Part 4
Dragon de la Sainte-Écriture Qui fut Moloch, qui fut Baal, Les grincements de sa denture On fait reculer tout le bal: Pieds fourchus et barbe de faune, Il a les cornes du taureau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Ses mains sont des griffes crochues; Sa gueule remonte en croissant Vers ses deux oreilles velues, Et jusqu'à terre lui descend Une queue horrible et bouffonne Qu'il agite comme un fléau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
En faux-bourdon, Satan s'informe D'un ton hypocrite et railleur: --«Comment faut-il, sous quelle forme, «Que je sorte d'ici, Seigneur? «Sera-ce en salpêtre qui tonne? «En coup de vent? en trombe d'eau?» Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
--«En vent! et que Dieu te confonde! «_Vade retro!_» dit le curé. A ces mots l'animal immonde, Une autre fois transfiguré, S'étend, se gonfle, se balonne: C'est un gigantesque crapaud. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Il crève! et renversant la foule, Morne et muette de stupeur, S'échappe, et siffle, et gronde, et roule, Laissant une infecte vapeur; Son rire affreux au loin raisonne, Et répète: «_Vade retro!_», Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
XI
Oh! combien la frayeur redouble, Quand chacun, encor tout transi, Se relève, et voit qu'en ce trouble Jeanne était disparue aussi! L'Ante-Christ, chacun le soupçonne, N'aura pas seul fait le très-saut. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Mais Jeanne était devant sa porte, Elle entre; et que voit-elle alors? L'aïeule, hélas! L'aïeule morte! Morte sans elle, et le cou tors! Le vieux calel de cuivre jaune Brille debout sur l'escabeau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Qui l'avait rallumé? mystère! Était-ce l'enfer? ou le ciel? Un éclair de la foudre austère? Les feux du brasier éternel, Afin que l'ingrate s'étonne De se sentir moins qu'un roseau? Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Jeanne, sous l'horreur qui la navre, Est prise d'un long tremblement Face à face avec ce cadavre Qui la regarde fixement; Quel regard! il la questionne; Sa mère est son premier bourreau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Elle tombe; et jusqu'à l'aurore, Dans un cauchemar infernal, Son noir danseur la fit encore Bondir en un cercle fatal. Il l'entraîne, au doigt il lui donne Un serpent en guise d'anneau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
«--Venez, dit-il, venez, madame, «Dans mon royaume de clinquant, «Vous aurez un voile de flamme, «Vos colliers seront un carcan; «C'est dans mes États qu'on façonne «Tout ce qui vous séduit là-haut.» Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
«C'est moi qui fais dans les ripailles «D'un vin chanteur un vin brutal; «Dans le coffre des pince-mailles «Reluisent mes yeux de métal; «Entre cousins j'occasionne «Cent procès à tire-couteau.» Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
«Du puissant j'endurcis l'audace, «J'inspire ma fourbe au cafard, «Mon envie au porte besace, «Et ma soif du sang au soudard; «Ma parure sans frein pomponne «Le péché, son frère jumeau.» Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
«Vous trouvez la pente rapide? «Voyez, que de fleurs sous vos pas! «Ce lac d'un vitriol limpide «N'est qu'un miroir pour vos appas; «Ce bruit joyeux qui carillonne «Célèbre notre conjungo.--» Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Du jour des cendres qui se lève, Or, c'était _l'Ave Maria_ Que Jeanne écoutait dans son rêve; Après sur l'aïeule pria Plus dolente et plus monotone La cloche avec son lourd marteau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Un beau gars qui l'avait aimée, Au point d'en rester innocent, Voyant sa fenêtre fermée Si tard, lui chantait en passant: «--Dodo, l'enfant, ma folichonne, «S'endormira tantôt, dodo.--» Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Aux brouillards de l'aube avancée Jeanne a rouvert ses yeux sanglants; Sa beauté s'était effacée; Ses longs cheveux étaient tout blancs; L'empreinte d'un baiser charbonne Son front d'un effroyable sceau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
