Part 4
Nous entendons déjà les mille et une réponses faites à cette objection! La femme électrice! Et après! Croyez-vous que dans un ménage il n'y ait pas de nos jours des sujets plus importants de discussion et qui n'entraînent pas pour cela la faillite de la famille?
Attribuez-vous à un simple bulletin de vote le pouvoir anormal d'introduire sous le toit familial la discorde? Les enfants! mais aucun changement ne sera apporté dans leur éducation ou dans les soins à leur donner! Quant à l'amour des deux époux, il ne sera point diminué par le nouveau régime: égalité des droits sans distinction de sexe!
Dès le moment où les femmes voteront, elles auront conscience de leurs devoirs. Sollicitées de donner leurs voix, elles se demanderont pourquoi. Dès cet instant, il s'échangera entre l'homme et la femme des inspirations qui loin de nuire à leurs rapports réciproques ne feront au contraire que de les améliorer dans une large mesure. La femme, moins instruite, aura recours à l'homme qui le sera davantage. Il s'en suivra un échange d'idées, de conseils, un état de choses enfin comme il n'en aura existé que dans les cas très rares[48].
[48] Bebel.
Les grands-prêtres du féminisme ont beau jeu pour idéaliser en phrases ronflantes et illuminées le sanctuaire d'amour que sera le ménage moderne; la femme, enfin, libérée de son rôle honteux de bonne légale à tout faire; l'homme n'ayant plus une compagne, mais une semblable, un homme-femme!
Nous avouons ne point partager ce vibrant enthousiasme. S'il existe déjà dans la famille de nombreux sujets à discussion, on ne voit guère le besoin d'en introduire de nouveaux.
Quand on aborde la question suivante, qui est en somme le nœud de tout raisonnement: «Le vote de la femme détruira-t-il la famille?» les uns haussent les épaules, en souriant, sans répondre; ce sont nos grands intellectuels et intellectuelles, démolisseurs des préjugés bourgeois et créateurs des grands systèmes sociaux! Ce sont les fortes têtes de la société, ayant l'intime conviction d'être des gens d'essence supérieure! _Beati pauperes spiritu!_
D'autres, plus sérieux, discutent, approfondissent, travaillent la question, ne se contentant pas de phrases prophétiques ou d'affirmations embrumées! Ils se disent: «Supposons du jour au lendemain l'égalité politique proclamée. Prenons un ménage type où le mari aura des idées avancées, la femme peut-être pas bien définies, comme presque toutes les idées des femmes, mais enfin plutôt rétrogrades ou conservatrices. Jusqu'ici aucune ombre n'était venue assombrir la joie et le bonheur de cet heureux ménage; les enfants étaient très bien élevés, les relations entre les différents membres de la famille étaient sympathiques, on était heureux!
Mais le jour des élections approche, une fièvre intense gagne tous les cerveaux; des amies viennent causer à Madame; on l'entraîne dans des réunions; dans des conférences où luttent, acharnés, _onguibus et rostro_, les deux candidats. Timidement, le mari fait observer à sa femme qu'il serait peut-être plus convenable, il n'ose dire nécessaire, que son vote soit conforme au sien, et cela eu égard à sa position, à ses relations, à son avancement. La femme, par amour-propre ou par conviction, répond catégoriquement que son opinion est arrêtée et que le choix de son candidat est déjà fait.
Le mari émet quelques observations; le ton de la discussion s'élève; les pointes et les répliques de la femme achèvent de mettre le feu aux poudres; si les parents, les frères, les sœurs s'en mêlent, le ménage devient alors un véritable enfer et cela simplement parce que Madame veut voter pour un royaliste et Monsieur pour un républicain.»
Que dire des querelles qui éclateront dans un ménage ouvrier ou dans une famille de paysans! La lutte sera là encore plus âpre, plus serrée, plus cruelle!
Qui pourra se figurer les innombrables discussions et les froissements inévitables qui existeront entre les amis, les parents et toute la lignée d'étrangers mise en communion d'idée par le mariage!
Ce sera charmant et le nouveau régime aura des conséquences magnifiques!
