Part 2
L'anthropologie criminelle nous montre la femme moins sujette à la maladie, moins érotique, moins criminelle. Lombroso, après de nombreuses observations, conclut: «Les progrès de la civilisation tendent à l'égalité des sexes»[21].
[21] _La femme criminelle._
Au point de vue intellectuel, qui soutiendra que la femme, depuis l'antiquité, n'a point produit des œuvres aussi fortes, aussi puissantes que celles des hommes; n'a-t-elle point eu des figures aussi nobles et aussi belles que les plus grandes illustrations masculines? N'ont-elles point dans leur galerie: Jeanne d'Arc, Charlotte Corday, Cécile Renault, Elisabeth d'Angleterre, Isabelle Ier, Catherine II de Russie, Berthe de Bourgogne. Voici Clémence Isaure, Marie de Gournay, Mme de la Fayette, Mme Deshoulières, Mme de Sévigné, Mme de Staël, George Sand, la marquise de Châtelet, etc., etc. (Nous ne citons pas nos contemporaines de peur de froisser leur modestie.)
La femme n'a-t-elle point eu d'illustres représentantes dans tous les arts, dans toutes les sciences?
Pourquoi donc vouloir à tout prix qu'elle soit inférieure à l'homme?
Malgré ce faisceau de preuves et de noms, nous nous abstiendrons de prendre position dans cette querelle, estimant, comme nous le démontrerons tout à l'heure, qu'il n'y a pas lieu de rechercher si la femme est égale, inférieure ou supérieure à l'homme. Pour répondre à ces attaques, nous nous contenterons de résumer simplement les réponses que l'on pourrait fournir.
Peu nous importe, malgré l'assertion des savants, de savoir si le crâne de la femme est supérieur au crâne de l'homme, ou si le cerveau féminin pèse plus que le cerveau masculin.
Peu nous importe, malgré les études approfondies de la doctoresse Madeleine Pelletier, que la comparaison de la glabelle des arcades sourcilières, des mandibules et des crêtes d'insertion, la conduisent à la conclusion que l'homme se rapproche plus du singe que la femme![22].
[22] _Revue socialiste_, 1908.
Cela nous rappelle la spirituelle réflexion d'une jeune fille arrêtée devant les singes du Jardin des Plantes: «Après tout, il ne leur manque que de l'argent». Peu flatteur, n'est-ce pas? Mais enfin, Madame la doctoresse Pelletier, si nous sommes des dégénérés, ayez la bonne grâce d'avouer que nous sommes des dégénérés supérieurs! Vous ne pourriez en dire autant?
Donc transporter la discussion sur le terrain scientifique pour savoir si la femme est l'égale ou l'inférieure de l'homme nous semble téméraire. Les arguments sont purement théoriques, les conclusions fantaisistes, et, de plus, il n'est nullement démontré qu'il existe un rapport entre la capacité cranienne ou le volume du cerveau et l'intelligence[23]. La question reste entière.
[23] Madaillac: _Les premiers hommes_.
Il n'en est point de même de la femme au point de vue intellectuel. En toute sincérité, Mesdames, en envisageant la question de sang-froid et avec impartialité, croyez-vous qu'une comparaison puisse être faite avec l'homme? Non! Nous vous accordons et reconnaissons volontiers la présence dans votre camp de femmes d'une rare intelligence et d'un réel talent. Nous reconnaissons l'existence d'œuvres fortes et puissantes créées par votre génie. Dans toutes les branches de la science humaine, des femmes ont eu l'auréole de la célébrité, mais ne sont-ce point là des types d'exception qui tiendraient tous dans un salon? Et si nous envisageons en général, toutes les femmes depuis le commencement des siècles en posant cette question que vous doit l'humanité? nous sommes forcés de répondre: Rien ou pas grand chose. Dans vos plus brillantes manifestations, votre esprit n'a pas atteint les hauts sommets de la pensée, il est resté pour ainsi dire à mi-côte[24].
[24] Madame d'Agout: _Revue Encyclopédique_, 1896.
