La femme du diable

Part 1

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ŒUVRES POSTHUMES DE J. LAFON-LABATUT

LA

FEMME DU DIABLE

PAR

Joseph LAFON-LABATUT

Lauréat de l'Institut

AVEC UNE

Préface par JULES CLARETIE

ET UNE

NOTICE BIOGRAPHIQUE PAR GABRIEL LAFON

PÉRIGUEUX

IMPRIMERIE CHARLES RASTOUIL, RUE TAILLEFER, 31

1878.

LA FEMME DU DIABLE.

J. LAFON-LABATUT.

LA

FEMME DU DIABLE

LÉGENDE PÉRIGORDINE

PRÉCÉDÉE D'UNE

Préface par JULES CLARETIE

ET D'UNE

NOTICE BIOGRAPHIQUE PAR GABRIEL LAFON

PÉRIGUEUX

IMPRIMERIE CHARLES RASTOUIL, RUE TAILLEFER, 31

1878.

PREFACE

Dans un des volumes posthumes de Mme Sand, il est souvent question de ces poètes populaires qui ont chanté loin du bruit de Paris, et que leur province a adoptés avec une sorte d'entraînement plein de reconnaissance. Rouen, Nevers, Agen, Nîmes, Toulon, bien d'autres villes encore, ont eu leur poète local, et les noms de Reboul, de Jasmin, de Poney, l'auteur du _Chantier_, de Magu, etc., ne sont plus à louer aujourd'hui. La critique serait plutôt tenue de signaler à l'attention leurs successeurs, car la veine de la poésie provinciale et populaire est loin d'être tarie. «Chaque année, disait George Sand en 1844, ajoute à la liste de nouveaux noms.--Et, continuait l'auteur des _Lettres d'un Voyageur_, ces poètes trouvent sur le sol natal leur succès et leur récompense. Ils y trouvent aussi leur inspiration; et comme la province ne leur est point ingrate, ils ne sont pas ingrats envers elle; ils lui versent le charme de leur poésie.» C'est bien là ce que fit l'homme d'un talent véritable, dont M. Gabriel Lafon, avocat au Bugue, publie aujourd'hui cette légende périgourdine, la _Femme du Diable_.

Joseph Lafon-Labatut est et restera le poète de notre Périgord comme le chantre de la _Mignounetto_ (c'était ainsi que le coiffeur Jasmin surnommait Mme Jasmin) demeure le poète de l'Agenais. Jasmin d'Agen, Roumanille d'Avignon, Peyrolles de Clermont l'Hérault, sont justement célèbres pour leurs poésies patoises. Lafon-Labatut méritait de le devenir pour ses poésies françaises. Il aura eu, en effet, cette gloire et cette raison--d'être obstinément fidèle à la France, à sa tradition, à son langage, tout en adorant son cher pays, sa saine et virile province. La petite patrie ne lui faisait pas oublier la grande. On essaie, à cette heure, d'un mouvement ardent de décentralisation littéraire. Chaque partie de la nation semble vouloir affirmer un individualisme spécial, un particularisme absolu. Les Normands fêtent la _Pomme_, les méridionaux la _Cigale_. Il est question, dans certains écrits, d'une _grande et noble captive_ qui ne serait autre que la Provence, si méchamment tenue à la gorge par la France, qu'on traite en marâtre et non en mère dans ce camp spécial. On remonte, pour protester contre le Français, jusqu'aux horribles guerres des Albigeois, comme les Allemands dont parle Henri Heine remontaient jusqu'au meurtre de Conradin. Ce serait là un symptôme et un spectacle également navrants si l'unité française pouvait être entamée par l'amour-propre de quelques félibres, avides de se séparer pour se distinguer. Mais, fort heureusement, au pays provençal même, des patriotes de talent réagissent contre la prétention de ces adeptes trop fervents de Frédéric Mistral. On peut lire les écrits de la _Laueto_ (l'Alouette provençale): l'idée vitale de la patrie française plane au-dessus du filial amour qu'ont ces latins pour leur Languedoc.

Ce qui me plaît dans l'art et la vie de Lafon-Labatut, c'est que ce poète des _Insomnies et Regrets_, qui se plaisait aussi à rimer des chansons dans notre patois du Périgord, a toujours été fidèle à la patrie et ne se vantait point d'être Périgourdin avant d'être Français, comme l'auteur de _Mireille_ se proclamerait peut-être avant tout poète provençal.

