La femme du mort, Tome II (1897)

Chapter 10

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--Monsieur, je ne suis pas un voleur de profession... Je suis un malheureux qui, se débattant contre le sort, s'est servi d'armes indignes, voilà tout... Un ami m'avait commandité; la maison ne faisait pas de brillantes affaires, et je cherchais, par un mariage riche, à la rétablir... Sur ces entrefaites, mon commanditaire mourut... C'était un ami; je n'avais pris avec lui aucune précaution..., et sa mort livrait mon compte à un créancier terrible... Il pouvait exiger, il exigeait... C'était ma ruine; ma maison n'avait plus que l'apparence... Pour faire un beau mariage, il fallait à tout prix cacher le gouffre... C'est à quoi je m'appliquai... par des moyens réprouvables, monsieur, je le sais!... Mais je n'avais pas fait le plan que vous venez de m'attribuer; mon plan était de sauver ma maison à tout prix... À cette époque, c'est la faillite qui me menaçait, c'est contre elle que je luttais... J'étais en relations d'affaires avec la maison Wilson...; les traites étaient payables en France, chez moi, et je les adressais aussitôt à la maison de Londres. Alors l'idée me vint de lancer dans le commerce les traites que vous avez saisies; j'en fis pour trois cent mille francs. Lorsqu'elles arrivaient chez moi, je les soldais et les anéantissais, ne dirigeant sur Londres que celles acceptées par la maison. Je trouvais ainsi un crédit énorme...Mais la maison périclitait toujours.

--N'est-ce point plutôt la malheureuse passion que vous avez pour le jeu?

--Oui, monsieur, c'est vrai, je suis joueur, et dans deux cercles j'ai perdu des sommes considérables... C'est la cause de ma perte.

--Ces sommes ont été évaluées à plus de quatre cent mille francs.

--C'est possible... Enfin, monsieur, en faisant ces... faux..., j'étais résolu à les solder; c'était un crédit flottant que je m'étais établi... Quatre ou cinq jours avant les échéances, je faisais des traites pour une somme semblable et je payais les autres...

--Vous aviez là des frais considérables de commission pour des sommes aussi importantes.

--C'est vrai, monsieur. Alors, je reçus d'un de mes clients de Vienne une proposition de mariage: on me parlait de deux millions au moins; le mariage se fit. Vous savez le chiffre de la dot. Pour la réalisation de ce mariage, je voulus donner à ma maison une apparence factice; je pris le petit pavillon d'Auteuil... Je fis enfin des folies... et, pour les payer, je dus faire de nouvelles traites.

Mais, vous le remarquerez, monsieur, je ne compromettais personne; j'étais certain, puisque j'allais toucher des millions, de pouvoir retirer les traites, de liquider le passé de ma maison et de la lancer à nouveau et très brillamment. Le mariage fut une duperie. Ces millions n'ont été que sur le papier; les bijoux étaient faux, et ce sont ces derniers qui ont précipité la catastrophe. Mais, je vous le jure, monsieur, je n'ai jamais touché un liard sur la dot, et vous croyez que je voulais fuir avec une fortune! Songez que, le jour de l'échéance, j'avais presque le double de la somme et que j'ai payé, que j'étais en mesure pour solder les traites, et que c'est à une maladresse de mon caissier que je dois que tout cela a été découvert. Les traites soldées à présentation, elles étaient détruites et c'en était fini.

--Mais les bijoux?

--Les bijoux! Je suis convaincu qu'une enquête approfondie vous prouvera que j'ai dit la vérité.

--Il y a un témoin qui serait bien utile pour cela, c'est ce caissier... Qu'est-il devenu? Depuis cette époque il a disparu.

Fernand se garda bien de répondre. Et le magistrat:

--Un cocher que vous verrez l'a conduit avec vous au chemin de fer.

Fernand pâlit.

--Quel intérêt aurais-je eu au départ de mon caissier? Et pourquoi, si je savais sa résidence, voulez vous que je vous la cache?

--Parce que nous supposons, et nous avons de graves raisons pour cela, que c'est lui qui est parti avec les vrais diamants arrachés aux bijoux.

--Oh! exclama Fernand, perdant la tête, si c'est cela, je vais vous dire où il est.

