Part 2
Hélas! de tous ces biens, qui font seuls la jeunesse, Que me reste-t-il? Rien, gloire, espérance, amours, J'ai tout perdu! mon luth seul berce ma tristesse Dans la nuit monotone où s'éteignent mes jours!
Aussi bien que des pleurs vous calmez ma souffrance, O vers! source brillante où j'aime à m'abreuver; Aussi bien que ces voix qui parlent d'espérance, Vous descendez d'en haut pour me faire rêver.
Vous êtes la beauté, l'amour et la nature, Le langage confus de tant d'êtres divers, Les plus vagues parfums que répand la verdure, Tout, tout, ô poésie, ange éloquent des vers!
* * * * *
Environnez-moi donc, consolez-moi, génies, Pendant mes jours obscurs, mes longues insomnies. De vos magiques dons devrais-je être déçu, Moi qui, couvant des arts l'ardente frénésie, Dans les tableaux fameux lisais la poésie, Moi que sous son beau ciel la peinture a conçu?
C'est ainsi qu'il chantait, et ses accents mélodieux surent atteindre souvent, grâce à une puissante inspiration, les plus hautes régions de l'art.
Mais si la poésie était venue atténuer ses souffrances morales, il n'en était pas moins plongé dans le plus grand dénûment. De trop nombreux exemples, hélas! nous ont assez prouvé que si la poésie ne conduit pas à la misère, il est bien rare qu'elle en tire. Aussi, combien de jeunes littérateurs voyons-nous descendre de Pégase pour ne pas y mourir d'inanition! Et n'est-ce pas là une des causes qui ont fait dire à notre éminent critique Sainte-Beuve: «Il se trouve dans les trois quarts des hommes comme un poète qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.» Souvent donc sacrifier le poète sera une nécessité pour sauver l'homme. Mais pareil sacrifice pourra-t-il toujours aisément s'accomplir? Contrairement à la lampe qui, privée subitement de l'huile qui lui donnait la clarté et la vie, pâlit et s'éteint, l'homme vraiment poète survivra-t-il à la privation de cette force chaleureuse, la poésie, qui était sa vie à lui? Habitant des domaines enchantés de l'imagination, pourra-t-il s'acclimater aux champs de la réalité, passer ses jours à s'occuper d'un lendemain, vivre pour vivre?
En présence d'un tel problème, Chatterton, en Angleterre, n'avait vu qu'une solution, celle de s'empoisonner. Malfilâtre et plus tard Gilbert, en France, s'étaient laissés: le premier, mourir de faim et de misère; le second, entraîner par la folie du désespoir sur un lit d'hôpital, où la mort devait bientôt l'aller chercher. La liste serait longue de ces pauvres martyrs moissonnés dès leur printemps, par la faim et le suicide, pour n'avoir pu accomplir ce divorce avec la poésie!
En cette circonstance encore, le courage de Joseph Labatut ne se laissa pas abattre par le malheur, et, plus résigné que ses frères en poésie, il quitta les sphères sereines habitées par le poète pour chercher ailleurs une occupation qui lui procurât le pain de chaque jour.
Il importe de dire qu'il restait encore de la famille appauvrie et dispersée de Labatut une pieuse femme, sœur de la bonne veuve dont nous avons déjà parlé, et qui, dans la mesure de ses forces, vint à son secours. Un jeune chirurgien l'entourait aussi, dans ce cruel moment, d'une touchante sollicitude. Ce jeune ami avait une petite fille qui devint l'Antigone de l'aveugle, et celui-ci, touché de sa bonté, s'occupa de développer cette tendre imagination en apprenant à l'enfant les plus belles fables de Lafontaine, en lui racontant les épisodes d'Homère, l'Histoire sainte, et tout ce qui était capable d'orner son intelligence en excitant sa curiosité.
Les progrès de la petite fille étonnèrent bientôt ses parents, la ville entière en parla, et plusieurs pères de famille, frappés d'un tel résultat, confièrent à Labatut le soin d'instruire leurs enfants.
C'est ainsi qu'il trouva les ressources qui lui manquaient.
