La femme du mort, Tome I (1897)
Chapter 11
--Il t'attend...
--Où?
--Demain... à dix heures du matin. Voici sa carte... Georgeo la prit vivement et dit:
--J'y serai!...
Et comme il passait ses mains dans l'or qu'elle avait jeté sur la table, qu'il le faisait tinter, charmé de cette harmonie, elle lui dit:
--Garde ça, mon Geo, tu le cacheras avec celui que tu vas gagner et nous serons riches.
Golesko secouait l'or et disait:
--Comme c'est beau l'or!... Riches! Nous serons riches... C'est ça qui manquait pour nous bien aimer!
On frappa à la porte. Golesko bondit en se plaçant devant son or; prenant le couteau qui était sur la table, l'oeil ardent, les sourcils froncés, il dit d'une voix sèche:
--Qui est là?
Iza, souriant, l'avait regardé et admirait son ami. On répondit
--C'est moi, ouvre donc, Georgeo, il faut qu'Iza parte!...
--Ah! c'est le sauvage! fit-il en haussant les épaules pendant qu'Iza, éclatant de rire, disait:
--Voilà, maître, je suis à toi.
Georgeo fit un signe à Iza pour l'empêcher d'aller ouvrir. Il ramassa l'or, le roula dans une loque sale et le glissa sous son grabat; puis il alla ouvrir la porte.
--Entre, vieux Rig, fit-il.
--Nous n'avons pas le temps... répondit celui-ci.--Vite, vite, il faut partir, Iza, tu lui as fait la commission?
--Oui, demain il ira!
--Tu vas être riche, Georgeo... Conduis-toi honnêtement avec le maître.
--Je lui vendrai sang et peau... s'il le veut...
--Vilaine marchandise qu'il ne te demandera pas... Allons, Iza, en route.
--Avant, sauvage, tu vas prendre un verre du vin de notre pays.
--Vite, alors.
Georgeo versa, emplit les deux gobelets, ils burent. Rig fit la grimace.
--C'est bon, ça... hein? disait le jeune homme.
--Pour faire des conserves! dit le vieux Rig... En route, Iza.
La jeune fille se jeta au cou de Georgeo; ils s'embrassèrent amoureusement.
--À bientôt, dit Iza... Et n'oublie pas,... chez le maître à dix heures.
Une heure après, le garçon du Grand-Hôtel commandait:
--Le service de M. et de Mlle de Zintsky...
VII
UN HEUREUX MARIAGE
Fernand Séglin s'était contenté jusqu'alors du petit appartement qui se trouvait au-dessus des magasins; mais ce logis allait devenir insuffisant d'abord et trop modeste en raison de la situation de celle qui épousait. Puis, il ne voulait pas que sa femme fût en rien mêlée à ses affaires. Il voulait pour son idole un temple, pour son culte, ses adorations, un autel.
Il en parla aussitôt au vieux Danielo, lequel lui dit qu'il en parlerait à sa nièce. La réponse ne se fit pas attendre. Le lendemain, le vieux Moldave lui donnait l'approbation d'Iza, de laquelle il avait deviné le désir. Le surlendemain, Danielo dit à Fernand qu'il avait trouvé, près d'Auteuil, un petit hôtel superbe, composé d'un grand pavillon isolé au milieu d'un vaste jardin. C'était une demeure ombreuse et discrète, un jardin plein de fleurs.
Les deux fiancés allèrent avec le vieil oncle visiter le petit hôtel; il plut et fut loué aussitôt. On se hâtait, car le mariage était prochain.
Le petit hôtel était situé tout près du bois de Boulogne. Les grilles toutes dorées étaient surmontées de deux becs de gaz et s'ouvraient sur une cour dont le milieu était occupé par un massif de fleurs, devant lequel était le perron abrité par une marquise vitrée, sous laquelle s'ouvrait la porte du vestibule.
L'hôtel avait deux étages: les fenêtres hautes et étroites avaient des rampes dorées; élégant de construction, riche de sculpture, le pavillon se dressait bien blanc, bien propre, tranchant sur le fond vert des arbres d'un petit parc où l'on entendait crépiter l'eau d'un bassin; il était gai, surtout lorsque le soleil, dardant sur les pierres blanches et sur l'or de la grille et du balcon, faisait ressortir le trou noir des fenêtres ouvertes, encadrées par les franges des rideaux éclatants; dans le noir on voyait les cuivres dorés des coins de meubles luxueux, et le scintillement des verroteries des lustres...