Le juge eut un sourire. Séglin le vit et il comprit la sottise qu'il venait de faire; mais il était trop tard. Le magistrat disait au greffier:

--Écrivez...

--Vous voyez bien que c'est par vos ordres que votre caissier est parti...

--Eh bien, oui. La catastrophe était arrivée, je venais d'échapper aux agents qui m'avaient arrêté; je me promenais autour de chez moi, pour voir ce qui s'y passait... Alors j'étais décidé à échapper aux poursuites par la fuite; mais j'étais presque sans argent. J'aperçus Picard, qui revenait de chez l'homme pour payer les traites. Je le hélai, sachant bien qu'il n'avait trouvé personne. Il était inutile de raconter mes affaires à ce brave homme. D'autre part, s'il rentrait chez moi, il pourrait donner des renseignements aux agents qui étaient à ma recherche. Je lui pris l'argent, lui disant que j'allais moi-même aller payer les traites... et je lui dis que je venais de recevoir un télégramme m'annonçant que l'on verserait les fonds que nous attendions à Turin... Je le conduisis moi-même au chemin de fer... Et depuis ce jour il est à Turin.

Le magistrat eut un sourire de doute, et il dit:

--Vous croyez parler à des naïfs. A qui ferez-vous croire à cette rencontre providentielle? Vous êtes sans un liard, et justement vous rencontrez votre caissier à cinq heures du matin. Vous lui prenez tranquillement cent quarante-cinq mille francs, et, à cette heure, vous ne pensez pas à fuir: c'est lui que vous faites partir! Vous aviez l'argent en poche, monsieur Séglin. Votre caissier, qui est votre complice, était parti la veille avec les diamants, et vous, vous rentriez chez vous pour prendre ce qui restait; il était minuit. Votre femme voulut s'y opposer, et vous avez tenté de la tuer. Elle a pu se sauver, et alors vous avez été arrêté, blessé, il est vrai, mais par un ricochet; la balle est revenue sur vous, car elle avait à peine entamé le front.

--Mais c'est un roman! un roman, que vous me contez là! exclama Fernand.

Le juge dit vivement:

--Nous allons voir, Séglin, si vous allez persister devant l'évidence.

Le magistrat sonna et donna des ordres tout bas; un agent entra aussitôt, qui se plaça d'un côté de Fernand; de l'autre côté était un gendarme. Ayant, d'un signe, recommandé à l'agent et au gendarme de veiller sur l'inculpé, le juge instructeur dit:

--Introduisez le témoin

Fernand leva aussitôt la tête. Qui donc pouvait témoigner dans son affaire? Et, au même moment, il sentit que d'un côté l'agent, de l'autre le gendarme, lui saisissaient les poignets. Il eut un tressaillement en voyant entrer Iza. Celle-ci, très élégamment vêtue, souriait au juge, et ne dirigea même pas ses regards sur lui.

--Tenez, madame, veuillez vous asseoir, fit le juge d'un ton aimable...

Iza s'assit, bien calme, bien tranquille, très soigneuse de sa pose, se mettant à son aise comme si elle était au théâtre. Le juge dit aussitôt:

--Madame, vous nous avez déclaré ignorer la position de votre mari?

--Oui, monsieur... Quand je dus me marier..., celui qui passait pour mon oncle...

Séglin fronça les sourcils et le juge eut un petit mouvement de tête protecteur, en disant:

--Oui, oui, nous savons...

Iza continua:

--...Obligé, par les événements politiques de son pays, de ne plus s'occuper de moi, voulut que je fusse placée honorablement en France... Le prince de Zintsky est immensément riche; il me dotait de deux millions. Sur la recommandation d'un grand banquier de Vienne, il convint de mon mariage; je vins à Paris accompagnée par lui... La position me plut... M. Séglin se prétendait presque millionnaire; il déclarait m'aimer... Moi, je ne ressentais pour lui ni amour ni répulsion... Il fallait en finir avec le prince, j'acceptai.

Tout cela était dit légèrement, d'un ton dégagé et comme la chose la plus simple du monde.

Séglin était livide.

--C'est dans ces conditions que je fus mariée, et ce n'est qu'il y a un mois, le jour de la catastrophe enfin, que je connus l'homme que j'avais pour époux...

