La femme du mort, Tome I (1897)
Chapter 7
Celle-ci, toute vêtue de deuil, embrassa sa fille, et muette, étouffant sous la douloureuse émotion, elle suivit le matelot et descendit au salon, où Fernand racontait aux quelques amis qui attendaient pour conduire Pierre Davenne à sa dernière demeure l'étrangeté et la rapidité de cette mort presque foudroyante.
Lorsque le convoi se mit en marche, Geneviève monta dans une voiture, seule; derrière le corps marchait Fernand. Derrière les assistants marchaient, se donnant le bras, le matelot Simon et son ancien collègue Rigobert, vêtu pour la circonstance d'un large pardessus qu'il avait décroché sans façon dans la garde-robe de Pierre, prétextant qu'il ne pouvait retourner chez lui.
Pendant tout le temps que dura la funèbre cérémonie, le vieux Rig regardait la montre qu'il avait par mégarde prise sur la cheminée, et il maugréait tout bas:
--Ils n'en finiront donc pas avec leur lenteur!
--Nous avons le temps? demandait Simon.
--Nous avons le temps, oui... mais il ne faut guère en perdre... ou...
--Ou? interrogea Simon.
--Ou je ne réponds de rien.
---Ne dis pas ça, vieux coquin! râlait Simon en lui serrant le bras à le faire éclater, ne dis pas ça...
Et le fidèle matelot devenait livide. Au contraire, Rig grimaçait un sourire. La cérémonie religieuse fut courte; cependant on arriva au cimetière à l'heure où le jour commençait à baisser. La famille Davenne avait un caveau grand comme une chapelle, le corps y fut placé.
Alors une scène déchirante se passa. Geneviève était descendue de voiture à la porte du cimetière; lorsque les employés enlevèrent le cercueil pour le porter dans le caveau, la malheureuse femme se précipita, et l'embrassant en tombant à genoux, laissant éclater ses sanglots, elle s'écria:
--Grâce! mon Pierre, grâce!... Non! non! ce n'est pas vrai, ce n'est pas moi qui suis cause de ta mort!... Pierre, pardon!... Toute ma vie, je le jure, je l'emploierai à racheter la _faute_! Pierre, grâce!... Pierre!...
On juge de la stupéfaction des assistants. Fernand, livide, mordait ses lèvres, se contraignait pour ne point se précipiter sur elle et éteindre dans sa gorge les aveux que le remords lui dictait. Se domptant et maître de lui, il dit à l'un des assistants:
--La pauvre sainte femme, ce malheur la rend folle. Aidez-moi, nous allons l'arracher à ce triste spectacle et la reconduire à sa voiture.
Cela sembla si naturel, si vrai, que deux ou trois hommes aidèrent Fernand. On enleva presque la malheureuse et on la porta jusqu'à sa voiture, malgré ses cris:
--Laissez-moi... laissez-moi... Mon Pierre, adieu... Adieu, pardon, grâce...
Et elle perdit connaissance.
Le corps était dans le caveau, les assistants, douloureusement émus, se retiraient après avoir pressé la main de Fernand, qui représentait la famille, et après lui avoir dit quelques paroles de consolation, tant il semblait désolé. Les gens partaient en pensant:
«Pauvre jeune homme, c'est presque son frère qu'il perd... C'étaient deux braves et loyaux amis... pauvre garçon... pauvre femme!»
Quand tout le monde se fut éloigné, Fernand pensa au retour, il chercha le matelot. Comme il désirait être seul avec Geneviève dans la voiture, afin que personne n'assistât à la scène qui allait suivre la crise, il voulait dire au matelot de prendre un autre fiacre, et qu'il le retrouverait rue Payenne; il l'aperçut, alla vers lui et dit:
--Simon, prends une voiture et rejoins-nous... Je vais reconduire madame Davenne.
Simon le regarda, et, lui tendant la main, il dit:
--Adieu, monsieur Fernand... Je ne vais plus rue Payenne.
--Que dis-tu? fit Fernand étonné.
--Monsieur Fernand, là-bas, j'aimais mon maître... c'est pour lui que j'y restais. Mon maître est mort... Adieu... Je ne veux plus revoir cette maison-là... La maison maudite...
--Mais tu n'es pas raisonnable... La douleur t'égare...
