La femme du mort, Tome I (1897)

Chapter 17

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Quelques minutes avant, Fernand, en revenant de la petite église, s'était demandé où il allait se cacher, pour se mettre à l'abri des recherches; la fuite à l'étranger était difficile et dangereuse: c'est la voie ordinaire que suivent tous les criminels, et c'est aussi le point vers lequel se dirigent toutes les recherches... La vie paisible dans l'ombre, à Paris même, lui offrait plus de sécurité et lui permettait de se livrer tout entier à la lutte qu'il voulait entreprendre contre celui qu'il était persuadé avoir vu vivant. Avec le jour, les idées de spectre s'étaient envolées: le spectre était en chair et en os. C'était un vengeur, il fallait le vaincre, ou sans cesse il serait acharné après lui; ce que Pierre Davenne avait déjà fait pour atteindre son but lui donnait l'idée de ce qu'il pouvait faire encore.

Fernand voulait retrouver sa victime, il voulait revoir la malheureuse Geneviève et en faire sa complice. Elle aussi devait avoir le désir de se débarrasser de celui qui, sans pitié, l'avait implacablement condamnée à la misère. À cette heure, pour Fernand, c'est lui, c'est elle qui étaient les victimes, et Pierre Davenne, le mari outragé, l'honnête homme trompé, était le coupable. C'est dans cette idée qu'il s'était fait conduire rue Payenne, croyant que Geneviève y résidait encore. Mais, en apprenant que la malheureuse femme était tombée malade, qu'on avait vendu chez elle, qu'elle était à l'hospice peut-être, pas un tressaillement n'avait secoué son être; tous ces malheurs arrivés par lui et pour lui ne pouvaient l'apitoyer sur son sort. D'abord, à cette heure, il ne pensait qu'à lui... Se sauver, c'était fait; se ranger, il voulait le faire, et retrouver Iza.

En levant les yeux pour chercher ce qu'il allait faire, lorsque l'homme chargé de garder la maison lui conseillait, pour avoir des nouvelles de Mme Davenne, d'aller chez le notaire, Fernand avait lu: «Petit pavillon richement meublé avec jardin à louer...» Il n'y avait pas fait attention alors; en ce moment, cherchant par quel moyen il allait sortir de sa situation, il trouvait un plan sûr...; mais il n'avait pas un liard, et il fallait de l'argent, beaucoup d'argent.

Accoudé sur la rainure de la glace de la voiture, le menton dans les mains, rongeant ses ongles pendant que la voiture remontait plus lentement, il se disait:

--La petite maison de la rue Payenne est absolument discrète, et personne ne viendrait me chercher là; il est probable que, lors de la vente, c'est le propriétaire qui a racheté le mobilier, ce qui assure une habitation confortable. Avec de l'argent je l'aurai, et de là je puis, à mon tour, faire payer à Pierre le mal qu'il m'a fait. _Par pari refertur_, et nous verrons alors. Mais où trouver de l'argent?

Tout à coup, Fernand eut un soubresaut, et il fit aussitôt arrêter le cocher.

Il venait de voir Picard, son caissier; Picard qui marchait libre!... et qui, tout soucieux, semblait se diriger vers les magasins. Il regarda s'il n'était pas suivi; ne voyant personne de suspect, il le héla. Le vieux caissier vint tout hésitant, ne le reconnaissant pas... Lorsqu'il fut près de lui, il exclama:

--Ah! monsieur, que je suis heureux de vous voir!

--Montez près de moi, Picard...

Le caissier obéit et la voiture remonta au pas, sur l'ordre de Fernand.

--Qu'y a-t-il?

--Monsieur Séglin, je viens de l'hôtel du Helder... M. Lorillon est parti cette nuit, quelques minutes après votre départ: il a dit qu'il ne pouvait attendre.

--Vous avez les fonds? demanda aussitôt Séglin.

--Oui, monsieur, fit tristement le caissier.

Séglin, au contraire, dit joyeusement:

--Donnez-les-moi!... L'affaire est arrangée, j'ai reçu un mot de lui: il vient déjeuner avec moi demain au retour d'un voyage court qu'il devait faire, et il touchera chez moi...

--Ah! bien, tant mieux... je ne vis plus depuis deux jours... Il me semble toujours que je vois arriver des protêts; ah! monsieur Séglin, j'en aurais fait une maladie...