Et maintenant, comment put-il accomplir un pareil professorat, obligé d'enseigner non-seulement ce qu'il ne pouvait pratiquer lui-même, mais encore ce qu'il n'avait pas appris? C'est à une mémoire prodigieuse, à une énergie indomptable au service d'une intelligence d'élite, qu'il faut demander le secret d'un pareil prodige.
Cependant, une telle dépense de forces affaiblit bientôt la santé du jeune précepteur. Les élèves devinrent plus rares, et le poète ne tarda pas à reprendre sa lyre un moment abandonnée. Il apportait alors à ses nouvelles compositions une science plus approfondie de la prosodie et des connaissances nouvelles des règles du langage; son imagination s'était élargie, grâce aux nombreuses lectures orales qui lui avaient été faites, et c'est alors qu'il produisit de nombreuses pièces, d'un rhythme varié, aussi élevées que touchantes, admirables de sentiment, et que venaient rehausser la pureté et la simplicité du style. Il travaillait dans le silence, se récitait ses vers à lui-même, les corrigeait, les polissait, et, enfin, les dictait lorsqu'ils avaient atteint le degré de perfection voulu.
M. Pélissier, qui, de loin, veillait toujours sur le malheureux aveugle, ayant eu connaissance de ses poésies, eut la pensée d'en publier le recueil. Ce ne fut pas sans résistance de la part de l'auteur, qui, modeste à l'excès, s'opposa longtemps à cette publication. Il fallut bien y consentir pourtant, car le peu de ressources qu'il avait pu recueillir de ses leçons diminuait de jour en jour, et de nouveau la pauvreté se dressait devant lui avec son hideux visage de spectre.
«.... Vous le savez, écrivait-il à son bienfaiteur, ce n'est pas un vain désir de célébrité qui m'a fait céder à vos instances, et consentir à livrer au public des vers que j'aurais voulu garder pour moi et pour quelques rares amis qui sont bien obligés de supporter quelque chose.
«Si, jusqu'à présent, je m'étais toujours refusé à me faire imprimer, c'est que je trouvais un autre moyen de vivre; il me manque aujourd'hui, et il faut bien, malgré toutes mes répugnances et mes craintes, que je me décide à prendre ce dangereux parti.
«La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets; «Aussi, je l'avouerai, n'est-ce pas sans regrets, «Sans cette pudeur fière, aux malheureux connue, «Que je livre aux regards mon âme toute nue.
«Mais il le faut, vous le voulez; et puisque c'est une dernière planche de salut, je vais encore m'y hasarder.»
Des gens de cœur, et la presse elle-même, vinrent s'associer à l'œuvre si généreusement entreprise par M. Pélissier, à l'initiative duquel nous devons de compter un poète de plus. Voici comment l'_Artiste_, journal des salons, rendant compte d'une soirée littéraire, saluait l'apparition du nouveau-venu dans le monde des lettres:
«Êtes-vous de ceux-là qui aiment les surprises en littérature, et pour qui le talent a plus de prestige quand il se révèle spontanément avec quelque entour romanesque? En ce cas, soyez en joie, car il se prépare une nouvelle apparition en ce genre. L'autre jour, avant de partir pour quelque villa des environs de Paris, Mme la comtesse d'Agoult avait réuni chez elle un certain nombre d'écrivains et d'artistes: MM. Alfred de Vigny, Louis et Horace de Viel-Castel, Mignet, Arthur de Gabineau, Auguste Desplaces, Louis de Rouchaud, Henri Lehmann, Georges Lervegt et quelques autres; on arrivait assez mystérieusement convoqué pour une lecture. Or, il s'agissait des poésies d'un jeune homme devenu aveugle au milieu d'études ardentes faites en peinture, l'art vers lequel il se sentait tout d'abord entraîné. M. Bocage[3] a lu, avec cette passion qu'il met à tout, une biographie très-dramatique du pauvre aveugle, rédigée, par la reine du salon, avec cette sûreté et cette distinction de style que vous avez admirées maintes fois dans les pages signées Daniel Stern.
