La femme du mort, Tome I (1897)
Chapter 3
Une seule chose fixa l'attention de Davenne. Au fond se trouvaient trois tablettes absolument envahies par des fioles remplies de liquides de toutes les couleurs... et au-dessus, dans d'immenses bocaux, grouillaient des grenouilles et des reptiles vivants.
Pierre, poursuivant assurément un but secret, regardait attentivement la jeune fille... un joli tableau, nous l'avons dit.
Elle avait environ dix-huit à vingt ans; elle était excessivement belle, son front était pur, ses yeux immenses, bruns, doux, comme le velours, étaient bordés de cils longs et épais, retroussés à leur extrémité. Son nez, fin et légèrement busqué, avait ces fraîches narines roses des femmes impressionnables. Ses lèvres solidement arquées étaient d'un rouge sanglant qui faisait ressortir davantage la blancheur nacrée de ses dents. Ses oreilles toutes petites étaient presque aussi rouges que ses lèvres; sous sa peau au teint chaud et duvetée, on sentait courir dans le sang une robuste santé, et des cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus encadraient magnifiquement son visage d'un ovale parfait. Faite comme les beautés antiques, dont la sculpture grecque nous a conservé l'image, elle était grande, forte et souple; l'oeil et la bouche étaient provocants et l'éclair de son regard révélait l'ardeur qui courait dans ces vingt ans-là.
Elle était à peine vêtue lorsque les deux hommes s'étaient présentés, et hâtivement elle s'était fait un manteau du vieux châle; ses pieds, mignons et haut cambrés, chaussaient de hideuses savates jaunes, sur ses reins pendaient des haillons aux couleurs criardes, mêlées de fils dorés... sur lesquels la misère avait traîné son étrille... Tout cela était en loques...
Et cependant, dans ses guenilles, elle était superbe; superbe à ce point que Simon stupéfait regarda son maître auquel il venait d'entendre dire, si bas qu'on eût pu croire qu'il pensait:
--Oh! l'adorable créature! et qu'elle serait bien _la Femme_...
A ce moment, pour faire contraste au tableau, la porte sur laquelle la jeune fille avait frappé s'entrebâilla et une tête, presque un masque, parut... qui demanda:
--Qu'est-ce que tu as dit, Iza?
--Tu vois, maître, ce sont ces messieurs qui te demandent.
L'homme regarda avec défiance et ne reconnut ni l'un ni l'autre.
Simon s'avança...
--Eh bien! tu ne me reconnais donc pas, Rigobert!... Espère! espère!
A ce nom, le vieux saltimbanque qu'on interpellait fit une grimace et regarda comme un myope en clignant de l'oeil celui qui parlait... Il faisait des signes négatifs; le matelot, haussant les épaules, dit alors:
--Voyons, le sauvage... à bord de la _Souveraine_ tu n'étais pas si fier!
--La _Souveraine_! exclama Rigobert avec épouvante et pris d'un tremblement.--Ne crains rien, vieux marsouin, fit Simon en riant à large bouche, nous ne venons pas pour le passé... Je t'amène mon lieutenant qui veut te parler.
Pierre dit aussitôt:
--J'ai besoin d'abord d'être seul avec toi!... Tu t'occupes toujours de ça? ajouta-t-il, en montrant les fioles.
--Oui!...
--Alors j'ai à te parler.
--Maître, je suis à vous, je vais me parer, dit aussitôt Rigobert.
--Si le seigneur a besoin d'être seul, dit la jeune fille en dardant curieusement la flamme ardente de ses prunelles, nous allons nous retirer.
Pierre Davenne regarda quelques secondes la bizarre créature et lui dit:
--Ma chère enfant, j'aurai peut-être à vous parler aussi tout à l'heure.
--A moi!... Vous voulez les cartes?...
--A tout à l'heure, reprit Pierre en souriant.
Simon suivit la jeune fille qui sortait et comme celle-ci, lui ayant offert pour siège les marches de sa voiture, s'occupait à allumer le feu... il lui dit:
--Vous n'êtes pas d'ici... vous?... vous avez dû voyager, comme moi. Eh bien, la belle sauvage, vous n'avez rien appris dans vos voyages. Moi j'ai été dans un pays où pour faire du feu, même dans l'eau, dans la neige, nous frottions deux bouts de bois... ça s'allumait tout de suite... Ah! quel beau pays... c'est le pays des statues vivantes... vous n'avez rien vu de beau comme ça... ça rend froid pour les autres. Vous êtes bien belle, vous, eh bien, ma mie, par là vous ne seriez que de la Saint-Jean, on voit les plus belles femmes du monde!... Quand une femme veut vous faire un cadeau... aussi vrai que nous sommes là tous les deux, ça m'est arrivé à moi qui vous parle... à votre fête, à la Noël, elle se fait arracher une dent et vous la donne... Ce sont des perles fines, c'est plus cher que le diamant. Le diamant, dans ce pays-là, on fait des vitres avec; il n'y a que les petites gens qui en portent... Moi, qui vous parle... je peux me flatter d'avoir vu les deux plus jolies filles du monde...
--Quelle est l'autre?... demanda en riant finement la jeune fille..
Simon ne comprit pas, et continua en racontant l'histoire d'une reine kanake qui lui avait offert de partager son trône.
Dans la maison, Rigobert s'étant paré, selon son expression, sortit enfin de sa niche.
C'était un petit homme sec... la tête était un peu grosse pour le corps, il avait le teint mat et plombé, et comme il avait horreur de l'eau, que la pluie seule le débarbouillait, la peau était terreuse, ses cheveux gris sale étaient ébouriffés sur sa tête; il les étrillait de ses doigts minces et crochus; l'oeil était brun feu comme celui des oiseaux de proie; il faisait le myope pour ne pas reconnaître les gens qu'il ne voulait pas voir, mais sa vue était excellente, son regard courait toujours sous ses sourcils hérissés comme des flammes de grenade, ses lèvres étaient pâles et minces et le menton plat.
Il s'était paré!... Vêtu d'une houppelande trop longue, il était boutonné comme un prêtre, cachant ainsi son linge plus que douteux; sous sa longue robe on voyait passer deux jambes grêles terminées par des pieds énormes; l'étrange, c'est que lorsque ses manches se relevaient, lorsque la houppelande s'écartait sur la poitrine, on voyait sa chair tatouée, de là son nom: Rig, le Sauvage.
Un jour, Rigobert avait dû, pour des raisons que nous connaîtrons plus tard, se sauver du bord dans un atterrissage... Pris par les sauvages, il avait vécu quinze années avec eux...
On juge facilement du changement qui peut s'opérer en un individu à la suite d'un déplacement semblable. Rigobert était un Parisien, un faubourien même. Il n'était pas entré, on l'avait poussé dans la marine; ne pouvant rien en faire, on l'avait engagé mousse. Il avait, par sa conduite toujours irrégulière, pleinement justifié la décision de sa famille; il avait été le plus intelligent et le plus désobéissant mousse, le plus solide, le plus adroit marin, et la plus mauvaise tête, le vrai «bon enfant,» et la plus mauvaise nature; il passait plus de temps aux fers qu'en service: rien ne l'avait dompté... Il avait la plus grande indifférence pour le danger et ne reconnaissait qu'un maître: sa volonté, lui.
Il avait tous les vices, mais il était capable de tous les dévouements; lorsqu'il acceptait une mission, on pouvait compter sur lui... Son caractère s'était, il est vrai, un peu modifié avec l'âge, un nouveau respect ou plutôt une crainte lui était venue... la police!
Pierre dit au vieux Rigobert:
--J'ai peu de temps, il faut que nous nous entendions vite; or je tiens, pour éviter toutes feintes inutiles, à te dire que je te connais de vieille date. Celui que l'on nomme ici le sauvage, le vieux Rig, je le connais, moi, sous le nom de Rigobert Contour, et j'ai entendu conter son histoire par le major Ruiton qui l'avait pour matelot à bord de la _Sémillante_.
En entendant ce préambule, le vieux sauvage se leva vivement, regarda par les vitres si l'on écoutait, et, comme effrayé, il dit à mi-voix:
--Taisez-vous... taisez-vous... lieutenant, je vous en prie, ici les murs ont des oreilles... Que voulez-vous de moi?
--Je veux que tu me promettes de me servir loyalement, que tu fasses tout ce que je te demanderai... Il n'y a pas de danger pour toi, et il y a beaucoup d'argent à gagner...
En entendant ces mots, le vieux Rig eut une affreuse grimace, qu'il essaya de faire passer pour un sourire,--habitude de tromper sur la qualité de la marchandise vendue.--Ses yeux lançaient des éclairs, il s'avança près du jeune homme et s'accroupit devant lui, en disant:
--Mon lieutenant, nous sommes ici entourés de tout ce qu'il y a de plus mauvais au monde... tous coquins, bandits, misérables, qui me rendent le bien que je leur fais en me haïssant mortellement... Je me mets tout près de vous pour bien vous entendre, mais parlez bas... tout bas... j'entends très bien... très bas, n'est-ce pas?
Pierre reprit:
--Tu exerces toujours ici ton même métier?...
--Je prédis l'avenir... et je fais un peu de médecine.
--La médecine qui tue.
--Chut!... la médecine secrète!... Mon lieutenant, je suis à vos ordres, que voulez-vous de moi?...
Pierre Davenne accoudé sur son genou, le front dans ses mains, réfléchit quelques minutes, puis il dit:
--Rig... te souviens-tu qu'un jour on vint te trouver pour faire évader un condamné à mort?
--Vous savez ça?... C'est au Canada...
--Tu te chargeas de l'évasion, et tu réussis, elle te fut payée cinquante louis.
--Oui... je fis évader le cadavre avant l'exécution, dit en riant le vieux hibou.
--C'est cela!... je viens te demander aujourd'hui de faire la même expérience.
--Sur un condamné?... demanda le vieillard avec inquiétude.
--Ceci ne te regarde pas... Que t'importe sur qui... Je viens te demander de renouveler ce que tu as fait, et je t'offre deux cents louis...
--Deux cents louis... fit le vieux matelot, et les pupilles de ses yeux brillèrent.
--Il y a quelques dangers à courir?... La police va...
--Aucun... interrompit Pierre.
--Ah!... sur qui devrai-je faire... l'expérience?
--Sur moi!
--Hein! fit Rigobert sursautant, étourdi... Sur vous!... quel est votre but?
--Ceci ne te regarde pas... Je te demande, es-tu capable de recommencer ce que tu as fait? veux-tu le faire? et je t'offre deux cents louis...
--Savez-vous, lieutenant, que c'est terrible...
--Je le sais!...
--Savez-vous que ce peut être la mort...
--Je le sais... Mais je sais aussi que tout dépend de toi... et que Simon qui te servira dans l'oeuvre te fera sauter la cervelle si tu n'as pas réussi...
Le vieux Rig se contenta de hausser les épaules.
--Mon lieutenant, je ne travaille pas pour rien... Vous m'offrez quatre mille francs... mettez-en cinq... et comme c'est payable par vous, vous êtes bien certain que... je réussirai...
--Cinq mille francs, soit!... tu acceptes?...
--Je suis à vos ordres, maître.
--Tu as encore de ce poison?
--Toujours.... c'est du curare... Vous allez voir.
Et, en disant ces mots, le vieux matelot alla chercher dans la niche où il couchait un pot de terre cuite duquel il retira un morceau d'une matière noire, à cassure brillante, présentant assez bien l'aspect de l'extrait de jus de réglisse noir... qu'il montra à Pierre; celui-ci le prit avec précaution.
--Oh! ce n'est pas dangereux, fit le vieux matelot, vous pourriez en manger.
Pierre se contenta de hocher la tête. Le vieux Rig était heureux de parler de sa science, ce qu'il appelait la médecine secrète.
--Ça, voyez-vous, eh bien c'est absolument introuvable en France, en Europe... J'ai eu ça quand j'étais avec les sauvages. C'est à la suite du pillage d'une tribu... Ceci vient des Indiens de Messaya, une des tribus les plus féroces, un tas de mauvais coquins qui ne vivent qu'au milieu des forêts, et qui ne font guère que ce poison...
--Voilà longtemps que tu as ça?... Ne crains-tu pas qu'il n'ait perdu de sa force?
--C'est inaltérable, ça ne bouge pas... Au reste vous allez voir.
Le vieux sorcier alla chercher une capsule de grès, y mit le morceau qu'il avait montré à Pierre Davenne et versa quelques gouttes d'eau dessus; l'eau forma immédiatement une pâte liquide, le vieux Rig prit dans un bocal une grenouille vivante et lui ayant attaché une patte, il la mit sur la table, lui ouvrit la gueule et versa une goutte du liquide noir.
Pierre Davenne observait attentif...
La grenouille sautait vive, semblant ne rien ressentir... Après quelques minutes, Rig dit:
--Le poison n'a rien fait, vous le voyez... Absorbé ainsi, il est inoffensif; mais regardez maintenant.
Il prit alors un canif; avec la pointe, il fit une légère incision sur le dos du batracien dans laquelle il glissa une goutte du poison.
Puis ils observèrent l'animal.
Dans les premiers moments la grenouille allait et sautait comme avant l'opération, avec la plus grande agilité, puis elle resta tranquille; au bout de cinq minutes les jambes de devant cédèrent, le corps s'aplatit et s'affaissa peu à peu; après cinq minutes la grenouille était morte, c'est-à-dire qu'elle était devenue molle, flasque, et que le vieux Rig, la pinçant de ses ongles, la piquant avec une aiguille, ne déterminait plus chez elle aucune réaction vitale.
--Elle est morte, bien morte, dit le vieux Rig en la prenant par une patte et en la laissant retomber. Eh bien, vous allez voir.
Et tirant d'une trousse un petit scalpel, il ouvrit la grenouille empoisonnée pour découvrir le coeur.
Le sang rougissait à l'air et présentait ses propriétés physiologiques normales et le coeur continuait à battre...
--Le coeur bat! voilà tout le mystère...
--Ainsi tu aurais pu la sauver?...
--Absolument..., dit le vieux matelot, ouvrant la porte et jetant la grenouille en appelant: Radis!...
--Qui appelles-tu?...
--Mon chien, pour qu'il mange la bête.
--Mais tu risques de l'empoisonner.
--Maître, vous oubliez ce que je vous ai démontré...
--C'est vrai--, finissons... Demain soir tu viendras à l'adresse que je vais te donner; demain vers minuit, Simon te recevra et te cachera, tu ne le quitteras que lorsque tout sera fini...
--Je m'entendrai avec lui...
--Oui... Écoute bien, Rigobert: peut-être aurai-je besoin quelquefois de tes services, ils te seront largement payés... Mais garde-toi de la moindre trahison..., ce serait pour toi la mort...
--Maître, ma vie s'est passée à me dire: Quand donc emploiera-t-on mon intelligence? J'étais né pour être le serviteur fidèle et dévoué d'un maître... généreux... Ce maître, ce peut être vous?
Pierre ne fit pas attention au regard plein d'astuce et à la révérence pleine d'humilité du vieux misérable... Il le tenait par ses deux rêves: l'argent et la vie. Il lui demanda:
--Qu'est-ce que cette étrange fille qui nous a reçus...
--Une pauvresse que j'ai recueillie dans mes voyages... Il faut faire le bien quand on peut.
Pierre sourit malgré lui...
--Elle travaille avec moi, elle fait de la divination... elle tire les cartes...
--Quel âge a-t-elle?
--Elle l'ignore elle-même... Elle doit avoir dix-huit ans.
--Et pourquoi... puisque tu veux faire le bien, laisses-tu vivre dans ce milieu horrible une enfant de cet âge?... Ne penses-tu pas qu'elle peut se perdre à chaque instant...
--Se perdre, fit le vieux Rig étourdi, penchant sa tête et riant malicieusement, se perdre! Maître, vous croyez donc que la vertu traîne par le monde derrière nos baraques?
--Quoi, ce visage riant, ces grands yeux?...
--Maître..., quand j'ai rencontré Iza, c'était en allant de Widdin à la Sulina, je traversais un village que les Turcs avaient pillé huit jours avant... Iza, qui depuis quelque temps accompagnait les chefs de ces jolis soldats, lasse des inégalités de traitements qu'on lui faisait subir, se souvint qu'elle était chrétienne et qu'elle ne devait pas vivre avec ses ennemis... Elle se sauva, je la trouvai sur la route, presque morte de faim, craignant toujours de tomber aux mains de ceux qu'elle fuyait... Iza n'était pas née pour être vierge et martyre... Je la considère non comme une domestique, mais comme une ouvrière... je la paye, je la nourris, elle a son gîte indépendant du mien, elle est libre... elle a pour elle le quart de ce qu'elle me rapporte...
Pierre, étonné d'abord et ne pouvant assembler la nature dont on lui parlait avec le visage franc qu'il avait vu, écoutait silencieux... Et tout bas il répéta encore...:
--C'est peut-être... _la Femme_!...
Puis, se levant tout d'un coup, il ouvrit la porte et siffla... Son matelot vint aussitôt, il dit alors...
--A cette nuit, vieux Rig... entends-toi avec Simon, c'est lui qui te recevra...
Et il se dirigea vers la jeune Iza... pendant que les deux anciens compagnons s'entendaient.
--Ma belle enfant... dites-moi ma bonne aventure...
Iza releva la tête, et toute souriante...
--Voulez-vous les cartes... ou la main?
--La main!...
Et il tendit sa main; la jeune fille la regarda attentivement, la palpa et dit:
--Vous devez être heureux... la ligne de vie est longue... mais traversée par un grand malheur... puis... je ne veux pas dire ça...
--Dites toujours...
--La ligne de vie est brisée... absolument brisée... et la ligne était longue.
--Merci, à votre tour, mon enfant, donnez-moi votre main.
--Vous ne croyez pas, et vous voulez vous moquer de moi! fit tristement la jeune Iza.
--Si, mon enfant, je crois... et je sais!
Iza tendit sa main, une main mignonne, admirable, aux doigts, aux ongles roses, attachée au bras comme une main de duchesse.
Pierre la prit et la pressant... le front plissé, fixant son regard ardent sur les yeux étincelants de la jeune fille, il dit:
--L'avenir est riant pour toi... le malheur est passé... tu seras riche, aimée, adorée, tu seras belle et enviée...
--Oh! maître, dit la jeune fille, fermant les yeux, éblouie et ravie de ce qu'elle entendait... oh! je vous en prie, ne mentez pas... et superstitieuse, croyant malgré elle à la parole de Pierre: parlez, parlez encore...
Davenne, comme halluciné, la regardait toujours, et quand Iza relevait sa paupière, elle ne pouvait supporter son regard et refermait les yeux, pendant qu'elle écoutait...
Il reprit d'un ton étrange:
--Mais si tu veux être heureuse, sois sans foi, sans âme, sans coeur; le jour où tu seras riche, méprise celui qui t'aura connue pauvre... le jour où tu seras aimée, rends la haine pour l'amour... à celui qui te fera l'honneur de te donner son nom... rends la honte... si tu es capable de cela... espère... tu seras riche, bien riche... très riche...
Et laissant la jeune fille, étourdie, chancelante, prête à défaillir devant le tableau évoqué... Pierre sortit de la tanière du vieux Rigobert, suivi par Simon qui se grattait le crâne, en se demandant ce que son maître voulait faire...
Le vieux Rig avait été très réservé: il avait dit à Simon que le soir même, entre onze heures et minuit, il viendrait rue Payenne; que là une terrible chose devait s'accomplir et qu'il ne pourrait quitter la petite maison de la rue Payenne que le lendemain soir.
Certainement, Simon était discret; pourtant, après les événements qui depuis la veille bouleversaient la vie de tout le monde, il aurait bien voulu que son lieutenant lui fît l'honneur d'une demi-confidence. Il marchait à ses côtés, en regardant en dessous; mais Pierre, la tête baissée, le front soucieux, partait sans le voir, sans voir--le monde étrange qui sortait de toutes les échoppes, de toutes les baraques, de toutes les voitures pour les regarder passer.
Arrivés sur la route, Pierre sauta dans la voiture et dit au cocher:
--A Charonne!
--Pardon, mon lieutenant, où dites-vous? exclama le matelot, aussi ébahi que le cocher.
--A Charonne, près du Père-Lachaise, répéta Pierre impatienté...
--Très bien... très bien! dit Simon, et s'adressant au cocher:
--Allons, mon vieux, lève l'ancre... je vais changer ta praline.
Et la voiture partit.
IV
LES STUPÉFACTIONS DE SIMON RIVET.
La gaieté de Simon Rivet s'était envolée; vainement il cherchait à raconter à son nouvel ami, le cocher, quelques péripéties de ses voyages, sa mémoire était infidèle, et son imagination se refusait à toute complaisance à cet égard. Il avait regardé son maître blotti dans un angle de la voiture, et la mine de celui-ci l'avait attristé.
C'est que les révélations de la veille restaient présentes à sa mémoire, et, malgré toute sa volonté, le tableau du passé, si calme, si heureux, si riant, revenait ajouter l'amertume des regrets à l'irréparable malheur... L'avenir était maintenant muré, sa pensée n'avait plus d'ailes. Il n'y avait dans son cerveau qu'une idée obstinée, tenace: rompre à tout jamais avec le présent et oublier le passé... Son coeur passait par toutes les douleurs: la jalousie, la honte, la rage et la haine. Simon savait ce qu'était son maître dans les questions d'honneur; il savait que, sous les dehors blonds de sa douceur évangélique, il cachait une nature de fer, une force morale énorme... lorsque son maître lui avait dit la veille:
--Simon, désormais nous entrons en campagne à bord de la _Vengeance_; tout est fini ici, je n'ai plus d'amour, je n'ai plus de pitié.
Il savait que, si son lieutenant l'avait dit, c'était arrêté. Il était de fait séparé de sa femme, car il n'avait plus d'amour, il n'avait plus de regret. Il s'étonnait que cela ne se terminât pas par un coup de pistolet dans la tête de l'un «et un peu de salive sur le front, avec une poussée dans les épaules, de l'autre.» Ça voulait dire: Mettre à la porte. Mais il était certain que ceux qui avaient outragé le lieutenant Pierre Davenne ne perdraient pas pour attendre... Confiant, il obéissait, se répétant son mot:
--Espère! espère!
Lorsque la voiture entra dans Charonne, le matelot se retourna pour prendre les ordres de son maître; Pierre dit seulement:
--Allez au pas.
Et, au grand étonnement de Simon, il regardait de chaque côté, comme s'il cherchait à reconnaître une maison. Le matelot, qui connaissait tous les amis de son maître, était bien certain qu'il n'y en avait aucun dans ces quartiers... Devant une grille sur les barreaux de laquelle pendait un écriteau sur lequel on lisait: _Maison de campagne meublée à louer_, il fit arrêter la voiture et descendit. Il sonna, on ne répondit pas. Il regarda l'écriteau et lut au-dessous: _S'adresser chez M. Savard, place de l'Église_. Il s'y rendit à pied, suivi de Simon, qui se demandait si son maître avait bien toute sa raison.
Il trouva M. Savard, qui lui dit qu'il était chargé de louer la maison mille francs pour la saison.
--Mille francs! répéta machinalement Pierre.
--Oh! monsieur, fit Savard, elle vaudrait six mille francs si elle ne se trouvait pas derrière le Père-Lachaise... Si vous voulez la voir...
--C'est inutile, fit Pierre, je la connais.
Simon releva la tête, étonné. Pierre, calme, fouilla dans son portefeuille et en tira mille francs, qu'il donna à l'individu, assez surpris de la rapidité de la location, en lui disant:
--Veuillez me donner un reçu... On peut entrer en jouissance ce soir?
--Tout de suite si vous voulez, monsieur, dit Savard en signant... Je vais vous remettre les clefs.
--Prends-les, Simon.
Le matelot ne répondit pas; sa bouche s'ouvrit, sa «praline» tomba, tant il restait stupéfait... Il prit les clefs, suivit son maître; devant la grille, celui-ci lui dit:
--Visite la maison, afin de la bien connaître, et viens me retrouver au café de la Bourse, sur la place, dans deux heures.
Simon ne trouva pas un mot à répondre. Il tenait encore les clefs dans sa main et était appuyé sur la grille, que la voiture de son maître était déjà loin... Il ouvrit, puis entra cependant, et, suivant la petite avenue de tilleuls qui conduisait à la maison, il pensait:
--Ah çà! potence à l'ail, est-ce que ça souffle là-haut? est-ce qu'il a un grain? Je sais qu'il n'est pas long à prendre son parti des choses... Mais c'est pas parce que madame ne compte plus... qu'il se retourne comme ça... Est-ce que cette gourgandine de là-bas..., cette vivandière turque... lui a tapé le cerveau?... Déjà! et il veut la mettre dans cette maison... Ça irait vite!...
Et le matelot visitait l'appartement.
L'ameublement avait le mauvais goût des appartements meublés au jour le jour avec les meubles bon marché des ventes publiques.
Ce qui fit exclamer le matelot:
--Il ne va pas au moins nous faire demeurer ici... C'est une salle de l'hôtel des ventes!...