--Qu'avez-vous à dire, Séglin? demanda le juge.

Séglin baissa la tête et ne répondit pas...

--Continuez, madame... Votre dot fut-elle payée?...

--Oh! monsieur! Avant de partir, le lendemain de mon mariage, le prince de Zintsky paya en billets de banque, dans le salon de la maison d'Auteuil, et il refusa le reçu que M. Séglin lui offrait, en disant que cela était inutile entre galants hommes.

Séglin avait relevé la tête; son regard brillant ne quittait plus sa femme, et il dit vivement:

--C'est lui qui vous a conté cela..., le vieux Danielo, le vieux coquin...

Iza ne tourna même pas la tête; son regard dédaigneux se promena une minute sur Fernand, l'écrasant de mépris... Le magistrat demanda:

--Est-ce le prince qui vous a raconté cette scène?...

--Monsieur, dit Iza avec l'accent sincère de la vérité, j'étais là, j'assistais à la scène. J'ai vu...

--Oh! exclama Fernand étourdi.

--Qu'avez-vous à répondre à cela? demanda le juge, triomphant.

--Mais c'est faux! monsieur, absolument faux... Ce prince est un vieux coquin que j'ai revu depuis, son complice... Mais, malheureuse, qui êtes-vous donc?

Iza ne sourcillait pas... et le magistrat dit sévèrement:

--Séglin, contenez-vous..., si vous ne voulez que je vous fasse reconduire... Madame, vos bijoux, vous ne les avez jamais prêtés?

--Jamais, monsieur; je ne les ai mis qu'une fois, et monsieur me les a volés.

--Voulez-vous nous raconter comment vous avez été amenée à vous sauver de chez vous?

--Mon mari, monsieur, était parti le soir, déclarant qu'il allait faire un voyage..., qu'il ne rentrerait que le lendemain...

--Quel but supposez-vous à ce voyage feint?

--Oh! monsieur, pas la jalousie... Je vous ai expliqué que mon mari n'avait pas de ces scrupules.

Fernand regarda le juge et sa femme, paraissant ne pas comprendre. Iza continua:

--Son but était que, tout le monde étant endormi à la maison, on ne le vît pas venir la nuit me dévaliser et me voler... J'avais encore de nombreux bijoux. Je le surpris les cherchant... Je me levai; il me les demanda, je refusai... Une scène épouvantable eut lieu; il me traita comme la dernière des femmes. Je lui répondis qu'en se mariant il savait ce qu'il faisait..., que je ne m'étais pas cachée... Alors il s'emporta, voulut m'étrangler. Je lui échappai et criai au secours, en me sauvant de la chambre dans le cabinet de toilette; il prit un revolver et tira sur moi en brisant la glace... Puis, ne m'ayant pas touchée, il courut pour me saisir dans le boudoir... Je ne sais ce qui arriva: il tomba; aussitôt je me précipitai dans ma chambre... Je pris la première robe venue, et presque nue, en pantoufles, je me sauvai... Voilà, monsieur!

--Eh bien, Séglin, qu'avez-vous à dire?

Fernand était effrayant à voir; ses yeux sortaient de leurs orbites, ses dents grinçaient, ses lèvres s'agitaient sans qu'il pût dire un mot. Les deux gardes avaient de la peine à le contenir... Tout à coup les plus affreuses injures sortirent de sa bouche.

--Misérable gueuse! Indigne créature! Tu mens! monstre d'infamie. Vous ne m'empêcherez pas de l'étrangler.

Et il se débattait avec une telle furie que le juge, effrayé, dit vivement:

--Sortez, sortez, madame... Nous sommes suffisamment édifiés...

Iza couvrit son mari de son même regard dédaigneux, qui monta lentement des pieds aux cheveux, et après avoir souri au juge en lui disant:

-Il ne me fait pas peur... Il m'avait habituée à de semblables scènes...

Elle sortit. Un agent entrait pour prêter main-forte aux autres; mais ce fut inutile. En même temps que sa femme se retirait, sa colère disparut pour faire place à une prostration complète; on fut obligé d'avancer un siège pour qu'il ne tombât pas... Le voyant calme, le juge dit:

--Vous avez entendu, Séglin; qu'avez-vous à dire?