«Le poète ainsi connu dans sa vie, on devait écouter avec plus de faveur et d'intérêt les fragments de son œuvre qu'on a lus ensuite; mais, de ses poésies je ne vous dirai rien, ne voulant pas vous enlever par des louanges et des critiques indiscrètes le piquant de l'imprévu. Une chose, toutefois, dont il est bon, à ce propos, de se féliciter, c'est que les femmes aient au cœur ce sympathique souci des lettres. Alors même qu'elles se trompent dans leurs dévouements littéraires, leurs erreurs sont généreuses et dignes. Aussi, pour mon compte, je regrette de ne pas les voir prendre plus souvent l'initiative en cela; il leur sied si bien de ménager un auditoire et de l'ombre au talent délicat, violemment étouffé dans le vacarme contemporain, comme une voix d'alouette dans une rafale. C'est pourquoi, dans les rigueurs de sa destinée, le jeune aveugle du Bugue doit se trouver encore favorisé du ciel, puisqu'il se produit au monde poétique sous de tels auspices et qu'il a rencontré une si noble marraine.»
Lorsque l'ouvrage parut sous le titre d'_Insomnies et Regrets_[4], orné d'un portrait de l'auteur dû à M. Lehmann, avec une notice servant de préface par M. Pélissier, il produisit une grande émotion chez tous les cœurs généreux, accessibles au beau.
Les journaux de l'époque témoignent hautement de l'accueil sympathique fait à ce livre de poésies inspiré par le malheur; on comprit que ce n'était pas là une de ces douleurs fictives que réclame l'élégie, mais une terrible réalité, et que le pauvre aveugle ne faisait pas de métaphores quand il s'écriait:
La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets.
Il faudrait un volume pour citer tous les articles que la presse consacra à l'intéressant auteur. Je me bornerai donc à donner ici quelques extraits, qui suffiront au lecteur qui n'aurait pu se procurer l'ouvrage dont l'édition fut épuisée en quelques jours, pour se faire une idée du mérite de l'œuvre et des difficultés qui, lors de son apparition, semblaient devoir en compromettre le succès:
«Voici un livre de poésies qui a produit une sensation profonde dans le monde littéraire. Paris s'en est ému tout le premier. Le livre venait pourtant du coin le plus reculé de la province, et l'on sait l'accueil réservé aux œuvres écrites loin du centre des lettres et des arts. Mais celle-là portait avec elle une double recommandation puissante, celle du malheur et du talent. Tout semblait conspirer contre son succès. Et d'abord, le temps n'est guère à la poésie, bien que les vers n'aient jamais été plus nombreux. Mais qui dit poésie dit rêverie, et l'on n'a pas le loisir de rêver. Que l'on y soit ou non disposé, sitôt qu'on a mis les pieds dans le monde, il faut s'associer à sa vie active, pratique, matérielle, bruyante, sous peine de délaissement et de misère. S'arrêter sur les bords du chemin pour contempler le ciel, pour se replier en soi, pour recueillir ses pensées, pour analyser ses émotions, pour chanter les unes et les autres, c'est courir le risque de voir les passants vous jeter leur dédain ou leur pitié.
«Il faut, pour obtenir les sympathies et gagner la fortune et la gloire, d'autres goûts et d'autres occupations; il faut étouffer son cœur, couper les ailes à son imagination, et, les regards devant soi, s'avancer hardiment dans le mouvement des affaires, dans le bruit et la fumée, dans l'effroyable pêle-mêle des ambitions, des concurrences et des cupidités.
«Or, dans ces conditions-là, le monde ne peut être qu'antipathique aux poètes, dont les chants ont besoin de silence pour être entendus.
«Il est vrai qu'en dehors de la société pratique, il y en a une autre qui s'isole pour penser et méditer, pour recueillir toute idée qui se produit; mais celle-là, on l'a rendue défiante par les déceptions qu'on lui a fait subir en matière d'art et de poésie. Elle croit peu au talent véritable depuis qu'elle en a tant vu de faux; elle se défie des réputations nouvelles, depuis qu'elle en a tant vu d'usurpées; elle est en garde contre les poètes plus encore que contre tous les autres; elle sait comment, en ces dernières années, ils ont abusé de la crédulité publique pour nous donner leurs impressions intimes, d'où sortait toujours une triste impression pour le lecteur. Les talents supérieurs eux-mêmes n'ont pas été à l'abri de ces reproches mérités, et, à l'heure qu'il est, c'est à peine s'il reste, dans ce grand naufrage de la poésie, deux ou trois voix qui aient le privilége d'appeler la confiante attention des amateurs mystifiés.
