ses ouvrières; sa pensée n'était pas là... Elle se demanda comment elle pourrait trouver la nouvelle demeure de Jean Sévère et ne trouva rien. La mère Lucas lui avait servi à déjeuner, et, constatant qu'elle n'avait pas mangé, elle lui dit:
--Voyez-vous, madame Davenne, vous voulez me tromper, ça ne va pas si bien que ça, vous devriez vous recoucher.
--Moi? fit Geneviève, quittant la table. Savez-vous ce qui me ferait du bien, madame Lucas? c'est d'aller faire un petit tour au grand air.
--Mais c'est de la folie!... Depuis trois jours, chaque fois que vous sortez on vous ramène mourante. Non, non! vous ne ferez pas ça...
--Il le faut, cependant. Et elle achevait sa toilette, se disposant à sortir.
--Eh bien alors, vous m'emmènerez, je ne vous quitte pas.
--Non, madame Lucas, ne craignez rien. Aujourd'hui, je sors seule.
Cette fois, le ton de Geneviève ne permit plus à la vieille femme de répliquer: elle se jura bien de savoir ce que toutes ces affaires-là signifiaient.
Un coup de sifflet, connu dans la maison, retentit... et la vieille concierge dit aussitôt:
--Augustin qui m'appelle...
Une ouvrière remontait, elle ajouta:
--Oui, il est avec une espèce de marin, et ils se disposent à aller au café...
Geneviève devint toute rouge. La vieille concierge, contente de cet incident, s'écriait:
--Vous n'avez plus besoin de moi, madame Davenne, je descends... Vous n'avez qu'un signe à faire et je remonte... Et elle disait tout bas... Le marin! Peut-être bien que je vais savoir quelque chose.
--Merci, madame Lucas...
Et la vieille femme partit, toute vive de la curiosité éveillée.
Geneviève, en une seconde, avait pris une décision. Elle jeta un châle sur ses épaules et descendit presque derrière la concierge; elle guetta par la fenêtre de l'escalier. C'était bien Simon qui sortait avec Augustin; la vieille femme entra dans sa loge et s'occupa de faire son ménage.
Geneviève descendit sans bruit, évitant d'être vue. Elle y réussit; elle se dirigea vers le square, monta dans une voiture fermée qui fut se placer en face l'église Sainte-Élisabeth, où elle stationna. Au coin, chez le marchand de vin, Simon et Lucas trinquaient. Geneviève, derrière le store baissé de ce côté, guettait Simon.
À coup sûr le matelot s'informait de ce qui s'était passé depuis plusieurs jours. On devait savoir que Rigobert sortait de chez elle lorsqu'on l'avait arrêté, et Simon venait savoir ce qu'elle avait dit... Elle resta ainsi une grande heure, au bout de laquelle le matelot reconduisit Augustin chez lui, le chapeau posé sur la tête comme l'auréole d'or de nos saints d'église..., chaloupant en marchant, content de lui, chantant à mi-voix, en dodelinant de la tête pour marquer les mouvements.
Petit mousson, dans la rade de Brest, Il me montrait la manoeuvre et le rest! Titi, titi, tilaïti.--Pare à virer, Laisse, laisse arriver... À l'avant la lame se brise. C'est bon vent, Gouverne au levant. Au levant, Jeanne, ma promise, Au levant, Jeanne nous attend.
Il partit. Il était heureux, le matelot, il le semblait du moins, et il semblait plus gras; il avait surtout une joue énorme. Il avait doublé sa ration de pralines, parce qu'il en avait offert une à Augustin. Celui-ci ayant refusé, il l'avait consommée.
Geneviève avait dit au cocher de le suivre; le cocher se mit au pas. Simon gagna les boulevards, les suivit jusqu'à la Madeleine, heurtant bien, ça et là, de ses robustes épaules quelques _terreux_. Arrivé là, il remonta la rue Tronchet, puis s'arrêta place du Havre, à la gare...
Geneviève était fort embarrassée... Elle descendit, s'empressa de solder son cocher, et, évitant d'être vue, elle s'élança sur les traces de Simon. Elle avait une crainte; le matelot prenait le chemin de fer. Est-ce qu'il regagnait un port? Est-ce qu'il se rendait loin de Paris? Qu'allait-elle faire? elle n'était pas préparée à un voyage et, d'un autre côté, cependant, elle ne voulait pas perdre la piste unique qui devait la mener au but.