Et cette description, nullement exagérée, pourra s'appliquer du jour au lendemain à des milliers de ménages! Cela malgré toutes les dénégations des féministes.
Du jour où vous permettrez à la femme de voter, elle commencera par s'immiscer dans les réunions politiques, à parler, à discuter, et avec son caractère enflammé et extrême, s'enthousiasmant pour un rien, elle sacrifiera son intérieur et sa tranquillité à la défense d'une opinion. Cela, parce que de nos jours quand la politique vous enserre dans ses tentacules redoutables, elle vous absorbe, vous étreint, vous broie; parce qu'en politique toute tendresse, tout amour, toute sympathie s'évanouissent; parce qu'en politique on oublie tout, famille, enfants, situation, vous surtout, femmes, les exagérées éternelles, capables des résolutions les plus folles comme des actes les plus extravagants; parce qu'en un mot, on change de sexe, on n'est plus un homme ou une femme: on est politique.
Et nous assisterons alors à cette chose lamentable, la décrépitude de la famille française; nous verrons des intérieurs autrefois si calmes et si heureux changés en salles de conférence où devant des enfants pleurant et apeurés par les cris, un homme et une femme, un père et une mère, discuteront les mérites de leurs candidats, avec des gestes fous et des expressions malsonnantes. Nous assisterons à cette destruction lente mais sûre de la tendresse maternelle.
Quant aux enfants, abandonnés, livrés à eux-mêmes, élevés dans la liberté, l'émancipation et la libre-pensée, entre une tirade radicale et un discours royaliste, tirés d'un côté, tiraillés de l'autre, ils seront les spectateurs impuissants de ces luttes ridicules, jusqu'au jour où blasés et cyniques ils considéreront d'un œil froid et terne leur mère comme une folle et leur père comme un détraqué.
Oh! les grands rêves révolutionnaires, les grands mots d'égalité sexuelle, de liberté, d'émancipation, de rénovation sociale. Oh! modernes entrepreneurs de changement des mœurs! quelle triste figure serait la vôtre devant l'application réelle du programme de vos futures constructions! Quelle inquiétante responsabilité pèserait sur vos frêles épaules, le jour où l'on vous dirait: ouvrez vos chantiers! combien d'ouvriers ou d'ouvrières auriez-vous? Peu, très peu, car le bon peuple français se contenterait de regarder par-dessus les palissades la cité future que vos folles conceptions tentent d'élever!
Non, de grâce, ne touchez point à cette chose sacrée: la famille. Croyez, malgré tout votre scepticisme, qui pour la plupart d'entre vous n'est que de la pose ou du snobisme, que le vote des femmes aurait dans la majorité des foyers des conséquences désastreuses.
On ne peut émettre une opinion d'avenir, nous l'avouons, mais regardez simplement de nos jours dans les villes et les villages l'action des femmes. A la campagne surtout elle est énorme, car là on ne vote plus pour une opinion, on vote pour un tel ou tel autre. Les élections se font pour un nom contre un nom. Et les femmes se lancent dans la lutte, féroces, exaltées, entraînantes, poussant aux dernières folies! Que sera-ce le jour où elles pourront manier l'arme dont elles ne peuvent aujourd'hui que frôler le manche? Ce sera la débâcle de la famille, le renversement de la femme de son piédestal de gloire et de bonté.
Et maintenant, mesdames, vous les sensées, vous les normales, opposez toute votre énergie, toute votre force, à ces démolisseurs de tendresse et de bonheur. Rappelez à ces échevelées la phrase de Jules Simon: «La femme doit régner dans l'intérieur de sa maison, mais elle ne doit régner que là», et si prétentieuses et arrogantes, certaines mercantilistes du féminisme, avec des gestes tragiques et une face convulsée, s'écriaient: «mes sœurs, révoltons-nous; la famille vivra plus belle et plus puissante après notre émancipation», faites-leur la réponse ronde et franche que l'épouse de Jérôme Paturot lançait dans un club de femmes en 1848:
«Comment, ce n'est pas assez que les hommes aient la cervelle sens dessus dessous, il faut encore que les femmes s'en mêlent? On vous parle de vos droits. Vous avez celui de tenir en ordre votre maison, de raccommoder les chausses de votre mari, d'élever vos enfants, de commander aux bonnes et de veiller à ce que le dîner soit cuit à point? Et qu'aurez-vous gagné en venant ici? Que la maison ira à vau-l'eau, que tous les enfants seront mal tenus, les nippes en mauvais état et les bonnes maîtresses chez vous!!»
Oh! diront, mesdames les féministes, quel idéal trivial et banal! et surtout, en «quels termes grossiers ces choses-là sont dites.»
Mon Dieu! mesdames, nous avouons humblement préférer ce style sans gêne, délicieux dans sa rondeur bonhomme, à vos phrases prétentieuses et économico-sociales, dignes tout au plus de figurer dans le Parc aux Huîtres de _Fantasio_.
Quant à l'idéal de l'épouse de Jérôme Paturot, pour si terre à terre et si peu élevé qu'il soit, il a sur le vôtre, révolutionnaire et pédant, l'avantage d'être censé.
Et cela, croyez-nous, n'est point à dédaigner.
2e: La femme ne doit point voter parce qu'elle demanderait l'éligibilité.
Les femmes sont comme les enfants. Accordez-leur un petit bout de liberté, elles en demandent le lendemain un gros morceau! Et dire qu'il est inutile de leur donner le droit de vote parce qu'elles demanderaient tout de suite celui d'être éligibles, me paraît tout naturel! Dès qu'elles seront électrices, elles voudront être élues!
Quelques-unes même mettent la charrue avant les bœufs! Mesdames Marguerite Durand, Hubertine Auclert, etc., etc., se présentent dans divers arrondissements de Paris. «Leur ouvrirez-vous débonnairement les mairies, les conseils généraux, le Parlement, toutes les fonctions officielles du gouvernement?[49].»
[49] Turgeon: _Le féminisme français_.
Mais certainement, répondent ces dames! A quoi nous servirait l'usage du bulletin de vote s'il nous était impossible de faire triompher nos candidates? Et puis, croyez-vous que certaines femmes n'auraient pas autant de talent pour discuter une loi, faire une interpellation, etc., que la plupart des députés? Mais pour être conseiller municipal, maire, député, sénateur ou ministre, point n'est nécessaire d'être un aigle ou un génie? Et pour faire le travail que ces messieurs font, une dame en est aussi bien capable.
Nous ne discuterons point, mesdames, la comparaison et l'appréciation que vous portez sur le travail d'un député ou d'un sénateur. Nous dirons simplement que ce travail parfois énorme, mais toujours sérieux et à la longue ennuyeux, n'est point fait pour vous, à cause de votre tempérament. Il vous serait impossible de dresser des actes de l'état-civil, de faire des discours, de discuter des rapports, de répondre à tous les solliciteurs, de faire, en un mot, un travail de tous les instants, continu, sans trêve ni relâche, car vous êtes des femmes et qui dit femme, dit légèreté, étourderie, inconstance!
Que diriez-vous d'un conseil municipal composé de femmes! D'un maire-femme! D'un député-femme! D'un sénateur-femme (ceci est plus douteux; une femme étant en principe toujours jeune éprouverait quelque difficulté à découvrir son âge en s'asseyant dans l'auguste assemblée des pères conscrits!)
Mais, nous répondent les féministes, ce ne serait pas si ridicule! Dans les conseils elles apporteraient l'appui de leur tendresse, de leur impartialité; à la Chambre elles sauraient être indépendantes, donneraient leurs avis compétents sur les questions d'intérêt pratique ou d'économie!
Et puis enfin, n'avons-nous pas déjà la femme avocate, la femme docteur, la femme-écrivain, pourquoi n'aurions-nous pas la femme-maire ou la femme-député?
Le raisonnement est ingénieux, mais il est faux! Il ne s'ensuit pas de ce que nous avons déjà des femmes avocates ou médecins que nous soyons obligés de subir des femmes politiques. Ce serait une corde de plus à leur arc pour se rendre encore plus ridicules!
Les avocates! La plaie des tribunaux! l'épouvantail des confrères et des prévenus, la bête noire des juges!
