La femme du mort, Tome I (1897)
Chapter 12
À cette lettre, il recevait presque aussitôt une réponse dans laquelle on lui proposait une orpheline, de famille noble et riche, qui désirait se marier en France. La maison Strucko connaissait la famille, on pouvait donc s'abandonner; c'est ce que fit Fernand. Des portraits furent échangés, les situations de chacun établies, toujours par l'intermédiaire de la maison Strucko; et, enfin, la demande faite directement par Fernand fut agréée.
Pas un instant Fernand, qui trompait sur sa situation par l'intermédiaire de Strucko, ne pensait qu'il pouvait être également trompé. Suivant sa maxime, Séglin faisait de son mariage l'assemblage de deux situations: d'amour, d'affection, de famille, il n'était nullement question. Il s'attendait à se trouver avec une fille bien sotte, bien naïve, qui resterait à la maison et en ferait les honneurs. Nous avons vu combien peu ses prévisions se réalisèrent; fasciné, ravi, ébloui, il avait été pris tout entier, il adorait sa femme à ce point que si, à la dernière heure, on lui avait dit que la dot promise ne pouvait être donnée, il aurait passé outre...
Aussi était-il le plus heureux des hommes: il adorait sa femme, il en était aimé, il était riche, il pouvait vivre enfin de la vie qu'il avait rêvée. La malédiction de Pierre Davenne avait eu pour résultat d'amener le bonheur. La menace de Madeleine de Soizé était sans valeur, le dépit de la femme abandonnée en était la cause, et puis cet amour-là était bien vieux, ce n'était pas pour se marier qu'il l'avait quittée; celle qu'il avait quittée pour se marier, c'était Geneviève.
Geneviève! qu'était-elle devenue? et n'est-ce pas elle qui, à cette heure, portait seule le poids de la malédiction de Pierre...? Comment vivait-elle? Seule, avec son enfant. Fernand ne s'était jamais occupé de la malheureuse qu'il avait perdue, et il ignorait que sa fille lui avait été enlevée. Il savait que la pauvre femme était restée sans ressource, qu'il en avait été la cause; mais le souvenir du mépris avec lequel il avait été traité par elle dominait tout autre sentiment. Riche à cette heure, il ne pensa pas une seconde à secourir celle qu'il avait ruinée.
Se levant et se secouant comme pour chasser ses attristantes pensées, il dit:
--Allons, oublions tout ça... Maintenant la vie a des horizons roses.
IX
LE JOUR D'ÉCHÉANCE.
La veille du jour d'échéance, lorsque Fernand se rendit à sa maison d'affaires, il s'attendait à trouver le caissier calme, venant lui apporter le bordereau à signer; au contraire, Picard entra dans le cabinet de son patron, le teint livide.
--Qu'y a-t-il? demanda aussitôt Séglin avec inquiétude à son homme de confiance.
--Monsieur Séglin, l'heure du courrier est passée et nous n'avons rien reçu.
--Que me dites-vous là? exclama le jeune homme atterré. C'est impossible, il faut aller à la poste; assurément la lettre est égarée...
--Non, monsieur... Il se passe quelque chose d'extraordinaire. J'ai envoyé trois télégrammes demandant une réponse, et je n'ai rien reçu.
--Oh! mais c'est épouvantable! fit Fernand, prenant sa tête dans ses mains... Un malheur, un accident est arrivé... Mais je suis perdu!... Il faut trouver cette somme! De combien est le bordereau?...
--Le bordereau personnel, en dehors des valeurs de la maison Wilson, payables ici?
Fernand devint rouge, et comme s'il avait un étourdissement il se retint à son bureau pour ne pas chanceler; il fit un effort et dit d'une voix sourde:
--Avec ces valeurs, les fonds m'ont été adressés il y a quelques... et ce sont ces valeurs qu'il faut au contraire payer...
--Le bordereau est énorme, monsieur. Nous avons trois cent dix mille francs!
--Et vous avez ici?
--Oh! presque rien! Vingt mille six cents francs!
Fernand se laissa tomber dans son fauteuil, porta la main à son front et dit:
--Mon Dieu! mon Dieu! que faire?... Il faut absolument trouver la somme aujourd'hui... Assurément nous recevrons ce soir ou demain... Il y a un retard, un accident, je ne sais quelle chose imprévue...
--C'est pourquoi j'insistais près de vous, il y a deux jours encore; on avait alors le temps de se retourner...
--Trois cent mille francs!... répétait-il... C'est trois cent mille francs qu'il faut trouver. Au reste, ma situation n'est plus la même, je trouverai bien cette somme chez les Ardouin. Picard, dites qu'on attelle. Je vais expliquer le retard à Ardouin... il me fera la somme en une traite à dix jours, et si nous n'avons pas de nouvelle ce soir, on télégraphiera au Strucko de Vienne.
La quiétude du patron ramena la sérénité sur les traits du vieux caissier.
--Peut-être l'oncle Danielo est en route et vient lui-même apporter les valeurs, ce qui expliquerait que les télégrammes et les lettres sont restés sans réponse.
En montant en voiture, cette dernière pensée était pour lui presque un fait; il hésita un instant à aller d'abord à Auteuil voir si le vieux Moldave n'était pas arrivé le matin même. Mais il se rendit d'abord chez les grands banquiers Ardouin, qui, lors de la soirée à Auteuil, avaient insisté pour entrer en affaires avec lui.
Lorsqu'il eut fait passer sa carte, M. Ardouin aîné le fit aussitôt entrer dans son cabinet.
L'accueil froid du vieillard l'embarrassa et le gêna un peu pour parler; mais, se domptant aussitôt, il lui expliqua le but de sa visite, en même temps que le motif.
D'un ton froid, glacial, Ardouin aîné lui répondit:
--Monsieur Séglin, je le regrette beaucoup, mais il m'est absolument impossible de vous faire cette somme; l'échéance de ce mois est la plus forte de l'année...
Fernand était tout décontenancé; cependant il insista en disant:
--Si vous ne pouvez me faire toute la somme, voulez-vous m'en faire une partie?
--Non, monsieur Séglin... Nous ne faisons pas ce genre d'affaires... et je m'étonne que vous ne vous adressiez pas aux personnes avec lesquelles vous traitez d'ordinaire.
Fernand blessé, au moins autant par le refus que par l'allure singulière du banquier, se leva et dit:
--Il me reste, monsieur, à m'excuser de vous avoir dérangé.
Le banquier le salua de la tête, et Fernand se retira. En descendant l'escalier, le rouge au front, les dents serrées, il murmurait:
--Que signifie cet accueil?... Que se passe-t-il donc autour de moi... Est-ce que les billets Wilson?... Oh! non!...
Et haletant, il s'arrêta à la dernière marche, se soutenant à la rampe... Puis, se dégageant, il haussa les épaules et dit:
--Je deviens fou, ma parole d'honneur!... C'est la jalousie!... Voyons, je vais aller chez Bernet et Lausart, et ils feront mon affaire.
Quelques minutes après il était introduit dans le cabinet du banquier. Il eut comme un soubresaut en constatant que le même accueil lui était fait. Un instant, il hésita à formuler sa demande.
Il se décida cependant.
Bernet lui dit qu'en l'absence de son associé il se trouvait absolument dans l'impossibilité de répondre favorablement à sa demande... et M. Lausart était absent pour huit jours! Il sortit de chez le banquier anéanti, écrasé.--Sans s'en rendre compte, il devinait qu'une défaveur l'enveloppait... Il eut peur! Mais pas une fois, pas une seconde la pensée ne lui vint qu'il pouvait être la dupe de sa femme; à ce point que, ne voulant pas chagriner Iza, il était résolu à ne lui point parler de ce retard, qui du reste devait éclairer aussitôt sa femme sur sa véritable situation.
X
LE JOUR D'ÉCHÉANCE. (Suite.)
Fernand alla dans trois autres maisons... Il retrouva partout le même accueil et le même refus.
Il rentra chez lui, caressant l'espoir de rencontrer le vieux Danielo... Mais non seulement le vieil oncle n'était pas là, mais madame était en promenade. Il fut heureux de cette dernière circonstance, car il était dans un tel état qu'il n'aurait pu cacher ses tourments.
Il se fit conduire boulevard Magenta... Il demanda, anxieux, si l'on avait reçu des nouvelles! Rien, rien!
Il se laissa tomber vaincu dans son fauteuil devant son bureau, et là, accoudé, la tête dans ses mains, arrachant ses cheveux, il rageait.
--Arrivé au port... y toucher pour sombrer...
Il resta ainsi quelques minutes, puis se redressant tout à coup...
--Eh bien, quoi! après tout... je touche demain... on liquide... et dans un mois, je me relève plus brillant... car j'ai de l'argent, j'ai de l'argent, je suis riche...
Il s'arrêta une minute et devint blême: une affreuse pensée venait de traverser son cerveau.
--Mais si les billets avec l'endos de Wilson ne sont pas payés... s'ils vont là-bas... c'est le bagne! dit-il d'une voix sourde... À tout prix, il me faut de l'argent aujourd'hui... à tout prix.
Il sonna le caissier, celui-ci parut.
--Picard, dans votre bordereau, pour combien sont les traites Wilson?
--Cent quarante-cinq mille francs, monsieur.
--Bien! et n'avez-vous rien à encaisser aujourd'hui?
--Oh! presque rien, à peine dix mille francs...
--Merci! demain matin, vous aurez les fonds.
Et comme s'il avait tout à coup trouvé ce qu'il cherchait, il devint calme; le caissier était à peine sorti qu'il disait en souriant:
--Je suis sauvé... et je ne pensais pas à cela... elle n'en saura rien; j'en engage pour la somme qu'il me faut, je les reprends lorsque la somme m'arrive de Jassy... Allons, je suis sauvé... je devenais fou...
Et résolu il se leva, décidé à engager les bijoux de sa femme qu'on avait tant remarqués et auxquels les bavards attribuaient une valeur de plus de cinq cent mille francs.
Ce n'était point la délicatesse qui étouffait Séglin; devant la nécessité, tout le côté vil de sa nature reparaissait. Il combina quelques minutes le moyen d'arriver à son but sans donner l'éveil chez lui, car il était certain que l'emprunt forcé qu'il allait faire à la corbeille de sa femme serait remboursé sous deux ou trois jours.
Dans le petit hôtel d'Auteuil, monsieur avait sa chambre ainsi que madame; mais c'était là une affaire d'élégance confortable. L'amour, qui avait présidé au mariage de Séglin, avait mis les scellés sur les portes de son appartement; la chambre d'Iza était la chambre conjugale; le soir, veille d'échéance, il rentrait et se mettait à travailler dans le boudoir qui précédait la chambre, pendant qu'Iza s'endormait.
Les meubles, les armoires étaient communs, puisque ce seul appartement, depuis l'entrée dans l'hôtel, avait été habité; Fernand avait pris l'habitude d'y serrer ses papiers, sa correspondance; il était donc tout naturel qu'il fouillât partout sans que cela occupât l'attention de sa jeune femme.
Le soir même, en rentrant, il prendrait ainsi le petit sac de cuir de Russie dans lequel se trouvaient les écrins... Si,--il prévoyait tout, un caprice de sa femme voulait que le lendemain elle désirât voir ses bijoux, il dirait que des valeurs semblables ne pouvaient rester sous la main des domestiques;--qu'il les avait prudemment rangées dans son coffre-fort. Et tout cela passait naturellement.
Calme cette fois, il gagna sa demeure... Tout se passa ainsi qu'il l'avait prévu. Il raconta à sa femme, qui lui demandait la raison de son front soucieux, qu'il était à la veille d'une échéance l'obligeant à un travail de nuit, et Iza, venant au-devant de ses désirs, lui dit en minaudant:
--Tu ne travailleras pas dans ton cabinet... seule, j'ai peur... Tu feras porter tes livres sur le guéridon du boudoir et tu travailleras près de moi.
--Oui, ma belle Iza, oui, quand mon cerveau, las de chiffres, voudra se reposer, j'irai vers toi, j'irai embrasser tes yeux clos.
--C'est bien ça!... vous veillerez sur votre esclave.
--Sur mon amour!
Et ils échangèrent un long regard...
L'heure du repos sonnée, Iza appela ses femmes et monta à sa chambre, pendant que Fernand prenait dans son cabinet quelques livres utiles pour justifier sa veille...
Lorsqu'il monta à son tour, Iza dormait; il fouilla les armoires et prit le petit sac de cuir de Russie, orné d'une garniture de platine. Le sac pesait lourd, il le porta dans le boudoir, ferma les portes de la chambre, laissa retomber sur elles les lourdes tapisseries, et évitant de faire du bruit, il revint vers le guéridon.
XI
LE JOUR D'ÉCHÉANCE. (Suite.)
Là, il tira du sac les écrins, les ouvrit, et à la lumière de sa lampe il admira les colliers, les parures; ce fut un éblouissement. Jamais la joaillerie n'avait fait plus beau, les brillants sans tache lançaient leurs flammes vives; en les faisant jouer sous la lumière, on eût dit qu'on renversait du feu. Séglin, rassuré, heureux, admirait, ravi, et estimait chaque pièce en disant:
--Sur ce collier et cette rivière, j'aurai plus de cent mille francs; sur cette parure au moins autant...; sur ces trois écrins le même chiffre...; tout cela lui reste...
Il enveloppa bien précieusement les écrins, les replaça dans le sac, puis, prenant sa lampe, il ouvrit la porte de la chambre et se dirigea vers le lit. Iza dormait souriante; il posa amoureusement, mais doucement, ses lèvres sur son front et se retira sur la pointe des pieds. Lorsque la tapisserie fut retombée sur la porte, il descendit dans son cabinet et serra précieusement dans son coffre-fort le petit sac de cuir de Russie. Puis, calme, il regagna la chambre.
Il fut étonné de voir la porte ouverte; cependant, il croyait bien qu'en sortant de la chambre, avant de laisser retomber la tapisserie, il avait doucement fermé la porte; il avança vers le lit, Iza dormait profondément. Il n'y pensa plus et il se hâta sans bruit de se coucher, voulant partir de très bonne heure. En moins d'une minute, il fut couché. Il lui sembla que sa femme était glacée... il eut peur. Il plaça la main sur son front; elle s'éveilla à demi et dit:
--Bonsoir! je dors... Et elle se rendormit.
--Pauvre petite! fit-il, elle est gelée; ses pieds sont comme des morceaux de glace!
Et il tira sur elle le couvre-pied et l'édredon; lui, il brûlait de fièvre. Il s'endormit presque aussitôt cependant...
Au jour, il était debout, faisant tous ses efforts pour ne point l'éveiller; il gagna son cabinet de toilette.
Il sortait à peine de la chambre... qu'Iza se levait à son tour et se hâtait de se vêtir... Elle était chaussée, à moitié habillée; elle entendit marcher..., elle se hâta vite de se coucher dans le lit et feignit de dormir.
C'était Fernand; il vint vers elle, la contempla avec amour, en disant:
--Pauvre petite jolie! elle dort... heureuse... Aujourd'hui, ma belle aimée, c'est mon dernier jour de tourment, et c'est toi qui me sauves...
Il se penchait pour l'embrasser, mais il se recula aussitôt: il avait craint de l'éveiller. Il revint dans le boudoir, écrivit sur le dos de sa carte:
«Ma belle mignonne aimée,
C'est jour d'échéance... Pardonne-moi d'être parti avant ton bon baiser... Je serai de retour à l'heure du déjeuner,
Ton mari qui t'adore,
FERNAND.»
Il plaça la carte sur un chiffonnier et partit sur la pointe du pied.
Si doucement qu'il eût fermé la porte, Iza l'entendit; elle se leva aussitôt et, avant qu'il eût passé la grille, elle était déjà habillée et elle sortait par une porte qui donnait sur la Seine. Arrivée sur le quai, elle siffla. Au coup de sifflet, une voiture qui se trouvait près du pont d'Auteuil s'avança au grand galop...
--Me voilà, dit aussitôt le cocher... On a l'oreille au vent, hein?
--Vite, Simon, commanda la jeune femme, en montant dans la voiture... Vite, vite, chez le maître!
--Espère! espère!... fit le cocher en enveloppant ses chevaux d'un solide coup de fouet... J'ai des canards qui savent trotter... nous accosterons dans dix minutes.
Et la voiture emportant Iza partit rapidement.
XII
OÙ LE LECTEUR SE RETROUVE EN PAYS DE CONNAISSANCE.
À cette heure, la belle Iza, la séduisante Mme Séglin, n'était plus la même; une fébrile agitation secouait ses membres délicats. Dans la voiture, accroupie dans un coin, l'oeil ardent, le regard fixe, secouant la tête de temps en temps d'un air menaçant, elle était tout à fait transformée... Elle ne ressemblait guère à la timide, à la naïve, à la douce jeune fille que le tout Paris fashionable enviait et admirait: c'était simplement un joli petit monstre qui de ses dents pointues déchirait avec rage le mouchoir de riche dentelle avec lequel elle croyait essuyer ses lèvres, et qui, toute nerveuse, arrachait les effilés de soie de la tunique de son costume.
Elle se penchait à tout moment par la portière de la voiture pour voir si l'on approchait. Mais c'est une chose que tout le monde a observée, plus l'on a besoin de courir et plus les cochers dirigent lentement leurs chevaux. La règle, cette fois, était absolument suivie; le cocher, calme sur son siège, semblait être occupé d'un tout autre travail que de la conduite de ses chevaux.
D'abord en partant, bien décidé sans doute à ne pas fouetter en route ses quadrupèdes, il leur avait appliqué, pour les prévenir, un nombre généreux de solides coups de fouet; il était parti, suivant la Seine. Sans doute ennuyé de ressembler sur son char, son fouet à la main, au matinal citadin qui taquinait le goujon sur les bords du fleuve, il avait déposé son fouet sur le dessus de la voilure et plongeait ses doigts épais dans une large calotte, ressemblant à une quêteuse; il en tirait une pincée... soyons juste, une poignée de tabac qu'il glissait entre ses lèvres, après avoir dit:
--Espère! espère! l'air est fraîche, on va se chauffer un peu.
Et, sans doute pour se donner de l'exercice, pendant dix grandes minutes il mâcha, mâcha; lorsque ses mâchoires furent au repos, sa face engraissée d'un côté, il recommença sur ses chevaux la correction du début, en disant:
--Qu'est-ce que c'est? On prend du ris... on a peur du vent, on craint d'aller trop vite!... Avant là!
Et le fouet claqua et cingla à droite et à gauche; les chevaux, à la grande joie de Mme Séglin, faillirent s'emporter. La voiture ayant suivi les quais--on eût pu croire que le cocher avait une passion pour ce chemin--tourna dans la rue Saint-Paul, remonta la rue Saint-Antoine, la rue Charonne et s'arrêta enfin devant la grille de la petite maison que nous connaissons. Sur un coup de sifflet du cocher, on vint ouvrir, la voiture entra, suivit l'allée et s'arrêta devant le perron; les chevaux n'étaient pas arrêtés, que la belle Iza avait légèrement sauté à terre, avait ouvert la porte du vestibule et demandait à un nègre qui descendait à moitié vêtu:
--Le maître est levé?
--Maître? dit le nègre; c'est lui qui m'a éveillé en entendant la voiture.
--Cours dire que c'est moi...
Le nègre grimpa l'escalier; mais Iza, qui craignait de perdre du temps sans doute, le suivait... Elle attendit seulement à la porte de l'antichambre, lorsque, arrivé au premier, le nègre entra dans l'appartement. Il revint aussitôt et introduisit la jeune femme.
Iza entra dans une vaste chambre dont les tentures étaient baissées devant chaque fenêtre; au milieu était un lit à colonnes, rideaux fermés. Elle se dirigea vers ce lit et dit:
--Maître, maître, je viens vous parler.
--Je suis à toi, Iza; mais je t'entends... Qu'y a-t-il?
--Maître, vous m'avez dit d'obéir en tout, de dire oui toujours, de laisser faire, sans dire, au besoin sans voir...
--Oui; pourquoi me dis-tu cela?
--Parce que je n'ai pu empêcher ce qu'il a fait ce matin.
--Mais qu'a-t-il fait?
--Les beaux bijoux, les beaux diamants, il a tout volé, maître... tout!
--Enfin, tant mieux!
En entendant ces mots, Iza resta stupéfaite. La même voix dit:
--Attends une minute, Iza.
Une minute après, les lourdes tapisseries du lit se soulevèrent, et celui que nos lecteurs connaissent, le malheureux héros de notre histoire, parut. Ce n'était plus le même homme. Les quelques mois écoulés avaient laissé sur son front la trace de leur passage. Beau toujours, l'immobilité à laquelle l'opération du vieux Rig l'avait condamné changeait absolument sa physionomie; pour reconnaître dans l'homme nouveau l'heureux époux de Geneviève, il fallait avoir suivi les phases de sa transformation.
Autrefois, le visage toujours souriant vous accueillait. À cette heure, une rigidité froide clouait sur les lèvres de ceux qui lui parlaient la gaieté naissante. Était-ce bien seulement l'opération maladroite du vieux sauvage qui était la cause de ce changement? Assurément non! C'est que, depuis l'heure où il avait consenti à passer dans une tombe la terrible nuit qui le rendait libre, depuis cette heure, les pensées s'étaient heurtées dans son cerveau.
Pierre Davenne aimait Geneviève à l'adoration; le mouvement de honte, de colère passé... l'heure de la souffrance aiguë épuisée, la haine qu'il avait pour sa femme s'était insensiblement éteinte; non le pardon, mais la pitié était entrée dans son coeur. Il avait fait surveiller la vie nouvelle de sa _veuve_, et les misères honorablement supportées, le changement survenu dans la vie de Geneviève avaient arrêté momentanément ses projets de vengeance à son égard.
Au contraire, la vie de celui qu'il savait être le véritable auteur de tout était devenue plus malhonnêtement audacieuse; par l'introduction de Simon dans la maison du boulevard Magenta, il avait été assuré que la situation de Fernand, qu'il croyait devoir s'écrouler le lendemain de sa disparition, ne se soutenait que par de criminels agissements; Séglin était un faussaire.
Glissant sur la pente terrible d'une situation compromise, il était entraîné, il ne pouvait plus reculer, il ne choisissait pas, il ne raisonnait pas ses moyens; il fallait à tout prix faire face au péril: il y faisait face par le crime.
Simon, que nos lecteurs ont vu, sous le nom de Sper, aider Martin, le vieil employé de la maison Séglin, Simon avait fouillé le bureau, regardé les livres, et il était venu déclarer à son maître que le compte particulier de Fernand Séglin donnait un passif de plus de douze cent mille francs.
Fernand avait lancé dans le commerce, avec l'endos de la maison Wilson, des valeurs imaginaires pour plus de trois cent mille francs... et Pierre, qui avait cru que sa mort jetterait sa veuve dans les bras du misérable, la condamnant ainsi qu'il l'avait dit à son amant, Pierre, à cette heure, était heureux que cette infamie n'eût pas eu lieu. Il avait cru le misérable moins indigne; sa conduite avec la malheureuse qu'il avait trompée augmenta son ressentiment contre lui, en même temps qu'elle diminua la haine qu'il avait contre elle.
Et des soirs, lorsque la petite Jeanne assise sur ses genoux parlait de sa mère, il était arrivé qu'il avait embrassé l'enfant et avait pleuré.
Mais, en même temps que de ce côté la haine s'effaçait, le désir de se venger de Séglin augmentait. La maison Strucko de Vienne avait agi sous la direction de Pierre Davenne: c'est lui qui, de la petite maison de Charonne, avait combiné, machiné et fait exécuter le mariage de son ancien ami.
À cette heure, il le tenait; à cette heure, la vengeance rêvée, voulue, s'offrait... et Séglin y avait aidé, car jamais, dans le jugement qu'il portait sur la nature vile de Fernand Séglin, il n'avait pu le croire ainsi indigne. Il le savait ingrat, il le savait sans coeur, il le savait traître... Mais tout cela n'a rien à faire avec le code, et il croyait que Séglin était de ceux qui font du code leur Évangile, qui tournent autour, marchent sur les marges, mais ne vont point au delà, qui ont enfin l'honnêteté légale... Point. Fernand n'avait point reculé; pour satisfaire à sa volonté d'être riche, il était devenu faussaire... et aujourd'hui, à l'heure où il espérait encore arracher de la circulation les valeurs dangereuses, où il se croyait certain de sauver cette signature, Pierre Davenne avait entre ses mains partie de ces valeurs, qui ne seraient pas présentées à l'échéance, mais qu'il gardait pour le jour où l'heure de la vengeance serait sonnée...
Pierre était vêtu d'un pantalon à pied et d'un veston de velours; il alla vers Iza et lui dit aussitôt:
--Il a pris tous tes bijoux?
--Oui, maître.
--Et tu n'as pas dit un mot?...
--Rien! vous me l'aviez défendu!
--Tant mieux! tant mieux!