«Donc, quand le livre de Lafon-Labatut fit son apparition, on voit que ses chances étaient peu favorables. Et cependant, à peine l'eût-on lu, que l'on en parla partout, là même où l'on parle si difficilement des publications nouvelles de la province, c'est-à-dire dans la presse de Paris. M. Sainte-Beuve emboucha le premier la trompette pour annoncer la nouvelle dans la _Revue des Deux-Mondes_[5]. Avec sa rare sagacité, son vif sentiment, sa rapide intelligence, il avait découvert dans ce petit livre une délicieuse oasis, une source fraîche et limpide d'inspiration, une nature naissante et vierge, des émotions vraies, un style spontané, et toutes ces choses qui deviennent de plus en plus rares, à savoir la vérité, l'émotion, la grâce et la pensée.
«Il est de ces hommes qui comptent la conscience pour quelque chose dans leurs écrits, et qui, dans la critique, apportent autant de justice que d'esprit. On s'émut donc de l'article de M. Sainte-Beuve, et on lut le livre de poésie de M. Lafon-Labatut. On put se convaincre dès lors qu'il n'y avait eu à son égard ni exagération, ni engouement...»[6]
Un jeune poète, sous le pseudonyme de Benjamin, dans une critique des œuvres de Labatut, insérée dans la _Colonne et l'Observateur_[7], journal de Boulogne, s'exprimait ainsi:
«... Les poésies de Lafon-Labatut sont belles, palpitantes d'intérêt, souvent pleines d'énergie dans la pensée et l'exposition, riches d'images et de coloris,--la pointure s'y retrouve souvent,--harmonieuses et très-variées dans le rhythme, ce qui les sauve de la monotonie, cet écueil funeste à beaucoup de poètes. Sans doute, toutes ne sont pas parfaites: quelques morceaux, rares il est vrai, accusent un peu d'incohérence dans la conception et d'obscurité dans la forme; mais, considérées dans leur ensemble, elles n'en sont pas moins l'œuvre d'un poète qu'on ne peut que s'applaudir d'avoir lu et de pouvoir relire souvent. Les morceaux que nous aimons le mieux, et qui nous paraissent réunir le plus de qualités poétiques, sont: _Apothéose_, _ma Mère_, _les Adieux_, _l'Absence_, _A un Enfant_, _les Hirondelles_, _A mon Chien_, etc.; et parmi ceux où l'auteur s'est dégagé, complétement ou en partie, de ses préoccupations personnelles: _les Vents_, _les Bois_, _la Cloche_, et surtout _le Fou_. Répétons-le: toutes les pièces qui composent _Insomnies et Regrets_, même celles qui ne sont pas irréprochables, sont marquées au coin de la bonne poésie. Tous ceux dont le cœur n'est jamais resté froid devant un beau talent et une belle âme, unis à une grande infortune, voudront donner au poète aveugle une marque de bienveillante sympathie; les dames surtout, qui ont toujours été pour lui une Providence terrestre; les femmes, dont le cœur bat si vite à l'aspect du malheur et de la souffrance, voudront être les Antigones de ce nouvel Œdipe.
«Encore un mot à Lafon-Labatut: dans le morceau adressé à un _Oiseau inconnu_, il lui dit qu'il voudrait que sa voix solitaire fût, comme la sienne, _l'amour d'un malheureux_. Son désir ne sera pas stérile: toutes les douleurs se touchent par quelque point, et plus d'un malheureux, en retrouvant dans ses vers ce qu'il a souffert, embellis des charmes de la poésie, sentira renaître dans ses yeux de douces larmes qu'il croyait à jamais perdues, et retrempera son courage dans l'énergie de sa volonté, dans le calme de sa résignation. Quant à son nom, qu'il aurait voulu garder ignoré, il sera prononcé, par tous ceux qui le connaîtront, avec le respect et l'amour qu'il commande, et deviendra un des symboles les plus touchants du poète malheureux.....»[8]
Le _Moniteur_, le _Constitutionnel_, le _National_, le _Messager_, la _Presse_, l'_Illustration_, etc., suivirent l'exemple donné, et Labatut recueillit une ample moisson de sympathiques éloges, précurseurs de la haute marque de distinction dont l'Académie française devait l'honorer en mettant sur son front sa couronne de lauriers.
