La femme du mort, Tome I (1897)
Chapter 19
--C'est ton maître que tu veux... Renifle ça et taisons-nous.
Le chien, en sentant son maître, frétilla gaiement de la queue et se tut. Simon alla étendre son ballot,--le sauvage,--dans la voiture, derrière la banquette.
--Vois-tu, je te couche là, la tête de ce côté pour que nous puissions causer en chemin, tu pourrais t'ennuyer en route! Tu es bien comme ça? Attends, voici une couverte, pour que tu aies la tête haute... C'est moi qui vais conduire... Tu n'oublies rien? Parle avant le départ... pendant que je vais me chausser... Tu n'avais pas remarqué que j'étais pieds nus... Je vais te conter ça, sauvage...
Et Simon, ayant couché Rig sur la banquette, avait été prendre ses souliers dans un coin; il s'était assis sur le marchepied de la voiture, et se chaussait; il continua:
--Je te cherche depuis ce matin... Je m'étais dit: Espère! espère! Je l'aborderai bien par delà le jour, le vieux. Rien... J'arrive juste au moment où tu déménages, je te vois, le chien se met à crier... je me cache et me déchausse... je change de vent et j'arrive juste au moment où tu portais ton dernier paquet... mais pas dans ta voiture... Là, maintenant, nous allons partir...
Simon était chaussé; il grimpa dans la voiture, s'y mit bien à son aise; il ramassa les guides; voyant dans l'ombre se dessiner la silhouette maigre et aux angles aigus du vieux cheval, il s'écria:
--Dis donc, sauvage, c'est pas un cheval mécanique? il marche tout de même?... Il lui faudra plus d'avoine que de coups de fouet... Attends, ma vieille, c'est pas parce que les gens sont dans le malheur qu'il faut laisser jeûner le pauvre monde... Nous allons te donner un bonbon, vieux gourmand.
Et Simon fouillait dans sa boîte à pralines, renouvelait sa provision personnelle, et en offrant au vieux sauvage forcément immobile:
--Ouvrez la bouche et ne mordez pas... ou sans ça... je tape! Là! vois-tu ça, ça console! Hue! et il fouetta le vieux cheval qui partit joyeusement.
Rig disait:
--Où vas-tu?
--Tu t'en doutes bien, vieux coquin; je te conduis chez le lieutenant... Comment, vieux gourmand, tu voulais tout, tout pour toi tout seul!... Tu laisses cette pauvre petite Iza, la petite sauvagesse, dans la misère... Georgeo, il n'y a plus rien à dire: tu lui as fait un sort...
Le vieux Rig, muet, les yeux fermés, s'abandonnait, feignant de dormir: il n'ouvrait l'oeil que lorsqu'il sentait tourner la voiture, pour regarder la direction suivie, craignant toujours que Simon n'allât le livrer aux agents. Simon, qui n'aimait pas la solitude, causait avec Rig, comme si celui-ci avait été assis près de lui; le vieux sauvage restant dans son mutisme, il alternait et parlait quelquefois au cheval. Il ne faut pas croire que Simon fût un automédon de premier ordre; à chaque tournant de rue il accrochait le trottoir, et il sacrait bien comme le diable, se tenant à _l'avant_ ainsi qu'il disait, tenant son fouet comme s'il pêchait à la ligne, regardant avec terreur les lumières des voitures qui s'avançaient devant lui...
--Bon sang... En v'là un qui va m'aborder!... Et vire donc, eh! vieille carcasse... Aïe! aïe donc, mais va donc, t'as la barre en dedans... et potence à l'ail!... tu vas m'accoster. Appuie donc à bâbord... appuie donc... Quoi que tu dis!... Espère! espère!... On a l'oeil... Hue donc!
Puis, revenant à Rig lorsque la chaussée était libre:
--Tu vois, ma vieille, tout ça, ça ne sait pas conduire! oh! si ça avait flotté comme nous... Vieux sauvage, tu le vois, il ne faut jamais faire des bêtises avec Simon... sinon, ça tourne mal... Tu te croyais malin, tu te disais: Simon est une vieille plie..., bête comme une morue... Eh bien, tu vois, ma pauvre vieille... Simon est solide au poste... l'oeil au quart... Le lieutenant a dit: Il faut que tu me ramènes le vieux sauvage avec l'argent... Tu vois, je t'amène avec tout ton bazar... Hein! et ça a été vite... On tournait une rue et les roues de la voiture montaient sur le trottoir, une autre voiture barrait le passage; Simon se dressa et levant le fouet en criant pour répondre aux injures du cocher:
--Qu'est-ce que tu dis?... Appuie à bâbord, sale marsouin; appuie ou je t'aborde et je te coule.
Lorsque Simon arriva à Charonne, il fit entrer la voiture dans la longue allée, dit au nègre de dételer le cheval et, chargeant sur son épaule le corps ficelé du vieux sauvage, il le monta dans la chambre de Davenne.
--Qu'est-ce que cela? fit Pierre en voyant son matelot et son singulier colis.
--Mon lieutenant, on fait ce qu'on peut: il n'était possible à amener vivant que comme ça...
--Il a refusé de venir?
--Je ne le lui ai pas demandé... Mais comme il serait gêné pour parler, je vais vous raconter la chose en deux temps. Voici...
Et Simon raconta son expédition dans tous ses détails... Il termina:
--Le grand point était de venir avec son sac... Vous voyez qu'il a encore été gentil, le vieux coquin; il m'a prêté sa voiture... je crois même qu'il m'aurait peut-être invité à prendre un verre; mais c'est parce qu'il était certain que je refuserais... Il ne s'agit plus que de faire une perquisition dans la voiture.
Rig eut un regard de haine.
--Ne nous fâchons pas, sauvage. Simon ne touche qu'aux choses propres, il ne te prendra rien.
Davenne regardait attentivement Rig; il avait vu ses yeux pleins de flammes, il lisait sur le visage du vieux misérable de quelle rage l'avait empli la réussite de Simon. S'adressant à son matelot:
--Simon, rends-le libre...
--Espère! espère! le sauvage, tu vas te retrouver sur pied...
Et, obéissant à son maître, il dénouait rapidement les cordes. Lorsque Rig fut debout, son premier mouvement fut de porter les mains à sa ceinture sous sa houppelande, en même temps que son regard fauve regardait en dessous le matelot... Celui-ci éclata de rire en disant:
--Comment, vieux phoque, tu crois que j'avais laissé tes joujoux après toi?... Bébête, va... Tu sais bien que depuis quelques mois nous faisons campagne ensemble,--et il montrait un couteau et un revolver.
--Rig, dit froidement Pierre, lorsque j'ai été te chercher et que je t'ai demandé ce que tu voulais, c'est toi qui as fixé les conditions?
--Oui, maître, fit le vieux matelot, courbé, comme humilié et regardant en dessous.
--Ai-je tenu mes engagements?
--Oui, maître..., et je ne réclame rien!
--Lorsque je t'ai fait revenir avec Iza... pour jouer le rôle de Zintsky, tu m'as dit que tu risquais ta liberté; qui a fixé le prix?...
--Moi! maître!
--Tu m'as amené Iza, tu m'as amené Georgeo, et chaque fois ai-je payé tes services?
--Oui, maître.
--Tu as aujourd'hui beaucoup d'argent, Rig; tu vis sobrement et la somme que tu as aujourd'hui est pour toi plus qu'une fortune... Pourquoi ne veux-tu pas finir la vie odieuse que tu mènes? Pourquoi veux-tu voler même tes frères?
--Pourquoi? Parce que Rig est vieux et qu'ils sont jeunes;... qu'Iza sera toujours riche maintenant..
--Rig, je lis dans ton regard; prends garde. Celui qui est capable de faire ce que tu as fait gardera peu de mesure; je connais pour te faire obéir certaine histoire arrivée à bord de la _Souveraine_...
Le vieux sauvage baissa la tête...
--Aujourd'hui, Rig, si je pouvais seulement penser que tu devinsses ingrat avec moi, que tu oubliasses ton serment et que tu devinsses traître; enfin, si cette pensée me venait, j'enverrais ton signalement au bas du rapport du capitaine de la _Souveraine_, au procureur impérial; je l'inviterais à passer par ton cloaque de Montrouge, et, lorsqu'il aurait vu le corps du grand Georgeo, je lui dirais le nom du coupable. M'as-tu compris?
--Si le maître parlait..., moi aussi je parlerais.
--Et que dirais-tu? fit Davenne en se levant hautain et croisant les bras. Simon clignait de l'oeil et troussait ses manches, s'apprêtant, au premier signe, à sauter sur le sauvage.
--Je me suis fait mourir..., puis tu m'as sauvé..., et j'ai renoncé à voir tous ceux que je connaissais. Qu'y a-t-il à dire à cela?
--Alors que craignez-vous?...
--Je veux que tu comprennes que je n'ai rien à craindre. Il ne me plaît pas qu'on sache que Pierre Davenne est vivant; mais il n'y a là ni délit ni crime... Souviens-toi donc que je ne relève que de ma conscience et non de la justice... Mais, autour de ce que tu sais, je veux le silence;... entends-tu, le silence? Sinon, Rig, je l'obtiendrai violemment...
Il y eut une pause pendant laquelle Rig, muet, attendait les yeux baissés. Pierre reprit:
--L'or de Georgeo est à toi avec le sang qui le tache...; mais tu vas rendre la part d'Iza... Où est-elle?
--L'argent d'Iza est à moi!...
--Que dis-tu? demanda sévèrement Pierre, qui d'un signe ordonna à Simon de sortir. Simon cligna de l'oeil semblant dire qu'il comprenait, et il sortit.
--Je dis... Je vous ai servi, vous m'avez payé..., je n'ai rien à vous réclamer... Mais vous n'avez rien à voir dans ce qui regarde Iza... Vous ne connaissiez pas Iza: elle était chez moi; c'est moi qui l'avais arrachée des mains de ceux qui la voulaient prendre; c'est moi qui l'ai amenée à Paris, c'est moi qui l'ai nourrie... Iza était ma domestique, et dans son pays on dirait mon esclave... C'est pour moi qu'elle travaillait lorsque je l'ai amenée chez vous, et ce qu'elle a gagné est à moi. Rig est vieux... Rig a eu assez de mal à gagner sa vie, à assurer le pain de ses vieux jours. Iza était une pauvrette bonne à rien... et Rig l'a prise quand même... Mais si le vieux Rig l'a prise, ce n'est pas pour rien, c'est qu'il avait un but: il savait qu'un jour Iza lui payerait largement ce qu'il avait fait pour elle...
--Ainsi, tu veux dire que la somme qui revenait à Iza, suivant nos conventions, t'appartient; je t'ai donné cinq mille francs pour ton expérience, cinq mille francs pour jouer le rôle de vieux Moldave, cinq mille francs pour achever l'affaire d'Auteuil... et aujourd'hui tu n'es pas satisfait...
--Iza était ma servante...
--Lorsque j'ai chargé Iza du rôle qu'elle a joué..., je t'ai payé encore; tu l'oublies, et la misérable petite n'a consenti à prendre le nom du coquin qu'à un prix arrêté entre nous... Est-ce qu'aujourd'hui tu es responsable, toi, de ce qu'a fait Iza?... Et tu oublies toujours Georgeo: c'est toi aussi, toi qu'il haïssait cependant, qui me l'as fait connaître... Rig, je ne m'occupe pas de Geo, mais tu vas rendre la part d'Iza.
--Personne ne reprendra à Rig l'argent qui est à lui... Là-bas, il m'a surpris; mais ici, je suis libre.
Et comme Rig semblait se redresser, qu'il avait déjà regardé, deux fois autour de lui--comme le fauve, prêt à s'élancer, cherche la voie qu'il suivra,--calme et froid, Pierre ouvrit le tiroir d'un meuble, en sortit un long revolver et en tira la baguette d'arrêt...; puis, le doigt sur la détente:
--Rig m'appartient... Il est chez moi, et sa vie est dans mes mains. S'il essaye de fuir, je l'étends à mes pieds.
En voyant le canon de l'arme dirigé sur lui, le vieux sauvage eut un tressaillement involontaire qu'il réprima aussitôt; il dirigea son regard sur celui de Pierre: il n'eut pas de doute sur l'exécution de la menace, mais il se redressa crânement aussitôt en disant:
--Je ne fuirai pas, vous lâcheriez la police à mes trousses; mais je ne rendrai pas la part d'Iza, elle m'appartient...
--Et si je te faisais arrêter?
--Vous ne le ferez pas... Vous n'avez pas à craindre la police..., mais vos intérêts vous obligent à ne pas le faire. Et en disant ces mots il regardait Pierre, il vit qu'il disait vrai.
Pierre dit brusquement:
--Finissons-en, veux-tu être tranquille...? Veux-tu que j'oublie ce que tu viens de faire? Garde la part de Geo. Rends la part d'Iza et pars ce soir pour ne plus mettre les pieds en France; car, dans trois jours, Rig,... dans trois jours, entends-tu? les intérêts que j'ai à ménager seront satisfaits... et je pourrais te livrer à la justice... Alors ce serait tout qu'il faudrait rendre, tout avec ta vie... Veux-tu?
Le front du vieux saltimbanque se plissa une seconde, ses yeux se fermèrent bien...; mais se domptant et raidissant les bras, les poings fermés, comme pour imposer nerveusement à lui-même sa volonté, il dit en serrant les dents:
--Non! non! l'argent est à moi... Et puis je ne crois pas à tout cela...
--Rig, réfléchis!
Le vieux coquin regarda autour de lui, la porte derrière était ouverte, le bras armé de Pierre était baissé; en une seconde il pensa que Davenne était incapable de le poursuivre pour une somme d'argent, qu'on voulait seulement l'intimider pour l'obliger à rendre l'or volé. Il répondit:
--Non! non, vous ferez ce que vous voudrez!... L'argent d'Iza, c'est le mien.
Et d'un saut prodigieux en arrière, il se trouva sur l'escalier, il glissa plutôt qu'il ne descendit, bousculant tout.
Il y eut un fracas dans l'escalier, suivi d'un bruit métallique qui fit aussitôt sortir Pierre Davenne la lampe d'une main, le revolver de l'autre. On entendait crier dans l'ombre.
--Ah! vieille potence, tu m'as abordé... Espère! espère!... ne te baisse pas, vieux gredin...ou je t'étrangle.
La lumière apportée par Pierre éclaira la scène. Simon tenait le vieux Rig au cou, et celui-ci cherchait à écraser le matelot sur les barreaux de la rampe; sur les marches de l'escalier, le petit sac de cuir de Russie tout garni de platine, éventré et duquel tombait, ruisselant sur le tapis qui couvrait les marches, un flot d'or... C'était la sacoche d'Iza que le matelot avait été reprendre dans la voiture du vieux sauvage...
Aussi, en voyant l'or qu'il avait caché pris par Simon, était-il décidé à en finir avec le matelot; mais si l'un était adroit, l'autre était plus jeune et plus fort.
Simon montait l'escalier tout fier, il tenait la sacoche, le trésor d'Iza; un large rire s'étendait sur sa grande bouche: c'est que, pour la retrouver, il s'était fait aider par le nègre, et à eux deux ils avaient tout bouleversé dans l'_entre-sort_. Chaque fois qu'une fiole lui tombait sous la main, Simon disait au nègre qui se nommait Ali:
--Tu sais, Rissolé, goûte pas à ça, ma vieille..., ça te rendrait pâle..., c'est de la poison.
Et les fioles du vieux Rig, si soigneusement rangées, allaient se perdre dans les chiffons.
Lorsque Simon avait trouvé le sac, lorsqu'il avait reconnu le premier cadeau que Pierre avait fait à Iza, il s'était écrié joyeusement:
--Espère! espère! tu peux atteler... j'ai l'affaire...
C'est alors que, content de sa trouvaille, heureux d'avoir entièrement exécuté les ordres de son lieutenant, il se précipita dans l'escalier, la petite sacoche dans ses bras, grimpant la tête en avant, dans l'ombre, habitué à la maison... C'est à ce moment que le vieux sauvage se sauvait, menaçant. La tête de Simon donna dans la carcasse du vieux Rig, le choc eut pour résultat de faire tomber les deux hommes de côté; près de la rampe la sacoche, en tombant, creva, et l'or jaillissant tinta... Rig eut un éclat de rage.
--Potence à l'ail! avait crié Simon dans l'abordage.
Ce juron avait suffi à Rigobert pour savoir à qui il avait affaire...; le bruit de l'or, en tombant, lui avait appris ce que le matelot venait de faire, et, fou de colère, de rage, de haine et de lui-même, il cria:
--Ah! c'est toi... Je vais te finir là...
C'est alors que Simon, le reconnaissant à son tour, avait étendu ses longs bras et ses mains de fer avaient serré comme dans un carcan le col du vieux sorcier... Mais le cou de Rig était bien mince... et bien dur.
Alors Simon avait reçu un coup de poing, un coup de poing énorme; il avait heureusement frappé sur la joue gonflée, ça avait amorti le coup; mais la pression trop forte avait rendu «la praline» amère. Oh! alors, le vieux Rig gâtant ce que Simon disait qu'il y avait de meilleur dans la vie..., le vieux Rig était un homme perdu...; les doigts se serraient sur son cou...
Pierre Devenue parut...; il ordonna à Simon de lâcher le vieux Rig, qui tirait la langue...
Ce fut pour Simon un ordre difficile à exécuter, il regarda deux fois Pierre; son regard était suppliant... Pierre dit:
--Laisse Rig sortir d'ici; puisque tu as l'argent d'Iza.
Simon lâcha Rig, mais en lui disant tout bas:
--Toi, vieux gredin, tu abîmes ma nourriture...; nous nous retrouverons... Espère! espère!
Rig, souple, s'était laissé glisser; il avait déjà repris la sacoche; il ramassait sans bruit l'or sur les marches, semblant se retirer à reculons, humilié... Pierre descendit deux marches, lui plaça le canon du revolver sur le front en disant:
--Laisse l'or que tu as volé, misérable, ou cette fois, vieux brigand, je te fais sauter la cervelle.
Rig regarda en dessous, son regard se croisa avec celui de Pierre: il vit qu'il était condamné s'il n'obéissait pas; il descendit alors à reculons, grinçant des dents, n'osant dire haut les blasphèmes, les injures et les menaces qu'il grognait tout bas, bien convaincu qu'il suffirait d'une seconde d'hésitation pour que Pierre l'étendît sur le tapis tout ruisselant d'or.
Simon, au paroxysme de la rage, faisait tous ses efforts pour se contenir; il avait pris à pleine main dans sa boîte à praline... et il mâchait, il mâchait de rage, de colère, è croire qu'il voulait se mordre la joue.
Rig sortit. Quand la porte du vestibule fut retombée, il exclama le plus odieux blasphème... Il courut vers sa voiture, elle était attelée, il sauta sur son siège, et montrant le poing vers la maison, il s'écria menaçant:
--C'est ta condamnation que tu viens de signer là?... L'argent que tu as pris à Rig, il faut qu'il le regagne... Il le regagnera en vendant ta peau!... Hue! là, Jupiter, hue!... et il enveloppa son cheval d'un vigoureux coup de fouet.
XXIII
OÙ RIG RETROUVE UNE FAMILLE.
Le vieux Rig revint vers Paris, et, suivant le boulevard qui borde le Père-Lachaise, il arriva dans le quartier Saint-Maur; il connaissait dans la rue de ce nom un terrain vague, dans lequel il avait été autorisé à remiser plusieurs fois sa voiture; comme la voiture de Rig était également sa maison d'habitation, c'est dire qu'il avait habité le quartier déjà. Le soir même il était installé; le vieux cheval restauré se retrouvait à l'écurie, sous un appentis en planches, et si le râtelier était sobrement garni, il avait la ressource des hautes herbes qui couvraient le terrain et dans lesquelles Radis bondissait joyeusement.
Le vieux sauvage, enfermé dans sa tanière, le sourcil froncé, la bouche méchante, arrêtait le plan des nouvelles infamies qu'il devait commettre pour recouvrer la valeur de la somme qui lui avait été reprise, et pour se venger des humiliations qu'il avait subies.
Assurément, malgré tout ce qu'il avait dit, Davenne devait craindre que le secret de son existence ne fût révélé. Huit jours avant, Fernand aurait payé ses services ce qu'il aurait voulu; aujourd'hui, Fernand était entre les mains de la justice; toute tentative de ce côté risquait de compromettre le vieux sauvage et peut-être de l'envoyer rejoindre Fernand.
Il éloigna cette pensée. Une autre personne avait un grand intérêt à savoir que Pierre existait, que la scène mortelle n'était qu'une comédie: c'était la femme même de Pierre, Mme Davenne. C'est vers cette femme qu'il fallait diriger ses efforts; c'est elle qu'il fallait retrouver et à elle qu'il fallait vendre le secret le plus cher possible. Le sauvage pensait que Mme Davenne devait avoir une fortune égale à celle de son mari, c'est-à-dire qui lui permettrait de payer cher une révélation de cette importance.
Une fois qu'il aurait l'argent nécessaire et lorsque la femme de Davenne commencerait les démarches pour s'assurer de l'existence de son mari, il s'occuperait de Simon, c'est-à-dire qu'il le dénoncerait dans une lettre anonyme comme ayant tout fait, ayant servi de témoin pour attester le décès; il ajouterait que Simon avait aidé Fernand dans ses escroqueries. Avec ça il était à peu près certain que celui qu'il qualifiait de traître irait finir ses jours dans une bonne prison. Tout bien arrêté dans son esprit, il sourit; il était content; il s'étendit sur son grabat et il s'endormit calme comme un juste qui a dignement rempli sa journée.
Il en rêva toute la nuit: il était payé le double de la somme qui lui avait été prise; il voyait Simon se traîner à ses genoux, lui demandant grâce, et il tirait la corde pour le pendre... Jamais Rig n'avait été aussi heureux... Du crime de la veille, du grand Geo couché dans sa bauge à Montrouge, pas la moindre pensée.
Oh! c'était un fort, le vieux Rig: quand il commettait une mauvaise action, la main tournée, il n'y pensait plus.
Il s'éveilla au matin calme et l'esprit léger; il ne dérangea rien dans sa voiture, étant décidé à hâter la petite infamie qu'il préméditait et à aller aussitôt le plus loin possible pour se mettre à l'abri de ceux qui n'allaient pas manquer de le rechercher, dès qu'ils s'apercevraient de sa conduite. Rig fit sa cuisine et, tout en déjeunant, il cherchait comment il pourrait retrouver Mme Davenne. La même idée qu'avait eue Séglin lui vint. Il allait se rendre rue Payenne; assurément, celle qu'il voulait retrouver ne demeurait plus là; mais, avec un peu d'intelligence, il interrogerait quelques personnes du quartier, et il ne devait pas manquer d'avoir bientôt tous les renseignements qu'il demandait.
Pour être bien reçu, pour trouver des gens disposés à répondre, il fallait ne pas avoir l'air d'un vieux vagabond. C'est ce que pensa Rig, qui chercha une minute comment il allait se vêtir... Il fouilla dans sa grande malle et en sortit deux costumes très beaux, avec lesquels il avait joué le rôle du vieil oncle d'Iza, le vieux Zintski. Fernand n'étant plus à craindre, ne courant pas le risque de le rencontrer, le vieux Rig pouvait redevenir le Moldave millionnaire et faire de nouvelles dupes. Il s'habilla soigneusement et se fit le visage du rôle; puis, content de lui, il se dirigea vers la rue Payenne. Il alla naturellement dans la maison qui faisait face à l'ancienne demeure de Pierre et entra chez le concierge.
--Monsieur, dit-il, seriez-vous assez aimable pour me donner des renseignements sur deux personnes qui habitaient le quartier l'an passé et que des intérêts de famille me font rechercher?
En voyant l'air aimable, doux et le costume étrange de celui qui se présentait, le concierge s'empressa, lui offrit un siège et lui dit:
--Monsieur, je me mets entièrement à votre disposition.
--Vous vous souvenez peut-être des personnes qui habitaient le petit pavillon en face de chez vous?
--Oui, monsieur, parfaitement: M. Pierre Davenne.
--C'est cela même.
--M. Davenne est mort.
--Je sais cela; mais je voudrais savoir où réside maintenant sa veuve.
--Ma foi monsieur, cette question m'a déjà été faite dernièrement... Nous l'ignorons absolument; mais en allant chez le notaire de la famille, qui demeure près d'ici, vous serez assurément renseigné.
Le vieux Rig avait une antipathie particulière pour tous les officiers ministériels: il n'aurait jamais osé aller chez le notaire de celui qu'il avait fait disparaître de ce monde; le vieux était prudent: il n'était pas certain,--jugeant les autres à sa valeur;--que le notaire n'eût pas eu connaissance de la mort simulée de Pierre Davenne, il dit donc:
--Je ne voudrais pas aller chez le notaire: je voudrais avoir des renseignements particuliers assez discrètement pour qu'ils ne révélassent pas les recherches que je fais; cela est utile pour sauvegarder les intérêts que je défends.
--Mon Dieu, monsieur, je ne pourrai vous donner d'autres renseignements que ceux-ci: Après la mort de Pierre Davenne, la veuve fut relevée un soir dans la rue, malade, mourante; on la transporta chez elle, des soins lui furent donnés; mais elle était dans un état tel qu'on dut la conduire dans une maison de santé. La malheureuse, songez; perdre en moins de deux jours son mari, un tout jeune homme qu'elle adorait, son enfant disparue, on ne sait comment... Elle était comme folle. C'est alors que le notaire de la famille..., je dis de la famille, on n'a jamais vu personne, le notaire vint et fit faire la vente.
--Ah! on a vendu? fit Rig.
--Oui