La chaîne d'or, qui fut sa gloire, N'offre à son regard confondu Qu'un chanvre rèche et dérisoire, Bref, une corde de pendu. Tout Saint-Chamassy mentionne Ceci vrai comme le _Credo_. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Vous qui n'avez nulle vergogne De négliger vos vieux parents, Voyez un peu comme on se cogne A l'enfer aux feux dévorants. Vous dont l'âme aux faux biens s'adonne, Songez, songez à ce cadeau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Voilà donc, qu'il vous en souvienne, Où mène la fougue des sens! Certes, avant que ça me revienne, Ça vous passera, jeunes gens; Sous votre danse polissonne La coulpe vous creuse un caveau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Au carême, il faut qu'on le dise, Frappé d'un miracle si grand, Chacun devint pilier d'église; Chacun, quarante jours durant, Jeûna, plus maigre qu'une mone, A faire japper le boyau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Aussi, de ce bal détestable, Quand pour absoudre les témoins Pâques dressa sa sainte table, Tous furent prêts, une de moins, Une qu'en vain Pâques sermonne, Qu'attend en vain Quasimodo. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
XII
Passant, si par un temps de pluie, Tu rencontrais vers Jean-de-Mai Une vieille avec une truie, D'un grand signe de croix armé Plains la vieille et fuis la cochonne Qui fouille au pied d'un baliveau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
XIII
Depuis cette triste aventure, Dont la date bien loin s'enfuit, De Jeanne on dit que la toiture S'illumine à chaque minuit; A chaque minuit s'y cramponne Et croasse un rauque corbeau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Par la fenêtre, sa complice, Chemin qu'autrefois elle a pris, L'étranger, à son tour, se glisse Près d'elle, à l'heure des esprits; Un lutin moqueur la testonne, Un autre enfle un aigre pipeau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Ridée, osseuse et décrépite, Elle implore un peu de repos; Mais son danseur se précipite, Toujours ardent, toujours dispos: «--Diablesse, harpie ou gorgone, «Des ans ne crains point le fardeau!» Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Alors la danse recommence, Danse plus rude qu'un combat, Pleine d'ivresse et de démence: Tous les scandales du sabbat! Aux bras de Satan qui bougonne Jeanne éclate en cris de chevreau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Puis tout décroît dans ces murailles Où, pour couronner le festin, Comme en une nuit d'épousailles, Coule un breuvage libertin; Puis un sourd ronflement détonne Sur le poivre impur du chaudeau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
XIV
Depuis le soir qu'à la malheure Elle faillit à son devoir, Dehors ou bien dans sa demeure, Elle regarde tout sans voir; En vain le coudrier drageonne, En vain reverdit le côteau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
En vain tous les ans l'hirondelle Revient fêter la Saint-Joseph; En vain l'octave solennelle Quitte en chantant la haute nef; En vain la grappe de l'automne Réjouit les flancs du tonneau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Seulement comme un point magique Où se retrace son malheur, Sa vue, à la solive antique, Suit dans un rayon de chaleur L'araignée au guet qui harponne La folle mouche en son réseau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Depuis ce jour, la misérable N'a plus ri, pleuré, prié Dieu, Jamais cherché l'air secourable Qu'on respire dans le saint lieu; Jamais aux pieds de la madone Courbé sa lèvre à leur niveau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Quand les dévidoirs qu'un fil tire, Tels que moulins à vent s'en vont, Quand des noix le fruit qu'on retire S'entasse au plat d'étain profond, Quand de marrons on réveillonne Et qu'ils pètent sous le treffau, Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
On assure que cette histoire A la veillée emplit d'effroi Jusqu'à ceux qui, dans l'auditoire, Vingt ans furent soldats du roi, Tant, que la bergère poltronne Laisse aller son gentil fuseau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Chacun fuit sa rencontre à cause Du guignon, et le salinier Détourne son âne, et nul n'ose Braver l'œil qui, de son grenier, Au loin sur l'herbette moutonne, Darde aux ouailles le claveau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Le maquignon que Jeanne avise, Le chasseur partant au matin, Ne feront ni foire ni prise; Et juste au plus doux du chemin Le charton qui jure et marronne Viendra verser son tombereau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Tous prétendent qu'elle est sorcière; Qu'elle erre aux carrefours des bols, Ou sur les os du cimetière, Et que dans l'orage parfois, Au haut des airs, elle éperonne Un manche à balai de bouleau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Par la nue où Jeanne circule Rien n'abat son vol clandestin, Ni les cierges bénits qu'on brûle, Ni la Brâme de Saint-Martin Grondant dans sa tour que blasonne Des vieux croisés le panonceau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Jean du pied-bot, dit l'Ambarèle, Qui lit dans le _Petit-Albert_, L'a vue ainsi faisant la grêle; Mais garons-nous d'un tel expert; Ces lignes fines qu'on griffonne Sont souvent l'œuvre du Noireau! Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Qu'un marmot crie on l'en menace; On dit pour mettre le holà: --«L'excommuniée, elle passe! «La femme du diable, elle est là!» Prions, prions que sa patronne La visite au bord du tombeau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Jeanne de tous longtemps honnie Verra luire un jour consolant, Ce Dieu que le pécheur renie Fait veiller son coq vigilant: Tôt ou tard dans notre nuit sonne Le troisième coquerico. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Reprends la beauté, la jeunesse, Non la beauté de tes vingt ans, Jeanne, qui te fit pécheresse, Mais celle des grands pénitents: La douleur la perfectionne, Et le ciel même s'en prévaut. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
XV
Pauvre sœur! qu'aucun plus ne mêle A son nom crainte ni clameur. Sommes-nous pas faibles comme elle? Tous enfants du même semeur? Les épis que l'or chaperonne Souffrent bien l'azur du barbeau! Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
D'ailleurs tous ces vains maléfices, Dont le fantôme nous séduit, Du démon ne sont qu'artifices Pour nous égarer dans la nuit. Arrière à celui qui tamponne La lumière sous le boisseau! Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Type éternel d'impénitence, Pendant qu'il court, le Juif maudit; Sur Jeanne, invoquons l'assistance De l'Homme-Dieu qui se rendit Aux yeux en pleurs de Magdelone, Aux prières du larronneau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
Et dans ce cas très-exemplaire, SI j'ai voulu vous divertir, Si j'ai cherché trop à vous plaire, Pas assez à vous convertir, Sachez que le diable en personne Se rit de tout poètereau. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
ENVOI.
T'agréer me fut une amorce; Des enfers enfin revenu, Ami, non sans plus d'une entorse, J'ai là, près de l'esprit cornu, Vu la critique hérissonne: Qu'elle y reste, cher Archambeaud. Si le diable n'était pas beau, Il n'eût jamais tenté personne.
* * * * *
POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:
DERNIERS TATONNEMENTS
PAR
J. LAFON-LABATUT.
INSOMNIES ET REGRETS
NOUVELLE ÉDITION
Par le même Auteur
Ouvrage couronné par l'Académie française.
Périgueux.--Imprimerie Charles RASTOUIL, rue Taillefer, 31.
* * * * *
NOTES:
[1] 1er décembre 1815.
[2] M. Pélissier, homme de lettres distingué, se trouvait alors occupé auprès de M. Raynouard, célèbre académicien, auteur de la tragédie _les Templiers_.
[3] Célèbre acteur dramatique.
[4] Furne, éditeur, Paris.
[5] Livraison du 1er décembre 1845.
[6] _La Guienne_, numéro du 28 janvier 1846, Feuilleton par Justin Dupuy.
[7] Numéro du 12 juillet 1846.
[8] Voici la petite pièce de poésie sur _un Oiseau inconnu_, à laquelle il est fait allusion:
Je ne sais pas ton nom, petit oiseau des champs Qui, par longs intervalles, Fais retentir au loin la gaîté de tes chants En strophes matinales.
Je n'entendis jamais de près ta belle voix; Jamais, au premier âge, Tu ne vins sur mon front te choisir dans les bois Un balcon de feuillage.
Mais qu'importe le nom qu'on te donne ici-bas, Voix que le Ciel inspire! Mon cœur te connaît bien; et ne me rends-tu pas Une larme, un sourire?
Qu'importent les couleurs dont tu luis au soleil, Dans les herbes nouvelles? Dieu t'a fait le présent qui n'a point de pareil, Ta musique et tes ailes.
Ce n'est du rossignol ni le chant soutenu, Ni la vive alouette; C'est un vague soupir, un talent méconnu D'insouciant poète.
Ce n'est point la beauté superbe, à l'œil vainqueur; C'est la Vierge qui passe, Se tourne, vous regarde, et laisse au fond du cœur Le parfum de sa trace.
Chaque printemps, tu viens de tes jeunes amours Chanter jeune interprète; Chaque printemps, plus vieux et plus triste toujours, Je t'écoute et m'arrête.
Tu répands en mon âme un confus souvenir D'harmonie et d'enfance, Comme la fleur d'automne abandonne au zéphir Un doux reste d'essence.
Et je rêve au passé! petit oiseau des champs Qui, par longs intervalles, Fait retentir au loin la gaîté de tes chants En strophes matinales.
Sous la motte de terre as-tu pour paravent La mauve ou la pervenche? Ou ton frêle édifice aux caprices du vent Flotte-t-il sur la branche?
Fais-tu des tendres blés qui couvrent les sillons Les festins de ta couche? Portes-tu dans ton bec, à tes chers oisillons, La bourdonnante mouche?
T'exiles-tu, nomade, en ces brûlants climats Où se hâte l'aurore? Constant et résigné, braves-tu nos frimas, Cher oiseau? Je l'ignore.
Connaître ne rend pas plus heureux, je le sais; On sait tout quand on aime; Pour un pauvre ignorant comme moi, c'est assez Que tu sois un emblême.
Emblême de bonheur, hélas! dont palpitait Ma jeunesse ravie, Qui chante quelques jours au printemps, puis se tait Tout l'hiver de la vie.
Je ne veux pas savoir ton nom. J'aimerais mieux Que ma voix solitaire Fût, comme tes accents, l'amour d'un malheureux, Et mon nom un mystère!
[9] L'Académie décernant tous les deux ans le prix institué par M. de Latour-Landry, le lauréat reçoit 3,000 francs.
[10] Dans la séance tenue par la Société historique et archéologique de la Dordogne, le 2 août 1877, M. Dujaric-Descombes fit la communication suivante, au sujet de la mort récente du poète aveugle J. Lafon-Labatut:
«Bien qu'une terre étrangère l'ait vu naître, Lafon-Labatut appartient au Périgord par sa famille originaire du Bugue et son existence écoulée dans cette ville. Ce poète si digne d'intérêt avait pris une place distinguée dans la poésie contemporaine par la publication de ses _Insomnies et Regrets_, et son admirable talent, couronné par l'Académie française, recevra encore un nouveau lustre par la publication posthume d'un second recueil inédit, les _Derniers Tâtonnements_. Le Périgord tout entier a vivement ressenti la perte d'un homme qui l'honorait par son génie poétique. La Société historique et archéologique, qui a le culte des hommes et des choses qui font la gloire de notre province, voudra rendre un hommage à sa mémoire, en témoignant aujourd'hui, dès le début de sa séance, les regrets que lui a causés la mort de ce poète, qui fut un disciple admiré de Millevoye et de Lamartine.»
A l'unanimité, la Société s'associa à la pensée de M. Dujaric, et il fut décidé que le procès-verbal de la séance contiendrait l'expression de ses regrets au sujet de la mort de l'auteur des _Insomnies et Regrets_ et des _Derniers Tâtonnements_.
End of Project Gutenberg's La femme du diable, by Joseph Lafon-Labatut