On sait avec quel enthousiasme fut accueillie, en 1835, l'apparition, à la Comédie-Française, de _Chatterton_, drame que M. Alfred de Vigny venait de tirer de son magnifique roman de _Stello_.
Le sujet était bien fait pour soulever les attaques de quelques bourgeois égoïstes et à l'esprit étroit; aussi ne furent-elles pas ménagées à l'auteur, que l'on accusait stupidement de s'être constitué l'apologiste du suicide.
L'opinion publique fit bon compte de ces basses accusations, dictées le plus souvent par la jalousie impuissante. Le succès de la pièce fut éclatant et l'enseignement salutaire; les âmes compatissantes s'émurent à ce terrible tableau de l'orgueil brutal et de l'égoïsme se coalisant pour terrasser le génie, et, au sortir d'une représentation, M. de Maillé de Latour-Landry écrivait à l'un de ses amis:
«Je viens de voir _Chatterton_. Eh bien! M. de Vigny a raison. Quand un poète se produit, on doit lui assurer au moins pour un an le pain quotidien, lui donner le temps d'essayer ses forces, de les montrer, et de gagner le suffrage public. Je sors de chez mon notaire. J'ai institué à cet effet un prix de _quinze cents francs_ que décernera l'Académie.»
Telles furent les circonstances qui présidèrent à la fondation de ce prix, et que j'ai cru devoir rappeler.
Dans sa séance publique annuelle du 10 septembre 1846, l'Académie française, sur le rapport de M. Lebrun, accorda par acclamation à Joseph Lafon-Labatut le prix fondé par M. le comte de Maillé de Latour-Landry, et qui était ainsi libellé: «Prix institué en faveur d'un jeune écrivain pauvre dont le talent, déjà remarquable, paraît mériter d'être encouragé à poursuivre sa carrière dans les lettres»[9].
En outre, pour reconnaître les premiers efforts du poète qui promettait un si bel avenir, et en même temps pour l'aider surtout à réaliser cette promesse, M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, décida qu'il serait attribué à Lafon-Labatut une indemnité annuelle de 800 francs.
M. Villemain, secrétaire perpétuel de l'Académie française, fut chargé d'annoncer au lauréat la décision bienveillante dont il venait d'être l'objet.
C'est ainsi qu'à force de résignation, d'énergie et de patience, le jeune poète venait de conquérir un titre à la célébrité, en même temps que des secours inespérés le mettaient désormais à l'abri de la misère.
Stimulé par le succès, Labatut ajouta à son œuvre de nouvelles pièces de poésie, qui bientôt confirmèrent les espérances fondées sur son talent et qui ajoutèrent encore à l'intérêt qu'il avait déjà inspiré.
Il habitait, à l'extrémité de la petite ville du Bugue, une maison solitaire, modeste ermitage riant aux rayons du soleil levant, égayé par le chant des oiseaux et le perpétuel murmure de la Vézère. C'est là que vint le voir M. le comte Horace de Viel-Castel, qui, émerveillé des récits du poète, s'exprimait en ces termes dans une narration de son voyage:
«... Le souvenir de la journée que j'ai passée dans la modeste demeure de Lafon-Labatut est un de ceux que je garde précieusement en ma mémoire; jamais je n'oublierai cette infortune si grande et si noble du poète aveugle, ses chants si mélancoliques et si suaves, sa conversation si pleine d'intérêt, sa figure si belle d'expression et de tristesse résignée. Je reviendrai de nouveau dans sa demeure, je l'écouterai me récitant de nouveaux chants et s'interrompant pour me dire: «Prenez garde, monsieur, je vous en prie; je vous ai entendu vous appuyer contre ma fenêtre, et vous pourriez effaroucher un pauvre nid d'hirondelles qui s'est confié à moi. Tous les ans, mes amies de l'année précédente viennent l'habiter; elles me connaissent, elles m'aiment, je ne ferme jamais ma fenêtre pour leur laisser la liberté d'aller et venir à leur fantaisie... Je les aime sincèrement, ces pauvres hirondelles; elles ne s'aperçoivent pas que je suis aveugle!...»