Il est resté uni à mes premiers souvenirs d'enfance, ce Joseph Lafon-Labatut, dont M. Gabriel Lafon raconte si bien l'existence et avec une éloquence si pénétrante et si simple. Je me vois encore à Ratevoul, près de Saint-Alvère, interrogeant les vieux livres de la bibliothèque de mon grand'père. Parmi les livres aux reliures d'autrefois, à côté du Corneille tant de fois feuilleté, des _Incas_ de Marmontel ou du _Fœneste_ de d'Aubigné, qui fut un des premiers romans lus par moi, il y avait, traînant çà et là, les pièces de théâtre de mon grand'oncle Pélissier, l'auteur de la _Dame du Louvre_, qu'il donna à la Gaîté, en 1832, sous son pseudonyme de _Laqueyrie_, et d'un fort beau drame en vers joué à l'Odéon par Frédérick-Lemaître, Ligier et Lockroy, _Médicis et Machiavel_, et qu'il signa de son nom. Je dévorais curieusement ces pièces autrefois applaudies, ces tragédies maintenant oubliées.

Dans _Nelly ou la Fille bannie_ (un de ses mélodrames signés _Laqueyrie_), je m'amusais à voir que l'auteur avait donné à un de ses personnages le nom de son beau-frère, mon grand-père, qu'il avait arrangé à l'anglaise: _sir Clarthy_. C'était Francisque l'aîné qui représentait ce personnage à la Gaîté, en 1827. Et pour moi, rien n'était plus curieux que cette pièce, où «l'honnête Clarthy» passait--persécuté par «le cruel Botwel,» qui s'écriait à la fin (ce sont, s'il m'en souvient, les derniers mots de la pièce):--_Je fus bien injuste! bien cruel!..... Clarthy, mon fils, je te confie le bonheur de Nelly!_» Comme ces aventures m'ont fait rêver!

Et parmi ces volumes de Ratevoul, il y avait un exemplaire doré sur tranche, gaufré, superbe, des _Insomnies et Regrets_ de Labatut. Je lisais ces vers. On me contait la destinée du poète, mon parent, mon cousin à un degré éloigné; je n'en sais pas de plus douloureuse et de plus noblement supportée.

Cent fois plus malheureux que Chatterton ou Escousse, Lafon-Labatut, aveugle, condamné à l'éternelle nuit, eût pu désespérer et mourir. Il n'avait pas assez de maladif orgueil pour finir par le suicide. Non, il peupla de visions ses ténèbres; il calma ses fièvres par des chants, et on put dire de lui comme de Démodocus: «La Muse qui l'aima lui dispensa le bien et le mal; elle le priva des yeux, mais elle lui donna une voix mélodieuse.»

L'unique volume de vers que, de son vivant, publia le poète--ce volume que j'emportais et lisais sous les figuiers du jardin--avait paru chez Furne avec ce titre: _Insomnies et Regrets_, une préface de Pélissier et une lithographie de Sudre, l'ancien professeur de dessin de l'aveugle, d'après une étude de Henri Lehmann. La belle tête de Lafon-Labatut, avec ses longs cheveux divisés sur le milieu de la tête et retombant en masses puissantes sur son col, le visage maigre et régulier, enveloppé d'un collier de barbe, et ces yeux fixes, sans regard, atones, donnait vraiment l'idée de la souffrance et d'une souffrance plus profonde et plus inévitable que celle des Malfilâtre, des Gilbert et des Hégésippe Moreau.

Aussi, comme cette poésie me plaisait et m'attendrissait, moi, enfant de douze ans! Ces vers de Lafon-Labatut paraîtraient bien incolores maintenant aux poètes de l'école nouvelle, qui tordent et frappent le vers comme le forgeron la barre de fer rouge sur l'enclume. Mais il y a dans ces poésies de l'aveugle ce qui manque trop souvent à ces nouveaux-venus, aux versificateurs mieux doués, sous le rapport mécanique en quelque sorte: il y a la profondeur du sentiment et la sincérité de l'émotion.

Sainte-Beuve, étant délicat, se montrait volontiers difficile. Et pourtant il a loué le naturel et la simplicité de ces vers. Il s'est fait l'introducteur du poète. Il a dit aux lecteurs de la _Revue des Deux-Mondes_[1]: «Écoutez!» M. J. Troubat n'a réuni qu'une partie de cet article sur Lafon-Labatut dans le tome III des _Premiers Lundis_, et j'imprimerai ici les lignes omises, le feuillet oublié, du grand critique: «Après de tels accents de vérité, disait Sainte-Beuve qui donnait à ses lecteurs une lettre touchante de Lafon-Labatut, on n'a plus qu'à citer quelques pièces... Nous en pourrions trouver d'un ton plus élevé, mais inégales; nous aimons mieux en choisir de toutes simples, de naturelles, et faites, ce nous semble, pour toucher.

Elles sont beaucoup plus pures d'expression que l'auteur ne paraît le croire; elles montrent combien, chez lui, le travail intérieur est possible, et qu'il n'a, pour se perfectionner, qu'à se faire lire de bons modèles (ils ne sont pas si nombreux), et à ne pas forcer sa voix, à la régler toujours sur le sentiment dont il est pénétré.» Et Sainte-Beuve citait à la suite les pièces qui ont pour titre _Une Douleur_ et l'_Oiseau Inconnu_, en avertissant le public qu'il n'avait pas, devant ce nouveau-venu, à faire l'_inattentif_ et le _dédaigneux_.

On ne dédaignait point, d'ailleurs, les poésies de Labatut, et, à cette heure même, M. de Pongerville, le traducteur de _Lucrèce_, publiait dans le _Musée des Familles_ tout un petit roman, l'_Aveugle du Périgord_, qu'illustrait au crayon le peintre Biard, alors si fort à la mode. Je rappelle ces menus souvenirs comme de petites curiosités littéraires. M. Gabriel Lafon, qui nous promet un autre volume posthume de Lafon-Labatut, les _Derniers Tâtonnements_, réimprimera peut-être aussi les premiers _Regrets_. Ce qui est certain, c'est que ce volume est introuvable, et qu'on peut le regarder comme une rareté bibliographique.

Çà et là, dans ce recueil nécessairement assombri, de singuliers coups de lumière éclatent, lorsque, par exemple, le malheureux poète essaie de rendre les visions d'autrefois, celles de son enfance torturée déjà comme sa vie:

Vague panorama de marbre et de couleurs, De madones au bout de longs chemins en fleurs; Un horizon qu'au loin dessine Une mer où se joue un fidèle soleil; Serait-ce mon berceau? Tout s'efface. Au réveil, Ma langue murmurait: Messine!

Et après Messine, c'est le Bugue, le pays paternel, la petite ville périgourdine où le poète a trouvé un abri; le cercle de coteaux qui défend le vallon, et les vergers et les épis, et les rochers gris du Cingle, et la Vézère qui coule, oblique, au pied des vignes:

La Vézère fuyant entre ses bords fleuris Au lit de la Dordogne, où le beau fleuve épris Étreint sa blanche fiancée.

De tels paysages aussi me rappellent le passé, les arrivées à Périgueux le matin, la diligence du Bugue, les bois de Ratevoul, le clocher de Saint-Alvère, la silhouette sévère de Limeuil, là-haut perchée comme une ville espagnole. Comme au moindre écho, les souvenirs d'autrefois s'éveillent dans l'horizon aimé du terroir natal!

Labatut a rencontré ses poèmes les plus virils dans la terre qu'il a foulée. L'_Alma parens_ sera toujours la grande inspiratrice. Le poète des _Odes et Poèmes_, M. Victor de Laprade, ce fils des Alpes, ce chantre des chênes si heureusement séduit pourtant par la muse hellénique, l'a dit en des vers admirables:

J'emprunterai ma force aux forces maternelles; Nature, ouvre tes bras à ton fils épuisé; Laisse ma bouche atteindre à tes fortes mamelles: Jamais l'homme à ton sein n'a vainement puisé.

Le volume d'_Insomnies et Regrets_ avait valu à Lafon-Labatut un prix de l'Académie décerné grâce aux démarches de Ponsard. Le poète possédait aussi une petite rente qui lui suffisait. Il vivait et vieillissait au-dessus du Bugue, sur le coteau, dans une maisonnette entourée de vignobles, et de là, chaque matin, à travers les vignes, sans guide, il descendait à la ville, et, de maison en maison, se dirigeait seul chez ses amis du Bugue. Après avoir eu une enfance sans joie, une jeunesse sans regard, il s'était fait ainsi une vieillesse sans amertume. Parfois même, il s'égayait, et, comme l'abbé Foucaud l'avait fait en Limousin, Lafon-Labatut rimait aussi des chansons en patois. Et les années fuyaient. _Labuntur anni._ Les ans s'écoulent... ou s'écroulent. La mort venait. M. Edgar La Selve, dans une étude touchante sur le poète, a raconté comment, dans une dernière entrevue, Lafon-Labatut lui dit, avec une amertume pourtant résignée: «Ah! vous voilà! C'est fini! Je me meurs! je me meurs!»

