Part 3
«Français et Françaises nous admirons en Norwège la femme qui s'avance en souveraine dans la cité, mais les Norwégiens et les Norwégiennes admirent et envient la Française, femme d'intérieur, comme nous disons, souveraine de la maison et du foyer. Et peut-être cette souveraineté-ci vaut-elle cette souveraineté-là. Et peut-être aussi ces deux souverainetés sont-elles conciliables»[39].
[39] _Annales politiques et littéraires_, 7 novembre 1909.
A notre humble avis, nous croyons à l'éternelle séparation de ces souverainetés. Et si le rêve contraire se réalisait un jour, qu'au moins parmi nos sœurs françaises il en reste toujours quelques-unes qui, selon le vers délicieux de Mme Fouqueux, veulent bien accepter
Ne vouloir être rien, être rien qu'une femme.
5e: La femme doit voter parce qu'elle ferait des lois contre l'alcoolisme et de régénération sociale
S'il est une plaie hideuse qui ronge notre pays, c'est bien celle de l'alcoolisme. De tous côtés, on entend répéter cette sinistre constatation: «L'alcoolisme fait des progrès effrayants, le fléau contamine notre sang le plus pur. La France est perdue!»
De toutes parts des cris alarmants sont poussés. Des cœurs bons, des âmes généreuses, fondent des sociétés dites de tempérance ou antialcooliques, pour enrayer le mal. La Chambre, devant le péril croissant, augmente sans cesse les taxes sur les alcools et, anomalie étrange, plus l'impôt est lourd, plus le nombre des consommateurs augmente. Quel remède découvrir à ce chancre rongeur de notre vie la meilleure et de notre force nationale? Comment arrêter le débordement de ce vice effroyable qui mine, qui sape, qui brûle les énergies indomptables, transformant un homme sain et vigoureux en une loque pantelante, en un être condamné à perpétuer une race rabougrie et dégénérée?
Ce remède, les femmes nous le proposent. Ce que vous n'avez pas le courage de faire, vous autres hommes, nous, femmes, nous le ferons. Donnez nous le droit de voter, et vous verrez si du jour au lendemain nos représentantes ne demanderont pas la fermeture immédiate de ces bars, de ces cafés où l'homme, sans souci de sa dignité, gaspille et son argent et sa santé, pendant que nous, les travailleuses, les héroïques, les courageuses, peinons pour élever nos enfants, pour les nourrir et, malheureusement aussi, le plus souvent, pour permettre au mari d'assouvir sa passion verte avec notre argent honnêtement gagné.
Ah! vos cabarets, messieurs les législateurs, quels admirables soutiens d'élections, quel nid plus sûr où l'on est toujours certain de trouver la voix qui assurera le succès, et cela moyennant une pièce d'argent ou même un simple verre!
Un ivrogne? Mais pour une fine on a sa voix! Le bistro! quel gros et influent électeur! En voilà un au moins connaissant ses clients et sachant par une tournée effacer une opinion ou changer la couleur de votre drapeau.
Voilà pourquoi, messieurs, vous permettez cette effrayante multiplication de débits, de ces gouffres où meurent tous nos plus beaux rêves de jeunesse, toutes nos espérances et toutes nos illusions; de ces taudis infects où l'ouvrier vient s'empoisonner à bon marché, oubliant dans sa griserie quotidienne femme, enfants, famille, travail!
Et puis, c'est la misère, la faim, l'horreur et la peur des coups! c'est pour l'homme le suicide ou le surin, pour la femme l'hôpital ou le trottoir!
Ces enfers! messieurs, laissez-nous voter, et demain nulle trace n'existera d'eux.
Pas plus que ces lois infâmes contre la prostituée qui, le plus souvent, fille du peuple, bonne, commise ou trottin, a été jetée sur le pavé des villes par un homme sans scrupule qui lâchement l'a abandonnée. Pas plus que ces règlements de police soi-disant des mœurs, qui traquent la fille publique comme une bête, qui l'enserrent dans leurs filets, qui l'étouffent dans leurs mailles pour la lancer dans la rue encore plus farouche, plus excitée, plus criminelle!
