La femme du mort, Tome I (1897)
Chapter 13
Iza restait devant lui la bouche ouverte, ne pouvant pas comprendre son calme. La nature d'Iza ne la portait guère à parler; d'ordinaire, elle restait muette, obéissante, elle subissait placidement le sort; mais la circonstance, cette fois, lui semblant trop grave, elle ne put se retenir et dit:
--Maître, vous n'avez pas compris... Mais il a tout pris, tout... le gros collier, les bracelets... la grande parure... tout.
--Tant mieux!...
C'était trop pour la belle enfant; deux grosses larmes coulèrent de ses yeux, et elle dit:
--Ah maître! maître! j'avais promis à Georgeo que le jour où je retournerais vers lui je rapporterais les beaux bijoux!
--Tu les auras, Iza!... Mais, dis-moi ce qui s'est passé depuis deux jours chez toi; qu'a-t-il fait et comment a-t-il enlevé les bijoux?...
Iza lui raconta en détail la soirée et la matinée: elle avait feint de dormir et pas une seconde elle n'avait quitté de l'oeil les agissements de son mari; elle l'avait vu fouiller les armoires, compulser des papiers, et enfin le matin s'en aller en évitant de l'éveiller, pour sortir en emportant les bijoux... Alors elle s'était levée aussitôt, avait couru à la voiture qui devait toujours attendre pendant les dix jours où tout devait se terminer.
Iza ayant terminé son récit, Pierre lui dit qu'on allait la reconduire à Auteuil, qu'elle avait bien fait de le venir prévenir aussitôt, mais qu'elle ne devait avoir aucune inquiétude sur les beaux bijoux, qu'ils lui seraient rendus.
Le visage de la belle Iza reprit se sérénité. Elle allait sortir, quand, se ravisant, elle revint vers Pierre et lui demanda.
--Maître, quand serai-je libre?
--Dans deux jours, Iza..., Georgeo ira te chercher...
--Oh! merci, maître..., fit Iza joyeuse en battant des mains.
Pierre Davenne siffla, Simon parut.
--Simon, dit Pierre, vite, reconduis Iza à Auteuil... Il faut être arrivé avant qu'on soit éveillé chez elle.
--Espère! espère! dit Simon, on y sera.
Et la belle Iza, heureuse et tranquille, partit suivie de Simon.
XIII
DE L'INTÉRÊT DE L'ARGENT CHEZ LE PÈRE SAMUEL.
En sortant de chez lui, Fernand sauta en voiture et se fit conduire boulevard Magenta. Il sonna Martin et l'envoya chercher un individu avec qui il avait fait quelques affaires, le père Samuel. Celui-ci vint aussitôt. Fernand n'avait pas à se gêner; le vieux Samuel connaissait sa situation, puisqu'il avait eu plusieurs fois recours à lui pour y faire face... et à quel prix! Samuel savait que le mariage de Séglin lui avait mis une fortune dans les mains, il écouta le jeune homme qui lui disait:
--Père Samuel, mon mariage s'est fait moins rapidement que je ne l'espérais... J'avais pris de gros engagements pour cette fin de mois, et je n'ai pas encore reçu la totalité de la dot...
--Et vous vous trouvez gêné pour votre échéance.
--Absolument... Je m'adresse à vous... C'est pour trois ou quatre jours, dix jours au plus.
--Et de combien avez-vous besoin?
--Une somme considérable...
--Ah! fit le vieil avare sans s'effrayer. Combien?
--Trois cent mille francs...
Le vieux Samuel, dont les joues étaient jaunes comme les feuillets de sa Bible, devint tout rouge et faillit tomber à la renverse.
--Trois cent mille francs! répéta-t-il.
--Je sais, père Samuel, qu'avec un mot de vous je les ai dans une heure à la Banque.
--Mais jamais je ne ferai une affaire semblable sans garantie.
--Père Samuel, je vous connais trop pour avoir pensé autrement... Je vous signe une traite payable en dix jours... de trois cent vingt-cinq mille francs...
--Oui, fit Samuel..., mais ce n'est pas une garantie, ça...
--Ma signature, dit Séglin en riant de la brutale franchise du père Samuel, ne vous paraît pas encore valoir ce chiffre.
--Monsieur Séglin, je n'ai pas la somme et pour la trouver je serai forcé moi-même de donner une garantie...
--J'avais prévu cela, Samuel... Vous êtes venu à la soirée que j'ai donnée à Auteuil, vous avez vu Mme Séglin...
--C'est, monsieur, la plus adorable femme du monde..., dit le vieil avare le regardant étonné et cherchant ce que le nom de Mme Séglin venait faire à propos de garantie.
--Mon cher Samuel, je sais que vous n'êtes pas homme à n'avoir vu que la beauté de Mme Séglin... vous avez remarqué ses bijoux...
--Ah! fit Samuel.... Eh bien! monsieur Séglin, je vais vous étonner, je ne me connais absolument pas en bijoux... Vous le savez, je fais plutôt des affaires de banque...
--Des affaires de?... interrogea en souriant Fernand.
--De banque, répéta très sérieusement Samuel... Mais j'ai entendu autour de moi les dames qui ne tarissaient pas sur la beauté des bijoux, et les estimaient être d'un prix fou...
--Environ le double de ce que je vous demande, cher monsieur Samuel...
--Et vous me donnez ces bijoux en garantie?..,
--Oui!...
--Vous les avez?...
--Les voici!
Et Séglin ouvrit le petit coffret et montra les brillants dans leur écrin. Samuel pensait. Et sa pensée, nous pouvons la suivre. Il se souvenait avoir entendu estimer, par des gens s'y connaissant, des spécialistes, les bijoux qui couvraient les épaules et pendaient aux oreilles de Mme Séglin plus de cinq cent mille francs...; car c'était vrai, le vieux Samuel ne se connaissait pas en joaillerie: il faisait de l'usure; papier et or étaient son affaire... Il faisait sonner et toucher l'or, et il mettait ses lunettes pour bien voir une signature... Mais, en cette affaire, il n'avait pas besoin d'être appréciateur, il connaissait l'origine des bijoux.
De plus il se disait: Maintenant la maison Séglin est sérieuse. Des gens qui avaient été s'informer chez le notaire avaient appris que la jeune femme apportait plus d'un million espèces... La situation de Séglin à cette heure était toute naturelle, sa gêne venait de la lenteur du versement en raison de l'éloignement de la famille. Mais ces versements étaient certains... Il ne courrait donc aucun risque en prêtant... Il s'agissait, l'affaire étant sûre, de la rendre bonne.
--Eh bien, demanda Séglin, il faut, Samuel, en finir promptement, car j'ai besoin de cet argent avant une heure...
--Monsieur Séglin, écoutez. Le Seigneur m'est témoin que je voudrais vous obliger, mais je ne peux pas faire une somme aussi considérable seul... Je serai forcé d'emprunter moi-même; pour avoir l'argent aussi rapidement, on va abuser de la situation et ce que vous m'offrez ne sera pas suffisant.
--Mais je vous offre vingt-cinq mille francs...
--Eh bien, comptez les commissions, les risques à courir...
--Quels risques? puisque vous avez le double de ce que je vous demande en bijoux...
--Oui, mais il faudra que vous me les vendiez...
--Comment les vendre?...
--C'est-à-dire que, pour faire des affaires régulières... Vous savez, je ne doute pas de vous, monsieur Séglin... Dieu m'en garde!... il faut que la chose soit régulière... On se fâche aujourd'hui ou demain... et puis on est traité d'usurier...
--Enfin, vous n'espérez pas que je vais vous vendre ces bijoux?...
--Mais, monsieur Séglin..., vous ne comprenez pas. Vous me vendez ces bijoux au prix de trois cent quarante mille francs... et je m'engage à vous les vendre pour pareille somme si vous les venez reprendre avant un mois.
--Bien... j'accepte ça... Mais que parlez-vous de quarante mille francs... pour un prêt de huit jours, dix jours?
--Comptez vous-même, monsieur Séglin... frais de commission... déplacement et intérêt.
--Mais c'est épouvantable!
--Voilà comme on compte toujours... On se dit: l'argent, pour en avoir dans ces conditions-là, vaut dix à douze pour cent; eh bien, on se dit: ce n'est que pour un mois... Mais c'est comme si cela était pour l'année; mon argent déplacé, qui m'assure que je trouverai un placement égal à celui que j'avais? Qui m'assure qu'il ne va pas dormir?...
--C'est de la folie... je ne puis pas pour un prêt de dix jours payer cette somme...
--Eh mon Dieu! monsieur Séglin, n'en parlons plus... Je vous assure que c'est en tremblant que je fais l'affaire... Je n'y tiens pas du tout... Voyez un autre... Nous ne nous fâcherons pas pour ça...
--Canaille, grognait Fernand entre ses dents en voyant le sourire du vieux requin qui sentait bien qu'il tenait sa proie...
--Samuel, dit-il tout haut, vous n'êtes pas raisonnable... Mais je n'ai pas le choix, faites les papiers... je vais signer...
--De votre main, monsieur Séglin, je vais vous dicter.
Et Fernand s'étant placé devant son bureau, le père Samuel lui dicta l'acte de vente, l'engagement de se libérer et le reçu; il lui donna en échange la promesse de remettre, moyennant trois cent quarante mille francs, les bijoux!...
--Vous pensez bien que je n'ai pas cette somme!...
--Nous allons aller chez vous...
--Il faut que j'aille chez trois amis la chercher... je ne vous mens pas...
--J'ai une voiture... je vais vous y conduire...
--C'est cela. Ah! ce n'est pas loin. Ils demeurent a deux pas de chez moi.
Ils sortirent. En passant devant les bureaux, Séglin vit le vieux Picard qui, pâle, tremblant, le regardait anxieux, semblant l'interroger. Il lui serra la main et lui dit tout bas:
--Si l'on vient de la Banque, retenez le garçon en disant que je suis chez moi. Je reviens dans dix minutes avec les fonds...
Le vieux Picard regarda le ciel et exhala un soupir de satisfaction.
Le père Samuel, tenant précieusement dans ses bras le petit sac de cuir qui contenait les bijoux, le serrant sur sa poitrine, montait dans la voiture avec Séglin.
Vingt minutes après, Fernand rentrait. Le garçon de banque attendait. Séglin dit:
--Je ne pouvais pas ouvrir mon bureau... Vite, Picard, encaissez ça, et il lui donna quinze liasses de chacune vingt mille francs.
Le vieux Picard eut un tressaillement joyeux en glissant ses doigts secs dans le papier de la Banque; il tremblait pour arracher les épingles.
Séglin, négligemment accoté à la cheminée, prit un journal du matin et le parcourait tout en regardant les valeurs que l'on présentait. Picard étalait sur le plateau du guichet à mesure que le garçon de banque comptait:
--Vingt, quarante, soixante, quatre-vingt et cent, compta le garçon... Vingt, quarante, soixante, un, deux, trois quatre et cinq... cent soixante-cinq mille francs... C'est ça!... Voila!
--Merci, monsieur Picard! C'est bien ça!
Et le garçon de recette, ayant englouti la somme dans son portefeuille, se retira.
--Ce n'est pas toute l'échéance?...
--Oh non! les valeurs Wilson ne sont pas venues.
--Tiens, fit Séglin en plissant le front, elles n'ont pas été en banque...
--Peut-être une maison particulière les fera-t-elle toucher directement, il n'est que dix heures et demie.
--C'est probable... Vous n'avez pas besoin de moi?...
--Non, monsieur.
--Je retourne à Auteuil... Ce soir, après la caisse, vous m'apporterez le bordereau et les valeurs à Auteuil..., les effets Wilson.
--Bien, monsieur.
Et Séglin, le coeur léger, le sourire aux lèvres, alluma un cigare, traversa les magasins, sauta en voiture et se fit conduire à Auteuil..., disant en souriant à sa pensée:
--Petite belle aimée..., elle m'a sauvé sans le savoir... C'est en amour que je m'acquitterai de ça!... Mais je suis amoureux fou, ma parole d'honneur!
Et la voiture l'emporta vers Auteuil.
XIV
UNE CORVÉE QUI PLAÎT À SIMON.
Simon reconduisit Iza à Auteuil; lorsque celle-ci descendit de voiture, l'ancien matelot lui tendit une lettre en lui disant:
--Voilà ce que le lieutenant m'a commandé de vous remettre.
Iza, surprise, allait ouvrir la lettre; mais Simon dit:
--Rentrez vite, qu'on ne vous voie pas... vous lirez ça chez vous, il n'y a pas de réponse.
Iza rentra chez elle et le cocher improvisé reconduisit la voiture à l'endroit où elle était le matin et dit à l'individu qui vint au-devant de lui:
--Tu vas épousseter les deux canards, les rentrer à l'écurie... et cette nuit, vers trois heures, la voiture attelée à la même place.
--Bien, monsieur.
-Il est matin encore, l'air est _fraîche_, si tu veux tuer le ver, je paye le vin blanc...
--Ça, c'est jamais de refus.
Le palefrenier et Simon allèrent trinquer chez le marchand de vin du coin, et Simon en partant dit en serrant la main de l'autre:
--Tu sais, sur le coup de trois heures... pas de bruit... tu viendras t'embosser au pont...
--C'est entendu...
--Tu payeras tout... et tu pars avec moi...
--Oui, ami, je le sais...
--Et muet... comme un phoque...
--Vous me connaissez bien.
Et Simon prit le bateau-mouche pour remonter vers Paris; il descendit au pont d'Austerlitz et grimpa sur l'impériale de l'omnibus de Charonne.
Lorsqu'il arriva à la petite maison, le nègre lui dit qu'on l'attendait. Il monta vivement dans la chambre de son maître. Pierre était assis près de la cheminée; le vieux Rig, debout, attendait. En entendant monter le matelot, il courut au-devant de lui.
--Mais monte donc; on t'attend...
--Vous m'espérez, mon lieutenant? dit-il aussitôt.
--Oui, tu vas retourner chez Séglin; habille-toi vite et arrange-toi pour rester ce soir jusqu'à la fermeture des bureaux... Rig se présentera à la caisse, il viendra pour toucher, la caisse étant fermée... Il déclarera ne pas pouvoir venir le lendemain et se rendra immédiatement à Boulogne. Il faudra obliger Martin à se rendre aussitôt à Auteuil, chez Séglin, pour lui raconter ce qui se sera passé.
--Mais si le père Picard est là..., c'est chez lui qu'il faudrait aller maintenant.
--S'il en était ainsi, je n'aurais pas besoin de toi... Je ne te demande pas ce qu'il faudrait faire, je te dis ce qu'il faut qu'on fasse. Que Martin soit assez gris pour ne plus se souvenir et pour t'obéir... ceci est ton affaire.
--Compris, mon lieutenant, je navigue dans du cirage... mais c'est vous qui gouvernez, ça suffit... Je vais voir Martin, je le mouille, je le rentre... Quand tout le monde est parti... Rig arrive et conte son affaire... et je mène Martin à Auteuil.
--C'est ça.
--Vous savez que Rig peut se dispenser de venir. Je peux préparer Martin de façon qu'il soit persuadé d'avoir vu ce que je voudrais qu'il ait vu.
--Fais simplement ce que je te dis, Simon... et remue-toi... c'est pour cette nuit. À minuit il faut être ici.
---Bien, mon lieutenant. Si ça se pouvait, mon lieutenant, je partirais maintenant et j'irais déjeuner avec lui... Comme ça, je serais plus sûr en le commençant de bonne heure.
--C'est ce que je te dis...
--Et ce soir... vous sortez avec nous?...
--Oui!...
--Ah! à la bonne heure, vous allez rentrer dans le monde...
--Allons, va vite...
--On y va... ces services-là, ça m'amuse... Et Simon sortit en glissant une pastille dans sa bouche.
--Toi, Rig, je t'ai dit ce que tu avais à faire... Tu vas t'habiller pour la circonstance, et tu te trouveras ici à minuit, nous partirons tous les trois. Golesko est prévenu; mais tu vas chez toi, tu le verras encore... Dis-lui qu'il est attendu à dix heures, qu'il ne manque pas.
--C'est convenu, mon lieutenant.
--En revenant demain matin, tu auras ce que je t'ai promis pour toute cette affaire, et tu seras libre...
--Tant pis, lieutenant... c'est un travail qui m'amusait.
--Va, Rig, et à ce soir.
Le vieux sauvage sortit.
Seul, Pierre, accoudé dans son fauteuil, songeait au plan qui s'exécutait. Il tenait enfin, dans le filet qu'il avait tendu, le misérable qui avait brisé sa vie; il n'en devait sortir que flétri, déshonoré et désespéré. La vie brillante allait s'éteindre et il allait rentrer dans l'ombre et dans le mépris, avec la rage et la douleur pour compagnes... sentant planer enfin sur lui la malédiction qui lui avait été jetée. Les dents serrées, les yeux clos, accoudé d'un bras et la tête dans sa main, l'autre main sur son genou, Pierre rêvait... Il sentit tout à coup sur ses doigts comme une caresse, puis un baiser: il baissa les yeux et vit sa Jeanne, son enfant, qui, le croyant endormi, n'osait le réveiller.
Il eut un heureux soupir: de la nuit noire de ses pensées de haine, il retombait dans la radieuse aurore du sourire de l'enfant adoré. Les pensées tristes s'envolèrent. Il prit son enfant sur ses genoux et but sur ses lèvres les zézayements de sa parole sainte. Dans sa face impassible, l'oeil vainement cherchait à rire. Admirant sa belle Jeanne, il lui demanda:
--Comment es-tu montée seule, mignonne?
--Petit père, dit l'enfant, parce que je veux te demander quelque chose.
--Pierre penchait la tête, tendant l'oreille pour mieux entendre cette parole douce comme un chant d'oiseau.
--Dis, ma belle aimée.
--Petit père, j'ai vu tout à l'heure des petites filles qui portaient des fleurs.
--Eh bien?...
--Elles étaient habillées en noir... comme moi!...
Pierre se redressa et, inquiet, regarda l'enfant.
--J'ai dit à la petite fille de me donner des fleurs de son bouquet... et l'autre petite fille m'a montré alors une couronne... et elle a dit: Oh! non, nous ne donnons pas nos fleurs, nous allons les porter sur la tombe de petite mère qui est morte!... Nous allons prier pour elle.
Pierre était livide; il regardait son enfant, croyant qu'on lui avait dicté sa phrase... Mais la petite belle continuait, naïve, avec des mouvements d'ange:
--Pourquoi donc, dis, père, que nous n'allons jamais porter des fleurs sur la tombe de petite mère?... Pourquoi que nous n'allons pas prier pour elle?
Malgré les efforts qu'il fit, le malheureux ne put retenir les larmes qui l'étouffaient, et, prenant la tête de l'enfant dans ses mains, pleurant dans ses cheveux, il gémit:
--Oh! mon Dieu! que je suis malheureux!... Et je ne peux pas cependant l'empêcher d'aimer sa mère.
Et l'enfant, tout attristée, se mit à pleurer en voyant pleurer son père.
XV
LES VALEURS DE LA MAISON WILSON.
Le soir même, le caissier Picard, enfermé dans sa caisse, regardait sans cesse la pendule; chaque fois que la porte des magasins s'ouvrait, il penchait la tête pour voir celui qui entrait, et chaque fois ses doigts agacés égratignaient la molesquine verte de son fauteuil. Cinq heures venaient de sonner, tous les employés se hâtaient de partir; on n'entendait dans le magasin que le cri jeté par chacun au-dessus de la cloison ouverte du bureau de caisse:
--Au revoir, monsieur Picard...
Puis, après ce bruit de va-et-vient, le silence!... Picard était ennuyé, la porte s'ouvrit, il se pencha; c'était Martin, accompagné de son aide Sper, qui venait ranger le magasin. Le vieux caissier retomba dans son fauteuil, fatigué; il attendait que l'on vînt toucher les billets Wilson: personne ne se présentait, et son patron Séglin lui avait bien recommandé de venir, après cinq heures, dîner avec lui, en lui apportant les valeurs acquittées... Il ne savait que faire. Devait-il partir pour Auteuil où son maître l'attendait, sachant que la caisse ferme régulièrement à cinq heures, ou devait-il rester à attendre encore? Il avait bien pensé à laisser l'argent; mais la somme était beaucoup trop considérable pour agir aussi légèrement.
La demie venait de sonner; on se mettait à table à Auteuil à six heures; il n'y avait plus à hésiter.
Au reste, c'était écrit sur la caisse: les bureaux fermaient à cinq heures.
Le vieux caissier appela Martin et lui dit:
--Martin, au cas où l'on se présenterait ce soir pour toucher des billets, vous diriez de laisser l'adresse, que j'ai attendu jusqu'à cette heure la présentation, que je serai de retour à dix heures; si à cette heure on le veut, qu'on se présente, sinon demain, à la première heure, j'irai moi-même à l'adresse indiquée... Vous avez compris?...
--Parfaitement, monsieur Picard... Tu as entendu, Sper?...
--Oui! oui! fit l'autre.
--Deux vaut mieux qu'un, vous pouvez être tranquille.
--Bien... Allez me chercher une voiture.
--Tout de suite, monsieur Picard... Et, droit comme un I, Martin sortit.
Picard dit:
--Il est drôle ce soir, Martin!... Mais vous avez entendu, Sper?...
--Oui, oui, monsieur... Espère! espère! nous sommes là, vous pouvez aller... Si on veut, vous serez là par devers les dix heures de nuit... ou alors au matin on ira chez eux, si il donne l'adresse.
--C'est ça!
Le vieux caissier rentra mettre ses livres en ordre, fermer sa caisse, et, la voiture s'arrêtant devant la porte, il y monta et se fit conduire à Auteuil.
Martin rentra; tombant sur une chaise et respirant bruyamment, il dit:
--J'ai cru qu'il s'apercevait que j'étais chargé... Oh! mon pauvre vieux, je ne tiens plus debout... Ce que ça me secoue, ce vin-là... Oh! là! là !...
--Ça va se passer; c'est parce que nous sommes restés trop longtemps enfermés...
On ouvrit la porte, un homme entra; il avait l'allure d'un vieux notaire de province; il échangea un regard avec Sper et celui-ci alla ranger dans le fond du magasin; il s'adressa alors à Martin et lui dit:
--Monsieur, c'est ici la maison Séglin?...
--Oui, monsieur.
--Je viens pour toucher des valeurs...
--Ah! monsieur, la caisse est fermée à cette heure-ci... Demain, si vous voulez...
--Je suis obligé de partir ce soir... Il faut que je parte vers minuit... Si d'ici là on veut venir payer, je vais vous donner l'adresse...
--Mais, monsieur, la caisse est fermée à cinq heures, interrompit Martin... et on vient de partir seulement à la minute, après vous avoir attendu presque pendant une heure.
--Au reste, les valeurs sont payables ici; mais comme je me rends à Londres et que la maison y est établie, j'irai les toucher là.
--Ah! je ne sais pas si vous pouvez faire ça... On m'a dit que, si vous veniez, je vous dise de laisser votre adresse, et ce soir, vers dix heures, ou demain matin on vous portera l'argent.
--Je vous le répète, je serai à l'hôtel jusqu'à onze heures et demie. Je pars par le train de minuit quinze; si d'ici cette heure je n'ai vu personne, j'irai à Londres toucher à la maison Wilson... Voici l'adresse.
L'individu laissa sa carte et partit aussitôt. Alors Martin dit à Sper:
--Dis donc, qu'est-ce que nous allons faire?
--Tu n'as pas entendu ce qu'on t'a dit?
--On a dit d'aller à Auteuil, fit Martin en s'asseyant et semblant peu enthousiasmé de faire le voyage.
--On n'a pas dit qu'il fallait y aller tout de suite; Il ne sera libre qu'à dix heures; l'autre est chez lui jusqu'à onze heures et demie; en revenant, il y ira, voilà tout...
--Oui; alors, nous pouvons dîner... parce que, vois-tu, Sper, eh bien! ça me remettra, le dîner; je suis tout chose...
--C'est ce qu'il y a de plus simple... Voilà ce que nous allons faire...
--Dis...
--Nous dînons bien et doucement; à neuf heures, nous partons à Auteuil; nous trouvons le père Picard, tu lui dis la chose et nous revenons ensemble...
--C'est ça!... ça va tout seul!... Tu sais, je l'avoue, je suis mouillé... Mais toi, tu es sérieux, tu réponds de tout?
--Absolument... Mais c'est toi... Espère! espère! Je suis là en vigie, et à l'heure... nous filons...
--C'est ça!... Si tu veux, nous ne ferons le magasin que demain matin... Nous allons fermer et nous irons dîner.
--Je veux bien...
Comme l'ivrogne titubait, en essayant de se lever, Sper lui dit:
--Ne bouge pas, reste affalé!... Je vais tourner le cabestan...
--Oui, fit Martin en riant bêtement, tu vas jouer de l'orgue...
Sper se hâtait; il craignait un retour inopiné du vieux caissier, qui aurait changé tous ses plans. Lorsque la devanture de fer eut fermé la boutique, il se hâta de prendre le bras de l'ivrogne, qui s'endormait, et le ramena au cabaret, où il sembla se remettre rien qu'aux odeurs répandues dans l'atmosphère. On leur servit à dîner. Les deux amis mangèrent lentement; ils riaient, ils causaient. À la fin, Sper proposa de jouer une bonne bouteille; ils jouèrent au piquet jusqu'à onze heures... Alors Sper se leva tout à coup et, comme s'il se rappelait, il dit:
--Martin, et nos affaires que nous oublions...
--Quelles affaires?
--Il faut aller à Auteuil.
--À Auteuil? Ah! c'est pour les affaires du patron... Ah ben, tant pis! on ira une autre fois.
--Non, non, pas de bêtises!... Nous allons prendre une voiture; tu te la feras rembourser.
--Tu peux y compter...