Il était aveugle depuis l'âge de quatorze ans, et il est mort dans un âge avancé, sans avoir jamais désespéré, sans avoir maudit la destinée, heureux et consolé lorsqu'il pouvait chanter. «La voix me reste!» disait André Chénier se comparant à la cigale. Et Lafon-Labatut pouvait, à son tour, s'écrier: «C'est assez, il me reste la chanson ou la plainte que je jette aux vignes ou aux figuiers du Bugue.»

On a fait grand bruit autour du nom de Jean Reboul, et Nîmes lui a même élevé une statue où la passion politique a bien autant fourni de matière que l'admiration littéraire. Lafon-Labatut ne mérite pas une statue sur la place publique, mais une statuette dans un coin du logis de ses amis.

On pourra graver sur le socle le titre du curieux morceau que nous donne aujourd'hui M. G. Lafon. C'est un tour de force littéraire que ce long poème, d'une originalité évidente et d'une charmante naïveté, où le même refrain revient après tous les sixains sans nulle monotonie,--au contraire,--et pareil à une sorte de coup de cloche tantôt ironique comme la fin d'une chanson narquoise, tantôt presque effrayant comme l'écho d'une vieille ballade: un vrai conte périgourdin entendu sous la cheminée pendant qu'on fait blanchir les châtaignes sur le feu et qu'on égrène les jaunes _panouilles_ du blé d'Espagne.

Lafon-Labatut a victorieusement tenu cette gageure de trouver des rimes nouvelles à ces deux vers volontairement inévitables:

«Si le diable n'était pas beau, «Il n'eût jamais tenté personne!»

Aussi bien, fort amusante, comme récit, cette légende de la _Femme du Diable_ est-elle encore tout-à-fait intéressante et attirante au point de vue de la langue, d'une langue riche et savoureuse comme les raisins dorés de nos vignes, une langue gaillarde et bien portante qui me fait ajouter, en finissant, un nouvel éloge pour Lafon-Labatut, et le plus précieux peut-être.

Je le louais tout à l'heure d'être très-Français en étant bon Périgourdin. Après avoir lu la _Femme du Diable_, je dirai que, dans ce curieux petit poème, le mélancolique songeur des _Insomnies_ montre qu'il a dans les veines du sang pur de la vieille Gaule.--Grande et rare vertu pour un écrivain d'avoir pour aïeux Montaigne, Rabelais, Mathurin Régnier, tous ces gens au libre parler, au verbe pittoresque!

C'est le génie gaulois qui fait la puissance de la France et lui communique sa sève éternellement jeune. Et quand on nous parle si souvent de nos origines latines, de la race et des vertus latines, n'oublions pas que nous sommes plus Gaulois encore, plus Celtes que Latins, et que le premier de nos aïeux, le plus grand peut-être, fut ce Vercingétorix qui lutta contre le César latin et donna sa vie pour ce qu'il avait déjà appelé, lui, l'ancêtre:--l'_Unité de la Patrie_!

JULES CLARETIE.

Paris. Août 1878.

NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR J. LAFON-LABATUT

La muse qui jadis de ses yeux l'a privé, Cette muse, à la fois et propice et funeste, A dans tous ses accords mis un charme céleste.

(HOMÈRE, _traduction par_ A. BIGNAN.)

L'amitié d'un homme qui restera une des gloires les plus pures du Périgord me fait un devoir de consacrer ces quelques lignes à sa mémoire. Que ne puis-je, en cela, apporter une plume moins inexpérimentée!... J'ai connu un peu tard cette nature d'élite, assez, néanmoins, pour pouvoir apprécier toute la vérité du célèbre aphorisme de Voltaire, et, s'il ne m'a pas été donné de jouir plus longtemps de ce «bienfait des Dieux,» c'est que la mort, la cruelle, vient de me priver d'un maître au moment où ses leçons allaient enfin porter leurs fruits.

