La femme du mort, Tome I (1897)

Chapter 5

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--Personne ne viendra ici avant deux heures; il est dix heures, tu vas descendre ce coffre, il faut t'arranger à n'être pas vu...

--C'est facile, dit le matelot, tout le monde est couché... et madame est dans sa chambre...

--Tu prendras une voiture... et tu vas aller à Charonne, dans la maison que nous avons louée ce matin... tu cacheras ça... Fais bien attention, Simon... que c'est très important. Tu portes ma fortune.

Encore une fois, le matelot regarda son maître avec inquiétude... Avait-il sa raison?... Il allait faire une observation discrète, mais Pierre lui dit:

--Vite.... vite, Simon, c'est à minuit que le sauvage vient; il faut que tu sois là pour le recevoir, car personne ne doit le voir ici.

Simon allait encore essayer de parler. Pierre avait soulevé le coffre et le lui plaçait sur les épaules, puis il lui glissait l'ordonnance dans les mains et le poussait dehors en disant:

--Va... et pas de bruit... ferme doucement la grille... tu feras faire l'ordonnance en route et, avant de la rapporter, tu jetteras dans la rue la moitié des médicaments.

Le matelot maugréant obéit. Mais sorti de la maison, une fois dans le fiacre, ayant renouvelé sa praline pour se rafraîchir... après une grande demi-heure de réflexions muettes, le front plissé, les lèvres faisant la moue, il eut un geste violent et dit comme un homme qui prend une décision:

--Je veux en finir.. Non, non! pas de ça... je ne veux pas marcher en aveugle et me trouver perdu, sans boussole... pas de ça... Espère!... espère!... Il faut qu'il me dise où nous allons... ou sans ça... ou sans ça...

Il ne formula pas sa menace, il était arrivé; il se hâta d'aller enfouir dans la cave de la maison le coffre qui lui avait été si vivement recommandé.

Pendant ce temps, Pierre, seul, avait fermé le verrou de sa chambre pour n'être pas surpris debout; il s'était assis aussitôt devant sa table et avait écrit deux lettres courtes. Il les avait fermées, puis, les ayant mises dans une grande enveloppe, après avoir posé trois cachets, il écrivit:

«A ma femme Geneviève, pour être ouvert seulement lorsque ma dépouille mortelle sera dans la tombe.»

Il plaça la grande lettre, sur la tablette d'un petit chiffonnier, bien en vue. Quelques minutes après il entendit gratter à la porte, et par la serrure la voix de son matelot qui disait:

--C'est Simon, lieutenant.

Il ouvrit aussitôt. Le fidèle serviteur ferma la porte derrière lui et, se plaçant devant son maître, il dit:

--Mon lieutenant, c'est fait... vous pouvez être tranquille... D'abord je crois que personne n'aura jamais l'idée d'aller dans cette maison-là... Mais c'est pas tout ça...

Simon, embarrassé, les yeux baissés, balbutiait, changeant sa chique de côté, tournant son béret dans ses mains, cherchant le commencement de la phrase par laquelle il voulait demander à Pierre des explications... Il répétait:

--C'est pas tout ça... il faut faire ce qu'il faut faire... mais pour naviguer, il faut voir clair... C'est pas tout ça... Espère! espère! qu'on dit toujours...

Pierre haussait les épaules, et l'interrompant:

--Simon, le vieux Rig va venir accomplir son oeuvre, il est nécessaire que tu saches ce qu'il vient faire, puisque c'est sur vous deux que je compte pour exécuter ce que j'ai arrêté. Ecoute-moi donc avec la plus grande attention.

Le matelot eut un gros soupir de satisfaction... et il pensa:

--J'ai bien fait de lui parler comme ça... au moins je vais savoir le fin mot.

Et assis devant son maître, le toquet à la main, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte, les oreilles au vent, il écouta.

Pierre Davenne raconta à son matelot ce qu'il avait décidé avec le vieux Rig; il parlait bas, et ce devait être terrible, car, lorsqu'il eut fini, Simon, pâle, livide, lui dit d'une voix brisée par la terreur:

--Et vous êtes absolument décidé à ça?...

--Absolument.

--Mais c'est épouvantable!...

--Il le faut, et tu vas ici me jurer que tu exécuteras en tout point ce que je t'ai dit...

