La femme du mort, Tome I (1897)
Chapter 15
Il s'avança vers la grande glace... Une sueur froide perla sur son front, et ses dents claquèrent. L'ombre de Pierre entrait dans la chambre sans bruit; épouvantable dans son silence, elle se dirigeait vers le large lit d'ébène que les grands rideaux fermaient. Fernand sentait ses moelles se glacer. Est-ce que le fantôme allait poser ses lèvres mortes sur le front de sa femme? Est-ce que cette ombre venait se venger en tuant celle qu'il aimait?... Est-ce qu'il venait la chercher cette nuit pour l'emmener dans sa tombe?...
Tout cela était insensé... Mais Fernand épouvanté devenait fou; il se cramponnait à la grande cheminée pour ne pas tomber: il voyait le mort avancer vers le lit, il voulait crier et sa voix s'éteignait dans sa gorge. Il le vit monter une des marches du grand lit, son linceul semblait plus blanc sur la peau noire de l'ours... Là, il s'arrêta, il tourna sa tête, le visage rigide, sombre comme la vengeance; ses yeux pleins de haine lançaient un regard qui terrifia le malheureux... Il lui sembla que son bras, s'étendant vers le lit, voulait lui répéter encore:
--Regarde, infâme!
Alors le fantôme souleva le grand rideau: il parut à Fernand que le masque jusqu'alors immobile de Pierre grimaçait un rire.
Sans force pour agir, sans force pour se sauver, comme rivé sur ce marbre, il se pencha pour voir ce que lui montrait l'ombre.
Son sang lui sembla de feu, ses regards épouvantés voyaient sur ce lit, étendus dans les bras l'un de l'autre, Iza, sa femme, et celui qu'elle lui avait présenté sous le nom du comte Otto... Iza avait sa tête dans les bras de l'homme, ses cheveux bruns inondaient sa poitrine; ils souriaient tous les deux, et semblaient tendre la lèvre, encore épaisse du baiser avec lequel ils s'étaient endormis. Son énergie revint avec la rage, il jeta un cri terrible et ses yeux se fermèrent une minute devant ce tableau foudroyant.
Aussitôt le fantôme se jeta en arrière et disparut par la petite porte de la chambre. Mais le cri avait éveillé les deux amants...
Georgeo, bondissant du lit, avait vu derrière la glace le visage épouvanté de Fernand; il avait saisi le revolver...
Iza, effrayée, lui montrant son mari, cria:
--Geo!... C'est lui; tue-le... tue-le!
Et le grand Moldave obéit.
On entendit encore un cri, dans le bruit de la glace brisée par le coup de feu.
XVIII
CE QUE RÊVAIT IZA.
Au dehors tout était silencieux; c'est à peine si le coup de feu, si le fracas des débris de la glace avaient été entendus, tant la chambre de la belle Iza était discrètement protégée par le capitonnage et les tentures qui la garnissaient. Un bruit strident avait cependant été perçu par les deux amants: c'était celui du sifflet auquel ils devaient obéir, et aussitôt, malgré le danger de la situation, oubliant tout, Iza, s'étant enveloppée dans son long peignoir rouge et or, Georgeo s'était hâtivement vêtu et, en moins d'une minute, sans s'occuper de leur victime, ils avaient quitté la chambre et ils descendaient le petit escalier. Georgeo avait prudemment à la main son revolver, dont le canon fumait encore. Arrivés en bas, ils entendirent le sifflet doucement modulé... Ils se dirigèrent du côté et trouvèrent le vieux Rig qui leur dit:
--Vite, courez à la voiture de Georgeo... Iza, reprends ton ancien costume et partez... comme si vous alliez à Versailles; demain tu me verras...
--Bien!... Vite, vite, mon Geo, fit Iza en l'entraînant, craignant qu'il ne vînt à surgir un incident qui les obligeât à rester.
Dans la nuit épaisse des bords de la rivière, ils coururent sur le quai, et moins de cinq minutes après ils étaient blottis tous les deux dans le fond de la case, rayonnant de bonheur de se retrouver enfin chez eux et seuls... Ils ne furent pas longs à revêtir le costume misérable et bizarre qu'ils portaient habituellement et cachèrent soigneusement les vêtements luxueux qu'ils venaient de quitter.