Quoi qu'il en soit, me saura-t-on gré, peut-être, d'avoir réuni dans cette notice les principaux événements d'une vie féconde en infortunes et qui fut celle de notre regretté poète Joseph Lafon-Labatut.

C'est dans cet espoir et comme un sincère hommage rendu à celui qui n'est plus que j'offre au public ce récit plein d'enseignements, de souvenirs tristes et doux...

Pendant les longues guerres que la France dut soutenir contre l'étranger, vers la fin du premier Empire, Pierre Lafon-Labatut, jeune volontaire, originaire de la petite ville du Bugue, s'était particulièrement distingué sur les champs de bataille. Il venait de gagner ses épaulettes, récompense de sa bravoure, lorsqu'il fut fait prisonnier par les Anglais. Assez heureux pour s'évader, il s'éprit, à Messine, où les événements l'avaient conduit, d'une jeune et belle Sicilienne qu'il épousa. Un enfant, qui reçut le nom de Joseph, naquit de cette union le 18 mai 1809.

Bientôt après, possédé du désir de revoir le pays natal, et sur les instances de M. Pélissier[2], l'un de ses compatriotes et amis d'enfance, Pierre Lafon-Labatut se décide à gagner la France, où il espère trouver secours et protection.

Il s'embarque avec sa femme et son enfant sur un vaisseau anglais.

Le voyage s'annonçait heureux, et rien ne faisait présager le coup terrible qui devait frapper nos fugitifs.

Déjà les côtes d'Espagne apparaissent, se dessinant dans le lointain: on approche de Gibraltar. Mais bientôt la joie fait place à l'épouvante: sur les forts, sur les points culminants du rivage flotte le drapeau noir, la peste vient de se déclarer, et à peine le vaisseau a-t-il relâché que plusieurs passagers sont déjà atteints de cette fatale maladie. La femme de Labatut fut une des victimes du fléau.

Ici se place un événement capital dans la vie du héros de cette notice. Le souvenir de sa mère transportée sur un chariot à l'hôpital des pestiférés resta profondément gravé dans sa mémoire, et souvent, dans ses songes, il revit cette femme si belle lui tendant les bras, tandis que ses grands yeux noirs, que la mort commençait à voiler, se fixaient sur lui avec cette expression de bonté ineffable dont le cœur d'une mère a seul le secret.

Et lui, jeune enfant de cinq ans, se cramponnait au char funèbre. «Je perdis mes souliers dans ma course, racontait-il souvent, et mon père dut m'arracher à ma mère; le lendemain, il me mena près d'une tombe sur laquelle il jeta des fleurs... Je compris que j'étais orphelin.»

Telle fut la première douleur du jeune Joseph. Ce n'était, hélas! que le prélude des revers incessants qu'il devait rencontrer dans ce dur chemin de la vie.

Après une longue et périlleuse traversée, nos intéressants voyageurs débarquent à Calais.

L'hiver sévissait alors dans toute sa rigueur, et la neige couvrait la campagne. Quel contraste entre ce ciel sombre et froid et celui de la Sicile! Mais la patrie n'est-elle pas toujours belle? La seule pensée de se retrouver sur le sol français faisait tressaillir d'aise l'ex-prisonnier et lui donnait le courage nécessaire pour arriver au but de son voyage.

Il se met donc en route avec son jeune enfant, le portant sur ses épaules quand, vaincu par la fatigue, ses pieds meurtris se refusent à la marche, réchauffant ses petites mains rouges de froid, séchant ses larmes par la promesse d'une prochaine arrivée.

Enfin, à neuf-heures du soir, par un temps pluvieux du mois de janvier, nos voyageurs, ruinés et exténués de fatigue, arrivent à Passy et viennent frapper à une maison de belle apparence. C'est la demeure de M. Raynouard, secrétaire perpétuel de l'Académie française, et de M. Pélissier, l'ami de Labatut.

Nos pélerins sont accueillis. On pourvoit aux soins qu'exige leur état avec cet empressement et cette joie que mettent les âmes compatissantes à soulager le malheur.

Quelques jours après, ils reprennent la route du Bugue, où Labatut, miné par les chagrins, ne tarde pas à mourir, laissant son fils, parvenu à sa neuvième année, sans secours et à la charge d'une famille pauvre, qui devait bientôt se disperser.

