La femme du mort, Tome I (1897)

Chapter 10

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Et à son tour il traversa la rue et rejoignit son compagnon dans le magasin. Martin était penché sur la manivelle qui servait à manoeuvrer la fermeture de fer, mais vainement il appuyait pour la faire tourner...

--Il s'endort sur le cabestan, murmura Sper... donne un peu que j'apprenne à tourner ton orgue...

--Va, fit laconiquement Martin en lui laissant la place.

En deux minutes le magasin fut fermé.

--Il faut ranger? demanda le nouvel employé.

--Non!... je ne suis pas en train aujourd'hui... puisque tu m'aides, demain nous commencerons plus tôt... Allons prendre l'air... on étouffe ici...

--Ça, c'est vrai!

Et ils sortirent par la cour. Une fois dans la rue, Sper demanda à Martin:

--Où allons-nous prendre l'air?

--En face...

--Ah! farceur, va... c'est ça qui s'appelle de l'air...

--Oui, et nous dînerons.

Donnant le bras à son nouvel ami, Martin traversa la chaussée et rentra dans la petite gargote où ils se firent servir à dîner. Le dîner se prolongea tard dans la nuit, si bien que le garçon de magasin ne pouvait plus se tenir, lorsque, vers une heure du matin, le marchand de vin les ayant mis à la porte, Sper porta son camarade jusque dans le magasin. Martin était dans un tel état d'ivresse que son compagnon dut faire son lit et, sur la prière de l'employé, dut s'étendre sur un matelas, près du sien.

Moins de dix minutes après, le ronflement sonore de Martin ébranlait les carreaux; alors Sper, calme comme s'il n'avait bu que de l'eau, se leva, s'assura que son ami dormait profondément et se dirigea aussitôt vers l'escalier. Sans bruit il grimpa au premier étage, traversa les bureaux et entra dans le bureau particulier de M. Séglin.

Là il ferma soigneusement les grands rideaux des fenêtres, et, ayant fouillé dans ses poches, il en tira un trousseau de petites clefs; il ouvrit sans bruit les tiroirs du bureau et regarda les livres et la correspondance de M. Séglin. Un carnet lui parut plus intéressant sans doute, car il prit la copie de plusieurs feuillets.

Il resta plus d'une heure dans sa perquisition; enfin, ayant trouvé une liasse de traites échues et payées, il fouilla dedans et en prit une; il la serra précieusement dans son portefeuille et, après avoir bien soigneusement tout remis en place, il descendit doucement, éteignit sa lumière et se coucha sur le matelas étendu près du lit de son compagnon. Il glissa dans sa bouche une pastille, sans doute, et, plaçant sa tête sur son bras pour s'endormir, il dit tout bas:

--Espère! espère! Nous sommes parés maintenant...

Quelques minutes, et ce fut un duo formidable dans le magasin... un ronflement tel, qu'un agent de service en passant appuya son oreille sur la fermeture pour se rendre compte de la cause de ce bruit, et, croyant au travail des boulangers pétrissant leur pâte, il s'éloigna.

Vers six heures les deux amis s'éveillèrent; des excès de la veille, il ne restait plus trace. La force de l'habitude! Ils allèrent aussitôt «tuer le ver» en prenant un verre de vin blanc et revinrent préparer les bureaux et les magasins... Sper, qui avait servi dans la cavalerie, avait dans le nettoyage une allure bizarre pour un soldat; il était pieds nus et l'éponge ou la brosse à la main, vif, alerte, il sautait sur les comptoirs, grimpait dans les casiers, sans effort... semblable au matelot courant sur le pont, grimpant dans les haubans, lors de la toilette du navire. Martin était stupéfait de sa vigueur, de sa légèreté; assurément un homme de vingt ans n'aurait pas été plus agile. Aussi, en moins d'une heure le nettoyage fut-il terminé, et Martin disait:

--Jamais je n'en ai fait autant.

Le bureau du patron était symétriquement rangé, les meubles frottés, les tentures brossées, les papiers surtout absolument en ordre. Martin était émerveillé; c'était plus qu'un aide, c'était un remplaçant.

À l'heure où les employés devaient arriver, Sper se rendit chez le marchand de vin pour attendre son ami, pendant que celui-ci allait près du valet de chambre savoir les ordres du patron.

Il rejoignit presque aussitôt son camarade, ils se mirent à table et continuèrent à _tuer le ver_.

--Tu as fini? demanda Sper.

--J'ai fini ce matin, mais j'ai de l'ouvrage dans la journée.

--Il faut que j'aille chez moi et je me ramène aussitôt.

--Non, pour ça tu ne peux pas m'aider.

--A cause donc?

--A cause que ce soir il y a un grand dîner, la fiancée et sa famille.

--Ah! bah!

--Alors, je suis de corvée près du fourneau, j'aide la cuisinière.

--Ah oui, ça se comprend...

--Nous allons déjeuner ensemble... et puis tu pourras partir.

--Bien...

--Seulement, tu reviens demain matin.

--À six heures je serai là.

--Nous allons déjeuner plus tôt, parce que je vais avoir des occupations pour l'après-midi...

--Je veux bien... notre dîner d'hier m'a creusé...

Ils se firent servir et se mirent à table. A midi, le singulier aide de Martin lui serrait la main et retournait chez lui.

V

OÙ L'ON VOIT QU'IL NE FAUT PAS JOUER AVEC L'AMOUR.

Lorsque Fernand, voulant sauver la situation de sa maison, compromise par la catastrophe, qui, de son commanditaire, avait fait un créancier féroce,--nous parlons de la créance vendue par Pierre Davenne,--avait accepté la proposition d'un sieur Strucko, de Vienne, qui lui parlait de mariage, l'amour n'entrait pour rien dans l'affaire... En demandant qu'on lui adressât le portrait de celle dont on voulait faire son épouse, il se disait: «Qu'elle ne soit pas tout à fait une guenon, et cela me suffit.» L'envoi du portrait l'avait consolé. Celle qu'on lui offrait était belle et ferait assurément une admirable maîtresse de logis. C'était tout ce qu'il demandait.

La grande question était uniquement dans le million et demi comptant et dans le million «d'espérances» que sa femme apporterait. Qu'elle fût sotte, acariâtre, insociable, qu'elle n'eût ni coeur ni âme, peu importait, il épousait la dot. Si la femme rendait la maison insupportable, il savait où trouver des consolations. La vie riche a des coutumes qui permettent d'échapper à une promiscuité gênante, et bon nombre de ménages sont ainsi bâtis. Chacun vit à part, l'union n'est que superficielle.

Fernand, indifférent pour la femme, faisait une affaire; il la faisait sérieusement, parce qu'à cette heure il ne pouvait plus reculer; le mariage manqué, c'était... plus que la ruine. En allant à la gare, pas une autre pensée n'occupait son cerveau. Le jour saint, le jour béni de l'hymen, était pour lui le jour d'échéance...

Mais lorsqu'il vit devant lui celle qu'on lui destinait, lorsque son regard croisa celui de la jeune fille, lorsqu'il sentit sur son bras la chaleur du sien... il eut un tressaillement. En se trouvant dans la voiture en face d'elle, il l'admirait, et d'abord heureux, fier, au départ, du murmure flatteur qui suivait sa fiancée, il arriva à en être fâché, jaloux!...

Lorsque, le premier soir, il quitta le vieux Moldave Danielo, seul sur le boulevard, se dirigeant vers le cercle, il se rappelait sa fiancée, il eut un haussement d'épaules et dit:

--Ma parole d'honneur, je deviens fou! Amoureux, moi!... c'est trop bête... Pauvre belle, vous aurez le calme de votre pension; ce n'est point mon amour qui vous fatiguera...

Et cependant, le lendemain, à dix heures, il était au Grand-Hôtel et priait le vieux Danielo de le présenter à sa fiancée. Il est vrai que chez la bouquetière, en faisant faire un bouquet, il disait tout bas:

--Il faut faire ses affaires...

Tous les jours Fernand se rendait au Grand-Hôtel; il passait une heure près de la belle Iza et revenait, se répétant toujours la même phrase:

--Suis-je assez ridicule près d'elle! C'est là le propre de ceux qui veulent parler d'amour en n'en ressentant pas.

C'est absolument le contraire, car l'amour se ressent, se devine et ne sait s'exprimer; mais Fernand ne voulait point se l'avouer. Il affectait avec l'oncle Danielo de discuter les clauses du contrat, alors qu'il aurait accepté toutes les conditions qu'on lui aurait dictées, et son mensonge du premier jour était devenu une vérité.

«Depuis que j'ai vu Mlle Iza... je l'aime, et c'est un mariage d'amour que je vais faire. À cette heure, vous auriez modifié les conditions premières que je passerais outre. Ce n'est plus le négociant qui agit, c'est l'amoureux.»

Le jour où le soir même on devait aller chez le notaire, Fernand était dans le salon de l'appartement d'Iza; le vieux Danielo était dans son appartement, écrivant. Les deux fiancés étaient près de la fenêtre grande ouverte sur le balcon: Iza dans un grand fauteuil, Fernand assis presque à ses pieds sur une petite chaise basse.

Sur le boulevard, un monde s'agitait, bruyant, affairé; il y avait des flots de foule sur le trottoir qui, semblant prêts à se heurter, se mêlaient et se confondaient sans secousses, au milieu d'un bruit assourdissant, où rien ne ressortait de distinct. Sur la chaussée, les fiacres et les omnibus se croisaient, cherchant à se dégager d'une triple file d'équipages qui revenaient du bois. Au-dessus s'étendait le ciel pourpre du coucher du soleil des jours d'été.

La jeune Iza paraissait admirer cette vie bruyante...

--Iza, dit Fernand, croyez-vous pouvoir oublier à Paris votre beau pays?

--Oh oui! fit la jeune fille avec une joie d'enfant. Paris est le plus beau pays du monde, et là-bas, je n'ai laissé personne, ceux que j'aimais ne sont plus!

--C'est une triste existence que celle de l'orpheline! Iza, vous retrouverez ici les affections perdues. Laissez tomber un instant sur moi vos regards profonds... Lisez dans mes yeux l'amour qui emplit mon âme.

La jeune fille baissa les yeux.

--Ne détournez pas vos regards... C'est presque un époux qui vous parle... et vous pouvez, Iza, entendre les aveux de votre fiancé. Si vous saviez avec quelle impatience j'attends le jour où nous serons pour toujours unis! Depuis l'heure où je vous ai vue, ma vie n'est plus la même... Indifférent à tout, je n'ai qu'une pensée... vous voir... Je ne sais quel trouble est en moi, je n'ai ni le désir ni le courage de penser à mes affaires... Ma maison est abandonnée, mes relations sont brisées, mes amitiés oubliées... Seule vous m'occupez tout entier, et je ne me sens heureux qu'à cette heure où je suis près de vous, à vos pieds, vous parlant, vous admirant, vous adorant.

La jeune fille eut un sourire de doute.

--Ne me croyez-vous pas? demanda Fernand...

--Monsieur Fernand, vous vivez au milieu d'un monde où vous avez rencontré plus belle que moi... Vous avez dit à d'autres les mêmes paroles que vous me dites.

--Non, Iza... non!... au contraire, ma vie s'est passée sans qu'aucun être au monde fît impression sur moi... Je niais l'amour... Et le ciel a voulu que celle qui devait être ma femme me le fît connaître aujourd'hui... J'ai hâte que notre union soit consacrée, parce que je crains sans cesse... et je sens que maintenant sans vous je ne pourrais vivre...

--Là-bas, j'entendais conter qu'à Paris l'on n'existait que pour le plaisir, vivant si vite qu'on ne prenait pas même le temps de s'aimer... et j'avais peur.. j'ai peur!

--Peur? de quoi?

--Peur que cet amour que vous jurez ne soit point si profond...

--N'entendez-vous pas aux accents de ma voix que je ne pourrais mentir!... Ce que je voudrais, ma belle fiancée, c'est vous inspirer une partie de l'amour que je ressens pour vous...

--Ne vous ai-je pas dit que j'ai peur?

--Oui!

--Eh bien, fit-elle en baissant les yeux et laissant sa main dans celle de Fernand, j'ai peur, parce que vous aimant, moi qui suis une étrangère, je crains que ma gaucherie ne vous éloigne de moi...

--Mais, vous m'aimez? demanda hardiment le jeune homme.

Elle lui prit la main, et, souriante, elle détourna la tête comme pour échapper à son regard. Fernand, ravi, porta la main d'Iza à ses lèvres et tomba à ses genoux, puis, comme enivré, après l'avoir contemplée un instant, il dit:

--Iza, c'est une passion folle qui s'est emparée de moi; votre image est constamment devant mes yeux, dans la vie maintenant je marche inconscient, mon regard ne voit que vous; comme les Mages guidés par l'étoile le jour de la naissance du Seigneur, je marche ébloui, ne voyant rien de ce qui s'agite autour de moi, allant à cette étoile de ma vie, à cette lumière: Vous!... Aujourd'hui il adviendrait un obstacle à notre union, je marcherais résolu au-devant; déjà vous êtes à moi, déjà c'est vous qui êtes mon âme, ma vie... et je deviendrais criminel si vous ne deviez être ma compagne.

Iza écoutait souriante, laissant sa main dans la main brûlante de son amoureux et penchant la tête pour bien entendre, comme les oiseaux penchent leur tête pour écouter la chanson qui ressemble à ce qu'ils chantent.

Et la voix de Fernand était pénétrante et son aveu était sincère. Habitué à vivre dans les amours faciles de la vie parisienne, jamais son coeur n'avait tressailli devant une femme; le cerveau seul avait aimé, un jour, une heure. Il appelait amour le désir de la possession, et la possession amenait l'ennui.

Cette fois, au contraire, il désirait l'âme de cette jeune fille; les charmes de la femme l'éblouissaient, mais il admirait, il respectait, il adorait enfin. Cet amour aurait tué celui qui à cette heure se serait placé sur son chemin; il lui semblait avoir trouvé, découvert Iza, elle lui appartenait, et les regards qu'on lui adressait le faisaient souffrir.

Lui, le cynique, le dépravé, pour parler à cet enfant, il châtiait son langage: le langage du vieil oncle Danielo lui donnait des crispations; il supportait avec peine le ton familier du vieux Moldave, ses façons irrespectueuses de traiter les femmes. Iza, c'était pour lui la madone qu'il venait chaque jour prier, aimer et adorer.

À genoux à ses pieds, la voyant sourire, il reprit avec exaltation...

--Iza, vous ne vous doutez point de ce que je souffre... À ces heures seulement, je suis heureux, je suis près de vous et nous sommes seuls... Mais, lorsqu'au bois chacun vous regarde, lorsque dans la rue on reste ébloui sur votre passage... lorsqu'au théâtre les lorgnettes sont braquées sur vous... je voudrais pouvoir insulter ces hommes... Il me semble qu'ils vous outragent... Je le sens bien, je deviens fou... Que voulez-vous? Je vous aime!

--Et vous serez toujours ainsi?

--Toujours!... Oh! si vous saviez quels tourments je traîne sans cesse, quels doutes me tuent!

--Quels tourments? quels doutes?...

--Iza, je vous aime, nous allons ensemble lier notre vie... Je crains que la volonté de votre oncle ne vous fasse faire un mariage de raison... Je crains que vous ne m'aimiez pas.

--C'est ce doute qui vous attriste!

--Je voudrais vous entendre, Iza, dire une fois ce mot...

--Une fois?... répéta-t-elle!

Elle se leva et obligea le jeune homme à se lever; puis, se disposant à se retirer, pleine de confusion, elle dit avec effort comme si elle voulait vaincre sa timidité:

--Avancez-vous, monsieur Fernand... écoutez-moi.

Celui-ci, obéissant, pencha sa tête, tendant l'oreille, et alors elle s'avança gauchement:

--Fernand... je vous aime...

Elle voulut se sauver, mais Fernand lui tenait les mains; il eut un mouvement fébrile qui attira la jeune fille vers lui... leurs lèvres se rencontrèrent.

Iza jeta un petit cri... comme le bruissement d'ailes d'une colombe affolée et elle se sauva.

Ému, ravi, tout tressaillant, Fernand se mit au balcon, il crut étouffer... et malgré lui, constatant son état, il dit:

--Ah! c'est effrayant ce que je l'aime!

Le vieux Danielo, à ce moment, lui frappa sur l'épaule; il avait entendu, et il dit joyeusement:

--À la bonne heure... Maintenant, je suis tranquille, elle sera heureuse!

Fernand, tout confus, lui tendit la main, et le vieux Zintsky lui dit:

--Vous savez que c'est dans une heure que nous signons le contrat?

VI

UNE SOIRÉE DE LA BELLE IZA.

Le soir même, le contrat de mariage était signé chez le notaire de Séglin. Le vieux Danielo avait déclaré que la future apportait en dot la somme de quinze cent mille francs en espèces, plus cent mille francs de bijoux et des propriétés sises à Jassy et à Galali, estimées plus de quatre cent mille francs; en somme, la fiancée apportait deux millions, sur lesquels un million devait être réalisé et versé entre les mains de Séglin le jour du mariage.

Quand Fernand sortit de chez le notaire, il était ivre d'amour et ébloui, fou de la fortune qu'Iza lui apportait; vainement il voulait être calme; mais, agité, fiévreux, il ne pouvait rester en place.

Enfin, il touchait au but rêvé. Il aimait et allait épouser celle qu'il aimait... Il était malheureux, presque ruiné, et il se trouvait tout à coup riche, immensément riche. Lorsqu'il eut reconduit au Grand-Hôtel Iza et son oncle, il dit à son cocher de le conduire au bois de Boulogne. Il voulait promener autour du lac, dans la fraîcheur de la nuit, son corps fiévreux; il avait besoin de ce silence et de cette ombre pour vivre un peu seul avec son rêve.

La voiture de Fernand remontait l'avenue des Champs-Élysées, lorsque, enveloppée dans un long manteau et le visage couvert d'un voile épais, Iza de Zintsky sortit du Grand-Hôtel, accompagnée par le vieux Danielo; celui-ci, étant sorti le premier, avait jeté un regard rapide autour de lui et était rentré sous la porte prendre le bras de sa nièce. Ils traversèrent le boulevard et remontèrent jusqu'à la rue du Helder; ils prirent un fiacre et Danielo dit au cocher:

--Vite à Montrouge.

Le cocher fit la grimace; mais le vieux Moldave promit un bon pourboire s'il allait vite et lui dit qu'il devait les ramener.

Une heure après, la voiture s'arrêtait sur la route.

Les deux voyageurs descendirent et se dirigèrent vers le village étrange où nous avons déjà conduit le lecteur. Le vieux Moldave s'arrêta devant la grande maison, et les chiens vinrent le caresser. Danielo, qui n'était autre que le vieux Rig le sauvage, entra chez lui. Iza courant lui dit alors:

--Attends, maître... Je reviens te prendre dans une heure!

Il faisait nuit noire, et le nid des saltimbanques n'était pas éclairé, mais Iza connaissait sa route. Elle se dirigea en courant à travers les baraques, et, arrivée à l'extrémité du village, elle frappa à la porte d'une hutte, à travers les interstices de laquelle filtrait de la lumière. Une voix d'homme demanda:

--Wer ist da?

--Iza! répondit-elle.

La porte s'ouvrit aussitôt et la jeune fille, joyeuse, se jeta dans les bras de celui qui parut et l'embrassa avec effusion.

La porte fermée, celui-ci attira la jeune fille, la fit asseoir devant lui, lui prit les mains.

Ils se regardèrent longuement, et le jeune homme demanda:

--Tu reviens enfin, Iza?

--Non, dit-elle, pas encore... mais bientôt... Ce soir, j'ai voulu venir quand même, je ne pouvais plus me passer de te voir... Tu m'aimes toujours, Golesko?

--Toujours, répondit-il simplement en lui pressant les mains, et il l'embrassa. L'attirant sur sa poitrine, penchant sa tête sur son épaule, ils restèrent les cheveux confondus, se souriant. Dans cette hutte, dans cette bauge sordide, immonde, leur admirable et singulière beauté faisait un contraste étrange... C'était un radieux tableau, plus éclatant par son fond misérable. Celui qu'elle avait appelé Golesko n'avait pas vingt-cinq ans, il était superbe. Il était grand, svelte, sans être maigre; les membres étaient robustes; sous son bizarre costume, il était élégant. Il avait le teint cuivré, les yeux étaient noirs; les cheveux châtain brun étaient longs; partagés au milieu, ils retombaient en mèches épaisses sur ses épaules; la moustache douce couvrait à peine les lèvres d'un rouge vif, qui resplendissait par le sourire sur les dents d'une éclatante blancheur.

Sa voix était douce comme un chant, il avait le même accent mélodieux qu'Iza... Il parlait l'allemand adouci par le patois des provinces valaques. C'était un enfant des montagnes. Il portait le costume singulier--étrillé par l'usage--des enfants des monts Karpathes.

--J'ai faim, Georgeo, dit Iza, je suis venue pour souper avec toi...

--C'est seulement pour ça que tu es venue?... Pourtant tu es riche maintenant, tu ne dois manquer de rien.

--Je manque de tout, Georgeo, puisque je manque de toi.

--Viens.

Et Golesko se hâta de dresser deux couverts sur une table boiteuse, c'est-à-dire qu'il y plaça deux gobelets et deux couteaux, puis une grosse miche de pain noir, et au milieu un morceau de papier épais comme du drap, sur lequel était une tranche grasse de jambon.

Il alla chercher dans une malle une grosse gourde de cuir et la mit sur la table en disant:

--Et le vin du pays!...

La chandelle, fichée dans un cruchon, éclairait le groupe.

Iza s'était assise d'un côté de la table, Georgeo se mit de l'autre, et alors s'accoudant sa tête entre ses deux mains, le rire sur les lèvres, il dit:

--Comment se fait-il que, lorsque tu peux manger comme une duchesse, tu viennes ici faire un si mauvais repas?

--Georgeo, la grande belle table où l'on me sert me rend triste, toute leur bonne cuisine me porte au coeur... la pièce où je dors est triste... je voulais être riche, je veux être riche, mais il faut que tu sois près de moi... Ici je me trouve bien, je suis à l'aise: je suis heureuse de manger, le couteau d'une main, le pain de l'autre... Manger sur le pouce, le coude sur la table et mes yeux dans tes yeux...

Et leurs regards étincelèrent en se croisant.

Iza avait la nostalgie de la boue; ses poumons respiraient mieux dans l'air empesté de la baraque. Il lui plaisait de presser avec son pouce le jambon sur son pain et de se graisser les doigts en se coupant des bouchées. Elle avait dégrafé sa robe pour rendre à sa poitrine ses contours robustes. Ses dents mordaient, en riant, dans le pain auquel elle trouvait une saveur nouvelle... Sa vie, sa vie de bohème, elle la revoyait en promenant ses regards autour d'elle, à la lueur fumeuse du suif.

--Mon Georgeo, nous serons riches et nous pourrons courir le monde, habillés comme nous voudrons, couchant une nuit là et l'autre bien loin..., nous aimant bien et méprisant tout le monde. Mon Georgeo, donne-moi à boire.

--C'est ce qui reste de notre vin de là-bas..., dit le jeune homme en versant.

Iza fit la lippe pour y tremper ses lèvres; elle but en faisant tourner ses prunelles, puis, en levant son regard, elle tendit le gobelet à Georgeo...

--Bois à moi, Georgeo...

Heureux d'obéir, le grand bohémien chercha sur le gobelet la trace grasse des lèvres d'Iza pour y placer les siennes. Puis, se campant devant elle, il lui dit:

--Iza, conte-moi ce que tu fais.

--Je deviens riche, Georgeo...

--Conte-moi ça...

--Georgeo, je ne peux rien dire... Mais tu dois m'aider à réussir; le maître pour lequel j'agis veut te voir.

--Moi?

--Oui! toi aussi, tu dois servir...

--À quoi?

--Je l'ignore... je marche en aveugle, chaque jour ma conduite est tracée.

--Mais un jour, tu peux être prise... tu peux revoir derrière toi les soldats... tu te souviens, à Jassy...

--Ne crains rien, le maître est puissant...

--Tu le disais aussi de celui que tu avais alors... Souviens-toi.

--Oh! je me souviens. Je t'avais dit le soir au rendez-vous derrière la mosquée... je t'avais dit: Il faut que tu me sauves de là... et, le soir, tu entras dans la grande maison, tu m'enlevas du lit; j'étais sans connaissance... Quand je revins à moi dans ta cabane... sur ma chemise blanche on voyait l'empreinte de tes mains... en rouge... du sang!

Le grand jeune homme eut un méchant sourire, en disant:

--J'en avais tué deux!...

--Mais ce n'est pas la même chose aujourd'hui; j'ai juré que je me tairais... je me tairai; c'est le maître qui t'engagera...

--C'est la vie encore à risquer... et en France nous sommes tranquilles.

--Tiens... regarde, tu vois qu'il est généreux, le maître.

Et, en disant ces mots, Iza plongea ses mains dans ses poches, en tira des poignées de pièces d'or, qu'elle fit tomber en cascade sur la table.

Georgeo Golesko eut un tressaillement, ses yeux brillèrent et il passa ses doigts sur l'or comme pour le caresser...

--Tu vois, mon Georgeo, le maître agit bien.

--Et il me payerait ainsi?