--Adieu, je vous dis... Demain je serai à Brest et dans trois jours en mer... Qui sait, nous nous reverrons peut-être un jour... Adieu...
Fernand allait insister, mais le matelot était déjà loin. Il réfléchit une longue minute, puis, ayant passé son mouchoir sur sa figure et, chose singulière, ayant enlevé par ce mouvement et les larmes et l'air désolé répandu sur son visage, il sourit et dit entre ses dents:
--Au reste, cela vaut mieux! À nouveau maître, il faut nouveau valet.
Et il monta dans la voiture, s'assit près de Geneviève, qui, ayant repris connaissance, se tenait dans un coin, presque accroupie, les mains jointes entre ses genoux, les yeux secs, le regard fixe, anéantie par ses remords et par sa douleur.
Et la voiture se mit en marche; alors, de sa voix la plus douce, Fernand dit à la veuve:
--Geneviève, mon enfant, c'est fini..., il faut oublier..., il faut avoir de la raison... Écoute-moi, ma bonne amie, et causons.
IX
UNE PETITE PROMENADE GAIE LA NUIT.
Avec la nuit, la pluie était tombée; la pluie chaude des jours d'été, tombant dru et transformant en torrent les ruisseaux en pente raide du cimetière. Le silence n'était troublé dans le vieux champ du repos que par le gloussement de l'eau dans les rigoles. La nuit épaisse enveloppait dans ses ombres les tombes, les croix et les arbres noirs qu'aucun souffle de vent n'agitait. Les jardinets des tombes formaient de petits lacs entourés de buis; d'autres semblaient un écusson d'acier à croix noire; sur les toits de zinc, sur le sable, sur les pierres, sur les feuilles la pluie battante crépitait, et c'était lugubre à cette heure, dans ce silence, au milieu duquel la mort planait.
Les gardiens, trempés jusqu'aux moelles, étaient rentrés dans leurs petites maisons gaies, au milieu des plantes pariétaires qui les enveloppent, les colorant de leur verdure, les parfumant de leurs fleurs... Il faisait nuit, il faisait humide, il faisait triste, et, après s'être séchés devant le feu gai du bois sec des entourages et des vieilles croix funéraires, ils s'étaient glissés dans le lit moelleux, sous l'édredon, et s'étaient enfoncés dans ce bon sommeil calme qui vous prend sous un bon abri, sur les contrevents duquel la pluie bat.
Les rondes étaient suspendues cette nuit à cause du temps; les chiens, eux aussi, faisaient le _cimetière buissonnier_; ils étaient rentrés mouillés, tout boueux, et s'étant vigoureusement secoués, après avoir consulté l'oeil du maître, ils s'étaient couchés devant l'âtre, le museau sur les pattes, roussissant leurs poils aux cendres, puis séchés ils avaient gagné la niche.
Il pleuvait, il faisait nuit; et la demie de neuf heures sonnait lorsque deux hommes enjambèrent la brèche d'un mur en réparation; insoucieux de la pluie, ils coururent vers le haut cimetière, le plus petit des deux hommes disant à l'autre:
--Vite! vite! courons, ils ont été longs à se coucher, mais maintenant nous n'avons à craindre ni les hommes ni les chiens...
--Il est temps au moins? demanda l'autre.
--C'est bien juste, et j'ai peur.
--Filons donc, alors, vieux coquin, exclama l'autre en doublant sa course.
Les deux hommes couraient comme deux soldats, les coudes au corps, le pas égal... S'enfonçant ici, trébuchant là, mais toujours droits, courant non par les chemins, mais par les sentes qui séparent les tombes. Après trois minutes de cette course, tout ruisselants de sueur et de pluie, ils s'arrêtèrent devant la chapelle funéraire, où quelques heures avant on avait porté le corps de Pierre Davenne.
Tout haletant, le plus grand (nos lecteurs l'ont reconnu), Simon, ouvrit la porte, fit entrer son compagnon Rigobert; le vieux sauvage entra et la referma aussitôt.
Le matelot ôta son caban tout mouillé et l'accrocha devant la porte, faisant un rideau protecteur, pendant que le vieux Rig, ayant tiré des allumettes de ses poches, allumait les deux cierges de la petite chapelle. Le vieux Rig était méconnaissable; lui si tranquille, si calme d'ordinaire, à cette heure il semblait secoué par une fièvre violente; il avait jeté à terre le long pardessus qu'il avait pris le matin chez Pierre, et, avec une adresse et une force étonnantes, il avait glissé dans le plâtre frais qui scellait la pierre un ciseau à froid et d'un coup sec il avait fait vaciller la pierre.
--Allons, Simon... vite là, dit-il.
Le matelot vint et l'aida à soulever la pierre, qu'ils placèrent sur les dalles.
Le corps n'avait pas été descendu dans une fosse. Le monument de la famille Davenne était une longue salle dans laquelle on descendait par huit marches. Devant la porte, en face de l'escalier, était un petit autel, et, à gauche, quatre cases, semblables à des tiroirs, ayant de larges anneaux; au-dessus de chacun étaient gravés la date du décès, l'âge et le nom de celui qui y reposait.
C'est la pierre qui murait une de ces caves presque au niveau du sol que le sauvage venait de desceller si rapidement. Simon et Rig traînèrent avec précaution le lourd cercueil et le placèrent au pied de l'autel. Les deux hommes avaient chacun un tournevis... Une crainte épouvantable les étreignait à ce moment; car, sans dire une parole, ils se mirent à dévisser chacun un côté du couvercle. Deux minutes après le cercueil était ouvert; le linceul arraché laissait voir la face livide, les yeux caves, la bouche sèche de Pierre Davenne.
Le vieux sauvage avait arraché la chemise en même temps que le suaire, et il avait appliqué sa tête sur le coeur du cadavre.
Simon, l'oeil ardent, les lèvres serrées, la main crispée sur le manche du tournevis qu'il tenait comme un poignard, cherchait à lire sur la physionomie du vieux Rig.
Et c'était une vilaine page à lire que le visage du sorcier. Il faisait en auscultant la plus hideuse grimace.
--Eh bien? demanda Simon.
--J'ai peur, fit lugubrement le vieux Rig!...
Simon sursauta, son bras se leva menaçant, ses yeux lancèrent des éclairs, et il râla:
--Vieille vermine... si tu l'as tué, je t'enferme vivant dans son cercueil.
Rigobert parut ne pas avoir entendu; avec une force qu'on n'eût jamais cru devoir trouver chez cet être vieux et maigre, il prit le corps de Pierre dans le cercueil, le coucha à terre, et d'une main appuyant sur l'épigastre en faisant des pressions régulières, il colla sa bouche sur les lèvres du mort, lui jetant son souffle dans les poumons...
Épouvanté, Simon restait le bras levé, la bouche béante...
Au bout de dix minutes, il dit vite à Simon:
--Prends dans le paletot une fiole roulée dans du cuir... Verse-la sur le ventre et frictionne-le à faire venir le sang...
Et aussitôt, continuant à faire des pressions sur l'estomac, il replaça sa bouche sur les lèvres du cadavre.
C'était un étrange tableau que celui de ces deux hommes penchés sur ce corps livide, dans le tombeau, à la lueur vacillante des cierges, et faisant des efforts surhumains pour lui rendre la vie. Le silence sépulcral n'était troublé que par le bruit monotone de l'eau qui gloussait dans la gargouille du monument, et qui, inondant les allées, se glissait sous la porte et commençait à mouiller l'escalier.
Ce n'était pas le visage de Pierre qui était le plus blême; Simon épouvanté obéissait au vieux Rig; mais on sentait en lui la désespérance, et chaque fois que son regard se portait sur le vieux sauvage, on devinait la résolution absolue de faire payer à l'ancien matelot la mort de son maître.
Deux longues heures se passèrent ainsi sans résultat... On sait comme elles sont cruelles les heures du désespoir. Le vieux Rig replaça son oreille sous le sein gauche et jeta une exclamation.
--Vite, vite. Simon, prends ma place, fais-le respirer... Il vivra...
La figure du matelot s'illumina; obéissant, il reprit les fonctions de Rig...
Nous ne voulons pas qu'on croie, en écrivant ces lignes, que nous faisons de la fantaisie, de l'invraisemblable! C'est au regretté savant Claude Bernard, qui a préconisé la respiration artificielle pour faire revenir à la vie un sujet empoisonné par le curare, que nous prenons tous nos renseignements.