Mais elle vit que le matelot ne se dirigeait pas vers les bureaux de la grande ligne, c'est-à-dire sur la rue d'Amsterdam; elle se hâta de prendre un billet pour la première station, se réservant, s'il allait plus loin, de le suivre et de payer le surplus du trajet en descendant. Elle vit le matelot monter sur l'impériale; elle prit place dans le wagon qui se trouvait au-dessous, ainsi elle ne pouvait manquer de le voir descendre... Ce qui ne fut pas long.
À la première station, à Asnières, Simon descendit... Lorsqu'elle le vit prêt à donner son billet, elle descendit à son tour et le suivit... Il se dirigeait du côté de Courbevoie... Là se présentait une difficulté. Si, dans les rues de Paris, encombrées de passants, il était possible de suivre Simon sans être remarquée, il n'en était pas de même dans la large rue déserte qui va du chemin de fer à Courbevoie; à peine quatre ou cinq voyageurs avaient-ils suivi ce chemin... Geneviève s'enveloppa de son châle et se couvrit de son voile, et, laissant le matelot prendre une longue avance, elle le suivit, en évitant autant que possible d'être vue.
Ce n'était pas à Asnières, mais bien à Courbevoie, que se rendit Simon; il gagna le bord de l'eau et entra dans une ravissante propriété, récemment construite dans une partie d'un grand parc morcelé, en face de l'île de la Grande-Jatte...
Enfin, Geneviève savait où restait Jeanne... Elle se mit à rôder autour de la maison..., et à un moment elle crut qu'elle allait défaillir; elle avait entendu les cris de joie d'un enfant qui jouait... et elle avait reconnu la voix de sa Jeanne... Il lui fallut se dompter pour quelques minutes, afin de ne pas se précipiter vers la maison, sonner, et dès qu'on viendrait ouvrir, s'élancer dans le jardin, en criant: Jeanne! Jeanne! Et, lorsque l'enfant serait dans ses bras, se sauver avec elle.
Elle se dompta, avons-nous dit: ce n'est pas ainsi qu'elle voulait entrer dans la maison... Craignant à chaque instant d'être surprise et reconnue, elle s'éloigna un peu et se promena sur la berge; elle espérait qu'à un moment peut-être on irait promener l'enfant. Elle attendait depuis longtemps déjà. Elle vit la grille s'ouvrir, c'était Simon: elle se sauva aussitôt, croyant qu'elle avait été reconnue.
Simon venait simplement puiser de l'eau avec ses arrosoirs pour arroser le jardin. Geneviève errait toujours, ne sachant quel parti prendre, se disant qu'elle devait s'éloigner pour revenir le lendemain; puis, cette idée bien arrêtée, elle se dirigeait vers le chemin de fer, mais elle n'avait pas fait cent pas qu'elle revenait, attirée malgré elle vers cette maison... il lui était impossible de s'en éloigner; elle craignait qu'on n'enlevât l'enfant dès qu'elle ne serait plus là... Maintenant qu'elle l'avait entendue, elle voulait la voir!...
La nuit commençait à tomber, il fallait prendre un parti cependant. Qu'allait-elle faire? En brusquant la situation, ne risquait-elle pas de tout compromettre? et ne valait-il pas mieux attendre jusqu'au lendemain?... Elle avait déjà été si souvent près d'atteindre le but, et, par son imprudence, sa précipitation, elle n'avait pas réussi. N'était-il pas plus prudent de s'assurer le concours de quelqu'un qui l'aiderait et qui, au besoin, pourrait, si l'on devait aller devant l'autorité, attester ce qu'il avait vu? Oui, c'était ce qu'elle devait faire.
Elle revint vers la maison s'y promener quelques minutes, dans l'espérance d'entendre cette voix aimée, ce chant adoré des mères: les cris de joie de l'enfant. Mais tout le monde était rentré dans la maison, le jardin était désert. Oh! si elle avait été plus forte, elle aurait essayé d'escalader le mur, pour aller coller son visage aux vitres, qui jetaient la lumière sur la berge.
Le quai était désert, il faisait nuit. Le mur n'avait guère qu'un mètre et demi, et il était surmonté d'une grille. Elle se hissa dessus et, la tête entre les barreaux de fer, elle regarda... De quel enivrement elle fut remplie! rien ne saurait l'exprimer: elle voyait sa fille!... Mon Dieu! qu'elle était belle! qu'elle lui parut grandie; elle la voyait enfin! Elle jouait avec lui sans doute, car elle ne pouvait voir le visage de l'homme. Mais elle éprouva une douleur aiguë... Elle venait de voir près de son enfant une femme jeune. Cette femme souriait, et l'enfant lui rendait ses sourires. Cette femme lui volait l'affection de sa Jeanne; elle allait crier, appeler son enfant, au risque de ce qui en serait advenu, lorsque la jeune femme, en se baissant sur l'enfant, plaça son visage en pleine lumière. Alors Geneviève eut un tressaillement, et elle exclama:
--Elle!... elle!... elle aussi se venge!...
Et, atterrée, presque défaillante, ses mains lâchaient prise, elle allait tomber, lorsqu'elle se sentit prendre à bras-le-corps; on la tira à terre, et, la saisissant au cou, on l'entraîna.
--Que faites-vous là?... Vous ne direz pas que vous n'êtes pas prise au moment où vous escaladiez?...
Geneviève était si stupéfaite qu'elle ne put répondre... Elle regarda d'un air hébété ceux qui la tenaient et l'entraînaient... C'étaient deux agents et un bourgeois qui leur disait:
--Je la guette depuis deux heures; elle préparait son coup, et je suis sûr qu'elle n'est pas seule...
--Oh! mon Dieu, protesta Geneviève, mais vous vous trompez! Pour qui me prenez-vous?
Le bourgeois rit en disant:
--Pour qui nous te prenons? pour une voleuse... Tu fais partie de la bande des ripeurs.
--Vous vous trompez! Laissez-moi, criait la malheureuse femme, refusant de marcher, je suis une honnête femme, laissez-moi... Je regardais... des gens que je connais...
--Elle les connaît? Menons-la... Nous verrons bien...
À cette pensée qu'on pouvait la mener chez Pierre, dans le salon qu'elle venait de voir, entre deux agents, comme une voleuse... devant _Elle/i>, sa rivale... devant sa fille, comme une voleuse. Oh! elle sentit un frisson courir dans ses veines... et elle exclama aussitôt:
--Non! non! emmenez-moi...
--Marchez tranquillement..., si vous ne voulez pas être bousculée...
--Oui, monsieur... Mais je ne suis pas une voleuse...
--Nous causerons de ça tout à l'heure.
À ce moment, elle entendit la porte de la grille qui s'ouvrait; on avait entendu du bruit, on venait; elle tressaillit et dit aux agents étonnés, en les entraînant.
--Venez, venez vite!...
Et ils se dirigèrent vers la gendarmerie...
Un quart d'heure après, un gendarme sonnait à la porte de la petite maison. C'est Simon qui vint ouvrir.
--Est-ce vous qui vous nommez Simon Rivet?
--Un peu, mon petit, fit le matelot étonné.
--Alors, veuillez être assez bon pour me suivre.
--On y va... Pas de bruit, gendarme. Qu'on n'entende rien dans la maison... Qu'est-ce que j'ai fait pour que tu m'arrêtes?
--Je ne vous arrête pas, c'est une femme qui se réclame de vous.
--Une femme! fit Simon stupéfait... Avant partout! je vais dans vos eaux... Faut voir.
Et mordant sa praline, se grattant le nez pour savoir de quoi il pouvait bien être question, il suivit le gendarme... À mi-chemin, il exclama:
--Espère! espère!... je sais... je parie que c'est la sauvage!
XVII
OÙ LE VIEUX RIG FAIT UN COURS PRATIQUE DE CHIRURGIE.
Quand le vieux Rig s'était endormi dans la chambre de l'infirmerie, le silence s'était étendu avec la nuit. On avait allumé l'unique lanterne qui se trouvait placée presque en face du lit de Fernand. Des autres lits, deux seulement étaient occupés. On n'entendait que le ronflement du gardien et la respiration haletante des malades.
Vers dix heures, le gardien fit sa tournée et un infirmier apporta les potions demandées.
Le gardien alla visiter chaque lit; le vieux dormait eu faisant une horrible grimace; c'était son sourire. Il faisait la risette à son rêve, le vieux sauvage. Fernand ne dormait pas, mais immobile, cloué par la paralysie, raidi comme par la mort, son regard seul vivait, semblait vivre. Et, par instants, sa paupière qui se voilait montrait les secousses de crise et de douleur qu'il endurait, mais pas un membre ne bougeait.
--Autant mourir que d'être comme ça, pensa le gardien après avoir fait sa ronde.
Et, assuré que ses malades étaient tranquilles, que le service était fait, les ordonnances exécutées, il se coucha sur son lit, et tira les rideaux, afin de n'être pas gêné par la lumière pour s'endormir. Quelques minutes après, il ronflait et la salle de l'infirmerie rentra dans le silence... Vers minuit, le vieux Rig s'éveilla, il souriait toujours; il s'assit sur son lit, et, parlant bas, s'adressant à un être seulement visible pour lui, il dit:
--Vois-tu, c'est simple, tu es mort depuis longtemps, le coup a traversé les poumons, le sang t'a étouffé, tu n'as pu dire un mot... et tu es resté là... Mais le coeur... le coeur est bon, et tant que le coeur ne sera pas touché, il y a toujours de la ressource. Veux-tu?... Depuis trop longtemps tu es atteint pour que nous arrivions à te rendre, à travers les tissus, la respiration... Il faut rendre l'air à tes poumons sur le poumon même... Tu ne crois pas... C'est très facile... Tu vas voir... Viens... Tu ne m'en veux plus, Georgeo, n'est-ce pas?... Viens, tu vas voir celui-là.
Et le vieux Rig se leva sans bruit. Dans la chemise de l'infirmerie, trop longue et trop large pour lui, c'était moins qu'un fantôme; les coudes et les épaules avaient des angles aigus: c'était un squelette enveloppé de son linceul qui marchait sans bruit dans le dortoir, se faisant suivre par l'être invisible que le délire avait amené à son chevet, et lui parlant tout bas.
Le vieux Rig se dirigea vers l'armoire où il avait vu après la visite du docteur, le garçon de salle enfermer la grande trousse d'outils. Il prit la trousse, l'ouvrit, et de ses doigts longs et minces il choisit un scalpel, un bistouri et des ciseaux... Muni de ces outils, il se dirigea vers le lit de Fernand, il souleva les rideaux, et sans s'occuper du malheureux, semblant toujours s'adresser à quelqu'un qui se trouvait près de lui, il dit.
--Tu vois, il est mort, celui-là... Eh bien, regarde...
Il rejeta la couverture qui couvrait le paralytique, et de ses ciseaux coupa la chemise jusqu'au bas; puis il posa le doigt sur le coeur, en disant.
--Tout est là!
Si Rig avait eu sa raison, s'il avait pu voir à travers son délire, il se serait reculé épouvanté devant le regard du malheureux; les yeux sortaient presque de l'orbite, le regard était effrayant, et les cheveux se dressaient sur le crâne.
Dans l'infirmerie, on n'entendait que la respiration régulière et le ronflement sonore du gardien endormi.
Rig prit son scalpel et dit:
--Viens, penche-toi...
Il se pencha lui-même, et d'un coup il enfonça le scalpel et coupa la peau... Alors un râlement faible sortit de la bouche du malheureux... Il voulait crier, mais pas un son ne sortait... Alors de grosses larmes coulèrent sur ses joues... Le vieux Rig, calme, tranquille, continuait son travail en disant:
--Ouf! là! le derme, et jusqu'à la couche cellulaire sous-cutanée. Vois-tu... Le sang va nous gêner. Hop là!
Et d'un coup vigoureux le vieux Rig découvrit le coeur; nous y sommes.--Il avait les mains pleines de sang, le vieux Rig, mais il ne le voyait pas, il fouillait toujours et il dirigeait le scalpel dans les chairs, dégageant des peaux, avec ses doigts de squelette, les muscles d'un rouge noir, et les petits faisceaux des nerfs brillants éclatant comme de la nacre, et sur lesquels le sang coulait sans pouvoir les tacher.
--Voilà! voilà! disait Rig, coupant toujours, et ayant tout à fait découvert le coeur, il dit, en montrant l'aorte descendante et les plus gros vaisseaux:
--C'est par là que nous allons rendre l'air de la vie; et d'un coup de scalpel il trancha.
Aussitôt, il y eut un jaillissement de sang qui inonda la chambre.
On eût dit le jet d'une pompe; cela dura trois ou quatre secondes, qui suffirent à couvrir de sang les murs et les rideaux.
Et Fernand se dressa à demi, les yeux menaçants, la bouche crispée. Dans un effort suprême il jeta un cri épouvantable que seul, probablement, le vieux Rig n'entendit pas, mais qui réveilla les malades et le gardien. Ce dernier sortit vivement la tête de sous ses rideaux; en sentant la pluie chaude qui lui frappa le visage, il sortit de son lit. Voyant Rig debout, en chemise, inondé de sang, il courut, croyant que le vieux fou s'était blessé; il lui arracha le scalpel des mains, et, le prenant dans ses bras, il le porta jusqu'à son lit. Le vieux Rig se laissa faire. Calme, il disait, croyant sans doute parler toujours à l'être invisible pour lequel il venait de faire l'horrible expérience:
--Oui, emporte-moi, je suis las... Ah! ça a réussi; maintenant il est sauvé: l'air, en entrant dans l'aorte, a donné de la vigueur au sang... Les internes banderont la plaie, le difficile est fait... Tu as vu, il était mort, il s'est levé... Il est sauvé, j'en réponds!