Iza était dans le ravissement. Les meubles, les tentures étaient presque neufs, et Fernand loua l'hôtel et acheta le mobilier.
Le lendemain, les domestiques de Séglin s'y installèrent et le préparèrent pour recevoir leur maître. Le mariage était décidé, le jour fixé.
Le jour où la jeune Iza, dans sa blanche toilette, descendait l'escalier du Grand-Hôtel pour monter dans la voiture qui la conduisait à la mairie, il y eut dans la foule de curieux assemblés devant la porte un murmure d'admiration.
Toute la finance et le haut commerce assistaient au mariage du banquier commissionnaire, Fernand Séglin, et c'était un concert de louanges et de félicitations... Naturellement les plus extravagants mensonges circulaient comme des vérités. On disait que la mariée était d'une famille princière, qu'elle apportait à son mari plus de cinq millions, qu'elle avait en bijoux la moitié de cette somme; on disait que le vieil oncle était un grand personnage, bien plus riche encore, intriguant avec la Russie, et qui se débarrassait de sa nièce pour aller là-bas recommencer ses intrigues.
La vérité, c'est que le vieux Danielo avait dit qu'il attendait impatiemment la célébration du mariage; car il était rappelé dans son pays pour des affaires urgentes, et il avait dit à Fernand qu'il partirait le lendemain de son union avec sa nièce.
Ce fut pour Séglin une journée qui dura un siècle, tant il avait hâte d'être débarrassé des indifférents qui l'entouraient pour se trouver seul enfin avec celle à laquelle, il le sentait, il appartenait corps et âme.
Ces félicitations, ces compliments, dont la banalité égalait l'indifférence, l'agaçaient; les regards admiratifs qui couvraient sa femme le blessaient; il était forcé de sourire lorsque la mauvaise humeur l'étouffait, forcé de remercier d'un mot agréable lorsque l'injure lui venait aux lèvres.
Le soir, on dînait au Grand-Hôtel.
Oh! l'interminable journée. Et que les gens étaient lents à servir! Le dîner n'en finissait plus: il semblait à Fernand qu'on prenait un malin plaisir à prolonger cette cérémonieuse soirée...
Il était agité, nerveux, inquiet, car il lui sembla que son oncle affectait trop le mépris qu'il avait pour les lois du Coran... Il buvait!... il buvait!... et paraissait,--à en juger par les rires de ceux qui l'entouraient,--avoir une conversation bien gaie; les dames plusieurs fois avaient tourné la tête...
Enfin, vers dix heures, on se retira, et Fernand tout tremblant enveloppait Iza d'une longue pelisse et ne voulait laisser à personne le soin de s'occuper d'elle. Il prit son bras et la conduisit à sa voiture; le vieil oncle Danielo embrassa sa nièce, et Fernand s'étant placé près de sa femme, la voiture les conduisit au petit hôtel d'Auteuil.
Dans la grande voiture, ils s'étaient placés l'un en face de l'autre, Fernand tournant le dos aux lanternes, dont la lumière éclairait le visage d'Iza, placée devant lui.
Quand les chevaux partirent, Fernand dit:
--Enfin, nous sommes seuls!
Il lui prit la main, et elle sourit; il la regardait heureux, ne trouvant pas une parole à dire, l'admirant, car la lumière qui l'inondait la rendait semblable à ces belles saintes de notre art païen; elle paraissait enveloppée d'une auréole, et son teint chaud et ses cheveux bruns tranchaient violemment, dans son voile blanc, sur lequel les boutons de fleurs d'oranger s'égrenaient; dans ses mains brûlantes, il sentait sa main molle et fraîche.
Il était heureux, il la contemplait en souriant à son sourire, la tête penchée, n'osant parler, ne trouvant pas de mots qui rendissent ce qu'il voulait exprimer; longtemps ils restèrent ainsi, les regards dans les regards; Fernand transformé par sa passion, devenu chaste, et sachant que, sans s'être dit un mot, ils avaient eu un long entretien d'amour.
Et au contraire de ce que lui avait paru être la journée, il fut surpris quand la voiture s'arrêta et que le domestique ouvrit la portière. Ils étaient chez eux, et il lui sembla qu'il venait à peine de sortir du Grand-Hôtel.
Il prit Iza dans ses bras et la porta sous le vestibule, craignant qu'elle ne se fatiguât; puis, s'étant fait éclairer jusqu'à son appartement, il renvoya la femme de chambre, lui disant que madame la sonnerait quand elle aurait besoin d'elle.
Les soubrettes baissèrent la tête pour cacher un malin sourire et se retirèrent. Ils étaient dans le boudoir qui précédait la chambre de madame. Seul avec Iza, Fernand l'aida à retirer sa pelisse, détacha doucement son voile et sa couronne, embrassa ses beaux cheveux dont quelques mèches tombèrent sur son épaule. Il la conduisit comme un enfant vers une grande causeuse; lorsqu'elle fut assise, il se mit à genoux, s'étendit à ses pieds, et, prenant ses petites mains et cachant sa tête, il dit:
--Iza, que je suis heureux... que je t'aime!
La jeune fille le regardait souriante, et d'une voix douce comme un chant d'oiseau elle lui dit:
--Et vous m'aimerez toujours ainsi?...
--Toujours!...
Et il y eut encore un silence pendant lequel il l'admira. Il semblait qu'il n'osait toucher à son idole, et qu'il craignait que son contact ne la souillât.
--Iza, dit-il, au bout d'un moment, sais-tu pourquoi je suis heureux?... C'est que je suis jaloux, jaloux à tuer qui exciterait ma jalousie, à me tuer moi-même.
--Pourquoi me dites-vous cela? Vous êtes mon maître...
--Non, je suis ton époux, je suis ton esclave... qui t'adore! Je suis heureux, Iza, parce que tu viens de l'autre coin de l'Europe, que tu ne connais personne ici que moi, et que je voudrais qu'il en soit toujours ainsi, que ton amour, ta vie, soient à moi... Tu n'as ici ni amis ni parents qui puissent me prendre une part de ton affection... C'est moi qui serai toute ta famille.
--Oui, je vous aimerai bien!
--Tu ne sais pas ce qu'est la vie, toi! ma pure et chaste Iza... Après l'amour saint de la mère, tu cherches l'amour honnête de l'époux... Tu ne sais pas qu'il y a dans la vie deux sortes d'amour, l'un léger, fou, bestial..., l'amour que tu dépeignais l'autre soir, dans ton naïf langage, en contant qu'au pays on disait qu'à Paris on n'avait pas le temps de s'aimer; cet amour-là n'occupe que le cerveau, il s'éteint sans laisser de trace... Mais il est un autre amour que j'ignorais, celui qui m'étreint aujourd'hui, qui s'appuie à la fois sur l'affection, sur l'estime, qui a pour avenir la famille!... Oh! qu'il est fort et puissant, qu'il est pur, cet amour! Et combien moi, l'abandonné, j'en suis rempli aujourd'hui! moi qui vivais seul, égoïste, je vis pour quelqu'un! j'aime quelqu'un! J'aime! oh! mais comme c'est différent d'aimer ainsi!... Ô ma sainte et pure femme, je t'adore! je t'aime et je me sens meilleur près de toi... je t'aime!
Iza avançait la tête, la bouche, le regardant avec étonnement; elle finit par dire:
--Mais que me dites-vous là?... Je ne comprends pas.
Fernand haussa les épaules en disant:
--Je suis fou! ma parole d'honneur!... Excuse-moi, ma belle Iza, ma femme aimée, je t'aime!
Et alors, comme une pensionnaire, Iza prit dans ses deux petites mains la tête de son mari, la releva pour bien la regarder en face et elle dit naïvement:
--Moi aussi... je vous aimerai bien...
Fernand se releva, et prenant sa femme entre ses bras, il l'embrassa avec effusion, en disant:
--Mon Dieu que c'est beau la candeur, la pureté! et comme leur contact rend meilleur...
Il regarda un instant Iza, en s'appuyant sur son épaule, et lui demanda:
--Ma chère petite femme... n'es-tu pas fatiguée?
--Oh! si, maître!
--Vous allez dormir, ma belle!
Et il sonna; les femmes de chambre entrèrent et conduisirent Iza dans sa chambre. Lorsqu'elle fut entrée, la porte fermée, Séglin descendit dans le jardin... Il se promenait, passant la main sur son front, comme pour calmer son cerveau troublé par la passion et il disait:
--Si je ne m'étais marié avec elle... je me serais tué! Est-ce possible? moi! moi! qui ai tant ri, tant médit... souillé l'amour des autres!...
À cette pensée, son front se plissa, une idée atroce lui traversa le cerveau.
--À moi! si cela m'arrivait, oh! je la tuerais... mais j'en mourrais!...
Il vit les femmes de chambre qui montaient se coucher. Heureux, il rentra dans la maison et se dirigea vers la chambre de sa femme.
VIII
OÙ L'ON PRÉSENTE UN SINGULIER COMPTE.
Le mariage de Fernand Séglin avait rétabli sa situation; calme dans l'avenir, il vivait heureux, enivré, tout entier à la pensée de sa femme. Il avait totalement oublié sa maison de commerce, se reposant sur son caissier Picard. Celui-ci était venu le trouver à Auteuil pour assurer l'échéance de fin de mois, fort lourde en raison du changement survenu dans la maison, et Fernand lui avait dit:
--Soyez tranquille, Picard, dans quelques jours nous devons recevoir un avis de M. de Zintsky qui est parti le lendemain de mon mariage. Faites le nécessaire, agissez comme si j'étais là, je vous donne carte blanche.
Et calme il était retourné près de sa femme. Les jours passaient dans cette situation. Fernand, voulant présenter officiellement sa femme dans le monde au milieu duquel il vivait, avait résolu de donner une soirée qui devait inaugurer le petit hôtel d'Auteuil.
On avait beaucoup parlé du riche mariage de Séglin, de la beauté extraordinaire de sa jeune femme, de son originalité. La situation brillante faite par cette union à la maison Séglin était une raison de plus pour que les invitations à la soirée fussent recherchées.
Depuis deux jours, on ne s'occupait à Auteuil que de préparer l'hôtel pour la grande soirée. La veille du jour choisi, le vieux Picard était venu et avait parlé de nouveau à Séglin de l'échéance qui se trouvait quatre jours après, et rien n'était encore parvenu de Jassy. Séglin eut une légère contraction; mais, se remettant aussitôt, il dit:
--La négligence de Danielo est naturelle: il ne croit pas que j'attends après la dot de ma femme... Ce soir, Picard, vous écrirez en demandant un premier envoi. Dites, qu'indifférent à cela... vous êtes mon chargé d'affaires, au besoin même que j'ignore votre démarche...
--Une lettre, monsieur, mettra trois jours pour être rendue...
--Envoyez alors un télégramme...
--Bien, monsieur, fit le docile caissier.
Et tranquille, confiant, Séglin alla surveiller les préparatifs de la soirée.
--Quelle indifférence ont ces gens, pensait-il, ce sont des sauvages.
Et en effet, depuis plus de quinze jours, le lendemain du mariage de sa nièce, le vieux Danielo était parti, et depuis ce jour pas une nouvelle! Cependant Séglin, tranquille, ne pensa pas seulement à en parler à sa belle Iza; il avait bien autre chose à lui dire.
L'amour l'occupait tout entier, il était heureux, et rien ne pouvait amener un nuage sur son front. Il avait reçu de l'individu qui avait acheté la créance de Pierre Davenne une lettre absolument menaçante, il s'était contenté de hausser les épaules, et il avait écrit au coin:--Payer le 30,--puis il l'avait fait remettre à son caissier... Il était calme, il allait recevoir un million!...
Aussi la soirée s'annonçait-elle brillante. Fernand avait fait de doux reproches à sa femme; pendant une partie de la journée elle s'était absentée, et il avait été malheureux de cette absence; il disait en minaudant qu'il était jaloux... que ses regards ne lui appartenaient pas, qu'ils étaient à lui, qu'il ne voulait pas que d'autres eussent ses sourires; et Iza, faisant l'enfant, avait répondu que, voulant être la plus belle, elle avait été elle-même chez la couturière surveiller son travail... et ils s'étaient embrassés.
À huit heures, lorsqu'Iza monta dans sa chambre pour s'habiller, les tapissiers donnaient les derniers coups de marteau, et les jardiniers époussetaient et arrosaient les fleurs...
Les invitations portaient neuf heures; à dix heures, les salons étaient pleins; il y avait concert et bal, et le jardin, couvert d'un vaste velum, servait de promenade et de fumoir.
C'était une indéfinissable cohue, et sur les toilettes brillantes des femmes, sur les épaules nues, toutes scintillantes de bijoux, tranchaient les habits noirs des hommes.
Ce n'était que louanges sur la toilette, sur l'allure et surtout la beauté de la belle Mme Iza Séglin; elle faisait les honneurs de son salon avec une gaucherie pleine de grâce.
À dix heures et demie, le concert commença; les femmes étaient assises sur des fauteuils rangés en ligne devant l'estrade qui portait le piano. Les hommes se tenaient debout.
Le concert fut peu écouté; un grand murmure emplissait le salon. Les dames avaient hâte de voir le bal commencer.
Il était près de minuit lorsque les premiers quadrilles se formèrent... Alors la foule s'était divisée, des groupes étaient autour des tables de jeu, dressées dans le petit salon; d'autres, étouffant dans le grand salon, s'étaient réfugiés dans le jardin, où le bassin jetait une certaine fraîcheur.
Fernand se sentait revivre; il était entouré, choyé, envié; enfin le crédit, prêt à s'écrouler, était rétabli, tout le monde avait reçu avec empressement son invitation...
Il était fier, heureux des compliments qui s'adressaient à sa femme, de ce parti admiratif des femmes. Il avait été voir la salle où l'on jouait, surveillant partout...; il avait été s'assurer que le service des buffets était bien fait; il avait laissé Iza au milieu d'un groupe de dames qui la complimentaient sur son mariage. Il descendit et chercha sa femme dans le groupe. Iza n'y était pas; il la chercha et la trouva assise dans le petit salon qui précédait le jardin, causant avec un homme qu'il ne connaissait pas. En le voyant, Iza s'était levée, et, le présentant aussitôt à son mari, elle lui dit:
--Mon ami, je vous présente le comte Otto..., un de mes compatriotes, un ami de ma famille, qui, ayant appris mon mariage, s'est fait présenter par un de vos amis. Je remerciais M. le comte de sa bonne pensée...
--Je suis heureux, monsieur, et très flatté de l'honneur que vous nous faites...
Et en disant ces mots, Fernand avait regardé l'homme et avait froncé le sourcil.
Celui-ci balbutia quelques mots inintelligibles et s'éloigna aussitôt, paraissant heureux d'en avoir fini. Fernand bouillait de demander à Iza quel était cet individu; mais un ami de Fernand vint réclamer une valse promise.
Comme si la jeune femme avait compris l'ennui qu'avait éprouvé son mari, elle se pencha à son oreille et lui dit gaiement:
--Vous savez, il ne faut pas trop vous lier avec lui... c'est un importun... nous le verrions tous les jours.
--Oui, oui, fit-il de la tête, tout à fait rassuré et décidé à faire ce que lui recommandait sa femme.
L'homme, comme gêné du milieu dans lequel il se trouvait, était rentré dans la salle de bal, et, accoudé sur le chambranle d'une fenêtre, presque perdu dans les tapisseries, il regardait valser. Lorsque Iza, entraînée par son cavalier, se mêla aux valseurs, son regard plein d'admiration la suivait sans cesse... Fernand, accoté sur la porte du petit salon, le vit, et ennuyé, blessé, il murmura les dents serrées:
--Monsieur le comte Otto..., je crois que nous ne nous verrons pas souvent.
Il lui sembla qu'Iza avait en souriant répondu à son regard. Il ajouta avec rage:
--Mais cet homme est fou!...
Puis, regardant sa femme qui lui souriait à son tour, cherchant dans chaque mouvement de la valse à ne pas quitter son regard... il passa la main sur son front, et, haussant les épaules, il dit:
--C'est moi qui deviens fou, ma parole d'honneur!
Et tranquille il se dirigea dans le jardin et se mêla à ses invités.
Celui qu'Iza avait présenté comme le comte Otto, nos lecteurs le connaissent: c'était Georgeo Golesko, le beau bohémien, qu'elle avait été voir quelques jours avant son mariage.
Mais, à cette heure, l'enfant des Karpathes ne ressemblait guère au misérable que nous avons vu dans la hutte de Montrouge. Il était fort beau dans sa toilette de soirée, son teint chaud ressortait sur son col blanc. Il y avait de la superbe dans sa façon de porter la tête; sa tête magnifique dans ses longs cheveux frisés par le fer et sa gaucherie dans l'habit avaient une certaine distinction; il semblait réservé, embarrassé comme un étranger. Et dans les salons, sur son passage, maintes femmes avaient tourné la tête.
Vers trois heures du matin, un domestique vint dire à Fernand que M. Picard, qui assistait au commencement de la soirée, avait trouvé en rentrant chez lui une lettre de Jassy à l'adresse de Fernand et était revenu l'apporter. Picard demeurait dans la maison du boulevard Magenta où étaient les bureaux. Le domestique ajouta que Picard attendait.
--Dites à Picard de s'aller coucher, remerciez-le et montez la lettre dans ma chambre. Et calme, plus tranquille, car il ne doutait pas que la lettre ne le renseignât sur le banquier chez lequel il devait aller toucher,--calme, disons-nous, il se mit à une table de whist, où l'on demandait un quatrième.
Vers quatre heures tout le monde était parti, à part quelques amis plus intimes, avec lesquels Fernand se mit à table dans le jardin, devant le buffet, pour souper.
Iza, vers trois heures, s'était retirée. Le calme était revenu dans le petit hôtel si agité quelques heures auparavant. Les jeunes gens qui soupaient avec Fernand étaient ses amis avant son mariage; aussi, naturellement en vint-on à parler des _anciennes_. L'un d'eux lui demanda:
--Et Madeleine de Soizé... la Superbe!... Ça a donc été bien grave pour vous quitter? Tu devais l'épouser...
--Quelle folie!... dit Fernand. Nous nous sommes quittés le plus banalement du monde..., à la suite d'une scène de jalousie, bien avant mon mariage.
--Dame, elle le disait. Je l'ai rencontrée il y a deux jours...
--Et que t'a-t-elle dit?
--C'est inutile de te le dire... C'était si fin! si fin! que je n'ai pas compris...
--Dis toujours?
--Mon Dieu, je lui ai dit que tu étais marié.--Je le sais! dit-elle! et c'est ma vengeance! Et elle est partie. Comprends-tu?
--Ce serait difficile, dit Fernand en riant et en haussant les épaules. Messieurs, ajouta-t-il, ce n'est pas pour vous mettre à la porte... Restez si vous voulez, moi je monte me coucher... Je tombe de sommeil.
--Oui, oui, nous connaissons ça, firent-ils en riant... Bonne nuit...
Ils se serrèrent la main, les jeunes gens se retirèrent et Fernand se dirigea vers sa chambre. En montant, pensant à ce que lui avait dit son ami, il murmura:
--C'est ma vengeance. Qu'a-t-elle voulu dire, cette Oie majestueuse?... Bah! Et, haussant encore les épaules, il entra dans sa chambre.
Lorsqu'il fut chez lui, Fernand trouva la lettre apportée quelques heures avant; il la lut aussitôt. Elle était adressée de Vienne par la maison Strucko, ce qui ne l'étonna pas, puisque c'était le client qui avait servi d'intermédiaire à son mariage. On lui disait que les fonds devaient être déposés dans une maison de Vienne et que sous deux jours il recevrait avis de l'ouverture de crédit sur une maison de Paris.
Tout à fait rassuré, et pour n'être pas réveillé le matin, il écrivit à son caissier Picard le contenu de la lettre qu'il venait de recevoir. Cette fois l'échéance était assurée, et enfin la maison allait entrer dans une voie de prospérité depuis longtemps inconnue.
Le silence qui régnait autour de lui l'avait envahi; il pensait, et les différentes scènes pénibles des derniers mois repassaient devant ses yeux. Il avait failli être ruiné, déshonoré, et pendant quelque temps la tête perdue. Il lui avait semblé que la malédiction _in extremis_ de son ami s'abattait sur lui, et, juste à l'heure où la désespérance s'emparait de lui, il avait reçu de son correspondant de Vienne une lettre dans laquelle celui-ci lui disait qu'il devrait songer au mariage, un riche mariage lui permettrait d'étendre sa maison. Il avait aussitôt répondu qu'il était bien disposé à se marier, mais que les jeunes filles dotées aussi richement qu'il désirait que le fût sa fiancés étaient rares.