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit le matelot passant sa main sur son front en sueur... et le bras levé, il reprit: Je vous jure de faire ce que vous avez commandé, mon lieutenant... je vous le jure, sur les cendres de feu ma pauvre mère!

--Merci, Simon! dit Pierre le prenant dans ses bras et le baisant au front, merci, mon vieux fidèle... Allons descends, Rig va venir.

--Ah! Seigneur du bon Dieu! exclamait le matelot... c'est-y possible... et, obéissant comme une machine, il sortit. Il rencontra Geneviève qui, entendant du bruit, était sortie de la chambre pour lui demander à mi-voix:

--Eh bien, comment ça va-t-il?

Le matelot la regarda, il ne savait plus que répondre, tant tout son être avait reçu une secousse... il dit:

--Très bien... Espère!... espère!...

Et il descendit.

Il ouvrait la porte du vestibule lorsque tout à coup une ombre se plaça devant lui...

--Qu'est-ce que c'est que ça? fit le matelot.

--Chut!... tais-toi!... répondit-on... c'est moi, Rigobert...

--Ah! bien, et par où es-tu entré? demanda le matelot ébahi...

--Par-dessus le mur et par les arbres... pour ne pas être vu...

--Bon sang de bon Dieu!... gémit le matelot, si je ne deviens pas fou!... et prenant sa tête dans ses mains, il grogna:

--C'est moi qui vais avoir la maladie que le médecin voulait lui guérir.

Puis, hochant la tête, il reprit:

--C'est pas tout ça... madame est là-haut, elle peut te voir... comment te faire entrer?...

Le vieux Rig lui dit...

--Ne prends pas de lumière... marche et je te suivrai dans l'ombre sans être vu ni entendu.

--Bon! fit le matelot, sans énergie, sans volonté, et rentrant sous le vestibule il éteignit la lampe, puis il monta pour prévenir son maître que celui qu'on appelait le sauvage venait d'arriver... Il montait l'escalier, tout soucieux, grognant entre ses dents, rongeant sa «praline;» en passant devant la porte de la chambre de Mme Davenne, il s'appliqua à ne pas faire de bruit, et il entra chez son maître; ayant fermé la porte sur lui, il disait à Pierre:

--Le sauvage est en bas, où faut-il le cacher?

--Mais non, me voilà!... fit le vieux Rig, en se dressant devant le matelot étourdi...

--Ah çà! par où es-tu entré ici, toi?... exclama-t-il.

--Derrière toi, sur tes pas.

En effet, le vieux Rig se glissant comme une couleuvre avait suivi le matelot, rampant presque dans ses jambes sans que celui-ci l'eût vu ni entendu; ce n'était plus le vieil empoisonneur que nous avons vu, tremblotant tout frileux dans sa houppelande usée... C'était le sauvage, le faux Indien de Messaya.

Pour s'introduire dans la maison de Pierre Davenne, il avait grimpé après la conduite d'eau, s'était hissé sur le mur, puis se pendant à une branche d'arbre il s'était laissé tomber dans le jardin, tout cela sans bruit; toujours invisible, perdu dans l'ombre du petit jardin, il cherchait le moyen de grimper vers les chambres lorsque le matelot était descendu. Pierre lui dit:

--C'est bien ça, Rig, tu es à l'heure et tu es prêt?

--Oui, maître!

--Bien, nous allons commencer... Avant il faut bien s'entendre.

--Et lui!... fit le vieux Rig en désignant Simon.

--Il sait tout... c'est ton aide...

Simon prit le bras de Rig, pendant que Pierre se déshabillait pour se remettre au lit; l'entraînant dans un coin de la chambre, il tira de sa poche un revolver, et le montrant au vieux sauvage, il lui dit, les dents serrées:

--Si ça ne marche pas comme c'est convenu, sur mon saint patron Simon l'apôtre, sur ma part de paradis... je te flanque ces six balles-là dans la tête.

Le vieux Rig se contenta de rire,--le matelot frissonna en disant:

--Le vieux coquin... c'est le diable!

VI

UNE MAUVAISE NUIT EST BIENTOT PASSÉE.

Pendant que le vieux Rig, ayant tiré sa trousse, préparait ses instruments, Pierre calme donnait à voix basse des instructions à son matelot, car celui-ci, le regard fixe, l'oreille tendue, cherchant vainement à dompter le tremblement fiévreux qui secouait ses membres, écoutait muet, essuyant toutes les dix secondes la sueur qui perlait sur son front.