--Mon cher Picard, désormais vous pouvez dormir tranquille... Donnez-moi les fonds...

--Voici, monsieur!... et le caissier retira de dessous son gilet un vaste portefeuille; il décrocha la chaîne qui l'attachait après lui et en tira les liasses: Tenez, monsieur Séglin, comptez bien; un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept... Sept liasses de vingt billets de mille, ça nous fait cent quarante...

Les doigts de Fernand tremblaient en prenant les papiers...; jamais il n'avait ressenti pareille impression en touchant des sommes plus considérables... C'est qu'à cette heure la vie de Séglin était nouvelle: il allait changer d'existence, d'allures, de nom, et il allait rentrer riche dans la vie.

Picard, heureux de se débarrasser de l'argent et de la responsabilité qu'il entraînait, souriait à mesure qu'il le donnait.

--Vous avez cent quarante mille en papier, voici maintenant une liasse de six billets de cinq cents... cent quarante-trois mille.

Picard serra son portefeuille sous son gilet sans s'occuper de la chaîne cette fois, et, fouillant dans son gousset, il ajouta:

--Et voici deux rouleaux de mille francs chacun... Cent quarante-cinq mille francs.

--Bien, dit Fernand fiévreux en serrant précieusement ses billets et son or... Très bien! Maintenant, mon cher Picard..., il faut que vous me rendiez un service absolu... J'allais vous chercher pour cela, ce matin... C'est ce qui m'a fait lever d'aussi bonne heure...

--Moi, monsieur, j'étais si inquiet que je n'ai pas dormi de la nuit; à quatre heures, j'étais déjà parti afin de ne pas manquer mon homme, je m'étais décidé à aller attendre son lever chez lui.

Séglin, qui devait à cette circonstance la fortune qu'il retrouvait, se dit que décidément Dieu était avec lui. Il reprit:

--Picard, sans retourner à la maison où je vais vous remplacer, vous allez vous rendre chez notre correspondant à Turin.

--Tout de suite? exclama le vieux caissier stupéfait...

--Tout de suite; les fonds expédiés par M. de Zintsky arrivent cette nuit: un million... Il faut que vous soyez là. Vous prendrez du repos en wagon... Vous ne me refusez pas?...

--Oh! non, monsieur, puisqu'il le faut...

Et abattu, harassé, le père Picard baissa la tête, écoutant attentivement les instructions qu'il devait suivre et que lui donnait Séglin sur cette rentrée imaginaire. Le but de Séglin était, on le devine, d'éloigner le vieux caissier de la maison pendant quelques jours: son arrestation immédiate aurait aidé à mettre la police sur ses traces...; car le père Picard était la probité même. Il était dévoué à son maître parce qu'il le savait un peu fou, mais honnête et embarrassé... S'il avait su que celui qu'il respectait, qu'il estimait, était un escroc, un faussaire, son sentiment se serait absolument transformé: il aurait aidé les agents à prendre celui dont il avait été la dupe.

Le voyage que Séglin lui faisait faire pouvait, en écrivant à Picard à son arrivée à Turin, l'obliger à y rester quinze jours, le temps dix fois nécessaire pour se mettre tout à fait à l'abri. Séglin, arrivé boulevard Ornano, se fit descendre à quelques pas de la boutique d'un chapelier, il paya la voiture et dit à Picard:

--J'ai une personne à voir, l'affaire de deux minutes. Ce cheval ne marche pas, nous arriverions en retard pour le train; courez donc à la place chercher une voiture avec un cheval un peu vigoureux.

Le père Picard obéit... C'était une manoeuvre pour que le cocher ne pût donner de renseignements. Fernand entra dans une allée, puis en ressortit aussitôt pour s'acheter un chapeau chez le chapelier.

Quand le père Picard revint, il monta dans la voiture qui l'amenait et lui dit:

--J'étais ici à six heures et je n'avais pas trouvé mon homme; le temps que j'allais au magasin, j'avais laissé mon chapeau pour qu'on lui donnât un coup de fer...

--Je n'avais pas remarqué que vous étiez nu-tête.

--Cocher, dit Séglin, très vite à la gare de Lyon et vous aurez un bon pourboire...