«On doit pratiquer alors des pressions alternatives sur le ventre et la poitrine; ces pressions ont pour but de chasser l'air des poumons, et, dans l'intervalle des pressions, on insuffle de l'air par la bouche, en ayant soin d'agir doucement pour que le courant d'air introduit dans le poumon ne vienne pas, par sa vitesse et sa force excessive, rompre les alvéoles pulmonaires; on doit s'efforcer, dans ces deux temps de la respiration artificielle, de se rapprocher de la respiration normale.
Cette opération doit être longtemps continuée, car beaucoup de sujets ont été rappelés à la vie après _plusieurs heures_ de mort apparente.»
Simon avait glissé son bras sous la tête de son maître, et c'est les larmes aux yeux qu'après l'avoir embrassé il continua l'opération commencée par le vieux Rig. Celui-ci fouillait dans ses poches; ayant ouvert sa trousse pour en tirer un bistouri, et après avoir pris sur l'autel un vase contenant des fleurs, il avait jeté le bouquet et il avait placé le vase près de la tête de Pierre.
Ayant dit au matelot de continuer les insufflations sans s'occuper de ce qu'il allait faire, le vieux sauvage plaça sa trousse près de lui; il prépara une pelote de fil de soie ciré et une petite pince à verrou.
Nous avons dit que Simon supportait la tête de son maître sur son bras; Rig lui dit:
--Continue toujours et ne bouge plus ton bras... Maintenant j'en réponds.
Les lèvres de Simon étaient sur les lèvres de son maître, il ne pouvait répondre, mais ses yeux eurent un regard pour remercier son compagnon.
Rig, ayant pris son bistouri, appliqua une main sur le front livide de Pierre Davenne, et de l'autre coupa, au devant de l'oreille, l'artère temporale; le sang noir coula d'abord doucement dans le vase que le vieux sorcier tendait, puis il jaillit plus abondant... Le corps s'agita légèrement.
--Arrête, dit Rig, et viens vite m'aider.
Simon tout tremblant de joie, d'émotion, se leva, se cognant au marbre de l'autel, trébuchant aux marches, mais ne sentant ni douleur ni choc, et vint s'agenouiller près de Rig. Celui-ci lui fit tenir le vase plein de sang, et aussitôt rassemblant par sa pince à verrou les deux bouts de l'artère, il fit une ligature avec les fils de soie qu'il avait préparés. C'était un habile praticien que le vieux Rig, car, en moins de dix minutes, la ligature était faite, le front était bandé.
Ayant placé sa main sous le sein gauche, il dit à Simon:
--Maintenant..., Simon, il est sauvé.
Le matelot suffoquant prit alors celui qu'il appelait le vieux coquin dans ses bras; il l'embrassa, mouillant ses joues de larmes heureuses. Il l'aurait fait danser dans le tombeau si Rig ne l'avait retenu...
Mais celui-ci, calme, se fit aider pour vêtir Pierre du pardessus qu'il avait apporté, et il dit:
--Allons, Simon, remettons le cercueil, replaçons la pierre, que tout soit en ordre, si un curieux regardait ici; et demain tu viendras faire le scellement.
Ce fut fait en quelques minutes... Les cierges furent éteints. --Allons, Simon, marche devant, tu sais le chemin, guide-moi...
--Mais, vieux, il faut porter...
--Je le porte, marche, je ne quitterai mon malade que guéri, chez lui.. Allons, va!
Simon haussait les épaules: ce petit vieux, malingre, avait la prétention de porter un homme! Il ne fut pas peu stupéfait en voyant le vieux sauvage prendre Pierre Davenne dans ses bras et, sans efforts apparents, le porter comme un enfant. L'estime lui était venue pour le vieux Rig, lorsque celui-ci lui avait assuré que son maître était sauvé; en constatant cette force extraordinaire, elle doubla.
Ils partirent en portant le corps, la pluie tombait toujours... Cette fois, rassuré sur la vie de son maître, Simon, en passant à travers les tombes, eut des frissons qu'il n'avait pas eus en venant... Ils repassèrent par la brèche du mur. Au bout d'une demi-heure, et grâce à la pluie battante, ils arrivèrent sans incident à la petite maison de Charonne que Pierre avait louée trois jours avant; les fenêtres étaient éclairées et la petite porte qui donnait du côté du cimetière était ouverte. En la fermant, le matelot joyeux, glissant une praline dans sa bouche, disait:
--Nous avons eu de la chance, c'est un beau temps ça...
Les deux pauvres gars étaient trempés jusqu'aux moelles.
X
LES BONS ET LES MAUVAIS RÊVES DU MATELOT SIMON RIVET.
Dirigé par Simon, le vieux Rig, portant dans ses bras son malade, s'engagea dans le jardin boisé. Ils arrivèrent bientôt devant la porte du vestibule. Simon l'ouvrit: la petite pièce était éclairée par une veilleuse; ils se dirigèrent vers l'escalier et montèrent au premier étage: une chambre était éclairée, un feu de bois brûlait dans l'âtre, mais autour d'eux régnait le silence le plus profond et la petite maison semblait abandonnée; cependant le lit couvert de draps blancs était préparé pour recevoir le malade. Simon ne parut pas étonné, et le vieux Rig était impassible.
Ayant étendu Pierre Davenne dans le lit, le sauvage tira des profondeurs de ses poches une petite fiole; puis, entr'ouvrant de ses doigts secs les lèvres de son sujet, il lui versa avec précaution quelques gouttes d'une liqueur rouge. Il observa alors le malade avec attention.
Simon, placé derrière lui, regardait, n'osant parler, envahi par ce silence qui les enveloppait. Après quelques minutes d'attente, la teinte livide qui couvrait le visage disparut, les pommettes des joues devinrent roses, les lèvres se colorèrent, et la poitrine se souleva sous la respiration régulièrement rétablie.
Alors le vieux sauvage se tourna vers Simon et lui dit de façon à ne pas éveiller le malade:
--Maintenant, il est sauvé... Il faut le laisser dormir; avec le jour, il s'éveillera plus faible mais voilà tout...
Le matelot ne trouva pas un mot à répondre. Deux grosses larmes glissèrent sur ses joues; il fit une grimace qui avait la prétention d'être un sourire, et, serrant la main de son ancien compagnon d'armes à l'en faire éclater, il respira bruyamment.
--Maintenant, dit le sorcier, il n'a plus besoin de nous; les portes sont fermées, il pleut dehors et fait bon ici: nous sommes fatigués; fais comme moi, je vais dormir...
Simon serra encore les mains de son compagnon et fit un effort pour parler, il ne trouvait rien à dire; il articula enfin:
--Espère! espère!
Le vieux Rig prit le tapis qui se trouvait devant le lit et, le plaçant dans un coin, il s'accroupit dessus; puis, ayant fait deux ou trois tours comme le chien qui fait sa couche, il se roula dans sa houppelande et ne bougea plus... Moins de dix minutes après, un petit sifflement nasal indiqua que le vieux saltimbanque était endormi.
Simon, après avoir bien couvert et longuement regardé son maître, après avoir baissé la lumière de la lampe, avança sans bruit devant le feu un grand fauteuil. Il retira ses chaussures boueuses, ses vêtements trempés, se souriant dans la glace ou se faisant la grimace,--ceci est affaire d'appréciation.--Il se fit avec son mouchoir multicolore une superbe marmotte... Ainsi la peau tannée faisait de sa face un de ces bronzes que nous envoie le Japon, la marmotte était le couvert d'émail étrange, et les boucles d'oreilles les deux anses de la potiche.
Le matelot s'étendit dans le fauteuil, les pieds presque dans la cendre; car la peau de Simon était comme de la corne, et bien pelotonné, les mains sur le ventre, il s'endormit; mais, moins discret que son ancien collègue, son sommeil s'annonça par un ronflement sonore, quelque chose comme le clapotement du vent dans les focs au moment du lof.
La pluie cessait au dehors.
Lorsque tout le monde fut endormi, une porte invisible s'ouvrit au fond de l'alcôve du lit: une femme parut, elle s'appuya avec précaution sur le lit. On eût dit que Pierre l'avait devinée ou l'avait entendue, car ses yeux s'ouvrirent aussitôt. Il remua les lèvres, la femme se pencha encore pour entendre, mais aucun son ne sortit; elle comprit cependant, et, avançant sa bouche près de l'oreille du ressuscité, elle lui dit d'une voix faite de râle que lui seul pouvait entendre:
--C'est fait!...
Il y eut dans les yeux du malade un regard heureux; mais pas un muscle du visage ne remua; seules les lèvres s'agitèrent comme pour dire:
--Merci!
La femme se pencha alors et l'embrassa en disant:
--Dieu nous protège et nous pardonne!
Et elle partit aussitôt. La porte se referma et, quelques minutes après, on entendit le bruit d'une voiture qui s'éloignait. Pierre, les yeux ouverts, semblait écouter; il entendit la voix de son matelot, il ferma aussitôt les yeux, feignant de dormir.
Mais Simon n'était pas éveillé: heureux de sa nuit, dans laquelle il avait retrouvé son maître, il rêvait, et c'était un rêve agréable, car il riait et disait en dormant:
--Oui, princesse... j'accepte et en souvenir de vous, avec l'anneau de votre nez, je me ferai faire des anneaux d'oreilles... je ne les quitterai jamais... Princesse, vous verrez l'Europe... Ne cousez pas tant de diamants sur ma tunique: c'est trop chaud, je suis trop vêtu ainsi... J'étouffe...
Et la sueur suintait sur le front du matelot, qui se tortillait dans son fauteuil.
--Mettez-moi tout de suite mes bottes... en peau d'éléphant bleu... vite... le sable est brûlant... quel soleil... le sable brûle, tonnerre... dépêchez-vous donc... Aïe!... Aïe!... Ah!...
Et le matelot s'éveilla, en se trémoussant dans le fauteuil; croyant mettre ses bottes en peau d'éléphant bleu, il enfonçait ses larges pieds dans les cendres brûlantes; éveillé, il se recula aussitôt; il était temps, la peau s'écaillait.
Il passa la main sur son front mouillé de sueur, sourit avec regret eu constatant que l'heureuse situation qu'il quittait n'était qu'un rêve... et tout de suite sa première pensée fut pour son maître. Il alla, amortissant ses pas, jusqu'au lit et il le regarda. Pierre lui parut changé: il le regarda une seconde fois, et constatant la rigidité de ses traits, il eut peur... L'épouvante le prit alors, il mit sa main sur le front de son maître, la face ne bougea pas, il lui sembla même que le front était froid...
Alors, fou, il jeta un cri terrible et recula.
En une seconde, le vieux Rig fut debout. Simon tremblant, trébuchant, se reprochant son sommeil comme un crime, montra du doigt son maître en gémissant:
--Il est mort! il est mort!
Rig se précipita...
Pierre ouvrit les yeux...
--Ah çà! est-ce que tu deviens idiot? demanda le vieux Rig.
Simon, étourdi, s'avança...
--Qu'est-ce qui t'a pris... tu rêvais donc?
Le matelot tout heureux, mais confus, dit:
--Bon sang! je ne peux pas expliquer ça... vous avez les yeux qui vivent et quand ils sont fermés... votre visage est tout autre... rien ne bouge... C'est bête! C'est l'émotion... qui me fait voir de travers.
Cependant, en entendant les derniers mots de Simon, le vieux Rig avait froncé le sourcil..., et, voyant le regard de Pierre fixé sur lui, qui semblait demander une explication, il souleva la tête du malade, enleva le bandage de toile, regarda attentivement la plaie presque cicatrisée et exclama après une seconde d'examen:
--Ah! maladroit que je suis!...
--Qu'y a-t-il, demanda Pierre d'une voix faible.
--Oh! il parle... il parle..., cria Simon joyeux et prêt à danser dans la chambre en entendant cette voix qu'il n'avait pas entendue depuis deux jours, et qu'il avait craint un instant d'être éteinte pour l'éternité. Il se tut, sur un signe violent du vieux Rig.
--Tais-toi!... et répondant à Pierre: Lieutenant, j'ai été maladroit, j'avais une telle crainte d'arriver trop tard que, dans ma précipitation, en vous saignant à l'artère temporale, j'ai coupé la branche supérieure du nerf facial.
--Et? demanda Pierre.
--Et il en résultera une paralysie d'un côté de la face qui vous change tout à fait.
--Tant mieux! répondit simplement Pierre...
--Avez-vous besoin de quelque chose?...
--Non, avec le repos, je sens les forces revenir... Reposez-vous, mes amis, je vais reposer moi-même... Au jour, je serai mieux.
Sur un signe du vieux matelot, Simon se tut et regagna son fauteuil, pendant qu'obéissant à son malade l'étrange docteur allait se coucher sur son tapis...