Valère Maxime nous dit que de son époque, déjà, on comparaît les clameurs d'une femme avocate à des aboiements! Et ajoutant qu'elle était née en 48 avant Jésus-Christ, il dit: «Lorsqu'il s'agit d'un pareil monstre, l'histoire doit plutôt enregistrer la mémoire de sa destruction que la date de sa naissance»[50].
[50] Turgeon: _Le féminisme français_.
La doctoresse! Qui nous dira l'aversion qu'elle inspire à tous les médecins. La plus grande découverte du siècle, nous disait un docteur célèbre de Montpellier, serait de découvrir le microbe des étudiantes en médecine!!
L'écrivain! Elles sont trois mille en France, nous annonce tristement le _Figaro_! Et sur ce nombre, combien d'inconnues! combien d'ignorées. C'est la lente submersion de la littérature sous la production énorme: «de ces vaches écrivassières aux mamelles gonflées d'encre», comme les appelle irrévérencieusement Nietzsche.
«Lorsque dans une société, dans une littérature l'élément féminin domine, ou seulement domine l'élément masculin, il y a arrêt dans cette société et cette littérature est bientôt décadente. L'élément féminin produit une rétrogradation humaine»[51].
[51] Proud'hon: _Amour et Mariage_.
Après cela vous voulez nous donner la femme maire ou la femme député! Non, Mesdames; sans parler des nombreux et énervants conflits de tous ordres que vos candidatures susciteraient, il est une question plus sérieuse qui doit vous faire renoncer à ceindre l'écharpe tricolore! C'est votre légèreté.
Une femme, disait Lamartine, est incapable de suivre un raisonnement plus d'un quart d'heure! Vous entendriez-vous à réviser des comptes, à compulser des dossiers! Croyez-vous sincèrement à l'autorité morale d'une fonction publique exercée par une femme? Ne trouveriez-vous pas dégradant de vous voir dans les luttes politiques d'où est bannie toute galanterie, huées, insultées, vilipendées et traînées dans la boue?
Auriez-vous le courage le jour où l'ordre serait troublé de le rétablir! Seriez-vous assez sérieuses et assez calmes pour prendre aux heures du danger des décisions énergiques et sûres? Non, car votre légèreté, votre nervosité compromettraient en vous la voix de la raison et du bon sens! Et puis nous autres, les hommes, que ferions-nous? La cuisine, le travail de la maison, l'éducation des enfants, pendant que vous approfondiriez les comptes des mairies ou que vous prépareriez un rapport sur la marine ou sur les Beaux-Arts. Vous seriez la grande armée des femmes politiques dont nous ne serions que les serre-files! Non, Mesdames, ayez le bon esprit de reconnaître que les rôles de chacun ne peuvent s'intervertir.
On ne change point les décisions de la nature. Restez ces êtres charmants et doux, tendres et bons, embellissez un foyer par votre tendresse et souvenez-vous que malgré toute votre beauté, toute votre grâce, vous feriez toujours à la mairie ou à la Chambre des députés piètre figure! Vous n'y auriez aucun succès! Ecoutez du reste M. Claude Mill, un de nos chroniqueurs les plus spirituels:
«Tout de même est-ce que vraiment les femmes ont besoin d'entrer au Parlement pour que nous les appréciions davantage? Elles étaient charmantes avant de représenter le peuple; elles le seront évidemment après: mais elles ne le seront pas davantage. Tremblons donc qu'obligées d'assister aux doubles séances, contraintes d'arriver à neuf heures, de déjeuner à la hâte en étudiant des rapports et de s'en revenir dès le dessert pris, pour discuter de la décadence des haras, tremblons qu'elles ne donnent plus le même temps--oh le bon temps--à l'étude de l'ondulation et à la science du chichi. On me dira que les femmes sont essentiellement pratiques, qu'elles n'iront pas comme les hommes perdre six mois à discuter un budget assommant sous le couvert de réformes que la démocratie n'attend pas. Les femmes savent au moins le prix du beurre et encore plus la valeur du pain que l'on met dessous et ce n'est pas elles qui nous parleront cinq heures d'horloge de la politique du gouvernement en Cochinchine pour aboutir à l'ordre du jour pur et simple.
»Je veux bien croire aussi que le jour où la femme sera admise à délibérer et à voter, la Chambre deviendra un séjour charmant. Les complots sentiront un peu la verveine et la poudre de riz. On fera ou on défera un ministère pour un regard ou pour un baiser. Si la corruption continue à planer sur les assemblées politiques, elle se prodiguera sous la forme gracieuse de l'amour. Et le pot de crême remplacera le pot-de-vin!
»C'est entendu mais au fond tout cela est-il bien sérieux?
»Tout d'abord, impossible d'ouvrir la moindre session, malgré le proverbe qui veut qu'une session soit ouverte ou fermée?
»Quelle est la coquette, en effet, qui consentira jamais à être présidente d'âge? Et que de potins! La médisance ira bon train. On dira l'Aube a ses vapeurs. La Manche fait la tête car le Doubs parle bas à l'Eure! Et l'Isère est-elle mal fagotée. La séance sera-t-elle houleuse? Le président rappellera-t-il ces dames à l'ordre? Quel incident s'il se permet de déclarer qu'elles manquent de formes?
»Non, non. Mesdames! Croyez-moi, abstenez-vous. L'abstention est toujours chose facile, trop facile. Demandez aux hommes, ils en savent quelque chose. Et voulez-vous un bon conseil? En fait de loi, contentez-vous de faire à vos maris celles que nos mères faisaient à nos pères, c'est la plus douce et la meilleure».
Et personnellement nous ajoutons, c'est la seule que nous supportions de vous avec joie et bonheur!
3e: La femme ne doit point voter parce que cette nouvelle conception n'est point dans nos mœurs.
Depuis quelques années, des voix de femmes se sont mêlées aux justes revendications d'une démocratie jusqu'ici ignorée, les unes graves et pondérées, d'autres révolutionnaires et exaltées. Certaines militantes, comme Mmes Maugeret et Chenu, ont pris la direction du féminisme chrétien; mais, comme leur patron saint Jean-Baptiste, elles prêchèrent dans le désert. Quelques-unes, le bonnet rouge sur l'oreille et les deux mains sur les hanches, comme Mme Pognon ou la doctoresse Pelletier, se firent les propagandistes d'un féminisme rouge. Et de l'extrême-gauche à l'extrême-droite de la politique, l'arc-en-ciel féministe a resplendi.
Les Congrès de 1889, 1891, 1903 et 1904 commencèrent à mettre mieux en relief les revendications du sexe faible. Avec la naissance de la 3e République coïncide la création de nombreuses associations, l'Union universelle des femmes (Mme Cheliga-Lévy), l'Avant-Courrière (Mme Schmall), la Ligue française pour le droit des femmes (Mme Pognon), l'Egalité (Mme Vincent), etc., etc.
De nombreux périodiques ou revues viennent soutenir l'ardeur des combattantes et stimuler le zèle des néophytes: _La Fronde_, _Le Droit des Femmes_, _La Femme_, _L'Avant-Courrière_, _Le Pain_, _Le Journal des Femmes_, _La Femme Socialiste_, _La Revue Féministe_, _L'Harmonie Sociale_, _La Ligue_, etc., etc.
En littérature, MM. Hervieu, Turgeon, Marguerite, Brieux, Donnay, Beaubourg, Prévost, Bourget, Jules Bois exaltent le rôle futur de la femme libre et affranchie et idéalisent sa mission de demain.
Des hommes politiques, comme MM. Vaillant, Allemane, Viviani, Sembat, d'Estournelles de Constant, etc., se font les porte-paroles éloquents des revendications du sexe faible. Bref, la vague féministe monte, monte sans cesse.
«Une évidence domine, c'est que le but se rapproche, c'est que la voix longtemps étouffée, la voix innombrable des femmes retentit plus distincte et qu'on peut prévoir désormais sans erreur l'époque où elle apportera dans nos assemblées le poids de son ingéniosité, de sa prévoyance, de sa pitié, un sûr et ardent levier pour le travail et pour la paix»[52].
[52] Victor Marguerite, _Le Journal_, 29 mars 1910.
Ça sonne bien, c'est joli, c'est bien écrit! Mais voilà, grattez un peu... il n'y a rien dessous. M. Victor Marguerite est simplement un merveilleux écrivain.
On serait tenté de croire après cette revue rapide des forces féministes à l'existence d'un courant profond, modifiant nos mœurs et orientant l'opinion vers cette nouvelle perspective: les femmes électrices. A prendre au pied de la lettre les articles enthousiastes des devins féministes, il semble que la masse du peuple français soit prête à ce changement, et qu'il suffirait d'un simple coup de pouce donné à l'évolution de la société pour faire des femmes nos égales. Un petit tour de manivelle et crac, sans à-coups, sans oscillations ni secousses, insensiblement, glissante et souple, la réforme s'adapterait, inaperçue. Tous Français, tous électeurs.
La réalité serait plus mouvementée. Ce serait une profonde erreur et un leurre dangereux de supposer à l'heure actuelle les mœurs françaises suffisamment préparées à l'acceptation d'une semblable réforme.
Non, malgré toutes les affirmations, notre esprit n'est point encore accoutumé à considérer comme une chose sérieuse et réalisable le suffrage des femmes: La réforme n'est pas mûre, elle est verte, horriblement verte.
Et les années se succéderont longtemps encore avant que cette chimère ait pu prendre consistance, avant que cette idée fausse et anormale soit acceptée par des cerveaux équilibrés et raisonnables.
Cela parce que dans notre terre de France, où le bon sens est encore le meilleur juge, il existe des hommes sincères et sérieux, ne craignant point d'élever leurs voix autorisées pour proclamer folie ce rêve de quelques exaltées.
Cela, parce que la majorité des femmes se désintéresse complètement de cette réforme que l'on ne prend pas au sérieux; femmes du peuple ignorant et ne soupçonnant même pas la portée des revendications; bourgeoises effrayées dans leur simple jugeotte par ces grands mots: égalité des sexes; aristocrates dédaignant, pour une fois avec juste raison, ces luttes du sexe faible, bonnes tout au plus pour des institutrices.
Enfin parce que toute l'énorme majorité des Français et des Françaises intelligents, normaux et doués d'un solide bon sens ne peuvent accepter cette conception nouvelle du rôle de la femme, se mêlant aux luttes politiques et descendant dans la rue!
«Ce que nous voulons supprimer, ce n'est pas le sexe féminin, mais la servitude féminine, servitude que perpétuent la coquetterie, la retenue, la pudeur exagérée, les mièvreries de l'esprit et du langage. La femme sera un individu avant que d'être un sexe»[53].
[53] Doctoresse Pelletier: _Revue socialiste_, 1906.
Le délicieux type de femme; désormais libre, sans frein, sans moralité, sans coquetterie, sans amabilité, sans tendresse!
Mme la doctoresse Pelletier n'est pas heureuse, constatons-le dans ce nouveau portrait de l'Eve future! Un ours! pas même léché!
A la lecture de cet idéal, nos pères auraient dit tout simplement: «Les monstres, elles méritent d'être fouettées». Mais si efficace qu'il puisse être, ce vieux traitement répugnerait à la douceur de nos âmes. Nous avons fait nôtre le joli proverbe indou: Ne frappez pas une femme, même avec une fleur! et puis les chères créatures n'aiment plus à être battues. Mon docteur avait raison. «Mieux vaut de toute façon les asperger que les meurtrir. L'hydrothérapie a du bon»[54].
[54] Turgeon: _Le féminisme français_.
La mesure serait plus douce mais ne produirait pas de bons résultats.
Entre nous, mesdames, ne soyez pas si entêtées; convenez qu'à l'heure actuelle nous ne sommes pas prêts pour cette réforme. Avouez-le! vous avez contre vous tout un peuple et vos faibles forces viendront se heurter longtemps encore contre le rempart du bon sens dont les bases sont en France très solides.
Je n'en veux pour preuve qu'une confession d'un immortel féministe, le provocateur des grands suicides moraux de notre époque et grand directeur des consciences de nos demi-vierges, nous avons nommé Marcel Prévost.