«Les femmes n'ont fait ni l'_Illiade_, ni l'_Enéide_, ni la _Jérusalem délivrée_, ni _Phèdre_, ni _Tartuffe_, ni _Athalie_, ni _Polyeucte_, ni le Panthéon, ni la Vénus de Médicis, ni l'Appollon du Belvédère. Elles font quelque chose de plus grand. C'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme[25].»
[25] Joseph de Maistre.
«Toute œuvre forte de la civilisation est un fruit du génie de l'homme»[26].
[26] Michelet.
Vous invoquez Jeanne d'Arc, Mesdames! Qu'aurait-elle été sans ses prétendues voix? Et puis, à la fille à soldats, à l'héroïne coureuse d'aventures, à l'immortelle française aux mœurs libres et au cœur chevaleresque, oseriez-vous aujourd'hui, comtesses et nobles dames tendre vos belles mains gantées, vous qui par pose et snobisme voulez faire vôtre une femme que vous auriez dédaignée et repoussée.
Vous nous citez des noms de grandes reines! Savez-vous pourquoi une reine gouverne mieux qu'un homme? C'est que sous une reine c'est d'ordinaire un homme qui dirige, tandis que sous un roi c'est généralement une femme[27].
[27] Réponse de la duchesse de Bourgogne à Madame de Maintenon.
Non, comme nous le disions tout à l'heure, la question est mal posée. Chercher à comparer la femme à l'homme, savoir si elle lui est égale, inférieure ou supérieure, est un faux départ, car la femme est autre que l'homme.
Oui il serait fou, d'une folie sans excuse, de parler de la supériorité d'un sexe sur l'autre, parce que l'on ne peut comparer deux êtres ayant la même origine et qui diffèrent dans tous les détails; parce que l'homme et la femme sont deux moitiés d'un tout, semblables mais non égales; parce que la femme n'est ni le _sexus sequior_ dont parle Schopenhauer, pas plus qu'elle n'est l'homme-femme de Stuart Mill.
Et c'est heureux, car cette déformation accomplie l'humanité périrait[28].
[28] Turgeon: _Le féminisme français_.
Et si ce n'est pas l'égalité que l'on cherche, si c'est l'identité ou la suppression des différences, disons tout d'abord que cette suppression est impossible. «L'esprit d'une femme et son cœur ne sont ni l'esprit ni le cœur d'un homme»[29]. Combien on doit s'en féliciter.
[29] Jules et Gustave Simon: _La femme au XXe siècle._
Voilà pourquoi la femme étant autre que l'homme et par conséquent n'étant point son égale doit avoir seulement les droits de son sexe et non ceux des hommes! Aussi ne devons-nous point sourire à la lecture de ces phrases: «Dès que l'égalité sexuelle sera conquise, la femme au contact de la vie contractera cette dureté de cœur, apanage jusqu'ici de l'autre sexe. Frappée, elle frappera; blessée, elle blessera; spoliée, elle spoliera[30].»
[30] Madeleine Pelletier: _Revue socialiste_, 1908.
Oh! l'étrange et disgracieux type de femme que rêve Mme Pelletier! Quel monstre! et quelle chose plus navrante que cet être asexué! Mais vouloir enlever à la femme la seule chose qui la rende belle et bonne: sa tendresse; vouloir la lancer dans les combats pour qu'elle lutte, qu'elle frappe, et qu'elle... tombe! O! l'horrible cauchemar! Non! de l'homme et de la femme n'en faites point des âmes ennemies; ne proclamez pas le divorce des sexes, il y aurait trop de misères et trop de deuils!
3e: La femme doit voter pour défendre ses intérêts attaqués et sa liberté compromise
L'on nous dit: permettez aux femmes de voter, elles commenceront par demander une augmentation de salaire. N'est-il pas navrant de voir encore de nos jours des patrons, des directeurs de maison de commerce, assez peu scrupuleux pour obliger leurs ouvrières à un travail quotidien de douze et parfois quinze heures.
Regardons les journées d'une midinette: à 8 heures elle rentre à l'atelier jusqu'à midi. Une heure pour réparer ses forces grâce à un frugal repas n'excédant pas le plus souvent 75 centimes. De 1 heure à 7 heures 1/2 travail. Et dans les journées «à poussées», les veilles jusqu'à minuit achèvent d'épuiser ses forces affaiblies. Tout cela pour un modeste salaire de 20 à 30 sous par jour!