La belle apostrophe, mesdames! et quel beau rêve!
Reconnaissez tout d'abord avec nous qu'il existe de par le monde bon nombre de ménages heureux, dans toutes les classes de la société, ainsi que des hommes non alcooliques constituant même une imposante majorité.
Reste donc une minorité, élevée, il est vrai, d'hommes pour lesquels le café est tout, et qui sont par conséquent des alcooliques invétérés.
Sans crainte de trouver un démenti, nous pouvons affirmer que la moitié de cette minorité d'alcooliques est composée d'ivrognes de naissance ou de tempérament, c'est-à-dire que malgré toutes les lois, toutes les sociétés et toutes les défenses, ils continueront à boire... parce qu'ils ont toujours bu. Un joueur invétéré cesse le jour où il n'a plus d'argent, un fumeur quand il n'a plus de souffle, un alcoolique quand il est mort. A ces indéracinables auxquels vous ne pouvez rien opposer, ni le sentiment de leur bassesse, ni le respect de la famille, ni l'amour des enfants, ni les devoirs d'époux, le seul moyen raisonnable est de les laisser finir lamentablement leur vie de brute éternelle.
Mais, dites-vous, nous fermerons les cafés! Croyez-vous qu'ils ne seront point forcés d'abandonner leurs tristes habitudes?
Non! raisonnablement, Mesdames, croyez-vous qu'à l'heure actuelle il soit moralement possible de supprimer en France «une habitude», une nécessité, qui est dans les mœurs, et qu'on appelle le café?
Ou de deux choses l'une! ou il faut les supprimer tous sans exception, ou il ne faut en fermer aucun.
Si vous n'en supprimez que la moitié, par exemple, vous n'éteindrez pas le vice, vous l'aviverez, en canalisant tout simplement les ivrognes vers les bars ouverts, et n'en resterait-il qu'un tous les alcooliques s'y donneraient rendez-vous!
Quant à les supprimer tous, n'y comptez pas; vous auriez contre vous la majorité formidable des gens raisonnables qui vont au café pour leur bon plaisir, pour passer un instant, y voir des amis; l'ouvrier pour y faire sa partie ou sa causette; en un mot tous ceux pour qui le café est une distraction, un second chez soi, un complément de la vie.
Quant à la deuxième catégorie, nous les appellerons les apprentis alcooliques; ce sont tous ces ouvriers, dignes d'intérêt, se laissant petit à petit entraîner vers les bars et se faisant à la longue une gloire de savoir savamment «étrangler un perroquet ou étouffer un petit verre».
Que faire pour préserver ces hommes? La question est difficile pratiquement. Les solutions des problèmes sociaux sont trop complexes pour pouvoir dire catégoriquement: Il faut faire telle ou telle chose.
Fermer tous les cafés! le pourriez-vous? vous n'oseriez pas le faire.
Leur montrer par des conférences, des brochures, des avertissements, le gouffre vers lequel ils se précipitent! Ils n'y assisteront pas; ils ne vous écouteront pas.
Les enrôler dans une société antialcoolique? Ils en riront! en auront honte.
Un remède contre l'alcoolisme pour le supprimer? C'est chimère! il n'existera jamais. Mais alors essayons de l'amoindrir.
Commençons par donner à nos enfants une éducation non scientifique, mais pratique; sans trêve ni repos, montrons-leur tous les dangers de ce mal affreux; à nos petits soldats apprenons chaque jour, au lieu d'une stupide théorie militaire, les conséquences de ce vice effroyable; enfin que nos législateurs, avec une indomptable énergie, votent des lois plus sévères et plus rudes et surtout fassent impitoyablement la guerre à ces alcools frelatés, permettant de donner le verre à 10 centimes! Quand on songe que les droits par hecto sont de 220 francs.
Voilà le point faible de l'alcoolisme. Supprimez les mauvais alcools, traquez les eaux-de-vie bon marché, empêchez tous les vulgaires bistros de servir pour deux ou trois sous un soi-disant apéritif ou liqueur qui n'est autre chose que du poison; si l'impôt sur l'alcool, existant actuellement, ne suffit pas à enrayer le vice, eh! bien augmentez-le toujours[40]. Mais en même temps resserrez les mailles du filet qui enlacera les débitants et les cafés d'ouvriers, et si quelqu'un trouvait, par hasard, cette mesure antidémocratique, nous répondrions que de l'antidémocratie on n'en a cure, pourvu que le sang du peuple français soit fort et pur.
[40] Les droits de consommation sont de 220 francs par hectolitre d'alcool pur, plus 50 francs de surtaxe pour absinthes, bitters et amers.
A ce droit s'ajoute un droit d'entrée perçu dans les villes de 4.000 âmes et au-dessus qui varie de 7 fr. 50 à 30 francs selon la population. Dans les villes sujettes à octroi, les alcools sont encore frappés d'un droit qui peut être le double des droits d'entrée.
Paris peut arriver à 85 fr. 20, ce qui porte les droits à Paris à 385 francs par hectolitre d'alcool.
Et, maintenant, ne répétez pas cette énorme sottise que les législateurs conservent les cafés et les bars pour leur permettre d'être réélus; non, ne croyez point, Mesdames, que des hommes politiques, qui pour être politiques n'en sont pas moins cependant des gens honnêtes et respectables, s'abaissent à ce point.
C'est peu connaître l'esprit français que de prêter un seul instant de semblables intentions à nos représentants.
N'écoutez point en cela les voix réactionnaires vous chantant l'éternel couplet de la pourriture, de la dégradation des mœurs parlementaires. La République aurait-elle donc le triste apanage d'être un régime de honte et de boue? Et ne pourrait-on pas sans peine démontrer que les empires et les royautés n'ont été qu'une longue théorie de sang et qu'un amas de ruines.
Mettons les choses au point et disons qu'en ce siècle de lutte pour la vie les actes les plus simples revêtent toujours un caractère d'égoïsme bien caractérisé. Si le candidat parcourt les cafés, accusez les mœurs de notre siècle, voulant que ce soit là que le député fasse sa conférence, voit ses électeurs, leur cause, leur développe ses idées! De là à soutenir l'alcoolisme, il y a loin, très loin!
Quant aux diatribes contre les règlements des prostituées, je vous dis: Attention! fausse sensibilité. Qu'il y ait des hommes lâches et sans cœur abandonnant de pauvres filles sur le trottoir, il y en a, et la seule vengeance contre leur lâcheté, c'est de les dénoncer à la vindicte publique. Mais quant aux autres:
«Les femmes qui vivent de la prostitution, eh bien! ce sont tout simplement celles qui trouvent ce moyen d'existence moins pénible que le travail. Elles bénissent, dans leur for intérieur, la nature, cette bonne mère, qui les a fait naître d'un sexe où l'on gagne sa vie et où même parfois l'on s'amasse des rentes sans se donner du mal. Cela leur coûte si peu et cela leur fait tant de profit. La preuve en est que lorsque des âmes charitables tirent ces marchandes de sourires de la fange et cherchent à les réhabiliter par le travail, à la première occasion, elles retombent.
»Tout ce que la Société peut faire à cet égard, c'est d'exercer une surveillance rigoureuse sur l'infâme métier qu'on appelle la traite des blanches»[41].
[41] _Les Mensonges du féminisme_, par Théodore Joran.
Et nous ajoutons: d'essayer de rendre plus humains les règlements de la police des mœurs.
Laissez donc de côté, Mesdames, ces drapeaux que vous déployez à toutes occasions: Le drapeau de l'alcoolisme et de la régénération sociale! Un humoriste, nous ne savons plus lequel, a dit que c'étaient des bateaux! Nous avouons partager son opinion.
Vous avez de si beaux sujets pour réclamer, où tout votre cœur et toute votre sensiblerie pourront se donner libre cours; mais de grâce ne continuez plus à vous poser comme les rénovatrices des mœurs et de la morale.
Vous n'auriez aucun succès..., car rien n'est plus fastidieux qu'une femme savante, politique, économiste, éloquente et féministe..., même jolie!
6e: La femme doit voter parce qu'elle vote déjà pour les Tribunaux de commerce.
Prenons une femme directrice d'un magasin, d'un commerce, d'une entreprise. Avec régularité et sérieux, elle dirige tout, sait faire face à toutes les difficultés; la maison prospère et s'agrandit, menée par une tête intelligente et une volonté ferme. Il lui manque cependant quelque chose, c'est d'être l'égale de l'homme devant les tribunaux de commerce dont elle relève directement. Pourquoi n'aurait-elle pas, elle la femme honnête et travailleuse, les mêmes droits que son voisin, commerçant, déjà failli, mais réhabilité. En portant un procès devant des juges qu'elle n'avait pas choisis ne pouvait-elle avoir une cause de suspicion légitime et même les juges pourraient-ils rendre un jugement en leur âme et conscience sans être taxés de partialité.
La loi du 23 janvier 1898 a comblé cette lacune; désormais les femmes participent aux élections des Tribunaux de commerce, des membres de la Chambre de commerce et des Chambres consultatives.
Une loi du 15 novembre 1908 rend les femmes éligibles aux Conseils de prud'hommes.
Les résultats ont été excellents. La femme est dorénavant l'égale de l'homme, et cela sans entraîner une révolution, un bouleversement des mœurs. Le public ne s'est même point douté de ce changement qui a donné toute satisfaction. Pourquoi donc alors ne pas accentuer le mouvement et étendre petit à petit les droits électoraux féminins: droit de vote pour les élections municipales, puis d'arrondissements, conseillers généraux, etc., etc.
N'exagérons rien. Si la réforme est passée inaperçue, c'est que les élections des tribunaux de commerce sont celles où les hommes se dérangent le moins pour voter. Il n'est pas rare de voir plusieurs tours de scrutin afin de réunir le nombre de suffrages exigés par la loi. Et du jour où les femmes ont été admises à l'insigne honneur de venir déposer un bulletin de vote dans l'urne de Mercure le résultat n'a pas changé, l'éternelle indifférence a subsisté.
Ecoutons M. Turgeon, un féministe convaincu cependant:
«C'eût été tout profit pour la magistrature consulaire si l'admission des femmes au scrutin avait réveillé le zèle endormi des commerçants. Cet espoir a été déçu. L'expérience toute fraîche de la nouvelle loi a montré que les femmes préfèrent autant que les hommes la maison de famille à la salle de vote. D'abord les commerçantes ont mis bien peu d'empressement à se faire inscrire sur les listes; puis, au jour du scrutin, l'abstention a été générale. Même à Paris, il n'est guère que les dames de la Halle qui aient pris à cœur de déposer leurs bulletins dans l'urne; ce qui prouve qu'en dehors de quelques personnalités bruyantes pour lesquelles le féminisme est une profession ou une distraction, les Françaises qui sont simplement femmes se soucient médiocrement des revendications, même légitimes, autour desquelles on mène si grand tapage»[42].
[42] Turgeon: _Le féminisme français_.
Quant à la marche insensible du passage d'un vote à l'autre, c'est tout simplement un leurre. Ce dosage savamment indiqué entraînerait de grosses perturbations dues surtout aux ambitions des différents partis politiques. Chacun d'eux voudrait s'accaparer les voix féminines, et cela ne se ferait pas sans un bouleversement complet des mœurs. Nous assistons déjà à un curieux mouvement féministe dans les partis les plus rétrogrades comme les plus avancés, mouvement à l'heure actuelle insensible, mais qui se ferait profondément sentir le jour où le sexe féminin pourrait voter.
Chaque opinion, royaliste, bonapartiste, radicale, socialiste, anarchiste a son revers de médaille féministe. Ces messieurs prennent ainsi position dans la nouvelle bataille. Chaque camp arbore le drapeau des revendications féministes.
Et du jour où l'égalité politique sera proclamée, nous assisterons alors à cette énorme ruée de tous les partis vers les voix féminines. Nous verrons l'assaut des votes du sexe faible mené par les fort-ténors de la droite, les leaders du centre et les pétroleurs de la gauche! Adieu alors retenue, galanterie, tendresse, respect, amour, famille!
La femme deviendra une voix qu'on accapare, qu'on achète, ou qu'on vole! Girouette, ou article de bazar! Navrante réalité!
Et dans quelques années, lasses, fatiguées, annihilées par ces luttes incessantes pour lesquelles vous n'êtes pas faites, vous vous cloîtrerez dans l'immuable abstention, organisant très originalement la grève des suffragettes, vous les tristes désenchantées!
Le poids d'un tel fardeau sur de frêles épaules Pourrait bien les faire ployer, Mesdames, croyez-moi, ne changeons pas les rôles, Restez les anges du foyer[43].
[43] Louis Fréchette: Le coin du feu (_Revue de Montréal_, 1893).
7e: La femme doit voter parce qu'elle paie l'impôt
L'objection est des plus naïves et des plus enfantines: «Si vous acceptez notre argent, si vous nous obligez à payer l'impôt, donnez nous au moins le droit de le voter, le droit d'élire des représentants qui seront nos porte-paroles».
On ne voit pas très bien, nous osons l'avouer, la relation qui existe entre le droit de voter et le paiement de l'impôt! Voyons! Est-ce parce qu'on paie l'impôt qu'on a le droit de voter ou bien est-ce parce qu'on vote qu'on paie l'impôt? Alors les incapables énumérés par la loi, les abstentionnistes, les militaires, etc., ne devraient pas être taxés par le fisc! L'impôt n'a point comme corollaire le droit au vote.
Et puis, une raison plus sérieuse milite en notre faveur. Du caractère légal de l'impôt découle un autre raisonnement. L'impôt, de nos jours, est réel et non personnel[44], c'est-à-dire dû non par la personne, non par un homme ou une femme, mais bien par la fortune. Ce n'est plus Monsieur X. ou Madame Y. qui sont taxés, mais directement leurs richesses!
[44] Moye: _Traité de Législation financière_.
N'essayez donc point de vous prévaloir, Mesdames, de ce fameux droit illusoire: «Nous payons, donc nous voterons». Si, dans votre arsenal féministe, vous ne possédez que de semblables arguments, la déroute sera complète avant peu dans votre camp. Et cela à cause de cette légèreté innée, de cette sensibilité naturelle qui vous font dévier du droit chemin, ou qui faussent en vous les raisonnements les plus simples. Une idée surgit, elle vous semble excellente! Vous la soutenez, vous la défendez, sans même parfois vous demander quelle en est exactement la valeur. Vous vous grisez de mots et de phrases, étourdies par le vide de vos conceptions.
Il est temps, Mesdames, de vous rappeler à votre rôle: «Un chat, un oiseau, au meilleur cas une nourrice[45]».
[45] Nietzsche: L'individualisme et l'anarchie; _Revue des Deux-Mondes_, 1895.
DEUXIÈME PARTIE
RAISONS POUR LESQUELLES LA FEMME NE DOIT PAS VOTER
Une erreur
Avant d'exposer les raisons pour lesquelles la femme, d'après nous, ne doit point se mêler aux luttes politiques, nous voulons examiner une objection à l'encontre du vote féminin, constituant, à notre avis, une imposante erreur.
Les femmes, disent certains auteurs, ne font pas de service militaire; elles doivent donc être dépourvues de tous droits politiques. L'argument est détestable! Et la seule chose qui étonne c'est de le voir si souvent répété. Comment, s'écrient ces antiféministes aveugles, vous voudriez voter et vous ne payez pas à la patrie l'impôt le plus lourd, le plus dur, l'impôt du sang! Qui a fait la France belle et puissante? Nos soldats! Qui permet à la République de se faire aimer et respecter? Notre armée! Tandis que vous, Mesdames, vos champs de bataille sont le théâtre, le turf et les boulevards; votre idéal une toilette splendide et vous ne savez mourir que pour l'amour!
Nous le répétons, l'argument est complètement dépourvu de bon sens. Comment est-il venu à l'esprit d'un homme intelligent de dire: «Vous ne voterez pas, car vous ne serez jamais soldat!» Comme si par son sexe et ses conséquences la femme avait été créée pour supporter la fatigue des casernes, faire l'exercice, le pas gymnastique, les grandes manœuvres et, au jour des sombres guerres, courir sus à l'ennemi!
Comment peut-on faire un grief à la femme de ne pas mettre sac au dos, de ne pas avoir des galons de caporal ou d'être un officier de réserve. Reprocher cela à la femme, c'est comme si l'on disait à l'homme: «A partir d'aujourd'hui, vous ne voterez plus parce que vous ne savez pas faire la cuisine, coudre, nettoyer les casseroles, faire le lit, torcher les bambins, parce que vous ne portez pas de chichis ou des dentelles!!! parce qu'enfin vous n'êtes pas femme!!!»
Ce serait aussi ridicule.
En un mot, on dit aux femmes: «Vous ne voterez pas parce que vous n'êtes pas des hommes.»
Combien l'on doit s'en réjouir!
Et croyez-vous alors que l'impôt du sang ne soit point compensé par cette lourde charge: la maternité? Mais ces générations de héros, de gloires illustres, de triomphateurs! Cette France belle, puissante, éternellement jeune, qui l'a faite? sinon vous les femmes, sinon vous les mères! Vous dont le droit serait de vous lever toutes pour demander à ces grands mangeurs d'hommes, tels que les Napoléons, où sont nos fils? Et ce geste, vous ne l'esquissez même pas, courbant vos fronts voilés de deuil devant la réponse: Patrie!
Comprend-on maintenant ce mot de Michelet: «Qui paie l'impôt du sang? La mère!»
L'impôt du sang! Nous le payons dans la personne de ceux qui nous sont les plus chers, fils, frères, époux et amis. Si nous sommes dispensées du service militaire, nous sommes condamnées en revanche à toutes les douleurs de l'enfantement. Si nous ne faisons pas la guerre, nous faisons des soldats[46].
[46] Turgeon: _Le féminisme français_.
Créer les futurs soldats au prix de mille souffrances, au péril de sa vie; passer un tiers de son existence à préparer des citoyens, tout cela n'équivaut pas à deux ans de régiment? Ne dites point à la femme des choses qui la blessent dans ses attributions les plus douloureuses mais les plus idéalement belles: la maternité. A ces exaltées luttant pour leurs droits et leurs intérêts soi-disant méconnus, à ces éternelles blessées, n'opposez point des raisons aussi vaines et aussi sottes. Car parfois leur réponse: «Nous serons puisque vous le voulez, soldats», est aussi ridicule, aussi dépourvue de bons sens que l'objection.
Non, Mesdames, votre place n'est point à la caserne, pas plus du reste qu'à la mairie ou à la Chambre des députés.
«Militaires, elles ne connaîtront jamais l'odeur de la poudre et le sifflement des balles, car elles sont femmes et comme femmes elles doivent avoir horreur du sang versé. C'est alors qu'on les verrait toutes ces belliqueuses dépouiller un costume qui ne leur siérait plus et il n'y en aurait pas une qui ne préférât aux attributs dont elles s'étaient imprudemment parées le seul insigne qui convienne à une femme, quand le canon tonne et le sang coule: le brassard consolateur de la Croix-Rouge. C'est aux hommes qu'il faut laisser l'uniforme et c'est à eux seuls que demeure le droit de le porter, parce qu'il n'est pas sur eux l'indice d'un goût mais qu'il est l'indice d'un devoir»[47].
[47] Henri de Régnier: _Revue française politique et littéraire_.
Ne répétons donc point avec le gros public envisageant la discussion sous un angle étrangement étroit: Vous ne payez pas votre dette à la patrie; nous vous refusons le droit de vote.
N'exaspérez pas les femmes! elles auraient raison de s'insurger et de se révolter devant des raisonnements si peu chevaleresques et si peu probants.
Car pour une fois nous serions capable de devenir féministe!
1re: La femme ne doit pas voter à cause de la famille
Jules Simon, de l'Académie Française, écrivait: «La famille a un vote, si elle en avait deux elle périrait». Et Jules Simon était loin d'être un sot.
Que l'on ne nous accuse point de sentiments arriérés et vieux jeu, que l'on ne nous traite point de rétrograde ou de bourgeois! Nous avons une trop haute idée de la famille pour que nous ne disions le profond bouleversement qui serait occasionné par cette nouvelle réforme: le vote des femmes!