Le vieux Rig, tout occupé aux préparatifs de son art mystérieux, n'écoutait pas... Cependant il releva la tête en entendant Pierre Davenne dire:

--Sur les cendres de ta vieille mère, Simon, tu le jures?...

Simon, pâle, essuya ses yeux mouillés de larmes, son front ruisselant de sueur, du revers de sa manche, et étendit le bras, puis respirant bruyamment comme s'il suffoquait, il dit d'une voix tremblante:

--Devant le bon Dieu qui m'écoute!... par-devant tous les saints du paradis... sur les os de la vieille mère Rivet qui dort là-bas dans le cimetière de la falaise... je le jure!

Il y eut un silence de quelques secondes; le matelot Simon, en relevant la tête, vit le vieux Rig qui, tendant l'oreille, faisait la grimace pour écouter... Il crut que le sauvage avait entendu, que la grimace était un sourire narquois. Pour se débarrasser de l'émotion qui l'étouffait, se secouant comme un chien mouillé, Simon courut vers son ancien collègue et, étendant le bras jusque sous son nez, il lui dit d'un ton qui ne pouvait laisser aucun doute sur l'exécution de la promesse:

--Tu as entendu, Rig... eh bien si cela arrive... je le jure sur mes os à moi, que je t'étranglerai.

Le vieux matelot eut un haussement d'épaules plein de mépris, et, calme, fouillant dans une petite boîte, il y prit délicatement une minuscule ampoule de verre, à pointe effilée comme une aiguille, pleine d'une substance blanche, et mira sa transparence à la lumière.

Simon restait coi; sa grosse colère se heurtait sur l'inerte; il laissa gauchement retomber son bras... et, embarrassé, il demanda, pour parler et sortir de sa situation niaise plutôt que pour se renseigner:

--Qu'est-ce que c'est que ça?... Des pilules?...

--Ça?... fit le vieux Rig avec un sourire singulier... Ça, mon cher Simon, c'est la mort!

Cette fois encore, une sueur glacée perla au front du matelot; il l'essuya de sa manche en grognant:

--Oh! le vieux coquin!... Vieille vermine, va!...

Et il se dirigea vers la fenêtre entre-bâillée; l'air manquait à ses poumons; il suffoquait.

Accoudé sur la coudière, pour se consoler, il répétait sans cesse sa phrase favorite:

--Espère! espère!

--Rig avait prié Pierre de se découvrir les épaules; celui-ci obéit. Il lui fit alors lever le bras droit et, à la limite de l'aisselle, en arrière, il fit une légère incision, dans laquelle, en l'écrasant, il enfonça la petite perle de verre pleine de curarine. La petite plaie était absolument invisible. Le vieux sauvage aida le jeune homme à remettre sa chemise, et, l'ayant fait coucher, il lui dit:

--N'avez-vous rien à dire, maître? Avant dix minutes, vous ne pourrez plus parler...

--Appelle Simon...

Simon avait entendu; il accourut aussitôt. Pierre lui dit:

--Dès que j'aurai perdu connaissance... ou plutôt, dès que je serai immobilisé...

--Mourant, enfin, fit le vieux Rig.

--Ne dis pas ce mot-là, vieux coquin!... exclama Simon. Quand vous serez immobile?...

--Oui; tu courras à la chambre de Mme Davenne, appelant au secours... Avant, tu vas cacher le vieux Rig...

--Me cacher, oui, mais près de vous; il faut que je puisse constamment vous observer... Une minute d'erreur, de retard serait la mort.

Un frisson courut dans les os et dans les moelles de Simon, qui dit, en prenant la main du sauvage et en la serrant à la faire éclater:

--Mais ne dis donc pas ce mot-là!...

Le vieux Rig était de fer; il se contenta de hausser les épaules et continua:

--Quand je le dirai, tu courras appeler madame pendant que je me cacherai; mais tu ne devras pas permettre qu'elle demeure près du maître...

--Bon!... toi, dit Simon en montrant une porte qui se trouvait à la tête du lit, tu rentreras là, c'est le cabinet de toilette; sous les vêtements, en cas d'alerte, tu peux te cacher... Au reste, je veillerai à ce qu'on n'y entre pas.

--Très bien.

Et le vieux sauvage se plaça près du lit, observant silencieusement son sujet... Simon, les yeux mouillés et mordillant ses lèvres, regardait et Rig et son maître, plein de terreur et de pitié.

L'ancien matelot de la _Souveraine_, ayant besoin d'une montre, avait été tranquillement prendre sur la cheminée, dans une coupe, celle que Pierre y avait mise en se déshabillant. C'était un superbe chronomètre de marine. Il le tenait d'une main, pendant que de l'autre il tâtait le pouls de Davenne; il observait sur l'aiguille des secondes l'affaiblissement des pulsations.

C'était un saisissant tableau que celui de la chambre de Pierre Davenne à cette heure de nuit, vaguement éclairée par la veilleuse qui pendait sous le lustre du plafond dans un globe d'albâtre. C'était la chambre d'un artiste, faite pour le rêve, sombre, meublée de vieux chêne, tendue de tapisseries épaisses, aux dessins étranges; les sculptures prenaient en cette nuit un aspect singulier, et Simon, frissonnant, croyait, dans le vacillement de la lueur de la veilleuse, voir les sujets des tapisseries prendre une forme humaine; il lui semblait qu'en se penchant sur le large lit à colonnes torses, le vieux sorcier le rétrécissait pour en faire un cercueil. Les lueurs faisaient scintiller diaboliquement à ses yeux les cuivres polis des candélabres et des chenets... Simon avait la mort dans l'âme, et, terrifié, il regardait le vieux Rig. Celui-ci observait, en l'étudiant silencieux, le maître, qui paraissait assoupi.

Après dix minutes, Rigobert demanda:

--Que ressentez-vous?

--Je suis fatigué, sans force; mon corps,--non, mon cerveau,--semble s'assoupir.

--Souffrez-vous?

--Non!...

Il y eut un silence. Cinq minutes après, Rig demanda:

--Et maintenant?

Pierre remua les lèvres... mais aucun son ne sortit, et son regard se fixa sur celui qui lui avait parlé... Effrayé, Simon se cramponna au lit pour ne pas tomber... Rig, calme au contraire, comptait sur le chronomètre et observait le maître...

--Va maintenant chercher madame, dit-il en lâchant le bras, qui retomba inerte près du corps inanimé...

Simon, épouvanté, terrifié, cria et se lamenta, et, du fond du coeur, l'inertie du corps de son maître était pour lui le prélude d'une mort voulue... Il courut vers le vestibule en gémissant.

--Madame! madame! au secours... au secours... Monsieur meurt... Madame!... et il frappait à la porte de l'antichambre.

Effrayée, échevelée, à peine vêtue, Geneviève parut; en entendant le matelot, elle jeta un cri et se précipita dans la chambre de son mari.

A cet instant seulement, Simon pensa qu'il devait éloigner celui qu'il considérait comme un empoisonneur; il rentra bien vite pour expliquer sa présence, mais Rig n'était plus là...

Geneviève s'était précipitée sur son mari, elle lui avait pris la tête, et la tête était retombée sur l'oreiller; elle l'avait appelé, et son oeil vitreux ne lui avait pas donné un seul regard. Elle jeta un cri déchirant, et, folle, tombant à genoux, elle se tordit de douleur. Simon, penché sur son maître, n'en pouvait croire ses yeux et s'écriait:

--Mais il est mort!... il est mort! Ils m'ont trompé tous les deux, il l'a tué...

En entendant ces mots, Mme Davenne, éplorée, écartait ses cheveux pour regarder le matelot et demandait:

--Que dites-vous, Simon? Qui l'a tué?

Simon, perdant la tête, allait répondre...

--Je vais vous dire la vérité, il...

Le matelot jeta un cri terrible; le vieux Rig, se glissant comme une couleuvre, rampant dans l'ombre sur le tapis, lui mordait la jambe... Il se tut, non de la douleur, mais en se souvenant de ce qu'il avait juré à son maître...

Et quand Geneviève lui demanda encore:

--Répondez, Simon, que voulez-vous dire?

Il se dompta, d'un geste brusque, du revers de sa manche il essuya ses yeux et dit d'une voix sourde, qui tinta comme un glas aux oreilles de la jeune femme:

--Je dis qu'il est mort parce qu'on l'a trompé... Je dis que c'est votre faute qui l'a tué.

L'accusation écrasa la jeune femme; elle ne s'étonna pas que ce secret fût connu de Simon; elle saisit la main inerte de son mari et, à genoux, suppliante, la portant à ses lèvres, elle dit:

--Grâce, Pierre! grâce! grâce!...

Et elle restait une grande minute ainsi, sanglotant, couvrant de baisers la main qu'elle mouillait de ses larmes... Simon s'était reculé, et dans un coin de la chambre, les bras ballants, l'oeil fixe et sans regard, il cherchait vainement à mettre de l'ordre dans ses idées. Il devait se taire, et il voulait parler; malgré tout ce qu'on lui avait dit, il voyait son maître mort; il s'en voulait d'avoir été dupe, d'avoir juré, et par cela de s'être rendu l'inconscient complice de la mort de son maître, de celui qu'il aimait comme son enfant. Il pensait plein de regret, de douleur et de remords et ne voyait plus rien de ce qui se passait autour de lui.

Geneviève s'était relevée, et l'oeil hagard elle avait regardé son mari; se refusant à croire à cette mort si prompte, elle glissa son bras sous le col, et lui relevant la tête comme s'il devait l'entendre, elle priait:

--Pierre, Pierre, réponds-moi... Pierre, la mort ne prend pas les hommes jeunes et forts... Je suis une misérable, une indigne... pardon!... mais, réponds-moi... Non, ce n'est pas à cause de moi que tu es mort... que tu t'es tué. Oh! ce serait trop horrible... Dis, mon homme aimé... j'ai commis une faute, un crime, mais reviens, punis-moi... châtie-moi, c'est moi qui suis coupable... c'est moi qui dois être punie... Pierre... au nom de notre enfant... Ah! mais, ce n'est pas possible, son front est encore tiède... non! non... il n'est pas mort... Pierre... Pierre... entends-moi...

Et la jeune femme pressait la tête de son mari sur son sein, l'embrassant sans cesse, cherchant dans ses baisers à lui redonner une part de sa vie... et la tête, lourde de peser sur son bras, retomba sans regard, inerte sur l'oreiller.

Il sembla à la malheureuse que le mort se retirait de ses bras, cherchant à éviter la souillure de ses baisers; elle eut peur, se recula en jetant un cri, et, ne sachant ce qu'elle disait, elle gémit:

--Oui, je sais une misérable, une indigne... pas de pardon... je suis maudite!

Et vainement elle chercha à se dresser, les forces lui manquèrent; elle se sentit défaillir et, n'osant s'accrocher au lit mortuaire, elle tomba raide sur le tapis.

Simon se précipita vers elle... La bonne s'était levée au bruit, elle aida à transporter la jeune femme dans sa chambre.

Dès qu'ils furent sortis, le vieux Rig parut; il se précipita vers le lit, découvrit le corps et lui pressa la poitrine par des mouvements réguliers.

Simon rentra, menaçant. Il venait de prendre un parti héroïque, son maître était mort, bien mort, il n'avait plus qu'une idée, étrangler le vieux Rig.

Quand en entrant il vit le sauvage sur le lit de son maître, il recula, puis avança un peu; il resta étourdi. Rig lui dit:

--Ferme bien la porte; que nous soyons seuls maintenant jusqu'au jour...

Les idées à l'envers, bouleversé, mais obéissant, le matelot alla pousser le verrou de la chambre en maugréant.

--C'est le diable, assurément... J'en suis déjà à moitié fou...

Mais cependant Simon était moins inquiet, car il remplaça sa «praline.»

VII

AMOUR ET REMORDS.

Dans la pièce voisine, une scène navrante se passait. Geneviève, par les soins d'Annette, avait bientôt repris ses sens; un instant elle était restée inconsciente, regardant autour d'elle, étonnée de se trouver à peine vêtue sur un canapé, de voir près d'elle sa servante bouleversée, de voir surtout à genoux sur le lit, appuyée sur ses deux mains mignonnes, sa fille.

L'adorable bébé, Mlle Jeanne, l'oeil brillant d'une fièvre inquiète, les lèvres épaissies par la moue, le front presque ridé de retenir ses larmes,--car, lorsqu'elle s'était éveillée, on lui avait défendu de pleurer pour ne pas faire du mal à «sa petite mère». On lui avait recommandé de ne pas faire du bruit, et la pauvre petite, effrayée, ne pleurait pas; mais ses joues roses étaient mouillées, mais ses lèvres tremblaient. En voyant sa mère relever la tête, en voyant son regard se promener autour de la chambre, en sentant enfin la vie renaître devant elle, le visage de la petite Jeanne se transforma dans l'auréole de ses cheveux blonds; un sourire timide s'étendit sur ses traits, comme un rayon de soleil qui vient sécher la pluie: ses regards lancèrent sur sa mère toute leur flamme, ses lèvres appelèrent le baiser...

En voyant son enfant se transformer ainsi sous son regard, Geneviève se précipita vers elle, la prit dans ses bras et but sur ses lèvres la suprême et éternelle consolation de l'amour maternel. Les caresses de l'enfant lui firent oublier quelques minutes l'horrible malheur qui venait de couvrir la maison de deuil.

Mais il était nuit, et l'enfant, arrachée au sommeil par la peur, en retrouvant le calme, en retrouvant près d'elle l'ange gardien des petits enfants: la mère! l'enfant dit:

--Petite mère chérie, tu vas dormir près de ta Jeanne... tu vas dormir aussi... petit père te gronderait demain... et il est bon, petit père, il ne faut pas lui faire de mal ou Jeanne ne t'aimera plus.

L'enfant avait dit ces mots avec un accent indéfinissable, ce zézayement qui semble être une langue écrite avec des baisers; la jolie petite Jeanne avait balbutié ces derniers mots, car le sommeil revenait avec le calme, et elle s'était endormie en voyant sa mère près d'elle.

Ce langage si doux à l'oreille des mères qu'il semble un chant divin, qu'il chasse au moins un instant, aux heures les plus terribles de la vie, les plus grands tourments, cette langue sainte et sacrée, patois pour l'indifférent, langage sublime, révélation de l'avenir pour la mère... terrifia Geneviève, et alors qu'elle avait à peine repris ses sens, elle fut prête une seconde fois à défaillir; un froid glacial courut dans son sang, un voile passa sur ses yeux, lorsque l'âme de son âme, sa Jeanne, lui dit en s'endormant:

«Si tu fais du mal à petit père, Jeanne ne t'aimera plus!»

Cette phrase, dite à cette heure par l'enfant s'endormant, acquérait une importance énorme; il lui parut que c'était plus qu'une menace: une condamnation!

Elle resta inerte, l'oeil fixe, regardant son enfant endormi sur son bras, n'osant le retirer, de peur d'éveiller Jeanne et de l'entendre répéter la même phrase en dormant, car son état était tel qu'elle eût cru que c'était l'âme de son mari outragé qui venait, dans le rêve de son enfant, châtier sa faute.

Ce fut Annette qui vint la prendre par le bras et qui la ramena, en la soutenant, vers le canapé; mais le regard de la malheureuse restait fixé sur son enfant.

Jeanne endormie disait en rêvant:

--Pardonne, petit père!

Et soudain, terrifiée, épouvantée, la tête basse, les mains crispées, presque folle, la malheureuse Geneviève dit tout bas:

--Oh! Seigneur! est-ce que vous m'obligerez toute la vie à rougir et à trembler quand Jeanne me parlera de son père?» Et voyant alors le vide que la mort et que la honte allaient faire autour d'elle, laissant tomber sa tête dans ses mains, elle sanglota en gémissant:

--Mon Dieu! mon Dieu! mon Pierre! grâce!...

Nous ne voulons pas analyser les causes, nous ne voulons que raconter les faits; que le lecteur s'explique l'étrangeté de la nature de Geneviève: à cette heure, la veuve était épouvantée; jamais elle n'avait pensé aux résultats d'une faute; inconsciente, elle avait compté sur le secret, puis sur l'oubli, elle n'avait jamais eu l'idée que la mort viendrait en châtiment. Si elle avait pensé à la possibilité de la découverte, elle avait escompté la bonté de son mari, en croyant que la famille obligerait au pardon, que la crainte du scandale forcerait à la discrétion. Jamais elle n'avait pensé que celui qu'elle s'apprêtait à tromper, à vaincre, ne résisterait pas; que là où elle appréhendait la lutte, elle trouverait le vide, la mort... L'inertie l'accablait.