--Ah! monsieur, fit Fernand d'une voix déchirante, c'est bien infâme, c'est bien indigne, ce qui vient de se passer là.

--Vous niez encore?

--Mais, monsieur, je vous jure que tout cela est faux, absolument faux...

--Vous êtes déjà gravement compromis, et de votre aveu... Et quel intérêt, si ce n'est celui de la vérité, voulez-vous qui pousse une personne que son nom seul obligerait à vous défendre?

--Monsieur, c'est ce que je me demande.

--Au reste, lorsqu'on fait un mariage comme le vôtre, sans amour, c'est l'argent à la main qu'on signe.

--Mais, monsieur, j'adorais..., j'adore ma femme... Mais il me semble que ce n'est pas elle que j'ai entendue. Ce n'est pas en si peu de temps qu'une jeune fille, devenue à peine femme, atteint à tant de perversité...

--Que me dites-vous? Mme Séglin, en se mariant, était femme.

--Mais non, monsieur.

--Voyons, c'est elle qui l'a avoué... Vous l'épousiez sachant ses relations avec le prince de Zintsky...

--Oh! exclama Fernand épouvanté et portant ses mains à son front...: la maîtresse du prince... Elle vous l'a dit..., et la dot... payait!... Oh! mais c'est abominable! mais c'est infâme!

L'accent de Fernand étonna le juge... Il fit signe aux agents de se retirer, et Fernand resta avec le gendarme pour gardien.

--Votre femme a été franche; elle nous a dit ce qu'elle était, et les renseignements que nous avons fait prendre par le consul sont absolument exacts... Au reste, ils sont très... très pénibles.

--Mon Dieu, mon Dieu, que me dites-vous là?...

--La vérité.

--Je vous jure que je l'ignore... Ce prince, je sais que c'est un escroc...

--Vous vous trompez, monsieur: le prince de Zintsky est un fort galant homme; il est en ce moment en son pays, et c'est un des grands chefs du mouvement libéral.

--Monsieur, alors, je vous en supplie..., contez-moi cela... Je crois que je deviens fou: tout ce que je vois, tout ce que j'entends, me semble insensé...

Et Fernand porta la main à sa tête comme s'il voulait s'assurer que son cerveau n'éclatait pas.

--Monsieur, je n'ai aucun motif de vous cacher ces renseignements.

Les sourcils froncés, inquiet, redoutant d'apprendre plus qu'il n'avait vu, Fernand écouta, et le juge, après avoir consulté quelques papiers dans son dossier, lut:

--Assurément, cette fille est incapable de nouer semblable affaire: c'est une pauvresse qui n'avait jamais rien eu, une tsigane, suivant dans une troupe de bohémiens les corps irréguliers qui pillaient les villages lors du dernier soulèvement... Excessivement jolie, toujours très réservée, beaucoup plus belle que ses compagnes, elle vivait plutôt avec les chefs...Au moral, c'est la dernière des créatures. C'est dans cette boue, sur la route de Widdin, qu'elle fut un soir rencontrée, sauvée même par le prince de Zintsky... Le village avait été incendié, les habitants massacrés, les soldats ivres l'avaient battue et dépouillée: elle était presque nue et couverte de coups, elle pleurait... Le prince la prit et la recueillit... Elle était fort belle et elle devint sa maîtresse... Mais cette fille est atteinte de la nostalgie de la boue. À peine était-elle dans une situation possible, qu'elle noua des relations avec un bohémien du nom de Georges (Georgeo) Golesko, condamné pour vol et tentative d'assassinat; elle se sauva avec lui... On suppose que le prince chercha encore à sauver cette fille, pour laquelle il avait une grande affection, et qu'il envoya en France une somme considérable destinée à être la dot de la malheureuse...

Rien au monde ne peut dépeindre l'expression du visage de Fernand.

--C'est d'Iza que vous parlez?... demanda-t-il d'une voix étrange.

--Nos renseignements, à nous, Séglin, vont plus loin... Ceux qui vous ont offert le mariage vous ont raconté le passé de celle qu'on vous destinait. En faisant ce mariage, vous saviez qui elle était et quelle était la source de la somme considérable qu'on lui donnait en dot...

--C'est faux! c'est faux! râla Fernand.

--Vous le saviez, et votre femme l'a déclaré elle-même: elle a dit que les scènes violentes qui se passaient entre vous avaient souvent ce motif.

Fernand était effrayant à voir; il voulait parler, protester, et ses lèvres remuaient. Aucune phrase ne sortait de sa bouche... Il balbutiait des mots sans suite...

--Une fille qui suivait les soldats... Le prince!... Je savais...

Le juge continua:

--Vous concevez facilement qu'une femme qui apporte deux millions à son mari, qu'elle croit riche, ne va pas entrer dans les combinaisons louches que vous aviez faites pour éviter la faillite. Cette femme,--c'est l'enquête faite à Auteuil qui nous l'assure,--était absolument convenable; elle s'était fait une vie nouvelle, et la courtisane de grand chemin, inconnue à Paris, avait les allures, les façons et la réserve d'une grande dame. Tous vos domestiques s'accordent à dire que sa conduite était sans reproche et que la vôtre était toujours irrégulière... Cette femme, aujourd'hui, retombe, mais c'est à cause de vous; elle s'était relevée, et vos criminelles machinations la rejettent dans sa vie ancienne... Vous êtes écrasé sous l'évidence des faits.

Fernand, effectivement, était comme anéanti; son regard n'avait plus de flamme; ses lèvres pendaient amollies, une sueur abondante coulait sur son front... Le juge, qui l'observait, reprit:

--Qu'avez-vous à dire?

Séglin le regarda comme hébété; il voulut parler, et ses lèvres remuèrent pour ne laisser échapper que des mots qu'il bégayait:

--Iza... Les bijoux... Les soldats...

Le greffier, le juge se levèrent et le regardèrent; il remuait la tête en souriant et toujours en bégayant les mêmes mots...

--Mais il a une attaque de paralysie!... s'écria le juge... Vite, vite, faites appeler un médecin...

On juge du brouhaha que produisit l'accident. On allait, on venait, le gendarme regardait son prisonnier et ne pouvait s'expliquer ce changement subit; le gâtisme, dans toute son effrayante hideur, s'étendait sur le visage du malheureux.

Au milieu du bruit, il restait indifférent; sa tête se balançait d'un mouvement lent sur son cou, comme s'il eût cherché à frotter sa joue sur un objet invisible, et, balbutiant, bavant, il montrait sa langue...

Le docteur arriva, et, après quelques secondes d'examen, il commanda qu'on le menât immédiatement à l'infirmerie de la prison. À la question du magistrat instructeur, qui lui demandait les causes de cet étrange accident, il dit:

--Cela arrive assez souvent à des gens épuisés par une vie sans frein, lorsqu'ils sont frappés par une grande douleur.

--Et c'est grave?

--Le moins qui puisse arriver, c'est la paralysie générale.

XV

LA MÉDECINE SECRÈTE DU VIEUX RIG.

--Oh! exclamèrent tous ceux qui étaient dans le cabinet du juge.

Et pendant qu'on l'emmenait, Fernand, riant bêtement, bégayait:

--Zaza... Petite femme... Beaux soldats.

On avait, obéissant aux ordres du médecin, transporté Fernand à l'infirmerie de la prison; son état s'était aggravé à ce point qu'il pouvait à peine parler, et qu'il ne pouvait plus remuer; étendu sur son lit, il parut reprendre un peu de force. Le médecin qui vint le voir le soir constata avec étonnement que la paralysie s'était étendue sur les membres inférieurs, n'abandonnant ni la face ni la langue, mais n'attaquant pas le cerveau... Fernand vivait, pensait, comprenait, mais ne pouvait agir; il entendait et ne pouvait pas répondre... et peu à peu la sensibilité s'éteignait... La vie semblait s'être concentrée dans son regard. Le docteur était étonné de cette attaque presque foudroyante, beaucoup plus fréquente chez les femmes que chez les hommes; il se sentait impuissant.

La nuit même, on amenait dans le petit dortoir de l'infirmerie un autre prisonnier arrêté la veille; il avait eu, au moment de son arrestation, une attaque de _delirium tremens_. C'est en luttant constamment avec lui dans la voiture qu'on était parvenu à l'amener meurtri, brisé, mais résistant toujours, au Dépôt... Mis au cachot avec une camisole de force, et dans l'impuissance d'agir, cet homme--un vieillard--était tombé vaincu, il n'avait plus bougé. Lorsqu'on était venu pour constater son état, le médecin avait ordonné de le détacher et de le conduire également à l'infirmerie jusqu'au jour où on pourrait le faire entrer dans une maison d'aliénés... Le malheureux était fou...; mais à son délire terrible avait succédé l'état calme dans lequel il devait rester...: la folie douce du maniaque, n'ayant plus qu'une pensée, qu'une idée fixe... et la poursuivant toujours... À toutes les questions qui lui étaient posées, le petit vieillard répondait sans cesse:

--Le coeur..., tout est là, le coeur... On est mort, cherchez le coeur... et là vous replacez la vie... Des maladies, il n'y en a pas... Plus de médecine qui tue... Vite, vite, cherchez le coeur... et là, là, comme ça vous replacez la vie.

Et, en disant ces mots, le vieux fou, semblant presser délicatement du bout de ses doigts un instrument invisible, paraissait faire une opération; il coupait, puis, de son autre main, il semblait écarter les chairs, puis les fibres, et il avançait la bouche, soufflait fortement son haleine, se recalait, semblait regarder attentivement son sujet, et s'écriait:

--Sauvé! sauvé! il vit. Tout est là, le coeur! Rig, tu auras des millions; c'est la vie éternelle, ça...

Et tout joyeux, le petit vieux se frottait les mains, et cela produisait le bruit de vieux parchemins qu'on froisse... Le pauvre diable, on le mena à l'infirmerie et on lui appliqua des compresses de glace sur le crâne... Il ne se plaignit pas... et la nuit venant, sur l'ordre du médecin, on lui donna un soporifique... Le lendemain, le petit vieillard ne bougeait pas de son lit; il remuait constamment les lèvres, se parlant tout seul, à la visite du docteur, du moment de son entrée à sa sortie, il ne le quitta pas des yeux... Accoudé sur son oreiller, il le regardait aller, venir autour du lit, suivi par les internes et le garçon de salle qui portait la trousse d'instruments de chirurgie... Deux ou trois fois, son regard rencontra celui du docteur, et ce dernier, rassuré par son expression, dit à ses élèves:

--C'est l'âge, ce n'est pas la folie proprement dite: c'est le retour à l'enfance; ainsi, il nous suit du regard... Notre visite l'amuse... Les instruments lui semblent des joujoux... Mon Dieu, à cet âge-là, il n'y a plus rien à attendre; il faut s'occuper de le mettre au plus tôt soit à Charenton, soit à Sainte-Anne.. Il est absolument inoffensif... Et de quoi est-il accusé, le malheureux?...

--Oh! d'un crime épouvantable, dit le gardien... Il a assassiné un de ses amis pour le voler...

--Oui, c'est à la suite de cet assassinat, constamment poursuivi par l'idée du crime, que l'attaque terrible qui l'a mis en cet état est survenue...

--C'est possible... Peut-être aussi faut-il faire la part de la misère.

--Il était malheureux?

--C'est un vieux saltimbanque, faisant un vilain métier; il se livrait à la médecine.

--Il aurait dû s'en servir pour soigner son mal, fit en riant le docteur.

--C'est justement ce qu'on ne lui reproche pas... Il employait ce qu'il savait, non pas à soulager ses semblables, mais à les délivrer des maux de ce monde en les privant de la vie.

--Ah! c'est un empoisonneur?...

--C'est tout ce qu'on voulait... Il y a vingt ans que la police le recherche.

--Eh bien, aujourd'hui qu'elle l'a trouvé, elle peut le rendre libre: il est maintenant absolument inoffensif; c'est un enfant. Il faut au plus vite le faire transporter dans une maison spéciale...

Le vieux Rig n'avait rien entendu; mais son regard ne quittait pas la grande trousse dans laquelle brillait l'acier soigneusement poli des instruments de chirurgie...

Lorsque le docteur arriva devant le lit de Fernand, il le regarda attentivement, et dit à voix basse à ceux qui l'entouraient:

--Le malheureux est absolument perdu, ce n'est plus une affaire de semaines; c'est une affaire de jours: la paralysie s'étend, lente... Il est incapable d'agir, et cependant la sensibilité existe encore...