La femme du mort, Tome I (1897)

Chapter 18

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Et elle n'osait lever les yeux; en sentant les mains plus lourdes de son père, elle relevait la tête et les bras retombèrent inertes de chaque côté du fauteuil... Elle regarda son père, et jeta un cri en se dressant épouvantée. Le capitaine Antoine de Soizé était mort... Folle de douleur, se reprochant la mort de son père, la malheureuse enfant criait, sanglotait et voulait mourir... Les voisins, accourus à ses cris, cherchaient à la contenir; mais rien ne saurait dépeindre l'état dans lequel était la malheureuse jeune fille, dont nos lecteurs ont pu juger, au reste, l'ardeur et l'énergie. Elle se roulait sur son lit, arrachant ses cheveux, blasphémant, proférant des menaces, répétant un nom inconnu des femmes qui cherchaient à la consoler et qui se regardaient entre elles, effrayées de l'intensité de cette douleur.

La secousse produite par la mort de son père la força à prendre le lit le soir même; elle passa tout un jour dans les plus atroces douleurs: il semblait qu'un être refusait de naître dans cet appartement occupé par la mort... À l'heure où, évitant de faire du bruit, on enlevait le corps du capitaine Antoine de Soizé pour le conduire à sa dernière demeure, Madeleine retombait presque mourante sur son lit en mettant au monde un fils qui mourut le soir même.

Pendant dix jours, la malheureuse jeune femme fut entre la vie et la mort, et les soins ne lui manquèrent pas... C'est Pierre qui la faisait veiller; lorsqu'elle put sortir, il la fit aussitôt venir à Charonne, où elle acheva de se rétablir en s'occupant de la petite Jeanne... Les terribles épreuves par lesquelles la malheureuse avait passé augmentèrent encore sa haine, et Pierre s'en réjouissait; car, dans ses moments de défaillance, c'était elle qui le poussait à la vengeance.

--Madeleine, le misérable va subir le châtiment; à l'heure où je vous parle, la punition commence...

Madeleine releva la tête, interrogeant, le sourcil froncé.

--Fernand, vous le savez, a continué sa vie épouvantable, ne reculant devant aucun moyen pour satisfaire à ses désirs... Il aimait la vie grande, il l'a eue; il n'avait jamais aimé véritablement, il a aimé, il est fou d'amour.

--Je sais tout cela..., et la vengeance?...

--Hier, il est rentré chez lui au milieu de la nuit: je l'attendais dans sa chambre...

--Vous!...

--Il a reculé devant moi comme devant un spectre..., et j'ai soulevé les rideaux de son lit pour lui montrer sa femme, son idole, endormie dans les bras d'un autre.

--Eh bien? demanda Madeleine, l'oeil ardent.

--Il a jeté un cri épouvantable; pour se soutenir, il dut s'accrocher à la cheminée, le regard fixé sur les deux amants... Ceux-ci s'éveillèrent, et la femme coupable, celle qu'il aimait, criait à son complice: Tue-le! tue-le!

--Ah! Dieu juste, fit Madeleine, vous lui rendez ce qu'il a fait aux autres!

--Les amants se sauvèrent, et alors qu'il pouvait avoir l'espoir de se venger, ce plaisir âpre de ceux qui ont beaucoup souffert, on est venu l'arrêter comme faussaire... Il est en prison, et chaque nuit il pensera que celle qu'il aime est avec l'autre.

--En prison!... Il sera jugé... et acquitté?

--Fernand sera condamné, sa vie finira au bagne: il est à jamais perdu, et il aura dans son existence de condamné la pensée constante que celle qu'il aime le trompe, qu'elle se moque de lui... Dans ses rêves, il les entendra rire, il a le châtiment auquel nous l'avons condamné; la vie avec la honte et le désespoir, l'amour, comme un vautour, lui déchirant le coeur...

--C'est sans regret, sans remords, que j'apprends sa peine... Je ne sens en moi que de la haine.

--La moitié de l'oeuvre est faite, à l'autre maintenant...

--Monsieur Pierre, pour...

--Ne prononcez pas son nom maudit...

--Pour elle, sinon le pardon, au moins l'oubli...

--Non... Est-ce que vous avez oublié, vous?

--Moi, j'aurais pu avec le temps oublier s'il n'était venu s'ajouter, à la faute commise par moi, la mort de mon père, le brave et loyal soldat, emportant dans l'éternité son nom flétri par son enfant... Jamais je n'oublierai, jamais je ne pardonnerai la mort de mon père!...

--Moi, jamais je ne pardonnerai ma vie brisée; jamais je ne pardonnerai cette trahison, cette lâcheté;... jamais je ne pardonnerai ce doute qui me ronge en regardant le seul être que j'aime, Jeanne; ce doute qui revient sans cesse troubler mes pensées: Est-elle bien ma fille?... Et alors, il me semble que je serais capable de tuer la pauvre enfant.

--Oh!...

--Pourtant je l'aime!... ma fille... la sienne. Oh! à cette pensée, toute ma haine, toute ma rage revient. C'est ma vie tout entière qu'elle a empoisonnée, c'est sa vie tout entière qui doit payer la mienne... Larmes pour larmes, sang pour sang, rien ne m'arrêtera, j'irai jusqu'au bout, sans pitié...

--Elle fut coupable, monsieur Pierre; car, si l'épouse avait une heure d'égarement, la mère devait s'arrêter sur la voie fatale... Mais la femme, c'est la faiblesse: elle peut à certaines heures être la victime de sa nature... Le coupable, c'est l'ami indigne abusant de ces heures, pour apporter la honte et le désespoir. Croyez-vous que par la mère vous n'avez pas assez puni l'épouse?

Pierre, les poings serrés, la tête baissée, abîmé dans ses sombres pensées, ne répondait pas. Madeleine continua.

--Vous avez une volonté de fer... Je ne vous dis pas: oubliez, pardonnez; je vous dis: Ne punissez pas, laissez-la... Et puis, est-il possible qu'un homme s'attaque à une femme? Ah! avec Fernand, c'était la lutte; mais avec elle, c'est l'écrasement, c'est le crime...

--C'est le châtiment..., dit Pierre d'une voix sourde.

--Le châtiment n'est-il pas déjà terrible? Veuve et mère, et l'enfant perdu!...

Pierre redressa la tête.

--Madeleine, depuis le jour fatal, vous m'avez vu sans cesse; est-ce que mon coeur a battu? M'avez-vous vu chercher d'autres amours?... Je suis resté austère, chaste... C'est qu'il y a là un amour profond, un amour puissant que rien ne peut arracher. Geneviève fut une infâme..., mais je l'aime; Geneviève fut une ingrate..., mais je l'aime; Geneviève n'avait pour moi ni amour ni amitié, mais je l'aime, je l'aime, entendez-vous?... J'ai pour elle du mépris, de la haine, et je l'aime, et je ne sais si, me trouvant devant elle, je ne la prendrais dans mes bras pour l'étouffer ou pour l'embrasser... Cet amour, que je ne puis arracher de moi et contre lequel ma raison, mon honneur protestent, cet amour devient de la haine... Non! j'ai trop souffert pour pardonner, et je ne suis pas assez maître de moi pour oublier.

--Mais que voulez-vous donc?...

--Qu'elle meure! Et peut-être irai-je avec son enfant prier et pleurer sur sa tombe.

--Monsieur Pierre, continua Madeleine, au nom de Jeanne, pitié pour la mère...

--Je vous en supplie, Madeleine, je vous en supplie, ne mêlez jamais le nom de l'enfant au souvenir de la mère.

--Pitié, au moins... Dieu pardonne, lui...

--Qu'en savez-vous? qui vous dit que la mort est le pardon, et qu'il n'y a pas l'éternité pour le châtiment?...

Puis changeant brusquement...

--Madeleine vous êtes vengée... Ne parlons jamais de tout ceci; c'est seul que je veux agir...

--Prenez garde!... c'est vous qui allez devenir criminel...

Pierre haussa les épaules.

--Comme le bourreau!... Adieu, Madeleine, laissez-moi... et retournez près de Jeanne.

Et comme, tout fiévreux, il se promenait dans la chambre, elle dit à mi-voix en sortant:

--Pauvre homme!

Et Madeleine de Soizé sortit de la chambre, attristée par cette grande douleur, épouvantée par cette haine, mais respectueuse devant cette force de volonté. Pierre, sombre, restait l'oeil fixe, sans regard, la pensée tout entière sur le but qu'il poursuivait.

Pendant ce temps Simon obéissant s'était rendu à Montmartre dans la rue étroite où le vieux Rig résidait depuis qu'il avait été chargé de jouer plusieurs rôles dans le drame de Pierre Davenne. Il apprit que le sauvage avait couché là; mais il était sorti au lever du jour. Sa vie, avait-on dit, était très régulière depuis quelque temps, et il était probable qu'il ne tarderait pas à revenir; assurément il devait être dans le quartier! Simon ne fut pas embarrassé; il avisa, en face de la maison de celui qu'il venait chercher, un bureau de tabac augmenté d'un débit de liqueur.

La grande salle du premier étage était occupée par un billard.

Simon se dit aussitôt:

--Le vieux gredin tire des bordées dans les environs... Espère! espère! J'entre là, je monte au premier, je me mets de quart à la fenêtre... Il y a des munitions dans le dessous... Espère! espère!...

Il entra dans le débit de tabac, renouvela sa boîte de «pralines» et dit à la marchande stupéfaite:

--J'espère un ami, je monte dans le dessus... Et je me place en vigie... Il faut de l'oeil... faites-moi servir un verre pour brûler le quart...

--Qu'est-ce que vous demandez... un petit verre?

--Envoyez-en un grand... et qu'on oublie la bouteille... Si la vieille carcasse fait des escales, il n'abordera peut-être pas avant la soupe... Espère! espère! Je vas me monter.

Et, ainsi qu'il le disait, au grand ébahissement de la débitante, ayant renouvelé sa praline, il monta au premier étage... Les longues, les éternelles heures passées à bord, devant l'immensité muette, avaient rendu l'ancien matelot patient. Il prit un siège, se mit à califourchon dessus, et accoudé sur le dossier, le menton dans ses mains, le visage si près de la vitre que son haleine la couvrait de buée, il guetta l'arrivée du vieux Rig. Sur une table près de lui le garçon avait placé une bouteille de cognac et le verre.

La bouteille était presque vide et la nuit tombait, lorsque Simon se leva de son siège, pour descendre renouveler ses munitions... La marchande de tabac, très intriguée et peu rassurée par cet homme qui depuis le matin était dans la maison et qui à chaque demande du garçon n'avait répondu que:

--Espère!... espère! file dans ta cale,... fit un effort pour lui demander:

--Mais, monsieur, qu'est-ce que vous guettez donc?

--Espère! espère... C'est le vieux marsouin d'en face... Je l'attendrai plutôt jusqu'à demain.

La perspective d'avoir jusqu'au lendemain ce singulier consommateur semblait ne point charmer du tout la vieille dame; elle dit naïvement:

--Marsouin? je ne connais pas ce nom-là dans le quartier.

D'abord Simon crut que la vieille débitante voulait se moquer de lui; il la regardait avec son gros rire, qui fit tant l'effet d'une grimace à la marchande de tabac qu'elle se rejeta en arrière... et Simon, se disant qu'on voulait rire, fit par-dessus le comptoir des feintes d'armes avec la main sur le corsage abondant de la débitante scandalisée, qui se reculait en tapant ferme sur les doigts de fer du matelot.

--On veut donc rire, la maman?

--Assez! Voulez-vous vous taire, polisson!... A-t-on jamais vu?... Où vous croyez-vous?...

C'est en se tordant de rire que le matelot s'écria:

--Espère! espère!... Alors, il ne s'appelle pas Marsouin... C'est le vieux Rig dont je parle...

La vieille dame ne répondit plus. Ce fut le garçon qui dit:

--Ah! je ne sais pas si c'est son nom...; mais ce doit être cette espèce de vieux hibou d'en face.

--Oui, fit la débitante avec dégoût, ce doit être votre ami... Un vieux sale...

--Vieux sale... c'est lui...

--Ah bien! fit le garçon, vous ne le verrez pas... Il sort d'ici...

--Comment! d'ici?...

--Absolument... il a acheté un timbre-poste. Il avait une petite valise...

--Une petite valise... Il se sauve... Espère! espère! Je te vas mettre le grappin dessus.

Et d'un bond Simon sortit de la boutique, laissant étourdis, effrayés, et la patronne et le garçon.

Il faisait presque nuit; toute la journée le matelot était resté là, solide au poste... et il avait perdu son temps. Mais Simon n'était pas homme à ne pas exécuter les ordres de son lieutenant. Pierre Davenne lui avait dit:

--Va me chercher Rig...

Et mort ou vif, Simon ramènerait Rig...

Où allait-il à cette heure? Il aurait été bien embarrassé pour le dire lui-même... Il allait chercher Rig, et il causait se disant pour se consoler, en changeant sa praline de joue:

--Espère! espère! je t'aurai, ancien.

Arrivé en courant sur les boulevards extérieurs, il lut sur l'omnibus: _Montrouge_. Ce fut comme une révélation. Rig se sauvait; mais assurément, avant de se sauver, il devait rentrer dans l'étrange demeure où il l'avait trouvé. Simon courut après la voiture, et, donnant ses trois sous au conducteur en s'élançant sur l'impériale, il s'écria dans son bon rire:

--Ouf! là, dans la hune!

Il se mit près du cocher. Cinq minutes après il lui offrait une praline... Dix minutes après il était presque debout, un genou sur la banquette, les mains sur la rampe, se tenant de face dans la direction de la voiture et la tête presque sur l'épaule du cocher... Ils étaient déjà très amis... Simon lui racontait que, dans ses voyages, il avait été dans un pays où les chevaux avaient un siège naturel sur la croupe; en achetant la bête, on avait à la fois le cheval et la voiture... On pouvait y tenir trois... Le cocher lui demanda s'il y avait une capote. Simon faillit se fâcher, mais ce fut l'affaire d'une seconde; il continua en racontant qu'avec la crinière intelligemment nattée, on se faisait les guides...

Arrivé à Montrouge, il paya une bonne bouteille à son voisin... d'une heure... et lui fit jurer qu'ils se reverraient; puis ils se dirigea vers le bizarre village où nous avons déjà mené le lecteur.

XXII

DE L'AIMABLE FAÇON DONT LE VIEUX RIG RENDAIT SES COMPTES.

L'étrange village que nous avons dépeint, situé au-dessus de Montrouge, et où campaient pendant la mauvaise saison tous les banquistes forains, était sans dessus dessous depuis quelques jours. Les fêtes et les foires de village commençaient partout, et chaque jour c'était dans une direction nouvelle. Les bouges, abandonnés, restaient ouverts, sans portes, sans fenêtres, désolés; les niches se vidaient; les animaux partaient. Le vent allait pouvoir entrer libre partout, avec la pluie, lavant et assainissant pour la saison nouvelle les huttes des nomades.

Les chariots, comblés des ustensiles baroques de la vie foraine, partaient, cahotant dans les ornières profondes et balançant rudement dans les cahots les Vénus à moignons, les géantes et les femmes à barbe veulement couchées au sommet, servant d'appui, pour empêcher le vent d'enlever les loques de la baraque.

Le petit nain était parti, le grimacier était parti, les Hercules et la Vénus étaient partis; Georgeo le bohémien, qui avalait les sabres, était parti. Depuis la veille, le vieux Rig donnait à manger à son cheval-ombre: il ne lui donnait plus des paillassons et des vieux chapeaux de paille, il lui donnait du foin et de l'avoine comme à une bête naturelle; depuis la veille, sa tanière s'était rouverte, et seul, il empilait dans sa grande voiture _entre-sort_ toutes les étrangetés qui composaient son mobilier. On n'entendait de tout côté que le bruit des marteaux et les rires joyeux des banquistes, heureux de reprendre la vie nomade qui était une condition de leur santé. Ils étaient heureux: ils allaient marcher au grand soleil, sur les longues routes, les pieds blancs de poussière, bien libres, bien indépendants, s'appartenant enfin, n'ayant plus pour loi que leur volonté.

Georgeo, au contraire, avait conservé jusque dans son départ sa nature sombre et silencieuse; Georgeo ne parlait à personne dans le campement de Montrouge, qu'à la belle Iza, la servante du vieux sauvage, et tous avaient remarqué que, depuis la fuite d'Iza, Georgeo était devenu plus taciturne.

Georgeo n'avait rien dit à personne, et la nuit précédente il était parti. Le lendemain, la porte de son chenil, contrairement aux autres, était fermée, la fenêtre clouée et la voiture partie. Cela n'étonna personne.

Avec la nuit revint le silence; ceux qui ne devaient partir que le lendemain allèrent passer la dernière nuit dans leur tanière, s'empressant de dormir tôt et bien, pour être levés avant le jour et hâter le départ. Le silence enveloppait le petit village. Seul le vieux Rig le troublait par le heurt de ferraille des harnais qu'il mettait à son cheval.

Rig attelait sa voiture bien pleine, et le grand cheval avait de longs hennissements; il était encore étonné du changement survenu dans son alimentation, et ce n'est pas sans crainte que, se voyant attelé, il se demandait de quel travail il allait payer ça... Le vieux Rig était fiévreux: il se hâtait, il était agité, il semblait craindre quelque chose.

Il avait attaché son chien sous sa voiture, le cheval était attelé, il n'avait plus qu'à monter sur le siège et partir; avant il rentra dans son chenil et, la lanterne de sa voiture à la main, il éclaira tous les coins, s'assurant qu'il n'oubliait rien. Il allait sortir, lorsqu'il vit devant lui dans l'encadrement de la porte, lui barrant le passage, la haute silhouette d'un homme. Rig n'était pas un timide: il se recula aussitôt et leva sa lanterne dans la direction de la porte, pour voir qui se présentait ainsi. C'était Georgeo, qui lui dit d'un ton bref:

--Il était temps, Sauvage! une heure plus tard, et le vieux voleur était parti...

Le vieux Rig, en reconnaissant celui qui lui parlait, avait aussitôt éteint sa lanterne. Ainsi placé absolument dans l'ombre, il n'était pas vu et voyait la silhouette de Georgeo se détacher plus noire sur l'obscurité moins intense de la nuit... Et, pour dépister le grand Geo, il se glissa sans bruit, comme une couleuvre, de l'autre côté de la pièce.

--Rig, dit Georgeo, tu avais comploté avec Iza de me voler. Vous avez reçu l'argent; rends-moi ma part, vieux, et je te laisse vivre...

--Je n'ai pas ta part...

--Alors tu l'as remise à Iza... Mène-moi où tu caches Iza...

--Ne viens pas m'ennuyer de tes mensonges... Geo, va retrouver la fille... et laisse le vieux Rig...

--Le vieux Rig me rendra mon argent ou il mourra...

--Comme ça, fit le vieux Rig narquois.

--Vieux Rig, je pardonnerai à ton âge; mais rends-moi l'argent.

Le vieux Sauvage, blotti dans son coin, ne répondit pas; il manoeuvrait pour en finir, car il avait vu, avec ses yeux de chat, un revolver dans la main de Geo. Il se glissa dans l'angle où il s'était retiré d'abord et dit:

--Geo est un grand niais d'être venu se fâcher avec Rig...

Il vit que Geo étendait le bras dans la direction d'où la voix était partie, il se recula aussitôt. Geo faisait un pas pour être plus près de celui qu'il cherchait, et il demanda pour entendre sa voix et diriger son coup:

--Vieux Rig, veux-tu nous entendre et ne point garder toute la somme?

Le vieux Sauvage avait tiré de sa ceinture un long couteau à large lame, semblable à un coutelas de boucher: il se glissait derrière le grand Geo et, pour tromper celui-ci, il jeta sa lanterne dans le coin qu'il venait de quitter. Geo tira dans la direction d'où il avait entendu du bruit... En même temps, il sentait comme un coup de poing dans le dos: il voulut se retourner pour se défendre; mais il étouffait, son arme lui échappa des mains, et, sans qu'il pût prononcer une parole, il tomba comme une masse, la face contre terre.

Le vieux Rig, qui s'était reculé dans le coin du bouge où il avait jeté sa lanterne, la rallumait vivement.

Dès qu'il eut de la lumière, il alla attentivement regarder le cadavre... Il avait oublié le couteau dans la plaie; il l'y laissa pour éviter le sang... Étant sorti pour s'assurer que personne n'avait rien entendu autour d'eux, il rentra; comme c'était un homme soigneux que le vieux sauvage, tout en réfléchissant à ce qu'il allait faire du cadavre afin de n'être pas recherché le lendemain, il fouillait les poches du grand Geo, prenait une poignée de louis qu'il avait dans sa ceinture,--les louis qu'Iza avait apportés quelques jours avant son mariage,--et le portefeuille crasseux qui contenait ses papiers. Il disait tout bas, le vieux Rig:

--Pour tout le monde, il est en route! sa cabane ne sera pas rouverte avant le retour habituel, dans six mois... C'est ça! Grand Geo, tu vas reposer dans ton lit, plains-toi donc?... Le gourmand qui voulait sa part...

Le vieux sauvage éteignit sa lanterne et se glissa à travers les cahutes. Arrivé devant celle de Geo, il tira de sa poche un instrument, qui ne le quittait jamais, à peu près semblable à celui dont se servent les dentistes pour l'extraction des dents. Lorsqu'on lui en demandait l'usage, il disait même qu'il l'employait à cet usage, et, le glissant dans la serrure avec une vivacité et une adresse prodigieuses, il ouvrit la porte.

Il courut aussitôt à sa voiture... Il caressa son cheval en disant:

--Nous allons partir, Jupiter...; tout à l'heure, mon vieux...

Le chien sous la voiture eut un grognement...

--Qu'est-ce que c'est, Radis? fit à mi-voix Rig fronçant les sourcils et regardant autour de lui... Tout était calme, il caressa le chien qui se recoucha en attendant...

--Rien! une fausse alerte!... Celui qui viendrait me déranger à cette heure n'aurait pas de chance, grogna le vieux en dardant son regard fauve.

Il rentra dans sa baraque, prit le corps de Geo,--nous avons dit que Rig était d'une force extraordinaire;--il l'enleva comme une plume, les pieds battant d'un côté, la tête et les bras de l'autre, évitant de se tacher de sang, et il courut jusqu'à la demeure du misérable. Arrivé, il se mit à genoux et étendit le corps par terre; il allait se relever lorsqu'il reçut un choc effroyable sur la tête; il se dressait, mais il sentit ses bras pris dans une corde; il voulut se débattre, mais on était couché sur lui et on le ficelait. Le vieux Rig était pris; il n'osait crier, il sacrait d'une voix sourde en bavant de rage. Il ne fut pas longtemps avant de savoir à qui il avait affaire en entendant:

--Espère! espère! vieux coquin... Ah! on veut manger tout, à soi seul... Vieux gabier, potence à l'ail, tu vaux cher... Quelle chance, hein! que je fasse bien les épissures. Es-tu gentiment ficelé?... Vieux sauvage, si je t'ai cassé quelque chose..., espère, espère, nous ne le perdrons pas: tout est attaché solidement.

--Simon..., tu payeras cher ta trahison...

--Comment, vieux coquin... Ne redis pas ce mot-là, je te colle des pichenettes sur le nez... Vieille carcasse à potence; pour une fois que l'on a confiance en toi.--C'est vrai qu'il fallait être naïf.--Je le disais au lieutenant... Le pauvre garçon qui vient te réclamer ses sous, et tu le tues... Tu vas être lourd à emporter; dis donc, sauvage, si j'allais chercher les gendarmes... Ce sera pour une autre fois,... le lieutenant veut te parler... Comme je ne te déshabillerai pas... ça te va bien les ficelles... Je ferai les gestes quand tu parleras... Espère! espère!

Et en disant ces mots, Simon ficelait absolument ainsi qu'une momie le vieux Rig... encore abruti par le coup de poing que le matelot lui avait appliqué sur la tête pour annoncer son arrivée.

--Tu n'as pas été gentil avec Georgeo... Ah! vieux polisson, peut-être que tu étais jaloux à cause de la sauvage... Mais faut dire aussi que tu n'es pas galant avec elle. Si c'est comme ça que tu entretiens celles auxquelles tu portes intérêt... Allons, Rig, maintenant nous allons rendre notre visite, sois aimable. Et le matelot prit Rig comme un ballot et l'emporta sur son épaule. Il sortait; le vieux sauvage, prudent, dit:

--Simon, ferme la porte.

--A-t-il une tête! il pense à tout; tu ne veux pas que ton ami Geo s'enrhume. Et, obéissant, il ferma la porte.

Simon était un minutieux: il s'assura que la porte était bien fermée, et il dit alors au vieux Rig:

--Tu peux être tranquille, te voilà pour six mois absolument à l'abri... S'il prenait l'idée à Simon d'être désagréable au vieux coquin qu'il a pour camarade... il n'aura qu'à aller prier la police d'ouvrir la porte; mais le sauvage est trop intelligent pour obliger un ancien à le dénoncer... N'est-ce pas, vieux coquin?

Et Simon courait portant sa momie vivante sur l'épaule. Arrivé près de la voiture Radis grogna, menaçant; heureusement il était attaché... Simon présenta au chien la face du vieux Rig.