Le cocher enveloppa son cheval d'un vigoureux coup de fouet, et la voiture se dirigea rapidement vers la gare. En repassant devant la maison du boulevard Magenta, Séglin regarda: il vit que tout était dans le même calme. Les deux agents postés de chaque côté de la rue fumaient tranquillement leur pipe en regardant s'ils ne voyaient pas paraître celui qu'ils attendaient. Fernand, dévoré de fièvre, avait hâte d'être débarrassé de Picard, et, pour tromper son impatience, il parlait, ne tarissant pas sur ce que Picard devait faire en arrivant à Turin. Il donna cinq cents francs au vieux caissier. La voiture allait entrer dans la gare, il pensa tout à coup que peut-être des agents avaient été placés dans toutes les gares et qu'il serait imprudent de s'y montrer; il fit arrêter la voiture. Il eut un frisson en voyant qu'elle arrêtait juste devant la porte de la prison de Mazas. Mais, se remettant aussitôt, il dit:

--Voyez-vous, Picard, vous allez arriver juste à temps pour prendre le train; mais comme ma femme doit être dans une inquiétude mortelle! elle m'a vu partir au reçu de la dépêche pour laquelle vous allez faire cet ennuyeux voyage et je ne lui ai rien dit. La pauvre amie doit m'attendre; je vais me hâter de retourner à Auteuil...

--Bien, monsieur.

--Vous tiendrez bien compte de mes recommandations; il n'y a lieu d'écrire que lorsque vous aurez vu directement l'envoyé de M. de Zintsky.

Le vieux caissier, plein de confiance, honoré de la mission qui lui était confiée, serra affectueusement la main de son patron. Fernand sauta de voiture, et le cocher dirigea ses chevaux vers la chaussée qui conduit à la gare de départ.

Séglin gagna à pied la rue de Charenton. Ayant avisé un coiffeur qui ouvrait sa boutique, il y entra, il se fit raser la barbe, ne conservant que ses moustaches, et il fit changer la coupe de ses cheveux; ainsi rajeuni, il gagna le faubourg Saint-Antoine et, chez un spécialiste pour les vêtements de velours, que portent assez souvent les artistes qui ne veulent point qu'on ignore ce qu'ils sont, et les peintres en bâtiments qui veulent paraître ce qu'ils ne sont pas, il se choisit un vêtement complet de velours..., c'est-à-dire une vareuse sans collet, attachée au cou par un seul bouton et sur laquelle le col de la chemise s'étendait, un gilet fermé comme la soutane d'un prêtre par une cinquantaine de petits boutons, et un pantalon à la hussarde, large sur les reins et les jambes, et retombant étroit sur le pied.

Ce costume seyait à merveille à la tête intelligente de Fernand. Il l'essaya, mais ne le revêtit pas. Il en choisit deux autres ne variant que par la couleur et fit porter le tout dans une voiture. Il se fit conduire au boulevard et fit là de nouvelles acquisitions chez un chemisier. En deux heures sa garde-robe fantaisiste était absolument remontée..., et, avisant chez un marchand d'articles de voyage une malle d'occasion, il l'acheta et la fit charger sur la voiture. Ces acquisitions terminées, voulant dérouter toutes les recherches, il changea encore de voiture et se fit conduire avec son bagage au quartier Latin. Une heure après, il était installé dans une chambre d'hôtel, et il en sortait ayant revêtu le costume dont nous avons parlé plus haut, la tête couverte d'un chapeau de feutre à larges bords, ayant au col une cravate de soie blanche nouée à la Colin, la pipe à la bouche, les mains dans les poches. Il descendit le boulevard Saint-Michel et regagna la rue Payenne; il vit le même homme auquel il avait parlé le matin. Celui-ci ne le reconnut pas.

--À qui faut-il s'adresser pour visiter le petit pavillon à louer?

--À moi, monsieur.

Séglin visita la maison qu'il connaissait trop... Ainsi qu'il l'avait pensé, le pavillon était garni par les meubles de Davenne, ou du moins par la plus grande partie.. Tous les objets d'art avaient été enlevés... La chambre de Davenne était complètement démeublée. Il en demanda la raison, et on lui répondit que l'amateur qui avait acheté les objets de prix, les tableaux, les armes, le linge, avait également acheté les meubles de la chambre, au grand désespoir du propriétaire.

Fernand dit:

--Au contraire, moi, cela me va très bien... Je ferai ici mon atelier...

--Le propriétaire ne demandera pas mieux; car il est fatigué des frais qu'il a déjà faits: il croyait louer plus facilement et il aimerait mieux qu'on ne l'obligeât pas à garnir cette chambre.