Que dire de ces millions de braves femmes peinant tout un jour pour gagner péniblement 1 fr. 25, 1 fr. 50? «Six millions de femmes manient à l'heure actuelle l'aiguille, la plume, l'ébauchoir, le livre d'enseignement, le scalpel, le Code, les leviers, les volants, les manettes à l'usine, la machine à écrire dans les bureaux. Songez que près de trois millions de femmes se courbent sur la terre et qu'on compte près d'un million de domestiques femmes. Refusera-t-on à ces laborieuses le droit de choisir des mandataires conscients ou conscientes de leurs intérêts?»[31].
[31] Paul Marguerite: _Le Journal_, 1909.
Pourquoi nous enlever en outre le droit de disposer librement de nos salaires? La loi ne devrait-elle pas défendre le produit de notre travail contre un mari peu scrupuleux, gaspillant et dissipant au café le produit d'une semaine d'efforts. Oui les femmes ont raison de dire: puisque vous, hommes et législateurs, vous vous déclarez incapables de nous protéger contre des maris sans vergogne et sans pudeur, puisque vos lois ne défendent que les intérêts de vos semblables, donnez-nous au moins le droit de nous protéger, de conserver ce que notre travail nous donne, accordez-nous le droit de voter. Et puis que dire de cet asservissement, de cet esclavage, de cette infériorité dans lequel le mari, grâce aux liens du mariage, nous tient continuellement courbées? Notre opinion dans une discussion n'est rien, notre volonté est sans cesse annihilée, nos droits sont éternellement violés. Qui dit femme mariée dit esclave, dit servante.
Vos réclamations, mesdames, sont justes, mais peut-être entourées par instant d'une fausse sensibilité et d'un sentimentalisme excessif nuisant à leur justesse. Il faut toujours se méfier du cœur, dans les discussions; c'est un très mauvais conseiller, surtout chez vous, mesdames, et examiner une question avec impartialité quand on fait appel à ce viscère, nous paraît impossible.
Quand vous vous écriez: les salaires des femmes sont insuffisants en comparaison de leur travail, nous sommes entièrement d'accord avec vous. Il est, en effet, inadmissible que certains patrons exploitent ainsi des jeunes filles sans guide et sans soutien. Et si dans vos réclamations il est une note juste, une raison sérieuse qui milite en faveur de votre révolte, c'est bien celle-là. Mais le remède à vos maux n'est point dans le bulletin de vote.
Dites à ces femmes admirables, générales de votre armée, dites-leur vos souffrances et vos misères. Que des brochures, que des conférences dénoncent à la vindicte publique ces exploiteurs du travail féminin, les grands couturiers, les grands tailleurs, les grands patrons d'usines, les grands directeurs de salons de mode. Traquez-les, nommez-les, intéressez des hommes influents, des parlementaires actifs à vos malheurs. Soyez impitoyables dans vos attaques et fermes dans vos résolutions; et si malgré toute votre énergie le triomphe ne couronne pas vos efforts, n'hésitez pas: proclamez la grève, le seul moyen légal qui vous reste. Et tous les gens de cœur vous soutiendront.
Il ne faudrait point cependant, Mesdames, exagérer! Et quand vous parlez dans toutes les branches de l'industrie de salaires de misère, nous vous disons: casse-cou, le cœur commence à parler. Non, la femme n'est point l'éternelle exploitée, comme vous vous plaisez à le proclamer. Il n'est pas rare de trouver à Paris et dans nos grandes villes des femmes gagnant 5 et 6 francs, sans fournir pour cela un travail au-dessus de leurs forces. Les grandes administrations de l'État, Postes, Ministères, les grandes Compagnies, les entreprises privées, les exploitations agricoles, les maisons de commerce, les écoles et les lycées paient normalement, sans affamer leurs employées.
Notons que sur cinq millions et demi de femmes exerçant une profession, le nombre de femmes employées dans ces différentes branches s'élève à près de trois millions et demi, leurs salaires variant entre 5 et 8 francs, sans négliger, pour quelques-unes, le précieux avantage d'une retraite.