Avant l'aube, ils fouettèrent le cheval et partirent; au jour levant, ils se trouvaient à l'entrée de Boulogne; le cheval dételé mangeait derrière la voiture. Les gens du pays crurent que la baraque _Entre-sort_ des saltimbanques était arrivée le soir et avait passé la nuit là. En agissant ainsi, ils avaient obéi aux ordres de celui qu'ils appelaient le maître. Vers sept heures seulement, l'étroite porte de la baraque s'ouvrit et Iza vint allumer le petit fourneau, pendant que Georgeo allait aux provisions dans les boutiques avoisinantes.
Iza avait repris son ancienne allure, et son visage, souvent triste dans le bel hôtel d'Auteuil, rayonnait de son beau sourire. Sur ses reins souples pendait cette jupe en loques si singulière; elle avait en ceinture le vieux châle turc aux couleurs criardes, et ses épaules révélaient leur admirable contour sous la chemise de soie éraillée et jaunie par l'usage...; ses petits pieds mignons et blancs chaussaient les hideuses savates jaunes... Elle avait, avec son costume, retrouvé toute sa sauvage étrangeté, et à cette heure les passants émerveillés la regardaient...
Elle calme, du plus loin où elle le voyait, souriait à son Geo qui revenait portant du vin et du pain sous son bras, et à la main, dans un papier, la viande qu'il venait d'acheter chez le boucher...
Le maître avait écrit:
«Il faudra être à Boulogne la nuit, de façon à paraître y être arrivé le soir. Ostensiblement déjeuner, aller chez quelques marchands du pays, afin d'être vus, puis partir vers huit ou neuf heures, afin d'être à Versailles au milieu du jour.»
À huit heures et demie, Iza s'étendait sur le petit matelas dur qui était dans la voiture, laissant la porte ouverte pour voir; elle voulait se reposer et non dormir. Georgeo s'asseyait sur le brancard, ramassait les guides et le cheval partait... Une fois le village passé, lorsqu'ils furent sur la grande route, Georgeo se tourna vers Iza, laissant le cheval aller à sa guise, et celle-ci, ayant échangé avec lui un sourire, se mit à chanter une chanson bizarre qui devait être un souvenir pour les deux bohèmes, car Georgeo, tout le temps qu'elle chanta, lui tint la main et l'écouta le visage radieux, tendant l'oreille pour ne pas perdre un mot.
À onze heures et demie, Georgeo allait à Versailles demander le droit de stationner tout le jour, en disant qu'il venait de Paris, près Montrouge; qu'il était parti vers sept heures, était arrivé à neuf heures à Boulogne, y avait passé la nuit et comptait rester jusqu'au soir à Versailles pour partir la nuit, à la fraîche, se dirigeant sur Chartres.
Ses papiers en règle, il revint trouver Iza; celle-ci lui dit:
--As-tu été voir pour une belle voiture?
--Non, ce n'est que lorsque nous serons loin que nous vendrons celle-ci pour en prendre une autre.
--Mais c'est ce soir... que nous serons riches.
Sous son calme apparent, Georgeo cachait une certaine crainte. Il était parti de son pays pour des causes à peu près semblables à celles qui l'avaient fait quitter si précipitamment Auteuil le matin même... Nos lecteurs se souviennent qu'Iza, le soir où elle avait été le rejoindre pour manger un peu du «pain bénit de la gaieté,» lui avait dit négligemment en évoquant le passé:
--C'était un soir, au rendez-vous derrière la mosquée. Il faut que tu me sauves, avais-je dit, et le soir tu entras dans la grande maison, tu m'enlevas du lit, j'étais sans connaissance... Quand je revins à moi, dans ta cabane, sur ma chemise blanche on voyait l'empreinte de tes mains... en rouge... du sang!
Et Georgeo, souriant, avait répondu avec simplicité:
--Oui, oui, je me souviens... j'en avais tué deux!
Georgeo avait échappé à toutes les recherches; il avait traversé les hautes montagnes des Karpathes, dont il connaissait les défilés; il était parti et s'était mis à l'abri chez l'étranger. Mais la police française est beaucoup moins discrète que celle de son pays: il le savait, et il entendait encore, dominant le bruit de la glace brisée, le cri aigu d'un homme... Il espérait et il redoutait d'avoir tué celui qui avait enlevé Iza. C'est à regret qu'il avait obéi aux ordres du vieux Rig, commandant de se rendre à Versailles pour l'y attendre.