--Vous voyez que cela tombe à merveille.

--Il y a deux fenêtres... Celle-ci est masquée par des voliges qu'il n'y a qu'à arracher...; elle est cachée, par de la tapisserie. Quel est le métier de monsieur?

--Je suis sculpteur.

--Ah! artiste... Et aussitôt il ajouta: Vous savez, monsieur, que le propriétaire exige, si vous louez à l'année, six mois d'avance.

--Ceci m'est indifférent; et le prix?

--Il dit dix mille francs, mais vous pourrez l'avoir pour huit mille en ne lui demandant aucun changement et en louant à l'année.

--Ce n'est pas vous qui traitez...

--Non, monsieur...

--C'est que je suis très pressé... Mes travaux m'obligent à venir par ici très souvent; si je le pouvais, j'entrerais demain.

--Rien n'est plus facile, monsieur; le propriétaire reste rue de Turenne, je vais vous y conduire; nous sommes certains de le trouver, il est infirme.

On se rendit aussitôt chez le propriétaire et l'affaire fut traitée. Fernand versa quatre mille francs d'avance, il donna cinq louis au concierge qui l'avait dirigé dans sa location, et le chargea de lui trouver pour le surlendemain une domestique. Il avait loué sous le nom de Carle Lebrault, artiste sculpteur. Toute la journée du lendemain, des Italiens chez lesquels il avait été faire ses emplettes, rue de la Roquette, organisaient l'atelier, plaçaient le décor de son métier improvisé...; les plâtres étaient accrochés, les selles garnies de terre, les ébauchoirs traînaient partout... Et, le soir, le sculpteur Carie Lebrault prenait possession de sa nouvelle demeure.

Le concierge, questionné par les vieux curieux du voisinage, disait:

--C'est un grand sculpteur qui restait dans le quartier du Luxembourg. Il se nomme Carle Lebrault. Et c'était un cri d'admiration lorsqu'il ajoutait: Il m'a donné cent francs de denier à Dieu.

XXI

LES BONS COMPTES FONT LES MAUVAIS AMIS.

Pendant que Fernand Séglin s'installait dans le petit pavillon de la rue Payenne, Iza, qui avait connu la fortune, s'apercevait qu'avec sa première jeunesse elle avait perdu les goûts simples qui la réjouissaient autrefois: la bohème lui semblait triste, et elle se décidait à rentrer dans la vie superbe qu'elle venait de quitter si étrangement... Est-ce qu'elle pensait à retrouver son mari? Oh! non, pas une minute l'idée de Fernand ne vint à sa pensée, pendant le trajet du chemin de fer à Charenton. Lorsqu'elle arriva, Pierre la reçut aussitôt, et en la voyant il lui demanda:

--Qu'y a-t-il, Iza? comment te trouves-tu encore à Paris?

--Maître, je ne puis partir... Je n'ai rien.

--Tu n'as rien?

--Maître, vous m'aviez promis qu'on me rendrait les beaux bijoux qu'il m'avait volés... Vous m'aviez promis que j'aurais plein le petit sac de pièces d'or...

--Et tu n'as rien... Georgeo te les a pris?

--Comme moi, maître, Georgeo n'a rien.

--Pierre fronça les sourcils.

--Ainsi le vieux Rig ne vous a pas été porter hier matin à Boulogne le prix que nous avions fixé?

--Non, maître...

--Le vieux coquin, murmura Pierre.

Et il sonna sur un timbre. Le nègre parut.

--Appelle Simon...

Le nègre sortit. Pierre se tourna vers Iza:

--C'est Georgeo qui t'envoie?

--Non, maître!

--Où est-il?

--Je ne sais pas,... fit Iza en baissant les yeux; je l'ai quitté.

--Comment ça? que s'est-il passé entre vous?

--Rien, maître.

--Est-ce qu'il t'a reproché ton mariage?

--Non, maître.

Et respectueuse devant Pierre, elle n'osait répondre. Il lui prit la main, la fit asseoir en face de lui et demanda à l'étrange créature:

--Iza, dis-moi pourquoi tu as quitté celui que tu aimais?

--À vous, maître, je ne sais pas mentir... J'étais heureuse de partir avec lui, c'est moi qui lui ai dit: Tue-le... pour me rendre libre, tout à toi... Et il l'a tué. Je suis maîtresse de moi... Alors je suis partie avec lui, j'étais contente en montant dans sa voiture, j'ai bien vite rejeté mes beaux habits pour remettre les autres... et quand je me suis vue habillée comme autrefois, je me suis jetée dans les bras de Georgeo et je lui ai dit: Maintenant nous allons vivre heureux, et il a ri... Alors, maître, il m'a semblé que ce rire était niais, bête... Il ne répondait à mon enthousiasme que par des bêtises... Je me suis couchée, et, cahotée d'abord par la voiture, je me disais: On est bien là, libre, maître de soi... et je ne pouvais dormir. Au bout d'une heure les cahots me faisaient mal, et puis il y avait dans la voiture des senteurs d'huile âcre qui me portaient au coeur... Je ne pus dormir, j'avais hâte de voir le jour... Au matin, quand je me levai, j'eus un peu honte de mon costume, mais ça me fit rire... Puis des gens qui passaient me regardaient singulièrement; je me dis alors que je n'étais pas belle ainsi, que c'était parce que j'étais à peine vêtue... qu'on me regardait... Quand Georgeo revint du marché, il me sembla bête, cet homme, avec ses petits paquets dans les mains, son pain sous le bras... Quand il vint m'embrasser, je le trouvai sale... et toute la journée je ne pensai plus qu'à la belle chambre où je dormais si bien, où ça sentait si bon... Les effets que je portais me cuisaient sur la peau... et je pensais au beau linge fin parfumé que je mettais chaque jour... Alors je me fis honte: je me trouvais moins belle, et, au dîner du soir, je ne voulais pas manger en voyant le pain dur, le gros vin rouge, la viande noire... Il me sembla que je n'avais jamais vécu ainsi, j'avais le dégoût aux lèvres. Maître, je ne veux plus être pauvre...

--Et Georgeo?

--Ce matin, maître, au petit jour, Georgeo était endormi, la voiture suivait la route, je suis descendue, j'ai dit adieu... et je suis venue...

--Tu ne veux plus le revoir?

--Jamais...

--Que vas-tu faire?

--Je ne le sais pas..., je serai riche!

--Tu n'aimes plus Georgeo... tu n'aimais pas Fernand?

--Il est mort...

Pierre Davenne savait que Fernand était vivant; mais il ne crut pas utile de détromper Iza.

On gratta à la porte. Pierre commanda d'entrer. Simon parut.

En voyant Iza, il dit malgré lui:

--Tiens! la sauvage!

Pierre regardait Simon, tout surpris de son costume. C'est que Simon avait repris son ancienne défroque. Il avait rattaché à ses oreilles ses grands anneaux d'or, il avait revêtu son pantalon étroit du genou et large sur le pied; il avait son grand châle rouge en ceinture, sa chemise à col lâche, nouée par une cravate sur laquelle était une ancre; on voyait, sous la chemise, le tricot à raies bleues, puis la petite vareuse, et ce chapeau, si bizarre d'équilibre, qui était placé sur le derrière de la tête comme un chignon. En voyant Pierre le regarder des pieds à la tête, il lui dit joyeusement en changeant sa praline de côté:

--On a mis la petite tenue... Maintenant que l'autre n'est plus de ce monde, nous pouvons faire notre rentrée dedans... Voilà assez longtemps que je me déguise, ça semble bon de mettre des vêtements comme tout le monde.

Simon était persuadé qu'il était très élégamment vêtu.

--Simon, dit Pierre, sais-tu où nous pourrions bien trouver le vieux Rig?

--Le vieux Rig: on pourra encore le trouver chez lui, dans son trou; mais ce soir il n'y sera plus.

--Je vais y aller, dit aussitôt Iza.

--Non! commanda Pierre. Iza, tu vas retourner à Paris, descendre dans une maison que je vais t'indiquer. Voici de l'argent: tu vas te revêtir en Parisienne... Dans deux jours tu recevras ce que je t'ai promis et tu seras libre.

--Bien, maître...

Pierre écrivit une lettre, la lui remit, et lui donna un rouleau d'or.

--Va à cette adresse, et attends-moi, d'ici deux jours...

Iza sortit aussitôt, et Pierre dit alors à Simon:

--Simon, le vieux sauvage a gardé l'argent qu'il devait porter à Iza...

--Il disait qu'elle était chez lui...

--C'est faux...

--Les deux malheureux, au lieu de se dérober prudemment aux recherches, étaient obligés de l'attendre et risquaient ainsi de tout perdre... Il faut que tu me trouves le vieux Rig...

--Espère! espère! Je le trouverai... Ah!, le vieux coquin, il n'est pas content de sa part...

--Pour être certain de le trouver, il faut t'y rendre immédiatement...

--Je chasse dessus, tout de suite... En voilà un vieux gourmand... pas même laisser la solde à cette petite bellotte... Espère! espère! je vais le secouer, le vieux marsouin.

Il allait partir, et déjà il fouillait dans sa poche pour changer ses «munitions de bouche,» comme il disait.

Pierre le rappela:

--Ton homme est-il revenu de là-bas?

--Oui, mon lieutenant; il n'y a rien de nouveau, la maison est toujours gardée comme si l'on attendait quelqu'un, mais pas moyen de tirer un mot de ces gens-là... C'est muet comme des phoques, ça ne dit qu'un mot: «Passez votre chemin.»

--Sait-on où a été transporté Fernand?

--On ne sait rien... Il a été arrêté presque aussitôt après notre départ. Pour la blessure, il n'en était plus rien; le médecin ne s'est même pas aperçu de ce que le vieux Rig avait mis dessus...

--La maison est toujours gardée; ils espèrent que sa femme viendra, et la croient sa complice... Il faudrait savoir si l'on a saisi sur lui ou chez lui les fonds qui devaient servir à payer les traites...

--Je n'ai rien pu savoir par Martin... Le caissier n'est pas venu à la maison, et on croit qu'il s'est sauvé.

--Ah! il se pourrait que ce soit le caissier qui se soit sauvé avec l'argent en apprenant la dégringolade de la maison...

--Espère! espère! mon lieutenant, je saurai tout ça ce soir... Je vais d'abord vous chercher le vieux Rig, puis après j'irai flâner par là... Moi, je suis inconnu, maintenant, il n'y en a qu'un qui pouvait me reconnaître, et, à cette heure, il ne flotte guère!...

--Allons, hâte-toi! Prends une voiture, j'attends...

--Aie pas peur, lieutenant, je l'embosse, la vieille carcasse, et je vous l'amène.

Simon partit aussitôt en clignant de l'oeil. Il était à peine sorti, que Pierre se levait à son tour, allait frapper discrètement à la porte d'une chambre voisine de la sienne... Une jeune femme vint ouvrir; en voyant Pierre, elle lui dit:

--Si je ne vous ai pas encore conduit Jeanne, c'est que la chère jolie est encore endormie...

--Ce n'est point cela qui m'amène, Madeleine... Asseyez-vous, mon amie, et écoutez-moi.

La jeune femme que nos lecteurs ont vue au début de cette histoire, Madeleine de Soizé, était bien changée; quoique toujours belle, une pâleur maladive couvrait son visage; dans le regard et dans le sourire régnait une profonde tristesse; sur ses beaux traits on sentait que la douleur et la souffrance avaient passé. L'on se souvient de l'état dans lequel était la malheureuse jeune fille lorsqu'elle vint, un soir d'orage, raconter à Pierre le terrible secret; c'est cette situation qui, la flétrissant à jamais, l'avait poussée à la cruelle vengeance qu'elle exécutait... Sans espoir, elle voulait désespérer les autres.

Depuis ce jour, le malheur sans cesse l'avait poursuivie. Lorsque, ne pouvant plus cacher sa faute, elle se jeta aux genoux de son père et lui raconta qu'elle avait été non une coupable, mais une victime, le vieux paralytique s'était levé superbe comme au jour où il marchait au feu; son regard avait eu l'éclair de mort des jours de combat, il aurait voulu trouver devant lui celui qui avait déshonoré son enfant. Il s'était levé, il avait voulu agir et il était retombé sur son fauteuil, épuisé; il avait avancé les mains sur la tête baissée de son enfant à genoux; à la contraction de rage de son visage avaient succédé le calme et la prière. Deux larmes avaient coulé de ses yeux, il s'était raidi et sa tête était tombée en arrière. Sa fille, toujours à genoux, sentant les mains de son père sur ses cheveux, n'avait entendu qu'une phrase qui était pour elle le pardon demandé:

--Ma pauvre enfant! Dieu juste, prenez-moi, mais vengez-la!