C'est à peu près à cette époque qu'il reçut de Bergerac une adresse de félicitations signée de toute la ville, et qui rendait un public et précieux hommage au poète que quelque temps auparavant, à l'occasion du couronnement de Jasmin, l'intelligente cité avait fêté et applaudi.
Je transcris ici la réponse de Lafon-Labatut:
«MESSIEURS,
«Je suis vraiment désolé qu'une absence de plusieurs jours m'ait empêché de prendre plus tôt connaissance d'une adresse qui m'honore autant qu'elle me touche.
«Je n'ai point oublié, je n'oublierai jamais, messieurs, le jour où la ville de Bergerac a vu dans son sein un grand poète d'une part et un grand malheur de l'autre. Ce grand poète, c'était Jasmin; ce grand malheur, c'était moi.
«A cette heure, messieurs, le génie eut ses courtisans, c'était beau, et l'infortune ses flatteurs, c'était encore plus beau peut-être... Vous me pardonnerez, je l'espère, les épithètes que je vous donne ici; elles me semblent assez justifiées et ennoblies par la circonstance; l'Agenais s'en revint avec une magnifique médaille sur la poitrine, le Périgourdin avec un bienveillant appareil sur le cœur.
«Depuis cette époque, messieurs, j'ai bien souffert... c'est ma tâche sur la terre. Mais une couronne et une aisance inattendues sont venues me chercher dans ma solitude... Hélas! n'est-ce pas trop tard?...
«Quoi qu'il en soit, je garderai et montrerai toujours la félicitation écrite de mes compatriotes comme le plus beau titre de noblesse dont mon faible talent puisse se vanter. Parmi les noms qui la couvrent, quelques-uns me sont apparus comme de vieux amis, comme une touchante image du souvenir; les autres, que je désire connaître un jour, comme une douce promesse de l'espérance.
«Recevez, messieurs, l'assurance de toute ma gratitude et de mon dévouement le plus sincère.
«LAFON-LABATUT.»
On voit, par les citations nombreuses faites dans cette biographie, que Lafon-Labatut, grâce à son talent, était devenu un homme remarquable et remarqué. D'autres titres le recommandaient encore aux amis qui allaient le visiter. C'était d'abord sa conversation savante, qui venait rehausser le charme d'une diction pure et mélodieuse. Il possédait de plus ce don bien rare, quoiqu'on en dise, de l'esprit gaulois, quelquefois caustique, il est vrai, mais à qui l'on pardonnait bien vite, car l'on connaissait la bonté de l'homme et son exquise sensibilité de cœur.
Enfin, aimé et estimé de tous ceux qui l'approchaient, Lafon-Labatut consacra entièrement le reste de ses jours au commerce des Muses, chantant ses souvenirs, ses aspirations, avec cette vérité de sentiment et cette douceur philosophique qui distinguent ses premières œuvres.
Quand la vieillesse vint le surprendre, vieillesse que tant d'infortunes avaient rendue précoce, il se trouvait au milieu de parents qui, comme lui, longtemps secoués par la tempête, avaient demandé à de durs labeurs un peu de place au soleil.
Une longue maladie de cœur, contre laquelle vinrent échouer les secrets de la science médicale et les soins les plus empressés, l'enleva à ses concitoyens le 5 juillet 1877.
C'est ainsi qu'il mourut ou plutôt s'éteignit doucement en souhaitant à ceux qui l'entouraient le bonheur qu'il avait si peu connu.
Le recueil des poésies inédites qui me fut confié par notre regretté poète, lors des premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter, est le fruit de trente années de travail.