Une bonne veuve, parente éloignée, voulut bien garder l'enfant chez elle; elle se l'attacha, devint sa seconde mère, et, charmée des dispositions du jeune Sicilien, lui apprit tant bien que mal à lire dans le seul livre qu'elle possédait, les _Fables de Lafontaine_.

Joseph voulut aussi écrire, et comme le savoir de la bonne veuve n'allait pas jusque-là, il dut se passer de guide, se former lui-même une écriture en prenant pour modèle le titre des fables.

Un vieux curé du village, ému de pitié, recueillit l'enfant à son tour, lui enseigna ce qu'il savait lui-même, et, au bout de quelque temps, en fit un parfait enfant de chœur.

Joseph resta quatre ans dans le modeste presbytère du vénérable pasteur, et pendant ces quelques années pleines de calme, de douces rêveries, il goûta ce bonheur sans mélange que procure aux âmes contemplatives le spectacle toujours nouveau de la nature. Le soleil empourprant l'horizon comme un vaste incendie, le papillon tournoyant dans les airs, l'oiseau chantant dans le bocage, la source murmurant sous la verdure, étaient pour lui autant de sujets de méditation.

Un jour, une circonstance insignifiante en apparence vint lui révéler sa vocation. Ce fut la découverte d'une traduction de l'_Iliade_ d'Homère, vieux bouquin jaune et poudreux, qu'il trouva parmi les quelques livres qui composaient la bibliothèque du bon curé. Ces récits merveilleux de la guerre de Troie, ces terribles combats de héros remplirent son imagination d'une ivresse céleste, et, s'aidant de l'argile et du charbon, il reproduisait dans son enthousiasme les Hélène, les Hector et les Achille du divin rapsode, de l'immortel _poeta sovrano_, comme l'appelle Dante Alighieri, cet Homère italien.

La mort du vieux prêtre vint bientôt le rappeler aux misères de la vie réelle. La fatalité qui le poursuivait le laissa de nouveau sans ressources et dans un affreux isolement. L'ami qui l'avait accueilli, jadis, avec son père, ayant fait un voyage en Périgord, tendit encore une main secourable au jeune enfant et l'emmena avec lui à Paris. Un jour, conduit au musée du Louvre, il fut ébloui, enivré, à la vue des chefs-d'œuvre de Rubens, et, comme le Corrége après avoir admiré un tableau de Raphaël, il s'écria exalté: «Et moi aussi je suis peintre!» Sans perdre de temps, stimulé par l'amour de l'art, il se met à l'œuvre avec une ardeur opiniâtre, et ses progrès furent tels qu'il pût entrer bientôt dans les ateliers de Gérard, un des meilleurs peintres de l'époque, et se créer en même temps un moyen d'existence dans l'art des écritures lithographiques. A l'abri du besoin et sur le chemin de la gloire, l'avenir s'offrait brillant au jeune artiste. Mais il n'était pas, hélas! au terme de ses infortunes. Ses forces s'épuisèrent sous l'action de sa double tâche. Un soir, il rentra de l'atelier les yeux sanglants; sa vue était attaquée, et les secours de la science furent impuissants pour arrêter le mal. L'influence du climat méridional pouvait peut-être encore le sauver. Joseph revint au Bugue. Vain espoir; quelques jours après son arrivée, le soleil ne brillait plus pour lui, la cécité était complète.

Il n'avait alors que quatorze ans et se sentait, dès le début de la vie, vieilli par les malheurs. Condamné à traîner ses jours dans d'épaisses ténèbres, il hésita; à côté des souffrances inouïes du présent, la mort lui paraissait un refuge. Frappé dans ses plus chères affections, déchu de toutes espérances, presque sans pain, tenterait-il cette dernière épreuve de vivre dans ce tombeau des vivants, la cécité? Au milieu de ces luttes terribles livrées au désespoir, le ciel eut pitié du pauvre aveugle et lui envoya l'ange qui consolait jadis Homère et Milton: la poésie, lumière divine qui calma ses douleurs. Elle vint l'éclairer dans sa nuit, et, derrière ce voile épais qui le séparait à jamais du monde réel, il se créa dès lors un monde intellectuel où il revoyait les magnifiques tableaux de la nature, les bois, les vallons, les ruisseaux qu'il avait tant aimé à contempler sous les feux du jour. Ne pouvant plus être peintre, Joseph Labatut devint poète: