La femme du mort, Tome I (1897)

Chapter 4

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Et il ouvrit la fenêtre.

--Ah bien! voilà quelque chose de joli pour aider à la digestion!... La vue du Père-Lachaise!... Tonnerre de bon sens!... on croirait qu'on vient enterrer jusque dans le jardin!... Espère, espère! Si on reste ici... je m'arrangerai à ce qu'on ne soit pas long à nous donner congé... Je l'ai assez vue, cette cabine-là!... J'y ferai pas longtemps escale!... Bonsoir, la compagnie!

Et saluant les tableaux,--quels tableaux!--plaçant son chapeau en arrière à croire que le bord était dans son col... il fouilla dans sa blague, prit sa praline et fermant les portes il dit:

--Je vous ferme, par conscience... parce que ceux qui voudraient venir en seraient suffisamment punis pour ne plus recommencer... Bon sens, c'est moi qui trouve qu'on serait mieux en face... C'est son cerveau qui bourlingue, ça ne durera pas... Espère! espère!

Et ayant fermé la grille, il partit pour rejoindre son maître au rendez-vous qu'il lui avait donné.

Pierre Davenne l'attendait, Simon reprit sa place près du cocher, mais tout soucieux cette fois; c'est que le pauvre matelot avait beau se creuser la tête, il ne pouvait deviner le but où visaient les agissements de son maître. Il se pencha vers Pierre et lui demanda:

--Et maintenant, où allons-nous?

--Boulevard Beaumarchais.

La voiture partit et, sur l'ordre de Davenne, s'arrêta au coin de la rue des Filles-du-Calvaire. Là il envoya son matelot chez le chevalier de Soizé, pour porter à Mlle de Soizé une lettre cachetée qu'il devait lui remettre en mains propres.

Simon, obéissant, hochait la tête, comprenant de moins en moins et grognant:

--Qu'est-ce que c'est encore que celle-là? Espère! espère!

Il remplit la commission scrupuleusement, ce qui au reste fut facile. M. de Soizé, aveugle et impotent, ne quittait pas la chambre, et c'est Mlle de Soizé qui vint recevoir le matelot.

En entendant le nom de celui qui lui adressait la lettre, elle manifesta une certaine émotion et dit à Simon:

--Monsieur, je vous prie d'attendre une seconde...

Elle se plaça près de la fenêtre et lut la lettre... Le matelot qui l'observait vit que pendant la lecture ses mains tremblaient, que sa bouche se contractait, puis un sourire triste s'étendit sur son visage, lorsqu'elle revint dire au matelot:

--Dites à M. Davenne que je suis prête... j'y serai... et j'obéirai...

--C'est tout? demanda Simon écarquillant les yeux et ouvrant imprudemment sa large bouche.

--C'est tout... Dites enfin qu'il peut absolument compter sur moi...

--Mam'zelle... et la compagnie, dit-il par habitude, je vous salue bien.

Et étrillant son crâne de ses doigts, mordant sa chique, il grommelait en descendant l'escalier.

--Je navigue dans du cirage... Je n'y vois rien... Si ces gens-là se compromettent, ça ne sera pas à cause de ce qu'ils auront dit... Enfin, il faut affaler tout, c'est le lieutenant qui gouverne... Il sait où il va!... Si ça avait été moi, pas tant d'affaires, on bourlinguait tout,--la femme, la bonne;--en voilà une qu'est obstinée.--On restait avec la petite Jeanne... On me mettait de quart pour recevoir ceux qui viendraient... et vogue la galère!...

Il revint près de Pierre qui, à son grand étonnement, semblait attacher une énorme importance à ce qu'il lui disait:

--Répète-moi mot à mot ce qu'elle t'a dit, lui demanda-t-il pour la troisième fois.

Et Simon, absolument étourdi, répéta:

Elle a dit: «Je suis prête... j'y serai! j'obéirai! Il peut absolument compter sur moi!»

Pierre eut un soupir de satisfaction... et il dit à Simon:

--Hâtons-nous!

--Nous rentrons? demanda Simon.

--Non pas...

--Mais, mon lieutenant... je vous prie de ne pas m'en vouloir...; mais vous oubliez l'heure de la soupe.

--Tu as faim? demanda naïvement Pierre.

--Comment si j'ai faim! exclama le matelot... Mais, mon lieutenant, vous ne vous figurez pas ce que ça creuse de sortir comme ça le matin... Si j'ai faim!