Ainsi donc, le but vers lequel devraient tendre tous vos efforts serait l'augmentation d'un salaire pour les femmes dont les travaux, soit de jour, soit de nuit, sont rémunérés bien au-dessous de leur valeur. Pour cela, point n'est besoin d'agiter incessamment au-dessus de vos sœurs le drapeau des revendications de vos droits politiques. Point n'est besoin de vous écrier tragiquement: Hors de l'urne, point de salut!
Non, Mesdames, ce moyen est ridicule. Concentrez plutôt tous vos efforts à vous grouper, à vous unir, à vous sentir les coudes; commencez à ne plus vous dénigrer, à ne plus vous battre entre illustres féministes; sachez savoir, vous les directrices du mouvement, faire souvent abstraction de vous-mêmes et ne point toujours ambitionner la place de généralissime ou de colonelle! Faites-vous les champions de cette noble cause: le relèvement du salaire de la femme; créez, par vos journaux, par vos revues, par vos conférences, une agitation intense; faites appel aux noms illustres et aux cœurs généreux, vous trouverez encore en France des hommes qui sauront défendre vos droits. Mais de grâce, ne perdez pas votre temps à de futiles discussions, descendez des brumes de vos rêves fous pour rentrer dans le domaine des réalités. Et si, têtues et inflexibles, vous n'aviez d'éloquence et d'énergie que pour la défense du bulletin de vote vous permettant de faire des lois en votre faveur, nous vous répondrions: «Mais enfin, les hommes peuvent bien en faire autant, et si vous aviez su vous y prendre, ce serait déjà fait.»
Il en est de même de la libre disposition de vos salaires. La preuve certaine des bons résultats obtenus par vos groupements féministes, et de la sollicitude avec laquelle sont examinées vos justes revendications, c'est la loi de 1907 donnant à la femme mariée le droit de disposer comme il lui plaît de son salaire, loi obtenue grâce au dévouement intelligent et à la persévérance sensée d'une de vos plus illustres représentantes: Mme Jane Schmall. Alors pourquoi, donc, encore une fois, perdre votre temps à trépigner comme des enfants devant les urnes en disant rageusement: «Moi je veux un bulletin de vote! na!» On rit, tout simplement, tandis que lorsque vous parlez sérieusement, on vous écoute. La voie est ouverte! à vous de savoir y pénétrer et ne pas dévier du droit chemin des justes revendications.
Arrivons enfin à cette refonte du Code civil. Que proposent les féministes le jour où elles auront le droit de voter: Obéissance au mari, supprimée. Dorénavant, dans la famille moderne, deux têtes, deux volontés, deux décisions; chacun agira à sa guise, la femme de son côté, l'homme du sien. Nous n'aurons plus alors des femmes esclaves, spoliées et enchaînées, elles seront libres, indépendantes, marchant les cheveux au vent dans le soleil de la liberté!!!
Comme théorie ce sera superbe; comme pratique ce sera piteux.
Certes nous ne dirons point, avec M. Bonaparte, que nous aurons la hardiesse, de contredire: «La nature a fait de nos femmes nos esclaves; le mari a le droit de dire à sa femme: Madame, vous ne sortirez pas, vous n'irez pas à la comédie, vous ne verrez plus telle ou telle personne, c'est-à-dire, Madame, vous m'appartiendrez corps et âme»[32].
[32] Thibaudeau: _Mémoires sur le Consulat_.
Général, vous exagérez, et comprendre ainsi son rôle de maître de maison serait trop dégradant pour la femme... et pour l'homme!
Pas plus que la femme, l'homme ne doit commander dans un ménage. L'unité de direction que vous réclamez doit être faite de deux volontés qui s'accordent, qui s'harmonisent, de la volonté de l'époux et de l'épouse. Elle ne doit former qu'un tout qui n'atteindra sa perfection qu'après de multiples froissements et d'innombrables heurts, mais enfin qui permettra au ménage de vivre heureux! Et ne taxez pas tout de suite de bourgeois deux époux qui s'aiment, qui vivent l'un pour l'autre, et dont les décisions ne sont prises qu'après un consentement mutuel. Vous êtes faites, Mesdames, non point pour commander, mais pour conseiller; non point pour diriger, mais pour indiquer simplement la direction. Commander, être directrice de votre intérieur, le pourriez-vous avec votre sensibilité poussée jusqu'à l'exaspération, avec votre nervosité, votre exaltation et votre volonté «sautillante comme les mouches»[33]. Non, mille fois non! Et puis, soyez franches comme nous allons l'être. Dans presque tous les ménages, qui dirige, qui conduit moralement, insensiblement, et sans s'en douter la barque? Mais c'est vous, Mesdames!
[33] Kant.
Les femmes égales de l'homme! Pourquoi? Elles nous font abdiquer quand cela leur plaît: «Voyez-moi, ma fille! Etais-je assez autoritaire, jadis? Eh bien, peu à peu, j'ai plié. Mais quand à inscrire la déchéance de l'homme dans les lois de la femme! ah! non, jamais, par exemple! Ce qui est sublime dans les femmes supérieures qui nous dominent, c'est qu'elles dominent leurs maîtres»[34].
[34] _Tata_, A. Dumas.
«La femme est l'inspiratrice et la reine de la société. C'est d'elle que dépend en grande partie la manière de penser des hommes»[35].
[35] Rousseau: _Lettre à d'Alembert_.
Oui, c'est vous qui grâce à votre tact, à votre finesse, à votre habileté, savez petit à petit, par ce je ne sais quoi qui nous enlace, faire de vos maîtres vos esclaves. Légalement nous vous commandons. Pratiquement nous vous obéissons.
Et toujours et sans cesse, malgré vos réclamations et vos cris, il en sera ainsi de par le monde, car aucune loi ne peut changer le cœur humain.
Les gens heureux! Ils sont foule en notre beau pays de France. «Voulez-vous connaître le secret des bons ménages? Chacun des époux reste à sa place, le mari commandant sans en avoir l'air, la femme obéissant sans en avoir conscience. Ils sont si étroitement liés qu'ils ne forment qu'un cœur et qu'une âme! Ils réalisent le mariage parfait»[36].
[36] Turgeon: _Le féminisme français_.
Oui, en France, la femme est la maîtresse de maison malgré vos déclarations, Mesdames les féministes. Vienne le jour où par un fait du hasard le plus étrange elle soit déclarée légalement l'égale de l'homme, ce jour-là il n'y aura rien de changé sous la coupole des cieux! Nous resterons toujours vos subordonnés, «car la femme est une esclave qui fait porter les chaînes à son maître».
Trêve donc de vos réclamations. N'allumez point la guerre
Où se jetant de loin un regard irrité Les deux sexes mourront chacun de son côté[37].
[37] Alfred de Vigny: _La colère de Samson_.
Continuez à être l'aimable conseillère de l'homme, guidez-le avec votre tendresse si douce, secourez-le dans les moments d'abattement; soyez fières de votre rôle actuel dans la famille, laissez de côté ces défis que vous lancez au bon sens et souvenez-vous que beaucoup d'hommes disent avec Jules Simon: «Je repousse la domination des femmes, mais j'accepte leur influence».
4e: La femme doit voter en France parce que les femmes votent dans les autres pays
Si, à un point de vue peut-être très nouveau, le point de vue électoral féminin, nous jetons les yeux sur la carte du monde, on aperçoit l'hémisphère divisé en deux parties. D'un côté, les pays où les femmes ont les mêmes droits politiques que les hommes; de l'autre, ceux où elles se contentent d'être des épouses et des mères de famille.
Les États accordant le droit de suffrage aux femmes sont:
La République de l'Equateur depuis 1861.
Le Wyoming depuis 1869.
L'Autriche, dans la classe de la grande propriété, depuis 1873.
L'Ile de Man depuis 1881.
La Finlande depuis 1893.
La Nouvelle-Zélande et l'État de Colorado depuis 1893.
L'Utah et l'Idaho.
En Angleterre, toutes les femmes votent pour les principaux corps représentatifs locaux, qui sont:
Les conseils scolaires. -- de gardiens. -- paroissiaux. -- municipaux. -- de comté.
Elles sont éligibles seulement dans les trois premiers. La seule liste dont les femmes soient exclues est la liste pour l'élection des membres du Parlement.
Certains auteurs affirment que les résultats ont été excellents; les élections ont toujours revêtu un caractère de calme et de modération qu'elles n'avaient jamais eu. Les femmes ont accompli ce nouveau devoir avec intérêt et conviction. Pourquoi donc une chose fonctionnant si bien dans les autres pays ne donnerait pas d'aussi bons résultats en France? Les femmes votent au-delà des mers; tout le monde a trouvé cette nouvelle institution admirable. Qu'attend-on pour l'appliquer chez nous. Ne sommes-nous pas des femmes comme les Finlandaises, les Américaines ou les Anglaises?
La solution est simple, mais elle est fausse.
Il faut essentiellement se méfier de ces compte-rendus fantaisistes des journalistes nous annonçant que 3.000 femmes ont participé au vote, tandis qu'un confrère estime à 300 les suffragettes ayant usé de leur nouveau droit politique. Tel enthousiaste féministe proclame que la nouvelle loi a été accueillie avec joie; tel autre, plus calme, annonce que cette réforme a passé complètement inaperçue. Nous sommes encore trop près des événements pour pouvoir les juger; les matériaux sérieux et les documents probants manquent pour essayer même de porter un timide jugement sur les résultats obtenus et pour juger les effets. Le mieux est d'attendre! mais un journaliste le peut-il? Nous en doutons!
Le raisonnement que vous faites, Mesdames, n'est guère ingénieux. Les femmes votent en Amérique, en Finlande, etc. Pourquoi les Françaises ne feraient-elles pas de même?
Puisque les Chinoises portent le deuil en blanc, que les négresses se mettent des anneaux dans le nez, ou que les Japonaises, pour arrondir leur dot, font un an de stage dans les bateaux de fleurs, en feriez-vous autant? Et puis, vous oubliez la chose principale, la question des mœurs, de tempérament. «Erreur en deci, vérité en deçà». Ce qui peut être raisonnable et naturel dans un pays, peut être grotesque et fou dans un autre. Que la femme du Nord, plus froide, plus calme; que l'Américaine, plus flegmatique, puissent, avec leur éternelle indifférence, exercer leur nouveau droit sans que rien dans leur vie ne soit changé, nous l'admettons. Mais vous, Françaises, vous les enthousiastes, si sensibles, si changeantes, vous extrêmes en tout, qui êtes la légèreté et l'insouciance même, capables des pires résolutions comme des actes les plus fous, comment pourriez-vous déposer un bulletin dans l'urne? Auriez-vous seulement le désir de voter, d'exercer ce droit si fragile et si mobile, que l'on fait dévier par une promesse ou par une menace, vous qui êtes à la merci d'un sourire, d'une larme, d'une parole et d'un geste!
Ah! le joli résultat, le jour où vous pourrez avec un sérieux imperturbable inscrire sur vos cartes: électrice! Quelle décadence!
Le _Mercure de France_ publiait dans son numéro du 1er février 1904 un article de Mme Charlotte Fabrier-Rieder, sur les «Femmes et le Féminisme en Amérique». Entre autres choses plutôt tristes, cette courageuse dame disait:
«Il n'y a plus de vie de famille en Amérique, plus de femmes d'intérieur. L'homme travaille pour que la femme ait beaucoup d'argent à dépenser. L'homme est le véritable esclave de la femme. Partout elle est prépondérante, elle collabore à la vie sociale, elle accède aux fonctions administratives et publiques, impose ses droits aux professions libérales, à tel point qu'un journaliste de talent, M. Cleveland Moffett, se plaint que l'Amérique soit de tous les pays du monde celui où la femme reçoit le plus de l'homme et lui donne le moins en échange. La femme, dit-il, passe sa vie dans la fainéantise, ne raccommode jamais, fait tout aussi bon marché de ses devoirs de mère que d'épouse et de ménagère. O femmes d'Amérique, prenez quelques leçons de la vieille Europe et en particulier de la France!
»Prendre des leçons de la France, c'est un peu tard, puisque c'est elle qui est en train de s'américaniser et de se féminiser»[38].
[38] _Mercure de France._
Paul Parsy, lui, est moins catégorique: