La femme du mort, Tome I (1897)

Chapter 14

Chapter 143,905 wordsPublic domain

--Tu arrives là-bas et tu dis que c'est à dix heures... qu'on est venu... On t'a réveillé, c'est pour ça que tu es tout chose... Ça t'a mis sans dessus dessous.

--Oui, oui, c'est ça... Mais tu viens avec moi?

--Naturellement... Enlevez alors... Partons!...

Sper prit le bras de Martin, et ils sortirent. Ils hélèrent une voiture et montèrent dedans. Sper dit au cocher d'aller doucement. Le grand air remit un peu le garçon de magasin, et, la raison lui revenant, il se trouva quelque peu embarrassé pour justifier sa négligence lorsqu'il allait voir son patron; mais Sper le conseilla.

--Voilà ce que tu vas dire: tu te couchais lorsqu'on est venu; il était dix heures; tu n'as pris que le temps de t'habiller; tu es monté en voiture et tu t'es fait conduire bon train. La personne a dit que, mal avisée par celui qui lui avait remis les valeurs à toucher, elle était venue trop tard; mais qu'au reste, puisque les valeurs étaient également touchables à Londres, où justement elle se rendait, elle les toucherait là-bas... qu'on n'avait qu'à aviser télégraphiquement la maison Wilson... mais qu'en cas où on voudrait passer jusqu'à onze heures et demie, elle serait à cette adresse, devant prendre le train de minuit quinze et le bateau de demain matin.

--Oui, j'ai compris... Mais répète-moi bien tout ça. Sper ne se fit pas prier et recommença.

--Oui, j'ai compris, mais il va me dire que j'aurais mieux fait d'attendre la rentrée du père Picard, puisqu'il est près de onze heures.

--Tu ne comprends rien; si nous avions été voir le père Picard, il aurait eu le droit de te faire des reproches, puisque c'est à six heures qu'on est venu et que tu aurais dû y aller immédiatement; si tu dis qu'on n'est venu qu'à dix heures, le père Picard te dira que tu aurais dû monter chez lui...

--Il peut toujours le dire...

--Oui, et pour éviter ça tu diras au patron que tu es monté chez Picard, il n'y avait personne... Tu conçois que, pour revenir d'Auteuil, il peut s'être arrêté en route...

Pardi! à preuve, c'est ce que nous allons faire en y allant... Ça me gratte là, fit Martin en montrant sa gorge; j'ai une soif!...

Sper dit au cocher d'arrêter à la première brasserie, et il continua à conseiller l'employé.

--Tu comprends bien, le père Picard n'est pas rentré... Pour te mettre à l'abri, tu dis même qu'il pourrait ne pas rentrer de la nuit.

--Oui, oui, je comprends... et puis, s'il n'est pas content, voilà tout.

--Pardine... t'es pas là pour faire ses volontés...

--Ah! mais non!

La voiture s'arrêtait. Ils descendirent devant une brasserie, invitèrent leur cocher, et, tout en buvant, Sper continua la leçon qu'il avait commencée... Puis ils repartirent pour Auteuil...

Lorsqu'ils arrivèrent devant le petit hôtel, le cabinet de Séglin était encore éclairé. Martin sauta de voiture et sonna; Sper se pencha pour voir. On vint ouvrir et en même temps Séglin paraissait sur le perron et demandait à haute voix:

--Qui est là?

Martin répondit:

--C'est moi, monsieur Séglin..., c'est moi!

--Ah! c'est vous, Martin? Venez vite.

Et il l'introduisit dans son cabinet et lui demanda, inquiet:

--Qu'y a-t-il?

--Monsieur Séglin, M. Picard m'avait dit de ne pas quitter le bureau à cause d'une échéance qu'il y avait, et pour laquelle on ne s'était pas présenté.

--Oui, oui! fit vivement Séglin; après?

--J'étais donc endormi lorsqu'on est venu frapper, et...

--Bien! bien! qu'a-t-on dit?

--La personne m'a dit qu'elle avait été avisée trop tard pour se présenter dans la journée.

--Ce n'est pas de chez un banquier?

--Non; voici la carte...

Fernand la prit, et, l'approchant de sa lampe, il lut:

Jules Lorillon, ancien notaire.--Puis au-dessous, au crayon: hôtel du Helder, jusqu'à onze heures et demie.

--Comment, exclama Fernand, jusqu'à onze heures et demie! Ce soir?

--Oui, monsieur; vous ne m'avez pas laissé achever... Il a dit qu'il partait en Angleterre par le train de minuit un quart; il prend le bateau demain matin... Or, il vous prie d'aviser la maison Wilson par un télégramme qu'on veuille bien lui payer les valeurs là-bas, à cause de l'erreur qu'il a commise.

Fernand Séglin, en entendant la dernière phrase, était devenu livide. Il avait été obligé de s'appuyer à la table pour ne pas tomber; il ne voyait plus, il n'entendait plus, un étourdissement le faisait vaciller, et dans ses oreilles bourdonnaient ces mots: «Il vous prie d'aviser la maison Wilson...» Cette fois, c'était fait: il était perdu... Il avait l'argent en main et il ne pouvait empêcher les faux d'aller à Londres... Il fit un effort, passa la main sur ses yeux pour écarter le brouillard qui troublait ses regards..., puis, se redressant, il regarda l'heure à sa montre, il était onze heures dix... Il n'avait plus la chance de retrouver l'homme à l'hôtel... mais il pouvait lui aussi prendre le train, et, à l'heure de l'inscription au paquebot, il trouverait l'individu et solderait les valeurs. Heureusement Picard avait apporté les fonds.

En dix secondes, son plan fut arrêté. Martin parlait toujours, pour expliquer pourquoi il arrivait aussi tardivement. Séglin n'entendait plus. Il sonna et dit au domestique qui parut:

--Vite, qu'on attelle... Préparez ma valise pour un jour ou deux de voyage... Vite, avant cinq minutes il faut que je sois parti...

--Et moi, monsieur? demanda Martin.

Séglin l'avait oublié.

--Vous, retournez à la maison; vous direz demain à Picard que j'ai payé les valeurs Wilson, qu'il n'a pas à s'en occuper.

--Bien, monsieur, fit Martin, heureux d'en être quitte sans un mot de reproche. Et il sortit rejoindre Sper, auquel il raconta ce qui s'était passé. Il ne fut pas peu stupéfait en voyant celui-ci sauter de la voiture, lui serrer la main et lui dire:

--Bonsoir, ma vieille; bonne nuit! Tu peux filer ton noeud, je t'ai assez vu; moi, je reste dans le quartier.

Et Sper se mit à courir.

--En voilà une qui est drôle..., exclama Martin... Il est absolument ivre! Ça ne sait pas boire!... Cocher, boulevard Magenta..., où vous m'avez pris. Et la voiture partit.

Dans l'intérieur de la maison, c'était un brouhaha, des allées et venues, on se hâtait d'obéir; Séglin, ayant serré ses valeurs dans son portefeuille, grimpa vivement au premier étage où il trouva Iza à sa toilette, se préparant à se mettre au lit.

--Mon enfant, lui dit-il, je reçois à l'instant une nouvelle grave qui m'oblige à partir immédiatement. Je vais être obligé de passer la nuit en chemin de fer... Mais demain je serai de retour.

--Ah! fit-elle étonnée.

Il sembla à Séglin qu'Iza était plus qu'indifférente et qu'elle riait même. Il voulut croire qu'il se trompait et il lui dit:

--Tu ne m'en veux pas, ma belle aimée!

--Mais non, fit-elle en lui tendant son front; les affaires sont les affaires.

--Comme tu es sérieuse, reprit-il blessé. Je pars, et tu n'éprouves aucun ennui.

--Il le faut bien, puisque vous me l'avez dit. Il faut vous obéir; car ça n'est que pour le bien que vous agissez; ne me l'avez-vous pas dit?

--C'est vrai, ma belle Iza; au revoir, ma chère petite femme! À demain!

Il l'embrassa et sortit; mais, en montant en voiture, il se disait:

--Quelle singulière allure elle avait!... Qu'est-ce que cela veut dire? Enfin, c'est une dernière secousse. Après, c'est fini, je suis à l'abri.

Le cocher de Séglin, sur son ordre, enleva les chevaux d'un vigoureux coup de fouet, et, moins d'un quart d'heure après, il touchait à l'hôtel du Helder... il demanda quel garçon avait conduit M. Lorillon.

--M. Lorillon n'est pas parti, monsieur, dit le garçon. Il doit partir demain matin seulement à la première heure.

--Ah! fit Séglin dans un soupir de satisfaction... Est-il chez lui?

--Non, monsieur. Il a attendu jusqu'à onze heures et demie, puis il est sorti pour faire ses adieux à des amis, au cercle; il reviendra assurément vers une heure du matin...

--Merci, dit Séglin tout à fait calme; veuillez, s'il revenait avant, lui donner ma carte et lui dire que je viendrai à une heure... J'ai absolument besoin de le voir.

--Bien, monsieur. Qu'il vous attende?

--Oui!

Et tranquille cette fois, bien certain qu'il n'avait plus rien à redouter des valeurs Wilson, il alluma un cigare, monta dans sa voiture et dit au cocher:

--Au cercle...

Puis, étendu sur les coussins, pendant que la voiture le conduisait à son cercle, il pensait:

--La pauvre belle chérie, je la surprendrai heureusement en rentrant à deux heures. Je quitte le cercle à une heure moins le quart; avec mon homme, en quelques minutes je finis et je retourne chez nous... Pauvre belle, ça me coûtait déjà de passer cette nuit loin d'elle.

XVI

UNE NUIT OCCUPÉE.

À l'heure où Séglin se dirigeait vers Paris, Iza quittait son boudoir et entrait dans sa chambre dont elle fermait soigneusement la porte. Elle était très belle, la jeune Moldave, dans sa grande robe de chambre rouge brodée d'or; elle s'avança jusque sous la lampe d'albâtre qui jetait dans la chambre sa clarté douce, et, tirant de sa gorgerette un billet, elle le relut pour la dixième fois.

--C'est bientôt, que je serai libre.

Elle regarda l'heure, la demie de onze heures allait sonner. Elle courut alors vers une petite porte qui se trouvait dans l'angle de la chambre et elle écouta... N'entendant aucun bruit, elle revint s'asseoir sur un des petits fauteuils bas placés devant la cheminée, et, accoudée, elle pensa en souriant.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous devons consacrer quelques mots au somptueux appartement particulier de la jeune Mme Séglin. L'escalier qui partait du vestibule aboutissait au premier étage à un large palier qui, fermé de tout côté par des tapisseries et entouré de banquettes, formait antichambre. Il y avait une porte à gauche, l'entrée des appartements de monsieur; une autre porte à droite, celle des appartements de madame. En entrant à gauche, on trouvait un petit salon antichambre, meublé de bois de rose et tendu d'étoffe Pompadour.

La tenture du fond soulevée, une porte s'ouvre sur un vaste boudoir; les murs sont tendus de satin noir, les meubles sont or et satin noir comme la tenture, avec des courses grecques d'or en bordure; un lustre archaïque pend au plafond; au milieu se trouve une vaste cheminée de marbre noir, au-dessus de laquelle est une glace, une glace immense. De chaque côté de cette glace, une porte, à demi cachée par les tentures; une des portes est factice; l'autre s'ouvre sur la chambre d'Iza, qui paraît n'être séparée du boudoir que par cette haute glace occupant presque tout le mur de ce côté.

La chambre à dormir était splendide; le lit capitonné de soie jaune occupait sous une ample tenture le fond de la pièce: c'était un lit immense, aussi large qu'il était long et qu'on n'atteignait pour se coucher qu'en montant deux marches couvertes d'une peau d'ours noir. En face du lit se retrouvait la grande glace que nous avons vue dans le boudoir et qui semblait n'avoir point d'envers; sous cette glace se trouvait une petite table d'ébène recouverte d'un tapis jaune; sur cette table s'étalait tout un arsenal en vermeil de coquette soigneuse: peignes, ongloirs, brosses, limes, etc., et devant, bien sous la main, un petit revolver dont on voyait le cuivre rouge des six cartouches; à côté, un long poignard sorti de sa gaine.

Les murs de la chambre étaient capitonnés de soie jaune, sur laquelle tranchaient les angles noirs d'une haute armoire de vieil ébène sculpté; sur la cheminée, en face de l'armoire, une garniture Louis XV en bronze doré vif. Un lustre flamand, sous lequel à cette heure était accroché un globe d'albâtre, pendait du milieu de la chambre, dont le plafond était couvert de la même soie jaune plissée... Les fenêtres étaient masquées par les tapisseries de même couleur.

La petite porte qu'avait ouverte Iza pour écouter donnait sur un escalier qui descendait directement dans le jardin.

Lorsque les douze heures de minuit sonnèrent, tout était calme dans le petit hôtel et semblait dormir; il était impossible de voir la lumière dans la chambre d'Iza.

Tout était endormi dans l'hôtel lorsque la grande porte donnant sur le bord de l'eau s'ouvrit pour livrer passage à trois hommes qui, appuyant sur la gauche, entrèrent dans la maison par la petite porte de l'escalier de service des appartements de Fernand Séglin. Ils se dirigeaient comme des gens de la maison, ayant toutes les clefs, ouvrant, entrant et marchant sans bruit... Ils disparurent dans la maison: aucune lumière ne parut aux fenêtres, et tout rentra dans le calme.

Moins d'une demi-heure après, la même porte s'ouvrit encore, un homme seul entra et se dirigea en se cachant dans les massifs vers le côté droit de la maison; il rampait le long des murs. Arrivé près de la petite porte qui conduisait aux appartements d'Iza, il tira de sa poche une clef, ouvrit et disparut à son tour dans la maison.

Au haut de l'escalier, une porte s'ouvrit: l'homme s'arrêta aussitôt, se coucha presque sur les marches et, glissant sa main sous son gilet comme pour y chercher un couteau, une voix de femme dit doucement:

--Est-ce toi, Georgeo?

--Oui, fit l'homme en se redressant, et grimpant, malgré la nuit, avec l'habileté d'un singe... Il fut en moins d'une minute près d'Iza, qui le reçut en se jetant dans ses bras. Ils s'embrassèrent longuement.

--Entre, fit Iza, en l'attirant dans sa chambre dont elle referma soigneusement la porte... Georgeo, tu le vois, le maître ne ment jamais... Tu es ici près de moi.

--Oui, mais lui...

--Le maître ne vient jamais!... Il est parti en voyage, il ne doit revenir que demain... Viens là près de moi, dit-elle... Et elle le fit asseoir devant elle et l'admira amoureusement.

Georgeo regardait autour de lui... et exclamait!...

--Que c'est beau... Iza!... que c'est beau!

--Oui, mon Geo, parce que tu es là, dit-elle.

Et comme les yeux du vagabond fouillaient partout, son regard s'arrêta tout à coup sur la petite table où était placé le revolver à côté du poignard.

--Qu'est cela? fit-il.

--De quoi répondre à qui nous surprendrait.

--S'il revenait?

Iza se contenta de hausser les épaules. Georgeo rit, montrant ses belles dents, et, se penchant vers Iza, il ouvrit son paletot et montra le manche d'une arme dont il sortit la longue lame.

--Moi aussi, j'ai tout prévu, tu vois; il faut sortir d'ici vivant et libre.

Iza se laissa glisser sur le tapis aux genoux de Georgeo, et lui dit:

--Enfin, Georgeo, c'est demain que nous nous retrouverons pour toujours ensemble.

--Et pourquoi ne partons-nous pas maintenant?

--Le maître le veut ainsi, et ce n'est que demain qu'il nous donne de quoi être riches... Tu entends, riches!

--Tu regretteras les jours passés ici.

--Non, mon Geo. Le maître a dit qu'il nous ferait bien riches... et il n'a jamais menti... et nous avons déjà de l'or là-bas.

--Oui!

--Qu'il y a longtemps que je ne t'avais vu ainsi près de moi!

Georgeo était moins tranquille qu'Iza: il regardait sans cesse autour de lui, semblant craindre à chaque minute de voir apparaître quelqu'un.

--Qu'as-tu donc? lui demanda la jeune femme.

--Je crains qu'on ne vienne...

--Es-tu fou?... le maître ne t'a-t-il pas dit que nous serions seuls ici cette nuit?

--Non, ce n'est pas le maître, c'est le sauvage qui est venu chez moi qui m'a dit que nous devions partir.

---Il t'a dit que nous devions partir? moi et toi?

--Oui!... Alors j'ai démonté tout à la maison, j'ai chargé la voiture et je suis parti.

--Ce soir?

--Oui, ce soir.

--La voiture est là? demanda Iza dont le visage rayonnait.

--Oui, au-dessus d'Auteuil, sur le quai! et je croyais venir te chercher.

--Mais on ne t'a donc rien dit?

--Le vieux Rig m'a dit que je devais me trouver ici après minuit, et c'est toi qui devais me conduire... Il m'a dit encore que s'il y avait du nouveau, nous entendrions son sifflet, qu'il serait dans les environs...

--C'est le maître qui le fait veiller.

--Mais je dois t'obéir et ne partons-nous pas?...

--Non, mon Geo!... Voici ce que nous devons faire... Ici, nous sommes maîtres: l'homme parti ce soir ne reviendra plus... C'est ici que tu me rejoins pour toujours... et demain seulement nous partirons... Celui qu'ils appellent mon mari ne m'est rien... L'homme qui nous a mariés n'est pas notre prêtre à nous... Tout cela est faux!... Je suis libre, et je suis à toi, à toi maintenant...

--Et l'autre est parti... pour toujours?...

--Pour toujours.

--Mais cette maison?

--Cette maison est au maître, c'est lui qui, par le vieux Rig, lui a fait louer... Ici nous sommes chez nous, puisque le maître nous a dit de nous y reposer pour partir tout à fait demain... Reposons-nous, mon Geo... Reposons-nous, nous sommes libres, unis et maîtres ici...

Et en disant ces mots, Iza, câline, promenait les mains de Golesko sur ses cheveux. À la même heure, Fernand se présentait de nouveau à l'hôtel du Helder; aussitôt un garçon qui l'attendait lui dit que M. Lorillon avait envoyé, quelques minutes avant, chercher un pardessus par le garçon du cercle: en même temps, il avait fait dire qu'il ne partirait que le lendemain par le train de onze heures, qu'on lui ait une voiture pour cette heure, qu'il rentrerait dans la nuit.

Fernand fut ennuyé de ce contre-temps; mais enfin il était tout à fait rassuré. L'homme n'était resté que pour présenter une seconde fois les valeurs. Les deux dernières journées qu'il avait passées l'avaient épuisé: il avait hâte de se reposer.

Cependant la perspective d'être obligé de se lever le matin pour ne pas manquer de trouver son homme le tentait peu; il résolut de se décharger de tout cela. Il remonta en voiture et se fit conduire à ses bureaux, boulevard Magenta.

Il ne fut pas peu étonné de voir filtrer de la lumière à travers les interstices de la fermeture du magasin; il entra. Il trouva Martin assis sur son lit; devant lui, sur un comptoir, étaient une bouteille et un verre. Martin avait son verre plein à la main; et n'ayant pas entendu ouvrir la porte, il continuait sa conversation avec le verre plein qui était sur le comptoir, lui disant:

--Ce n'est pas d'un ami... On part à deux, on revient deux... Si l'on se quitte où est l'amitié... il n'y en a pas alors... non, ça c'est pas bien... Aussi qu'est-ce qui le boira, l'autre verre..., c'est pas Sper... Ah! mais non, c'est Martin...

--Il est ivre! dit Fernand en se retirant; voilà qui pourrait expliquer la soi-disant tardive arrivée des billets.

Il sortit comme il était entré, sans bruit, et grimpa aussitôt chez le vieux caissier. On juge facilement de la stupéfaction du père Picard, lorsque demandant:

--Qui est là? avec inquiétude, il reconnut la voix de Fernand qui disait:

--C'est moi, Picard, ouvrez vite.

Picard obéit aussitôt. Il était en marmotte et en caleçon.

--Excusez-moi de vous ouvrir en ce costume...

--Vous avez bien fait, je n'ai qu'un mot à vous dire... Martin vous a raconté ce qui s'était passé.

--Non, monsieur; qu'y a-t-il donc?... Il n'était pas là quand je suis rentré.

--Il arrive seulement, il est absolument ivre. Ainsi, quand on pense que l'honneur d'un homme, la réputation d'une maison étaient dans les mains de cet ivrogne... Demain vous le remplacerez...

--Vous pouvez y compter.

Et le vieux caissier, son bougeoir à la main, regardait Fernand semblant l'interroger. Celui-ci lui raconta aussitôt ce qui s'était passé et lui dit:

--Ce monsieur ne part qu'à onze heures demain; mais, au risque de le faire éveiller, soyez-y demain de sept à huit heures, voici les fonds... Vous viendrez à onze heures à Auteuil m'apporter les valeurs et vous déjeunerez avec moi.

--Monsieur, ça sera fait; vous pouvez compter sur moi, dit Picard en serrant les papiers.

--Adieu! à demain, onze heures, dit Fernand sur le seuil de la porte, en regardant sa montre: deux heures, je tombe de sommeil, à demain.

Il descendit, et, blotti dans sa voiture, il dit:

--Enfin, je suis heureux de rentrer chez moi.. et je crois que je vais faire une bonne nuit.

XVII

«LES MORTS SORTENT DE LEURS TOMBEAUX.»

Enfin, c'était fini! bien fini! le passé était liquidé: il avait fait face à l'échéance terrible. Les faux, qui avaient troublé ses nuits, allaient être, étaient presque entre ses mains. Avant deux jours il devait recevoir les premiers fonds sur sa dot; d'abord il dégageait les bijoux de sa femme, il soldait les dernières créances qu'il avait, et la maison reprenait le crédit dont elle jouissait autrefois, et il trouverait bien un moyen de se venger des deux banquiers qui avaient refusé de l'aider...; car Fernand Séglin oubliait les bienfaits, mais il n'oubliait pas les injures.

Étendu dans sa voiture, doucement bercé par le cahotement, presque somnolent, il rêvait d'avenir heureux. Il rentrait chez lui, calme, tranquille, n'ayant plus qu'à s'occuper de sa chère Iza. Sa maison allait se diriger d'elle-même: il n'aurait plus à redouter le passage de ce cap terrible--la fin du mois. Il pouvait abandonner à son caissier la direction de ses affaires, et vivre enfin de la vie qu'il voulait. Dans son cerveau, il cherchait où il passerait la saison: il ne voulait pas acheter de domaine cette même année, mais il voulait voyager deux mois dans une ville d'eaux, deux mois au bord de la mer, deux mois en Suisse. Il rêvait... et il donnait un corps à ses désirs.

Il était presque trois heures lorsque, le cerveau léger de ses pensées agréables, las et heureux de rentrer se reposer près de sa femme, il arriva à Auteuil... L'écurie et la remise étaient en dehors de l'hôtel: le cocher le descendit donc devant la grille.

Fernand ayant dit qu'il ne rentrerait que le lendemain, tout dormait dans la maison. Il évita de faire du bruit en ouvrant et en fermant la petite porte; cherchant à étouffer le crépitement de ses pas sur le sable, il ouvrit doucement le vestibule et grimpa. Habitué à la maison, il se dirigeait dans l'ombre. Il entra chez sa femme, traversa l'antichambre, entra dans le boudoir qui précédait la chambre; là il vit clair. La petite lampe d albâtre jetait sa clarté blanche à travers la grande glace dont nous avons parlé; Fernand marchait doucement et sans bruit sur le tapis; il voulut ouvrir la porte de la chambre d'Iza, mais le verrou était fermé en dedans... Il rit en disant:

--Pauvre petite, seule, elle avait peur... elle s'est enfermée chez elle!

Et Fernand, fatigué par ses tourments et par ses démarches, se dit: Je viendrai demain, ne l'éveillons pas, pauvre belle; elle mourrait de peur si elle entendait frapper à sa porte, à cette heure... Il allait se retirer lorsque tout à coup il sentit qu'on lui touchait l'épaule, il se retourna vite et... et ce fut épouvantable pour lui...

Sans voix, sans souffle, la bouche ouverte, les yeux hagards, voulant vainement lutter contre le tremblement qui agitait son corps, s'accrochant aux tentures pour ne pas tomber, effrayé, Fernand voyait devant lui l'ombre de Pierre Davenne.

Inondé par la lumière mate de la lampe de la chambre, couvert d'un long manteau blanc, son suaire, il était là devant lui, pâle, livide, mais l'oeil brillant et menaçant. Droit, le bras levé, montrant le lit à travers la glace, il dit d'une voix qui semblait un râle à Fernand.

--Infâme, regarde...

Et l'ombre se recula et disparut.

Fernand presque fou, tremblant de peur, affolé par le surnaturel, déjà secoué par les trois jours de tourments et de terreurs qu'il avait passés, cherchait à retrouver son énergie... L'ombre disparue, il passa les mains sur son front pour chasser cette vision, se persuadant que c'était là une hallucination d'une minute, amenée par la fièvre qui le brûlait depuis deux heures...