Rien ne peut dépeindre l'expression de Simon, en disant ces mots.

Depuis la veille une force nerveuse soutenait le jeune homme: il n'avait pas dormi et ne se sentait pas fatigué; il n'avait pas mangé et ne ressentait aucun appétit; il n'avait plus conscience du temps, il lui semblait que de longs jours déjà s'étaient écoulés depuis la terrible révélation et que la vengeance était tardive. Il regarda l'heure à sa montre et, haussant les épaules, il dit à son matelot:

--Tu as raison, il faut manger.

Alors il paya son cocher et ils entrèrent dans un cabaret voisin...

Entièrement perdu dans ses pensées, Pierre dit au matelot de commander; celui-ci s'en acquitta en conscience... Mais une stupéfaction nouvelle lui était réservée... Son maître ne mangea pas!... Il voulut le décider à prendre quelque nourriture, mais le maître lui dit sèchement.

--Mange, et tais-toi.

Quoique contrarié, le matelot Simon était trop respectueux envers son lieutenant pour ne pas obéir; il mangea seul... le dîner commandé pour deux.

Le repas terminé, le matelot dit:

--Mon lieutenant, nous rentrons?

--Non! fit Pierre du même ton sec, va chercher une voiture...

--Encore! se dit Simon.

Il revint bientôt avec la voiture. Pierre alluma un cigare et s'étendit sur les coussins.

--Où allons-nous? demanda-t-il.

--Où tu voudras, répondit Davenne...

Le matelot regarda son maître avec inquiétude. Est-ce que la découverte de la veille l'avait rendu fou?... Enfin, faisant un geste d'abnégation, il obéit, et après avoir cherché une minute la promenade qu'il pourrait faire, il dit au cocher:

--Mène-nous sur les quais... ce n'est encore que là où ça ressemble à quelque chose. On voit de l'eau et des canots.

Davenne, toujours sombre, vivant de ses tristes pensées, ne poursuivait qu'un but, il ne voulait pas rentrer de jour chez lui; quoique résolu, il évitait de se trouver en présence de sa femme, il n'était pas certain de se pouvoir contenir devant celle qui l'avait trompé, il craignait que ses caresses et ses sourires hypocrites n'entraînassent chez lui un mouvement de colère, où fou, aveugle et n'écoutant que sa haine, il punirait la faute par un crime.

C'est au reste le propre des natures douces et calmes, de ne pouvoir s'arrêter lorsque la colère les envahit; la douceur fait place à la cruauté...

Après avoir descendu et remonté les quais, après avoir été du bois de Boulogne à la Bastille, la voiture s'arrêta, enfin, place Royale.

Pierre Davenne prit le bras de son matelot et s'appuya sur lui pour regagner sa demeure.

--Eh bon sang!... mon lieutenant... qu'est-ce que vous avez?... Vous ne tenez plus debout... Voilà ce que c'est... vous n'avez pas voulu déjeuner... Espère!... espère... Nous voilà arrivés... je vais vous faire faire... un...

--Tu vas rester avec moi et me donner le bras pour gagner ma chambre...

Cela était dit d'un ton qui ne permettait pas de réplique, et Simon resta ahuri.

Lorsque la servante Annette vint ouvrir la grille et qu'elle vit son maître, que l'insomnie, les tourments et la fatigue avaient pâli, quand elle vit ses yeux caves et qu'il était obligé de s'appuyer pour rentrer sur son matelot... en voyant la figure à l'envers de ce dernier, elle s'exclama...

--Ah! mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc!

--Ce n'est rien, Annette... Je me sens indisposé...

--Ça vient de vous prendre... là!... demandait-elle, et Simon ouvrait la bouche et répondait...

--C'est incroyable, au bout de la rue, à la min...

Pierre lui pressa le bras à le briser, ce qui fit faire une laide grimace au matelot,--et l'interrompant:

--Non, j'ai été malade toute la nuit, c'est pour cela que je suis sorti ce matin... Mais toute la journée j'ai été ainsi...

Cette fois, Simon crut qu'il s'affalait, tant le mensonge de son maître le stupéfiait.

--Et madame qui est en visite...

--Ah! fit Pierre, elle est sortie ce matin, avant le déjeuner?...

--Oui, monsieur.

--Et comme monsieur ne devait pas rentrer, elle a dit qu'elle en profiterait pour faire quelques visites...

--Elle n'a pas emmené sa fille?...

--Non, monsieur; Mlle Jeanne est dans le jardin.

Le matelot sentit les ongles de son maître qui lui rentraient dans les chairs, mais Simon avait compris et il se tut; en emmenant son maître, il l'entendit dire bas:

--Elle est chez lui... l'infâme... les misérables!

Il monta ainsi à sa chambre; là, il se redressa et n'étonna pas peu Simon en lui disant:

--Aide-moi, je vais me mettre au lit!

--Mais, s'écria le matelot inquiet, c'est donc vrai que vous êtes malade?

Pierre lui dit:

--Je vais me coucher, tu vas veiller là, à quiconque viendra, tu diras que j'ai recommandé de me laisser dormir... tu diras... que je suis très faible.

Simon cette fois fut si stupéfait qu'il ne trouva pas un mot à répondre, et il prit sa faction!

V

LES TERREURS DU MATELOT SIMON RIVET.

Le bouleversement de Simon était tel qu'il en avait avalé sa... «praline» et il rageait tout bas. Il repassait dans sa mémoire tout ce qui s'était accompli depuis la veille, et, malgré tous ses efforts, il ne pouvait rattacher tout cela ensemble. La catastrophe de la veille s'expliquait; dans un moment de rage, de folie furieuse, en apprenant qu'il était trompé, son lieutenant avait voulu tuer sa femme, c'était fort bien! Disons même que le matelot, à cette heure, regrettait presque d'être si heureusement intervenu. Après cette crise de rage, de fureur, une crise de larmes était survenue... Tout cela allait encore. Il connaissait le caractère de son maître, de son chef, il savait qu'il était de force à arracher de son coeur le sentiment qui faisait sa vie heureuse, de l'heure qu'il avait appris que celle qui en était l'objet en était indigne. Or, son maître n'avait plus d'amour pour Geneviève!... et c'est là que le trouble commençait dans ses idées... Qu'avait été faire le lieutenant Davenne chez le vieux coquin de sauvage?... Il savait mieux que tout autre ce que valait l'ancien écumeur de mer: il fallait avoir besoin de lui pour s'en servir!

Le matelot Rigobert, en vivant longtemps chez les Indiens de Messaya, avait appris la vertu de certaines plantes avec lesquelles il faisait des remèdes étranges... pour guérir des maladies non moins étranges,--guérir n'est peut-être pas le mot juste; aussi Rivet disait-il souvent qu'il n'accepterait pas même un verre d'eau de la main de celui que les saltimbanques appelaient le vieux Rig ou le père sauvage. Quelles relations pouvaient s'être établies entre son maître, l'honneur et l'honnêteté mêmes, et ce vieux gibier de potence? Car son lieutenant avait été jusqu'à lui offrir un domicile chez lui, dans sa maison, et il espérait bien que le sommeil ramènerait son cher maître à des idées plus saines, et qu'il le chargerait à son réveil de recevoir d'une autre façon le vieux Rig. Simon se pencha vers le lit.

Pierre étendu avait les yeux ouverts, le regard fixe; il ne dormait pas.

--Espère! espère! grogna le matelot, et grattant son crâne de ses ongles durs, comme s'il faisait des fouilles dans son cerveau, il pensait: En sortant de chez le vieux loup de mer, le lieutenant s'était dirigé vers la jeune fille et lui avait parlé d'une si singulière façon qu'en lui abandonnant sa main qu'il tenait dans la sienne, la pauvre petite avait failli s'évanouir. Que diable! pouvait bien lui avoir dit son chef?... Partant du cloaque, impatient, fiévreux, il s'était fait conduire à l'entrée de Charonne; là, sans marchander, il avait loué mille francs une lapinière, un trou à taupes, une baraque que lui Simon, qui n'était pas difficile comme logement, n'aurait certainement pas consenti à habiter une année si on lui avait donné la même somme. Dans quel but? Était-ce pour l'offrir à la «sauvagesse?» comme il l'appelait. Assurément la maison de Charonne était plus habitable que la voiture _entre-sort_ dans laquelle elle résidait... Alors, son maître était donc amoureux de la jeune fille; pour que l'amour soit né si vite, c'était logique, le cerveau devait être atteint...

Mais si c'était pour la jeune fille qu'il prenait la maison, dans quel but la faisait-il visiter par son matelot, sans lui demander après la visite ce qu'il en pensait? Simon grattait son crâne, fouillait ses crins... il ne trouvait rien.

De là, il avait été à la Bourse, son lieutenant avait écrit une longue lettre... à une femme, à une femme noble... Qu'était-ce encore que cela? Que signifiaient les mots qu'elle avait répondus et qui semblaient si importants? Pourquoi encore cette feinte maladie, qui l'obligeait à rester chez lui, quand, au contraire, il semblait le matin même désirer n'y jamais revenir?

Et enfin pourquoi, depuis le matin, n'avait-il plus été question des événements de la veille, pourquoi n'y avait-il pas eu commencement d'exécution du plan arrêté la nuit même et qui devait purifier la maison?... Et cependant il n'avait pas oublié, pas pardonné. Simon savait que le seul nom de sa femme le rendait nerveux... il avait encore sur les bras la marque des ongles de son maître.

--Assurément, se disait le matelot, tout le branle-bas du matin n'a aucun rapport avec l'aventure d'hier!...

Toutes ces questions se heurtaient dans le cerveau de Simon et, contrairement au proverbe qui dit: Du choc jaillit la lumière, le matelot ne comprenait rien et il était si bouleversé qu'il avait oublié de renouveler sa «praline,» si bien que ses joues creuses ajoutaient à son air lamentable.

A l'heure du dîner, Mme Davenne rentra. Annette l'ayant informée de l'état dans lequel son mari était revenu, elle jeta son chapeau sur une chaise, commanda d'aller chercher le docteur et, tout inquiète, monta aussitôt. En la voyant, le matelot comprima un mouvement de rage, pour mettre son béret à la main...

--Qu'est-ce que l'on me dit, Simon?... Pierre est malade?...

--Chut! chut! fit celui-ci à mi-voix... pas de bruit, madame; il dort et m'a bien recommandé de ne pas le laisser éveiller...

Et il voulut empêcher Geneviève de rentrer, craignant qu'elle ne trouvât Davenne éveillé; mais, à la voix de sa femme, celui-ci avait fermé les yeux...

Geneviève s'avança, inquiète, marchant sur la pointe des pieds, évitant de faire du bruit; elle le regarda un instant et dit:

--Oh! qu'il est pâle!

Elle mit la main sur son front et lui prit délicatement le poignet...

--Son front brûle... il a la fièvre!... dit-elle, et, après l'avoir contemplé avec amour quelques minutes, au grand étonnement du matelot, elle vint vers lui et lui dit tout bas:

--Je viens d'envoyer chercher un médecin, et je vais le veiller avec vous. Dites-moi, Simon, comment cela est-il arrivé?... Il n'était pas malade hier...

Là, le matelot se trouva embarrassé; moins que tout autre, il était à même de donner des renseignements sur cette maladie-là, cependant il fallait répondre et il dit:

--Je dois vous dire, madame... on ne sait jamais comment ça prend, le mal... ce matin il n'était pas bien... et puis après, ça n'a pas été mieux... Il souffrait ici et là, et là... enfin, ça n'allait pas, et puis nous sommes rentrés... et tous les gens qui ont navigué ont de ça... C'est des fièvres... on les a plus ou moins, mais on les a...

--Et enfin, il ne lui est pas arrivé d'accident?... demanda Geneviève impatientée.

--Des accidents... avec moi!... jamais...

--J'ai dit à Annette de courir chercher le médecin.

--Vous savez, moi, madame, je suis de votre avis... Il y a des fois où c'est utile... d'autres fois c'est inutile... ça vaut toujours mieux, on est fixé, dit le matelot tout rouge et ne sachant plus ce qu'il disait...

Après avoir fait quelques recommandations sur les soins hâtifs à donner, Geneviève sortit en disant:

--Je reviens tout de suite; veillez-le bien, Simon, et s'il s'éveille, appelez-moi aussitôt, je vais embrasser ma fille... Pauvre aimé, mon Pierre, pourvu qu'il ne soit pas malade!

Simon se demanda, en voyant l'inquiétude et la douleur peintes sur le visage de la jeune femme, en entendant ses accents sincères, si la soirée de la veille n'était pas un rêve.

--Vous avez entendu, mon lieutenant, dit-il lorsque la porte fut fermée, en voyant celui-ci ouvrir les yeux.

--Oui, fit Pierre calme... Simon, quand le médecin sera venu, il faut que personne n'entre plus ici...

--Mlle Jeanne?

--Jeanne, répéta-t-il.--Puis, après un silence d'une minute:

--Non, elle me parlerait de sa mère.

Le médecin vint bientôt; il était accompagné de Geneviève; elle le conduisit vers le grand lit à colonnes et se plaça de l'autre côté. Pierre sembla s'éveiller. Alors elle lui prit la tête, l'embrassa, et la voix émue, les yeux humides, elle lui dit:

--Oh! mon ami, tu souffres?... Que j'ai eu peur en rentrant!... Docteur, il refuse toujours de se soigner...

Pierre laissa dire et ne répondit pas... Le docteur le regarda attentivement, lui tâta le pouls, l'interrogea et enfin, après un examen attentif, il écrivit une ordonnance...

Simon regardait le docteur sans comprendre pourquoi il restait si longtemps pour affirmer ce qu'il savait, lui: que son maître n'était pas malade!... Pierre appela le docteur, et comme celui-ci, penché sur lui, lui demandait:

--Vous souffrez beaucoup?

Il lui dit à voix basse:

--Ce qui augmente mon mal, c'est la douleur, l'inquiétude de ma femme; elle veut me veiller cette nuit et risquerait de tomber malade elle-même; je vous prie, docteur, d'exiger d'elle qu'elle me laisse seul... et ne revienne que demain au matin.

--Vous avez raison, dit le docteur.

Ayant fait son ordonnance, il sortit avec Geneviève et le matelot, leur disant, lorsqu'il fut assez éloigné du malade pour être certain de n'être point entendu...

--C'est grave, très grave...

--Que me dites-vous là? exclama Geneviève épouvantée.

Cette fois le matelot resta comme hébété devant le docteur...

--Mon Dieu! mais qu'a-t-il, monsieur, qu'a-t-il?

--Je ne puis me prononcer aujourd'hui... demain nous verrons. Qu'on exécute mon ordonnance. Et comme il vit que la jeune femme allait pleurer, il continua:

--Je ne vous dis pas que tout est perdu, il y a certainement de l'espoir... on est venu me chercher bien tard...

--Mais, exclama vite Geneviève fondant en larmes,--mais vous m'épouvantez, docteur... Vous me dites tout n'est pas perdu... Il y a encore de l'espoir... mais il est très gravement malade, alors!... Oh! mon Dieu! mon Dieu!... mon pauvre Pierre!... Ah! il est mal... il est bien mal et nous n'avons rien vu...

Et la malheureuse femme affolée, hoquetant de sanglots, se laissa choir sur un fauteuil.

Le docteur lui dit gravement alors:

--Madame, il n'y a pas encore de danger. Mais il faut qu'il passe une nuit absolument calme, il faut qu'il soit seul... il faut, madame, que vous vous absteniez, à moins de crise, de rester dans sa chambre; il faut qu'il soit seul avec celui qu'il a choisi pour le soigner, et que celui-ci ne l'éveille qu'aux heures nécessaires.

--J'obéirai... monsieur... mais dites-moi qu'il n'y a pas de danger!...

--Mon Dieu, madame, je puis vous assurer que le danger n'est pas immédiat... et j'ajouterai que j'espère le conjurer... Je me prononcerai demain.

--Allez, Simon, allez, mon ami; vous aimez votre maître comme un père aime son enfant. Veillez-le bien et venez de temps à autre me dire s'il se sent mieux.

Et s'accoudant sur un guéridon, la tête dans ses mains, Geneviève fondit en larmes.

Le docteur sortit sans que Simon pensât seulement à le reconduire... Il n'en revenait pas; on aurait parlé hébreu, il aurait mieux compris; il aurait reçu sur la tête une douche d'eau glacée qu'il ne serait pas resté plus saisi!... Son maître malade! son maître mourant!... Décidément la journée était aux événements fantastiques. Tout à coup une épouvantable idée lui traversa le cerveau:

Son maître avait été le matin même chez le vieux Rig et c'était pour s'empoisonner! Il l'avait empêché de se tuer la veille, et Pierre avait recommencé le matin! C'était cela! Les événements de la journée se précipitaient dans son cerveau et s'expliquaient d'eux-mêmes. Il avait épouvanté la jeune bohémienne en lui disant qu'il venait de s'empoisonner; de là l'émotion de la jeune fille. Il était allé à Charonne louer une maison, c'était pour lui, Simon, pour qu'il ne fût pas sans gîte après la mort de son lieutenant; il avait été à la Bourse trouver son banquier pour arranger ses affaires. La lettre à la jeune femme du boulevard Beaumarchais était un testament!... et s'il avait refusé de déjeuner, c'est que le poison faisait déjà son effet.

Tout ça lui traversa l'esprit en une seconde avec la rapidité d'une étincelle électrique... Il ne fit qu'un bond, du rez-de-chaussée à la chambre de son maître, il entra... Pierre lui dit avec calme:

--Ferme la porte et pousse le verrou...

Le matelot ferma la porte, et il allait s'élancer vers son maître, il allait l'obliger à lui faire l'aveu du poison pour courir vite chercher le contre-poison... Mais encore une fois il resta anéanti; en dépit de l'état constaté par le médecin, Pierre se levait très alerte, se revêtait d'un pantalon à pied, d'une veste de chambre, et disait très gaillardement:

--Allons, mon vieux Simon, à l'oeuvre! Il faut commencer... tu vas avoir de l'ouvrage, mais je sais que tu ne recules pas.

Simon ne tenait plus sûr ses jambes, il s'assit et demanda:

--Voyons, mon lieutenant... faut en finir et ne pas me donner des secousses comme ça... Êtes-vous bien portant?... Êtes-vous malade?... Est-ce vous ou le docteur qui avez raison?

Malgré la terrible situation dans laquelle Pierre Davenne se trouvait, il ne put s'empêcher de rire... et, voyant la mine inquiète et comique de son fidèle matelot, il lui prit la main et lui dit:

--Je me porte bien, mon vieux Simon, le corps est fort et robuste..., le coeur seulement est profondément atteint... Mais ne plaisante pas le docteur, c'est un grand médecin, puisqu'il me trouve une maladie que je n'ai pas.

--Eh bien! mon lieutenant, ce que vous me dites là sauve un homme, exclama le matelot.

--Que veux-tu dire?...

--Dame!... je ne sais pas mentir, moi!...

Cette fois Pierre ne put s'empêcher de sourire, Simon ne vit rien et continua:

--Je croyais que vous aviez fait des bêtises... et que le vieux Rig vous avait aidé... qu'il vous avait fait avaler une de ses drogues... Ah! malheur, la vieille vermine... je l'aurais étranglé... puis, changeant subitement de physionomie, le matelot éclata de rire, se tordant, se frappant sur les cuisses à grands coups de sa large main et exclamant:

--Ah! elle est fameuse, celle-là... je le retiens, le major... c'est un médecin pour les héritiers... Ah! ah!...

Pierre, d'un signe, commanda à son matelot de modérer sa joie bruyante. Celui-ci comprit et, les mains sur la bouche pour mettre une sourdine à sa voix, il fit en se contraignant la plus laide grimace. Enfin il se tut.

Davenne fouillait dans une armoire. Il y prit des liasses de papiers, qu'il mit dans un coffre solide et tout cerclé de ferrures, puis des bijoux, des objets précieux... Simon le regardait faire étonné, son maître fouillait partout, prenant et plaçant toujours dans le grand coffre. Lorsqu'il fut comblé il le ferma et, ayant regardé l'heure à sa montre, il dit à son matelot:

--Madame t'a prié de lui porter de mes nouvelles, va lui dire que je me suis éveillé... que j'ai pris la première potion... et que me rendormant j'ai recommandé qu'on ne fît pas de bruit et qu'on me laissât dormir.

Simon avait la raison absolument bouleversée, il eut un haussement d'épaules qui voulait dire:

--Décidément, je renonce à comprendre, et, obéissant, il alla s'acquitter de sa commission.

Il trouva Geneviève en larmes, et celle-ci lui prenant la main lui dit:

--Simon, ne le quittez pas... si vous êtes fatigué... venez me chercher et je veillerai pendant que vous vous reposerez... S'il appelle, je vous éveillerai.

--Pas cette nuit, madame, il n'y a pas de danger... fit le matelot tout à fait déconcerté en voyant les larmes de celle qui était la cause de tout.

Il revint raconter ce qu'il avait vu à son maître; celui-ci resta froid et il dit à son matelot: