La femme du mort, Tome I (1897)

Chapter 16

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--Ce n'est rien, la balle est aplatie sur l'os... et je vais l'extraire immédiatement. Mais il vaudrait mieux coucher le malade...

--Qu'on ne dérange rien ici... Vous m'avez dit que c'était l'appartement de madame? demanda le commissaire.

--Oui, monsieur...

--Qu'on le porte dans sa chambre. Casto, dit-il à un de ses hommes, vous allez rester près de lui et le veiller. Vous, Josset, vous allez courir me chercher dix hommes que vous placerez dans la maison. Et, s'adressant aux gens qui l'écoutaient effrayés:

--Mesdemoiselles et messieurs, personne ne doit sortir de la maison.

Pendant qu'on obéissait aux ordres du commissaire, que Fernand était couché sur son lit sans connaissance, que le docteur procédait à l'extraction de la balle, la femme de chambre était interrogée, et un agent prenait des notes.

--Quand vous avez quitté cette chambre, vers minuit, Mme Séglin était couchée?

--Oui, monsieur le commissaire, elle était couchée, bien tranquille, bien calme, elle semblait de très bonne humeur; monsieur était venu lui dire au revoir, en lui promettant de revenir le lendemain soir.

--Et depuis cette heure, vous n'avez rien entendu?...

--Rien, monsieur, et ma chambre est au-dessus.

--La conduite de Mme Séglin était-elle régulière?...

--Oh oui! monsieur le commissaire, ce sont des tout nouveaux mariés, et ils s'adoraient; monsieur ne pensait qu'à madame, et madame ne pensait qu'à monsieur.

--Ces jours-ci, vous n'avez rien remarqué de changé dans leurs relations...

--Rien du tout, monsieur le commissaire...

--Cependant il y a eu ici quelque chose d'inexplicable... S'il s'est tué, ce n'est pas lui qui a pu briser cette glace...

--Monsieur le commissaire, dit l'agent qui avait regardé le revolver, il y a deux coups de tirés...

--Eh bien!...

--Peut-être que, sachant qu'il devait être arrêté ce matin...

--Arrêté ce matin! exclama la femme de chambre.

--Il s'est décidé à se tuer, mais n'a pas voulu que sa femme lui survécût... Mme Séglin, effrayée, se sera enfermée chez elle; il aura tiré d'ici en brisant la glace et se sera tiré le second coup après.

--Oui... c'est une hypothèse; mais au moins nous trouverions la femme... Touchée, nous la retrouverions blessée; non atteinte, elle serait revenue aussitôt après la tentative de son mari.

--Peut-être est-elle dans le jardin.

--Ah! mais, j'y pense, monsieur le commissaire, j'ai enlevé la toilette de jour de madame; j'ai monté tout cela à la lingerie en ne lui laissant que son grand peignoir et un châle qu'elle garde toujours ici...

--Ce peignoir est-il là?...

--Mais non, monsieur le commissaire; justement, madame a son peignoir, ses pantoufles et le châle...

--Il faut la retrouver. Qu'on fouille la maison, dit-il, en voyant entrer les agents qu'il avait envoyé chercher.

On vint dire que la victime reprenait connaissance. Le commissaire courut vite vers la chambre de Fernand Séglin. Il était étendu sur son lit, le front entouré d'un linge blanc. Il ouvrit les yeux, se souleva sur son coude et son regard farouche erra autour de lui. Il cherchait. La vue des gens qui l'entouraient ne l'étonna pas, il se souvenait de ce qui s'était passé. On avait été réveillé par les coups de feu et ses gens étaient venus à son secours. En reconnaissant le commissaire à son écharpe, il lui demanda:

--Monsieur le commissaire..., vous les avez arrêtés... lui et elle?...

--Qui est-ce? dit le commissaire sans répondre.

--Lui, c'est le comte Otto...

--Le comte Otto, et vous l'avez surpris dans la chambre de Mme Séglin?

--Oui, dit-il avec rage... Je l'ai surpris dans ses bras... Vous les tenez... C'est lui qui m'a assassiné, c'était un guet-apens, il m'attendait... Vous le tenez, l'assassin?

Tout entier à la souffrance aiguë de sa jalousie, il voulait surtout qu'on s'occupât de celui qui lui avait pris celle qu'il aimait... Il n'accusait pas sa femme... C'était l'homme qu'il accusait.

--Vous l'avez arrêté? demanda-t-il encore.

--Non, monsieur... nous les cherchons.

--Il est parti?...

--Nous n'avons trouvé aucune trace...

--Mais elle?... interrogea-t-il anxieux.

--Quand nous sommes entrés dans la chambre de votre femme, elle était vide, toutes les portes étaient fermées... vous étiez étendu sans connaissance dans le boudoir qui la précède, et d'abord nous avions attribué votre blessure à une tentative de suicide...

--Non, monsieur, c'est l'a...

Il allait dire l'amant, mais ce mot lui brûlait les lèvres; il reprit:

--Non, monsieur, c'est le comte Otto, un riche Moldave, qui a tenté lâchement de m'assassiner...

--Et votre femme, qu'a-t-elle fait?

Il y eut un silence au bout duquel il dit:

--Monsieur le commissaire, je désire ne pas parler d'elle... Ceci est d'elle à moi... Mais l'homme, je vous le livre... C'est un assassin...

Les agents rentraient à ce moment. On avait fouillé tout le jardin, ce qui avait été facile, car le jour était venu. On n'avait trouvé personne; la perquisition avait amené pour tout résultat la trouvaille d'un petit bout de frange de châle trouvé dans la rainure de la petite porte de fer du bord de l'eau. C'est par là que Mme Séglin avait fui en suivant le comte Otto...

--Oh! les misérables! hurla de douleur Séglin, en laissant tomber sa tête dans ses mains, au risque de faire tomber l'appareil qui enveloppait son front.

Le commissaire avait parlé bas au médecin, il l'avait interrogé sur la gravité de la blessure. Celui-ci avait dit qu'elle était absolument nulle... Alors, il se tourna vers l'agent qui avait écrit et lui dit:

--Commencez la perquisition ici, et saisissez tous les papiers.

Séglin se redressa aussitôt et, regardant le commissaire avec stupéfaction:

--Mais, monsieur, à quel propos faites-vous une perquisition chez moi?... En vertu de quel mandat?...

Le commissaire dit gravement:

--Monsieur Séglin, j'ai le regret de vous dire que ce n'est pas la tentative criminelle dont vous avez été victime qui m'amenait chez vous... Je venais vers vous directement... Monsieur Fernand Séglin, au nom de la loi, je vous arrête!

On juge de la stupéfaction des domestiques. Séglin devint pâle comme le linge qui lui enveloppait le front.

--Mais, monsieur le commissaire..., pourquoi m'arrête-t-on?

--Vous devez le savoir.

--Je vous jure, monsieur!

--Pourquoi vous prépariez-vous à fuir cette nuit?

--Moi?

--Des agents étaient postés aux gares de l'Ouest et du Nord, depuis minuit... Ne deviez-vous pas partir ce soir?

--Si monsieur.

--Où alliez-vous?

--Je ne sais! À Londres, peut-être.

--Vous alliez à Londres, nous le savons, pour fuir en Amérique...

--Mais de quoi suis-je donc accusé? demanda-t-il, tremblant.

--Vous avez fait pour plus de cent cinquante mille francs de faux sur une maison Wilson.

Fernand était terrifié. Il protesta.

--Monsieur, les effets Wilson sont payables chez moi, et les fonds sont à ma maison du boulevard Magenta, où l'on doit se présenter ce matin.

--À cette heure, un de mes collègues s'occupe de votre maison... Vous partiez à l'étranger, emportant l'argent de ces valeurs négociées... plus trois cent quarante mille francs escroqués à M. Samuel sur un dépôt de bijoux...

--Escroqués! exclama Fernand.

--Vous le savez bien, ces bijoux sont faux.

--Que me dites-vous là?

--Allons, levez-vous, une voiture est en bas... Vous allez nous suivre.

--Mais, messieurs, je suis innocent de ce dont on m'accuse... C'est moi qui suis la victime d'une escroquerie.

Le commissaire eut un sourire... On obligea Fernand à descendre et on le fit monter dans une voiture avec deux agents, l'un près de lui, l'autre placé sur le siège, près du cocher. Ordre leur avait été donné de ne pas répondre aux questions de celui qu'ils emmenaient. Le commissaire restait à Auteuil pour faire faire la perquisition et pour interroger les domestiques.

La voiture se mit en marche; blotti dans son coin, écrasé moralement par la suite d'événements qui le jetait entre les mains de la police, il se trouvait sans force pour lutter, sans calme pour discerner. Dans son cerveau se heurtaient tous les incidents au travers desquels il avait dû passer. Cette chute rapide qui, dans une même nuit, faisait de l'homme riche et envié le faussaire qu'on emmenait en prison, l'avait anéanti.

Balancé par le cahotement de la voiture, la tête appuyée en arrière, il ferma les yeux pour se souvenir de tout.

L'agent, en voyant l'homme distingué auquel il avait affaire, était respectueux et poli; voyant ses allures absolument calmes, il était tranquille et ne le surveillait pas: il se faisait petit dans l'étroite voiture pour ne pas le gêner.

Fernand pensait à sa nuit... Tout ce qu'il avait longuement combiné venait de s'écrouler, ce qu'il avait eu tant de peine à établir était détruit... Il avait fait un riche mariage pour se sauver d'une situation difficile; pour soutenir cette situation, il avait fait des faux, et, loin de le sauver, c'était justement ce mariage qui avait précipité sa perte.

On avait livré les faux à la police, cela était bien singulier, puisque la veille au soir seulement il avait encore l'assurance qu'on viendrait pour toucher, et l'argent était prêt. Quelle fatalité avait pu faire découvrir les faux? Était-ce que ce Lorillon, cet ancien notaire chargé de toucher, inquiet du résultat négatif, avait télégraphié à Londres; qu'un télégramme ayant révélé la fausseté des valeurs, il avait aussitôt déposé sa plainte? C'était bien hâtif. Car il lui était facile de savoir la demeure particulière de Séglin, et, avant de faire une aussi grave et aussi ennuyeuse démarche, il pouvait se présenter chez lui. Est-ce que M. Wilson, se trouvant à Paris, avait rencontré le porteur des traites au cercle?... Un hasard, mais il n'y avait que le hasard, que l'invraisemblable qui pouvait renverser un plan si habilement arrêté... Il avait les fonds, il pouvait immédiatement payer les traites, oui, dans le cabinet du juge instructeur, il fallait être adroit et persuader qu'on avait été dupe... Payer les fonds, et on pouvait faire abandonner les poursuites.

Fernand soupira bruyamment; il se releva dans la voiture, et le linge qui lui enveloppait le front tomba... Il avait oublié sa blessure: c'est qu'elle était peu grave; son pansement était inutile, il ne le remplaça pas.

Mais ses pensées se portèrent aussitôt sur la scène épouvantable qui s'était passée dans l'appartement de sa femme. À ce souvenir ses dents se serrèrent, ses doigts se crispèrent, la rage et la douleur mordirent son coeur de leurs dents aiguës... Sa femme, cette admirable créature, la seule qu'il avait aimée de sa vie, son Iza, cette enfant qu'il croyait chaste, pure, à laquelle il ne parlait quelquefois, lui l'époux, qu'en rougissant, il l'avait vue dans les bras d'un autre... C'était épouvantable et les larmes lui venaient aux yeux... Lui qui si longtemps avait joué avec l'amour, il sentait à cette heure quelle horrible torture il avait fait endurer à d'autres...

Puis il eut tout à coup un frisson et il ouvrit vite les yeux pour regarder autour de lui; et l'agent, le voyant si violemment secoué, lui demanda:

--Qu'avez-vous, monsieur?...

--Rien, rien, fit-il...

Et il pencha sa tête en arrière et ferma les yeux: il avait besoin de cette ombre pour voir dans ses pensées. Le frisson qui avait couru dans son corps était venu au souvenir du spectre qui s'était placé devant lui... N'était-ce pas étrange qu'à cette heure, où lui-même était victime d'un crime, l'ombre outragée de celui qui l'avait maudit vînt se placer devant ses yeux... vînt lui dire:

--Regarde!

Il se demandait si ce n'étaient pas les tourments endurés depuis huit jours, les veilles dans la crainte, les appréhensions de la chute, les nuits sans sommeil qui avaient assez troublé son cerveau pour qu'il subît ce mal qu'amène la faiblesse cérébrale: les hallucinations.

Fernand se redressa et ouvrit les yeux. Dans son cerveau était passé comme un éclair. Celui dont la menace posthume annonçait les catastrophes qui le frappaient aujourd'hui était mort bien singulièrement, et cette nuit il avait bien entendu sa voix... N'était-il pas la victime de celui qui l'avait maudit?... Est-ce que Pierre était bien mort? Cette lueur, en traversant la pensée de Fernand, le bouleversa au point que toutes les invraisemblances lui parurent réalisables...

Si Pierre vivait?... et si sa femme avait été la complice de Pierre Davenne? Non, cela était une folie, il ne fallait pas aux terreurs de la ruine ajouter les douleurs du ménage... Sa femme l'avait trompé; et il se sentait presque fautif, car le jour où elle lui avait présenté le comte Otto, il avait eu comme un pressentiment. À dater de cette heure, il aurait dû veiller... Cette pensée lui déchirait le coeur, mais Fernand avait une nature spéciale: au lieu d'être affaibli par ses souffrances, il paraissait y retrouver cette force du dompteur qui excite les animaux qu'il doit combattre, piquant leurs plaies pour les rendre féroces.--Fernand, à mesure qu'il pensait au malheur qui le frappait, se sentait animé pour la lutte... Il n'était pas homme à subir, c'est lui qui faisait subir aux autres!... Il n'avait pas de sotte superstition après le moment bête où l'inattendu impressionne la chair, il demandait l'explication à la raison... Il n'y avait pas de fantôme...; et il avait vu, de ses yeux vu; il avait entendu distinctement Pierre Davenne..., celui qu'il avait outragé..., celui qui avait écrit cette phrase qui souvent avait battu son cerveau:

«... Infâme et ingrat, tu dois avoir ta part dans ce testament: je te lègue la banqueroute. Lâche, sois maudit!»

Pierre était vivant, Pierre était venu la nuit dans la maison d'Auteuil; c'était lui qui le poursuivait sans cesse; c'était lui qui, sans qu'il s'en doutât, l'avait conduit où il était. Ce créancier cruel qui n'avait jamais voulu entendre raison..., c'était lui... et pardieu, tout s'expliquait, c'était lui probablement qui avait entre les mains les faux de la maison Wilson!... Son mariage? Non, de ce côté Pierre n'avait pu rien faire, et justement il avait précipité la ruine, sachant que, deux jours plus tard, que le soir même les moyens de le poursuivre lui échappaient. Un grand malheur était arrivé; mais, à cette heure, il n'y voulait plus penser...: Il fallait sortir de là... il fallait être debout pour combattre. Le cerveau d'un coquin est large... Il arrêta son plan. Se venger de Pierre, se venger du comte Otto... et, malgré sa rage contre elle, plein de son amour et de son infamie, retrouver Iza qui le faisait riche. Le commissaire avait parlé de bijoux faux... Mais il n'y croyait pas: cela devait être encore une manoeuvre de Pierre. Samuel ne l'aurait pas livré à la justice, il serait venu d'abord essayer de reprendre son argent.

Pierre Davenne vivait, et il fallait engager la lutte avec Pierre Davenne!... Séglin s'arrêta à cette idée.

Mais pour cela il fallait être libre, et Fernand résolut de se sauver.

La voiture marchait depuis une dizaine de minutes: il était encore de très bonne heure, et sur la route qu'elle suivait on ne voyait que peu de passants. Séglin ouvrit à demi les yeux sans bouger, et regarda de côté l'agent chargé de le surveiller; celui-ci, très tranquille en raison du mutisme et du calme de son prisonnier, était accoudé sur la portière et regardait dans la rue. Le misérable pensa à se précipiter sur l'agent, à l'étrangler, et à sauter par la portière. Mais une lutte, si courte qu'elle pût être, engagée dans la voiture, secouerait assez le cocher et l'agent placé sur le siège pour que ce dernier, étonné, regardât ce qui se passait... Fernand chercha un plan... Il l'eut vite trouvé.

Toujours penché en arrière, il remarqua que, sur le siège, l'agent se trouvait placé du même côté que celui qui était dans la voiture; il glissa son doigt dans le pêne de la porte, et fit tourner le loquet sans être vu; cela fait, il eut un soupir, un long bâillement et dit comme se parlant à lui-même:

--Que je voudrais être arrivé... je suis exténué...; puis, s'adressant à l'agent: Êtes-vous fumeur?

--Non, monsieur!... Mais que voulez-vous?...

--De quoi faire une cigarette...

--Je puis demander ça à mon collègue...

--Je vous serai bien obligé...

Fernand Séglin avait regardé où il se trouvait; la voiture, après avoir longé la Seine, à cause de travaux sur les quais, s'engageait dans les rues de l'ancien Passy; et à cette heure matinale personne n'était dans la rue. L'agent ouvrit la vitre de la portière et se pencha pour demander du papier et du tabac à son camarade. Au même moment et en même temps que ce changement de place produisait un balancement, les deux agents se penchant du même côté, l'un pour demander, l'autre pour donner, Fernand poussait la portière et descendait, puis, rapidement il courait et tournait dans la première rue...

Quand l'agent rentra dans la voiture pour lui donner le papier, il s'aperçut seulement de sa fuite... Il jeta un cri et sauta à terre...

--Il s'est sauvé. Le vois-tu?

--Comment sauvé? exclama l'agent placé sur le siège...

Et, se dressant, il regarda de tous les côtés et ne vit personne; le cocher arrêtait ses chevaux en disant:

--Voyez la rue, là-bas!...

Les deux agents se précipitèrent: la rue était vide...

Ils se regardèrent stupéfaits...

--C'est pas possible: il doit être entré quelque part, dit l'un. Va d'un côté, moi de l'autre.

Ils sonnaient à chaque porte, ils entraient et demandaient:

--Vous ne venez pas d'ouvrir à quelqu'un?... C'est un voleur que nous cherchons...

Ils obtenaient partout une réponse négative; mais, en dix minutes, tout le quartier était en rumeur, et une demi-heure après les deux agents et le cocher retournaient à Auteuil tout honteux et confus de ce qui venait de se passer.

XX

DIEU EST LE SAUVEUR DU MONDE.

Fernand, en sautant de voiture, s'était bien jeté dans la petite rue où les agents l'avaient cherché; à l'extrémité était une porte basse, qui ouvrait sur une maison enchâssée dans l'église... La porte était enfoncée et permettait de s'y blottir... Fernand n'hésita pas, il entra et tira violemment le cordon d'une sonnette; au-dessous de l'anneau on lisait sur une plaque: _Sonnette de nuit four les Sacrements_. La porte s'ouvrit juste au moment où les deux agents regardaient à l'autre extrémité de la rue...

Fernand entra, se glissant adroitement pour n'être pas vu et repoussa la porte doucement sur lui, en faisant jouer la serrure, afin qu'on n'entendît rien.

Aussitôt un vasistas s'ouvrit, et l'on demanda ce qu'on désirait...

--Monsieur, dit Fernand d'une voix larmoyante, ne puis-je parler à M. l'abbé? Je viens réclamer son secours pour une femme mourante...

--Bien, bien, monsieur, fit celui auquel il s'était adressé... Je vous demande cinq minutes, le temps de me vêtir, et je vais prévenir M. l'abbé... Si vous voulez me dire l'adresse...

--Je désire voir M. le curé, et partir avec lui.

--Bien, monsieur.

Le concierge fit lever sa femme pendant que Fernand, penché sur la porte, écoutait les allées et venues; il entendit presque à son oreille:

--Et là?...

--Oh! là, si on était rentré, on verrait du monde, c'est le presbytère...

--Il n'aura pas été dans une église...

Fernand sourit...; les pas s'éloignaient. Le concierge sortait de sa chambre et disait:

--Monsieur, si vous voulez attendre, je vais aller éveiller M. le curé...

--Pendant ce temps, fit Séglin,--je suis venu hâtivement, et nu-tête.. tout bouleversé,--pourriez-vous prier votre dame d'aller chercher une voiture?... Je vais voir M. le curé; puis, en l'attendant, je demanderai la permission de prier quelques minutes dans l'église... La voiture nous attendrait dans l'autre rue.

Tout cela était fort naturel, le malheureux voulait prier pour la mourante; puis il était élégamment vêtu, paraissait un homme très distingué, et le concierge dit aussitôt:

--C'est la chose la plus facile du monde: ma femme va aller chercher une voiture.

Pendant que la femme du concierge sacristain allait chercher la voiture et que son mari montait éveiller le curé, Séglin, par la porte de la sacristie, entrait dans l'église; il n'y était pas depuis deux minutes, le sacristain était encore près du curé qu'il aidait à se vêtir hâtivement, que la femme revenait; elle venait de rencontrer un maraudeur revenant à vide. Séglin la remercia, prit le numéro qu'elle lui tendit et dit qu'il attendait M. l'abbé en priant.

La femme se retira sans méfiance; dès qu'elle fut sortie, Fernand sortait à son tour par la petite porte qu'elle avait ouverte, sautait dans la voiture et se faisait conduire rue Payenne; là, il descendait devant la porte de la maison où commence notre histoire...

Il sonna, et ce fut de la maison en face qu'un homme sortit aussitôt et vint lui demander:

--Que voulez-vous, monsieur? La maison est inhabitée.

--Oui, monsieur, je le sais; je veux vous demander si vous savez ce que sont devenus les anciens locataires.

--Le locataire est mort...

--Mais sa veuve, Mme Davenne...

--Ma foi, monsieur, je ne saurais vous renseigner absolument.

--On ne sait pas ce qu'elle est devenue?...

--On a vendu tout et la femme était malade; probablement on l'a mise dans un hospice ou dans une maison de santé, et, pour le savoir, il faudrait que vous alliez vous renseigner au notaire de la famille qui demeure tout près, rue Saint-Antoine...

Fernand se serait bien gardé de faire une semblable visite... Il était connu du notaire... Il remercia l'individu, remonta en voiture, cherchant ce qu'il allait faire...; puis, audacieux comme un fripon, il dit au cocher:

--Vous allez me conduire boulevard Ornano par le boulevard Magenta.

--Il voulait, en passant, voir ce qui se faisait chez lui.

La voiture monta rapidement vers les grands boulevards, la place du Château-d'Eau, elle suivit le boulevard Magenta: lorsqu'elle allait traverser la rue Lafayette, Fernand, blotti dans le coin, regarda ses magasins. Tout paraissait encore dormir; mais, aux deux coins de la rue, il vit deux hommes dont les allures révélaient facilement le métier à un observateur intéressé. Fernand se rejeta tout à fait dans l'angle et couvrit le bas de son visage avec son mouchoir. Assurément les deux hommes postés au coin de la rue étaient deux agents qui avaient été envoyés là aussitôt son évasion connue. La police agissait rapidement. Il se demandait si des agents n'étaient pas à l'intérieur: c'était plus que probable, et le pauvre et honnête Picard était arrêté à son tour. Disons franchement que Fernand n'eut pas une minute de remords à ce propos.

Sa maison devait être occupée par la police, et ses apparences calmes ne le trompaient pas; le commissaire avait fait une faute en lui disant:

«À cette heure, un de mes collègues s'occupe de votre maison.» Sans cet avis, il serait venu malgré lui s'y faire prendre... Il n'y avait pas possibilité d'envoyer quelqu'un chez lui sans risquer de se faire reprendre; de plus, la maison se trouvant en la possession absolue de la police, il n'y pouvait rien retrouver de ce dont il avait besoin...

Fernand avait fouillé dans ses poches pour voir l'argent qui lui restait, et il s'était mordu les lèvres en constatant que ses poches avaient été fouillées et vidées, sur l'ordre du commissaire, lorsqu'on l'avait étendu sur le lit... Il était absolument sans argent... Qu'allait-il faire?... ne fût-ce que pour payer le cocher... Il avait sa chaîne, sa montre, mais il ne se sentait pas rassuré pour aller engager cela dans un mont-de-piété; il fallait des papiers pour obtenir une somme un peu forte, et il n'avait plus un papier sur lui.