Georgeo aurait voulu recevoir le soir même la somme promise à lui et à Iza. Il aurait vendu aussitôt sa voiture, son petit cheval et il aurait emmené Iza par le chemin de fer, de l'autre côté de la frontière d'Espagne.
Lorsqu'il voyait des gens tourner autour de sa voiture, il fixait sur eux un regard perçant, cherchant à deviner si des gens de police n'étaient pas cachés dans leurs vêtements.
De regrets, de remords, pour un homme probablement tué, il n'en était pas question dans ses pensées.
Iza, au contraire, était gaie, plus légère, comme un oiseau apprivoisé duquel on a ouvert la cage, elle cherchait à croire à sa liberté... mais elle n'osait s'éloigner trop de la petite voiture...
La vie nouvelle qu'elle menait depuis le matin l'amusait... elle s'y grisait... et cependant, si Georgeo avait été plus attentif, il aurait vu que c'était plutôt un caprice qu'une passion, qui ramenait la jeune fille; à chaque instant les détails de sa vie heurtaient sa nature, gâtée par les mois d'opulence qu'elle venait de passer... Ce n'était plus Iza la Moldave, l'alouette de route, sautillant sur la crête des ornières séchées, secouant sa tête huppée... C'était la belle Iza, fausse comtesse de Zintski, la superbe enfin, qui se déguisait en bohémienne... Mais Georgeo ne voyait rien et la croyait revenue pour toujours, et il avait hâte de voir arriver Rig, pour en finir et se sauver afin de se mettre à l'abri; tandis qu'Iza, déjà lasse de sa matinée et ennuyée de ses mains salies, se disait que lorsqu'on serait loin, il faudrait prendre une femme pour la servir... Elle avait trop souvent pressé l'or dans ses mains mignonnes pour ne pas trouver laids les gros sous... Enfin, elle avait mis les lèvres à la coupe, elle avait bu, et sa bouche en avait encore le parfum... Elle trouvait étrange, bizarre, amusant, c'est le mot juste, de boire le gros vin au parfum dur, mais déjà il était épais sur ses lèvres, lourd à son coeur... et, quand Georgeo n'était plus là, quand le soleil ne faisait plus scintiller les couleurs de ses haillons, elle trouvait la misère de la baraque bien sale... et elle fermait les yeux pour revoir par la pensée la belle chambre où ses cheveux étaient noirs, et la grande peau d'ours noir où ses pieds étaient si blancs... Il lui semblait déjà que les vêtements de misère qui couvraient sa peau la brûlaient: elle cherchait dans ses torsions les caresses du linge fin, blanc et parfumé.
Et Georgeo ne voyait rien... Il regardait si, sur la route, dans la grande nappe de soleil, on voyait se dessiner la silhouette du vieux Rig.
--S'il ne vient pas, disait Georgeo, nous partirons toujours et je reviendrai à pied demain...
Et Iza pensait:
--Est-ce que je pourrai vivre comme ça maintenant?...
Puis elle regardait Georgeo... Elle le trouva beau...; mais ses lèvres laissaient tomber la juste expression de sa pensée.
--Quel malheur!... s'il avait vécu autrement, il serait intelligent aussi... délicat...
Puis, comme pour s'excuser elle-même, elle ajoutait:
--Il est beau... il est bon... mais...
Elle n'osait pas dire il est bête!...--Lui, toujours inquiet, ne s'occupait pas d'Iza...; il savait qu'elle lui appartenait, il attendait, impatient, l'arrivée du vieux Rig.
Et ses regards s'épuisaient sans rien voir. La journée était presque terminée, il devait partir le même soir, et Rig ne venait pas: il alla consulter Iza... Celle-ci, étendue dans le fond de la cabane, les bras relevés au-dessus de la tête, son chignon appuyé sur ses mains, l'écouta, presque indifférente, et cependant ce que disait le bohémien était grave:
--Mais si le maître a remis au sauvage l'argent et les bijoux qu'il devait t'apporter, s'il lui a donné en même temps la somme qu'on m'avait promise...? Sais-tu que c'est beaucoup d'argent, Iza?
--Oui, c'est de quoi vivre pour toi, Georgeo...
--Mais oui, c'est de quoi vivre, et bien vivre tous les deux... Le vieux sauvage est maintenant libre comme nous, le maître n'en a plus besoin... Une fois l'argent en main..., il peut s'être sauvé...
--Le vieux Rig en est capable.
--Tu dis cela comme ça... Mais sais-tu que je retournerais à Paris cette nuit, que je le chercherais, qu'il faudrait que je le retrouve et qu'alors il passerait une mauvaise heure?
--Il ne faut jamais penser à cela, Georgeo... Le vieux maître est plus fort que tous... Si tu voulais lutter avec lui, il te tuerait, mais sans laisser de trace... Si c'est lui qui a l'argent... et qu'il soit décidé à le garder, tu ne le trouveras plus...
--Oh! je le trouverai bien...
--Mais si tu retournes à Paris, qui te dit qu'il ne te dénoncera pas?... Qui te dit que depuis ce matin ils ne sont pas eux-mêmes arrêtés dans la maison d'Auteuil... et que c'est pour cela que nous ne les voyons pas...? Tu as tiré sur Fernand, et tu vises juste, toi... Tu te souviens du cri, je l'ai eu dans les oreilles jusqu'au lever du soleil...
Georgeo restait pensif, il ne dit rien: mais Iza, qui l'observait et qui le connaissait, comprit qu'il avait pris une violente résolution. Toujours silencieux et pendant qu'Iza fermait les yeux comme pour s'endormir, il attela son cheval et se mit en route. La nuit venue, il traîna sa voiture dans un champ et rentra dans sa baraque. Il revêtit son costume de montagnard, ses chaussures étranges, mais souples, dont les lacets se tordaient autour de ses jambes, il glissa dans sa poche son revolver, son couteau dans sa ceinture et, ayant mis par-dessus une vieille blouse, il dit à Iza:
--Dors, je reviendrai au matin.
--Où vas-tu?
--À Auteuil.
--Eh! quoi faire? dit la Moldave en se redressant.
--Voir ce qui s'est passé là-bas après notre départ.
Iza réfléchit quelques minutes, puis:
--Va, Georgeo..., mais prends garde.
--Celui qui voudra prendre Georgeo, dit-il, avec un mauvais sourire et en montrant son couteau peut faire sa prière. Malheur au sauvage s'il m'a trompé...
Et il partit en courant.
Au milieu de la nuit Iza fut réveillée en sursaut. C'était Georgeo qui revenait tout suant, fatigué...
--Iza, la police est dans l'hôtel depuis ce matin... C'est toi qu'on cherche, m'a-t-on dit. Nous allons partir...
--Ah! fit Iza comme ennuyée d'avoir été éveillée... Pendant que Georgeo se hâtait de seller son cheval pour partir, elle se rendormait en maugréant.
--Non! ce n'est pas possible maintenant... j'étais folle d'y croire...
Au matin, Georgeo trouva Iza éveillée et pensive, assise sur le lit dur.
--Georgeo, dit-elle, viens te reposer, je vais conduire...
Georgeo était épuisé, il la remercia et vint prendre sa place. Elle l'embrassa longuement en lui disant:
--Bon sommeil, Georgeo!
Et le grand bohème s'endormit en lui souriant. Lorsqu'Iza fut assurée de son sommeil, elle fouilla dans la malle, mit ses vêtements les plus beaux, sa robe rouge et or, elle s'enveloppa dans un long châle, et, mettant la bride sur le cheval, elle laissa la voiture suivre la route.
Debout le long d'un arbre, elle la regarda s'éloigner, puis lorsqu'elle ne parut plus que comme une petite masse noire sur le jaune blanc du soleil du matin, elle envoya un baiser:
--Adieu, Georgeo!... Adieu, passé!... Cette vie-là est trop dure...
Et elle revint à Saint-Cyr où elle prit le premier train. Arrivée à Paris, elle sauta en voiture et se fit conduire à Charonne.
XIX
LES BEAUX BIJOUX D'IZA.
Quand Fernand avait vu dans les bras du comte Otto sa femme, celle qui depuis trois mois occupait toutes ses pensées, celle qu'il adorait...; quand il avait vu s'évanouir dans l'ombre de la chambre le spectre vengeur, dont la voix sépulcrale sonnait encore à son oreille, il avait fermé les yeux une seconde; puis, fou, insensé, voulant réagir contre sa douleur et sa terreur, il s'était redressé; c'est alors qu'il avait vu sa femme sur le lit, crier à son amant en le désignant:
--Geo!... c'est lui; tue-le... tue-le!
Il avait eu le regard ébloui par un éclair, et il avait senti au front comme un coup de poing, et, battant une seconde le vide avec ses bras, aveugle, cherchant un appui, il s'était soutenu au marbre de la cheminée et était retombé sur le tapis... Les deux amants s'étaient sauvés, et, pendant ce temps, la porte s'était ouverte: les trois hommes que nous avons vus franchir la grille du bord de l'eau entraient dans le boudoir... L'un se pencha sur le moribond et le regarda. Essuyant avec son pouce le sang qui lui couvrait le front..., il dit aussitôt:
--Ce n'est rien... La balle est dans l'os; c'est le choc qui lui a fait perdre connaissance...
Au-dessus d'eux, on entendait remuer dans l'hôtel: on entendait des portes s'ouvrir, on entendait des bruits de voix...
--Il y a branle-bas là-haut, dit un des hommes; mon lieutenant, il faut rentrer dans le vent et chasser.
Celui auquel il s'adressait demanda au premier, toujours à genoux, soutenant la tête de Fernand:
--Il n'y a pas de danger... le coup n'est pas mortel...
--Non, maître, et c'est une chance, car le grand Golesko tire juste... Mais ce n'est pas une de ses armes...
--Alors, partons vivement...
--Les deux hommes se disposaient à partir, lorsque le dernier courut vers une petite panoplie et y prit le semblable revolver qui avait servi à Georgeo...
--Que fais-tu? demanda le premier.
--Espère! espère! lieutenant. Il faut que tout s'explique..., et qu'on ne cherche pas ceux qui ont tiré le coup de feu.
Étonnés, les deux hommes tenant la porte ouverte pour fuir, le regardaient faire. Il souleva les matelas du lit et tira dans la laine les deux coups du revolver; c'est à peine si dans la chambre on entendit un bruit sourd...
--Comme ça, on n'entend rien... Je place le joujou sous sa main... et on se dit que c'est lui qui fait des expériences de tir sur son front..., la nuit, pour empêcher le pauvre monde de dormir.
--C'est bien, Simon, dit Pierre Davenne.
--En route, en route, disait le vieux Rig dans l'escalier: on descend des chambres. Les trois hommes se hâtèrent; ils avaient traversé le jardin, ils fermaient la grille sans bruit et ils montaient dans une voiture qui attendait à vingt mètres de là, lorsque la femme de chambre à peine vêtue et suivie par deux domestiques, après avoir frappé, entrait dans le boudoir; voyant la glace brisée, elle fit un pas et, se heurtant au corps de Fernand, elle jeta un cri et se recula prête à se trouver mal en criant: «À l'assassin.»
Les domestiques avancèrent aussitôt, et le valet de chambre effrayé exclama:
--C'est monsieur!...
--Vite! vite!... voyez madame, dit la femme de chambre...
Ils se précipitèrent, le lit était vide...
Tous les trois ils se regardaient stupéfaits; mais, revenant au plus pressé, ils relevèrent Fernand pour lui porter secours.
--On lui a tiré un coup de pistolet dans la tête, disait la soubrette, effrayée, mais se domptant et avançant curieusement sa bougie pour mieux voir.
Le valet de chambre ramassa le revolver et dit:
--C'est lui qui s'est tué: voilà le revolver sous sa main.
--Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a eu?
--Aidez-moi d'abord à le mettre sur le canapé.
Tous les domestiques étaient descendus, et c'était un brouhaha général; tout le monde demandait:
--Mais où est donc madame?
Et l'on cherchait...
La femme de chambre dit alors:
--Monsieur ne devait pas rentrer cette nuit... et madame est sortie... En ne la voyant pas lorsqu'il est rentré, il n'y avait pas à douter de ce qu'elle faisait... n'est-ce pas?... Il s'est tué...
--Mon Dieu! fit un valet, que les gens riches sont bêtes! Se tuer pour une femme!...
--Mais il faudrait courir chercher le médecin...
On n'y avait pas pensé... Ils avaient relevé le corps de Fernand, l'avaient étendu sur le lit de sa femme, et personne n'avait pensé que peut-être on pouvait encore le sauver.
Tout à coup ils entendirent retentir le timbre de la grille... ils se regardèrent étonnés: il était à peine quatre heures du matin.
--C'est madame qui rentre, dit la femme de chambre; elle croit que monsieur est loin. Ah! ça va être une jolie scène!
Un domestique alla ouvrir, tous les autres s'avancèrent vers le vestibule, prenant des airs désolés; ils entendirent leur camarade qui demandait:
--Qui est là?
On répondit aussitôt:
--Au nom de la loi, ouvrez!
Tous se regardèrent épouvantés, stupéfaits, semblant dire: Déjà!...
La grille grinça en roulant sur ses gonds. Un commissaire, ceint de son écharpe, et quatre agents guidés par le domestique effrayé, parurent au seuil du vestibule; le commissaire et ses hommes échangèrent un regard en voyant tout ce monde debout à cette heure.
--Conduisez-moi, dit-il, dans la chambre de M. Fernand Séglin...
--Monsieur, fit le domestique, il n'est pas dans sa chambre: il s'est tué dans le boudoir de sa femme...
--Que me dites-vous là? fit le commissaire étourdi.
Sur son ordre on les conduisit aussitôt près du corps de Fernand étendu sur le grand divan du boudoir; le commissaire se pencha sur lui; un agent ramassa le revolver.
--Il s'est tué... il nous attendait!... puis, s'adressant au valet de chambre:
--À quelle heure cela est-il arrivé?
--Monsieur, presque au moment où vous avez sonné!...
--Est-ce que quelqu'un de vous était là?
--Non, monsieur le commissaire, nous étions tous couchés et endormis lorsque nous avons été réveillés par les coups de feu et un fracas épouvantable...
Un des agents, qui regardait curieusement l'endroit où la balle avait pénétré, et qui formait à un pouce de la tempe, sur le devant du front, un trou noir semblable à un pain à cacheter de deuil qu'on eût collé sur la peau, et duquel coulait un petit filet de sang rose, s'écria:
--Mais, monsieur, il n'est pas mort.
Le commissaire lui saisit aussitôt le poignet, le pouls battait vivement...
--Qu'on coure chercher le médecin...
Il y eut alors parmi les domestiques un bouleversement général, et, pendant que l'on obéissait au commissaire, d'autres, sur son ordre, avaient été chercher de l'eau et lavaient la plaie.
Pendant que l'on s'occupait de Fernand, il demandait à la femme de chambre:
--Où est madame Séglin?
--Monsieur, je ne puis vous le dire, je suis venue aider madame à se coucher, puis je l'ai quittée après avoir baissé un peu la lampe, elle semblait s'endormir.
Sur la demande du commissaire, elle raconta le départ précipité de Fernand, puis son retour absolument inattendu.
--Cette glace a été brisée par un coup de feu venant de la chambre.
Et le commissaire voulut entrer.
La porte était fermée en dedans...
--Tiens... c'est singulier, c'est le verrou en dedans...
Il fit passer un des domestiques, par l'ouverture de la glace, et lui fit ouvrir la chambre.
Il entra aussitôt et regarda partout, craignant de trouver le cadavre de la jeune femme; il regarda le lit et voyant les deux oreillers et le froissement de deux corps, il dit en hochant la tête:
--Deux personnes étaient couchées dans ce lit... et cependant M. Séglin est habillé... Que s'est-il passé, en dehors de ce qui nous amène?... Personne n'est sorti de la maison?
--Oh! non, monsieur, tout est soigneusement fermé et nous n'avons rien entendu que les coups de feu et le bruit de la glace cassée.
--Mais qu'est devenue Mme Séglin, que vous aviez couchée ici?
--Monsieur le commissaire, je ne sais pas, moi... J'ai très peur, fit la bonne dont les yeux se mouillèrent.
--Y a-t-il une autre porte que celle-ci?...
--Oui, monsieur, une porte de service qui conduit au jardin... La voici...
--Vite, venez. Dirigez-nous...; peut-être allons-nous la trouver par là...
Ils descendirent jusqu'à la porte du jardin; l'escalier était vide, la porte fermée, et rien ne faisait supposer que quelqu'un eût passé par là. Entendant du bruit, le commissaire remonta... C'était le médecin qui venait d'arriver...
--Ah! mon Dieu! exclama-t-il, quel malheur est arrivé ici?
--Voyez, monsieur, et dites-nous s'il est dangereusement atteint.
Le docteur regarda attentivement, et en souriant: