Chapter 7
L'hiver était venu. Nous étions harassés et désespérés. On se battait maintenant tous les jours. Les hommes affamés ne marchaient plus. Seuls les huit turcos (trois avaient été tués) demeuraient gras et luisants, vigoureux et toujours prêts à se battre. Tombouctou engraissait même. Il me dit un jour:
--Toi beaucoup faim, moi bon viande.
Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de quoi? Nous n'avions plus ni bœufs, ni moutons, ni chèvres, ni ânes, ni porcs. Il était impossible de se procurer du cheval, je réfléchis à tout cela après avoir dévoré ma viande. Alors une pensée horrible me vint. Ces nègres étaient nés bien près du pays où l'on mange des hommes! Et chaque jour tant de soldats tombaient autour de la ville! J'interrogeai Tombouctou. Il ne voulut pas répondre. Je n'insistai point, mais je refusai désormais ses présents.
Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux avant-postes. Nous étions assis par terre. Je regardais avec pitié les pauvres nègres grelottant sous cette poussière blanche et glacée. Comme j'avais grand froid, je me mis à tousser. Je sentis aussitôt quelque chose s'abattre sur moi, comme une grande et chaude couverture. C'était le manteau de Tombouctou qu'il me jetait sur les épaules.
Je me levai et, lui rendant son vêtement:
--Garde ça, mon garçon; tu en as plus besoin que moi.
Il répondit:
--Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi chaud, chaud.
Et il me contemplait avec des yeux suppliants.
Je repris:
--Allons, obéis, garde ton manteau, je le veux.
Le nègre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre coupant comme une faulx, et tenant de l'autre main sa large capote que je refusais:
--Si toi pas gadé manteau moi coupé; pésonne manteau.
Il l'aurait fait. Je cédai.
* * * * *
Huit jours plus tard, nous avions capitulé. Quelques-uns d'entre nous avaient pu s'enfuir. Les autres allaient sortir de la ville et se rendre aux vainqueurs.
Je me dirigeais vers la place d'Armes où nous devions nous réunir, quand je demeurai stupide d'étonnement devant un nègre géant vêtu de coutil blanc et coiffé d'un chapeau de paille. C'était Tombouctou. Il semblait radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant une petite boutique où l'on voyait en montre deux assiettes et deux verres.
Je lui dis:
--Qu'est-ce que tu fais?
Il répondit:
--Moi pas pati, moi bon cuisinié, moi fait mangé colonel, Algéie; moi mangé Pussiens, beaucoup volé, beaucoup.
Il gelait à dix degrés. Je grelottais devant ce nègre en coutil. Alors il me prit par le bras et me fit entrer. J'aperçus une enseigne démesurée qu'il allait pendre devant sa porte sitôt que nous serions partis, car il avait quelque pudeur.
Et je lus, tracé par la main de quelque complice, cet appel:
CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU
ANCIEN CUISINIER DE S. M. L'EMPEREUR
_Artiste de Paris.--Prix modérés._
Malgré le désespoir qui me rongeait le cœur, je ne pus m'empêcher de rire, et je laissai mon nègre à son nouveau commerce.
Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener prisonnier?
Vous venez de voir qu'il a réussi, le gaillard.
Bézières, aujourd'hui, appartient à l'Allemagne. Le restaurant Tombouctou est un commencement de revanche.
UN DUEL
La guerre était finie; les Allemands occupaient la France; le pays palpitait comme un lutteur vaincu tombé sous le genou du vainqueur.
De Paris affolé, affamé, désespéré, les premiers trains sortaient, allant aux frontières nouvelles, traversant avec lenteur les campagnes et les villages. Les premiers voyageurs regardaient par les portières les plaines ruinées et les hameaux incendiés. Devant les portes des maisons restées debout, des soldats prussiens, coiffés du casque noir à la pointe de cuivre, fumaient leur pipe, à cheval sur des chaises. D'autres travaillaient ou causaient comme s'ils eussent fait partie des familles. Quand on passait les villes, on voyait des régiments entiers manœuvrant sur les places, et, malgré le bruit des roues, les commandements rauques arrivaient par instants.
M. Dubuis, qui avait fait partie de la garde nationale de Paris pendant toute la durée du siège, allait rejoindre en Suisse sa femme et sa fille, envoyées par prudence à l'étranger, avant l'invasion.
La famine et les fatigues n'avaient point diminué son gros ventre de marchand riche et pacifique. Il avait subi les événements terribles avec une résignation désolée et des phrases amères sur la sauvagerie des hommes. Maintenant qu'il gagnait la frontière, la guerre finie, il voyait pour la première fois des Prussiens, bien qu'il eût fait son devoir sur les remparts et monté bien des gardes par les nuits froides.
Il regardait avec une terreur irritée ces hommes armés et barbus installés comme chez eux sur la terre de France, et il se sentait à l'âme une sorte de fièvre de patriotisme impuissant, en même temps que ce grand besoin, que cet instinct nouveau de prudence qui ne nous a plus quittés.
Dans son compartiment, deux Anglais, venus pour voir, regardaient de leurs yeux tranquilles et curieux. Ils étaient gros aussi tous deux et causaient en leur langue, parcourant parfois leur guide, qu'ils lisaient à haute voix en cherchant à bien reconnaître les lieux indiqués.
Tout à coup, le train s'étant arrêté à la gare d'une petite ville, un officier prussien monta avec son grand bruit de sabre sur le double marche-pied du wagon. Il était grand, serré dans son uniforme et barbu jusqu'aux yeux. Son poil roux semblait flamber, et ses longues moustaches, plus pâles, s'élançaient des deux côtés du visage, qu'elles coupaient en travers.
Les Anglais aussitôt se mirent à le contempler avec des sourires de curiosité satisfaite, tandis que M. Dubuis faisait semblant de lire un journal. Il se tenait blotti dans son coin, comme un voleur en face d'un gendarme.
Le train se remit en marche. Les Anglais continuaient à causer, à chercher les lieux précis des batailles; et soudain, comme l'un d'eux tendait le bras vers l'horizon en indiquant un village, l'officier prussien prononça en français, en étendant ses longues jambes et se renversant sur le dos:
--Ché tué touze Français tans ce fillage. Ché bris plus te cent brisonniers.
Les Anglais, tout à fait intéressés, demandèrent aussitôt:
--Aoh! comment s'appelé, cette village?
Le Prussien répondit: «Pharsbourg.»
Il reprit:
--Ché bris ces bolissons de Français par les oreilles.
Et il regardait M. Dubuis en riant orgueilleusement dans son poil.
Le train roulait, traversant toujours des hameaux occupés. On voyait les soldats allemands le long des routes, au bord des champs, debout au coin des barrières, ou causant devant les cafés. Ils couvraient la terre comme les sauterelles d'Afrique.
L'officier tendit la main:
--Si c'hafrais le gommandement, ch'aurais bris Paris, et brûlé tout, et tué tout le monde. Blus de France!
Les Anglais, par politesse, répondirent simplement:
--Aoh! yes.
Il continua:
--Tans vingt ans, toute l'Europe, toute, abartiendra à nous. La Brusse blus forte que tous.
Les Anglais, inquiets, ne répondaient plus. Leurs faces, devenues impassibles, semblaient de cire entre leurs longs favoris. Alors l'officier prussien se mit à rire. Et, toujours renversé sur le dos, il blagua. Il blaguait la France écrasée, insultait les ennemis à terre; il blaguait l'Autriche, vaincue naguère; il blaguait la défense acharnée et impuissante des départements; il blaguait les mobiles, l'artillerie inutile. Il annonça que Bismarck allait bâtir une ville de fer avec les canons capturés. Et soudain il mit ses bottes contre la cuisse de M. Dubuis qui détournait les yeux, rouge jusqu'aux oreilles.
Les Anglais semblaient devenus indifférents, tout comme s'ils s'étaient trouvés brusquement renfermés dans leur île, loin des bruits du monde.
L'officier tira sa pipe et, regardant fixement le Français:
--Vous n'auriez bas de tabac?
M. Dubuis répondit:
--Non, monsieur!
L'Allemand reprit:
--Je fous brie t'aller en acheter gand le gonvoi s'arrêtera.
Et il se mit à rire de nouveau:
--Je vous tonnerai un bourboire.
Le train siffla, ralentissant sa marche. On passait devant les bâtiments incendiés d'une gare; puis on s'arrêta tout à fait.
L'Allemand ouvrit la portière et, prenant par le bras M. Dubuis:
--Allez faire ma gommission, fite, fite!
Un détachement prussien occupait la station. D'autres soldats regardaient, debout, le long des grilles de bois. La machine déjà sifflait pour repartir. Alors, brusquement, M. Dubuis s'élança sur le quai et, malgré les gestes du chef de gare, il se précipita dans le compartiment voisin.
Il était seul! Il ouvrit son gilet, tant son cœur battait, et il s'essuya le front, haletant.
Le train s'arrêta de nouveau dans une station. Et tout à coup l'officier parut à la portière et monta, suivi bientôt des deux Anglais que la curiosité poussait. L'Allemand s'assit en face du Français et, riant toujours:
--Fous n'afez pas foulu faire ma gommission.
M. Dubuis répondit:
--Non, monsieur!
Le train venait de repartir.
L'officier dit:
--Che fais gouper fotre moustache pour bourrer ma pipe.
Et il avança la main vers la figure de son voisin.
Les Anglais, toujours impassibles, regardaient de leurs yeux fixes.
Déjà, l'Allemand avait pris une pincée de poils et tirait dessus, quand M. Dubuis, d'un revers de main, lui releva le bras et, le saisissant au collet, le rejeta sur la banquette. Puis, fou de colère, les tempes gonflées, les yeux pleins de sang, l'étranglant toujours d'un main, il se mit avec l'autre, fermée, à lui taper furieusement des coups de poing par la figure. Le Prussien se débattait, tâchait de tirer son sabre, d'étreindre son adversaire couché sur lui. Mais M. Dubuis l'écrasait du poids énorme de son ventre, et tapait, tapait sans repos, sans prendre haleine, sans savoir où tombaient ses coups. Le sang coulait; l'Allemand, étranglé, râlait, crachait ses dents, essayait, mais en vain, de rejeter ce gros homme exaspéré, qui l'assommait.
Les Anglais s'étaient levés et rapprochés pour mieux voir. Ils se tenaient debout, pleins de joie et de curiosité, prêts à parier pour ou contre chacun des combattants.
Et soudain M. Dubuis, épuisé par un pareil effort, se releva et se rassit sans dire un mot.
Le Prussien ne se jeta pas sur lui, tant il demeurait effaré, stupide d'étonnement et de douleur. Quand il eut repris haleine, il prononça:
--Si fous ne foulez pas me rentre raison avec le bistolet, che vous tuerai!
M. Dubuis répondit:
--Quand vous voudrez. Je veux bien.
L'Allemand reprit:
--Foici la ville de Strasbourg, che brendrai deux officiers bour témoins, ché le temps avant que le train rebarte.
M. Dubuis, qui soufflait autant que la machine, dit aux Anglais:
--Voulez-vous être mes témoins?
Tous deux répondirent ensemble:
--Aoh! yes!
Et le train s'arrêta.
En une minute, le Prussien avait trouvé deux camarades qui apportèrent des pistolets, et on gagna les remparts.
Les Anglais sans cesse tiraient leur montre, pressant le pas, hâtant les préparatifs, inquiets de l'heure pour ne point manquer le départ.
M. Dubuis n'avait jamais tenu un pistolet. On le plaça à vingt pas de son ennemi. On lui demanda:
--Êtes-vous prêt?
En répondant «oui, monsieur!», il s'aperçut qu'un des Anglais avait ouvert son parapluie pour se garantir du soleil.
Une voix commanda:
--Feu!
M. Dubuis tira, au hasard, sans attendre, et il aperçut avec stupeur le Prussien, debout en face de lui, qui chancelait, levait les bras et tombait raide sur le nez. Il l'avait tué.
Un Anglais cria un «Aoh!» vibrant de joie, de curiosité satisfaite et d'impatience heureuse. L'autre, qui tenait toujours sa montre à la main, saisit M. Dubuis par le bras, et l'entraîna, au pas gymnastique, vers la gare.
Le premier Anglais marquait le pas, tout en courant, les poings fermés, les coudes au corps.
--Une, deux! une, deux!
Et tous trois de front trottaient, malgré leurs ventres, comme trois grotesques d'un journal pour rire.
Le train partait. Ils sautèrent dans leur voiture. Alors, les Anglais, ôtant leurs toques de voyage, les levèrent en les agitant, puis, trois fois de suite, ils crièrent.
--Hip, hip, hip, hurrah!
Puis ils tendirent gravement, l'un après l'autre, la main droite à M. Dubuis, et ils retournèrent s'asseoir côte à côte dans leur coin.
MES 25 JOURS
Je venais de prendre possession de ma chambre d'hôtel, case étroite, entre deux cloisons de papier qui laissent passer tous les bruits des voisins; et je commençais à ranger dans l'armoire à glace mes vêtements et mon linge quand j'ouvris le tiroir qui se trouve au milieu de ce meuble. J'aperçus aussitôt un cahier de papier roulé. L'ayant déplié, je l'ouvris et je lus ce titre:
_Mes vingt-cinq jours._
C'était le journal d'un baigneur, du dernier occupant de ma cabine, oublié là à l'heure du départ.
Ces notes peuvent être de quelque intérêt pour les gens sages et bien portants qui ne quittent jamais leur demeure. C'est pour eux que je les transcris ici sans en changer une lettre.
* * * * *
_Châtel-Guyon, 15 juillet._
Au premier coup d'œil, il n'est pas gai, ce pays. Donc, je vais y passer vingt-cinq jours pour soigner mon foie, mon estomac et maigrir un peu. Les vingt-cinq jours d'un baigneur ressemblent beaucoup aux vingt-huit jours d'un réserviste; ils ne sont faits que de corvées, de dures corvées. Aujourd'hui, rien encore, je me suis installé, j'ai fait connaissance avec les lieux et avec le médecin. Châtel-Guyon se compose d'un ruisseau où coule de l'eau jaune, entre plusieurs mamelons, où sont plantés un casino, des maisons et des croix de pierre.
Au bord du ruisseau, au fond du vallon, on voit un bâtiment carré entouré d'un petit jardin; c'est l'établissement de bains. Des gens tristes errent autour de cette bâtisse: les malades. Un grand silence règne dans les allées ombragées d'arbres, car ce n'est pas ici une station de plaisir, mais une vraie station de santé; on s'y soigne avec conviction; et on y guérit, paraît-il.
Des gens compétents affirment même que les sources minérales y font de vrais miracles. Cependant aucun _ex-voto_ n'est suspendu autour du bureau du caissier.
De temps en temps, un monsieur ou une dame s'approche d'un kiosque, coiffé d'ardoises, qui abrite une femme de mine souriante et douce, et une source qui bouillonne dans une vasque de ciment. Pas un mot n'est échangé entre le malade et la gardienne de l'eau guérisseuse. Celle-ci tend à l'arrivant un petit verre où tremblotent des bulles d'air dans le liquide transparent. L'autre boit et s'éloigne d'un pas grave, pour reprendre sous les arbres sa promenade interrompue.
Aucun bruit dans ce petit parc, aucun souffle d'air dans les feuilles, aucune voix ne passe dans ce silence. On devrait écrire à l'entrée du pays: «Ici on ne rit plus, on se soigne.»
Les gens qui causent ressemblent à des muets qui ouvriraient la bouche pour simuler des sons, tant ils ont peur de laisser s'échapper leur voix.
Dans l'hôtel, même silence. C'est un grand hôtel où l'on dîne avec gravité entre gens comme il faut qui n'ont rien à se dire. Leurs manières révèlent le savoir-vivre, et leurs visages reflètent la conviction d'une supériorité dont il serait peut-être difficile à quelques-uns de donner des preuves effectives.
A deux heures, je fais l'ascension du Casino, petite cabane de bois perchée sur un monticule où l'on grimpe par des sentiers de chèvre. Mais la vue, de là-haut, est admirable. Châtel-Guyon se trouve placé dans un vallon très étroit, juste entre la plaine et la montagne. J'aperçois donc à gauche les premières grandes vagues des monts auvergnats couverts de bois, et montrant, par places, de grandes taches grises, leurs durs ossements de laves, car nous sommes au pied des anciens volcans. A droite, par l'étroite échancrure du vallon, je découvre une plaine infinie comme la mer noyée dans une brume bleuâtre qui laisse seulement deviner les villages, les villes, les champs jaunes de blé mûr et les carrés verts des prairies ombragés de pommiers. C'est la Limagne immense et plate, toujours enveloppée dans un léger voile de vapeurs.
* * * * *
Le soir est venu. Et maintenant, après avoir dîné solitaire, j'écris ces lignes auprès de ma fenêtre ouverte. J'entends là-bas, en face, le petit orchestre du Casino qui joue des airs, comme un oiseau fou qui chanterait, tout seul, dans le désert.
Un chien aboie de temps en temps. Ce grand calme fait du bien. Bonsoir.
* * * * *
_16 juillet._--Rien. J'ai pris un bain, plus une douche. J'ai bu trois verres d'eau et j'ai marché dans les allées du parc, un quart d'heure entre chaque verre, plus une demi-heure après le dernier. J'ai commencé mes vingt-cinq jours.
_17 juillet._--Remarqué deux jolies femmes mystérieuses qui prennent leurs bains et leurs repas après tout le monde.
_18 juillet._--Rien.
_19 juillet._--Revu les deux jolies femmes. Elles ont du chic et un petit air je ne sais quoi qui me plaît beaucoup.
_20 juillet._--Longue promenade dans un charmant vallon boisé jusqu'à l'Ermitage de Sans-Souci. Ce pays est délicieux, bien que triste, mais si calme, si doux, si vert. On rencontre par les chemins de montagne les voitures étroites chargées de foin que deux vaches traînent d'un pas lent, ou retiennent dans les descentes, avec un grand effort de leurs têtes liées ensemble. Un homme coiffé d'un grand chapeau noir les dirige avec une mince baguette en les touchant au flanc ou sur le front: et souvent d'un simple geste, d'un geste énergique et grave, il les arrête brusquement quand la charge trop lourde précipite leur marche dans les descentes trop dures.
L'air est bon à boire dans ces vallons. Et s'il fait très chaud, la poussière porte une légère et vague odeur de vanille et d'étable; car tant de vaches passent sur ces routes qu'elles y laissent partout un peu d'elles. Et cette odeur est un parfum, alors qu'elle serait une puanteur, venue d'autres animaux.
_21 juillet._--Excursion au vallon d'Enval. C'est une gorge étroite enfermée en des rochers superbes au pied même de la montagne. Un ruisseau coule au milieu des rocs amoncelés.
Comme j'arrivais au fond de ce ravin, j'entendis des voix de femmes, et j'aperçus bientôt les deux dames mystérieuses de mon hôtel, qui causaient assises sur une pierre.
L'occasion me parut bonne et je me présentai sans hésitation. Mes ouvertures furent reçues sans embarras. Nous avons fait route ensemble pour revenir. Et nous avons parlé de Paris; elles connaissent, paraît-il, beaucoup de gens que je connais aussi. Qui est-ce?
Je les reverrai demain. Rien de plus amusant que ces rencontres-là.
_22 juillet._--Journée passée presque entière avec les deux inconnues. Elles sont, ma foi, fort jolies, l'une brune et l'autre blonde. Elles se disent veuves. Hum?...
Je leur ai proposé de les conduire à Royat demain, et elles ont accepté.
Châtel-Guyon est moins triste que je n'avais pensé en arrivant.
_23 juillet._--Journée passée à Royat. Royat est un pâté d'hôtels au fond d'une vallée, à la porte de Clermont-Ferrand. Beaucoup de monde. Grand parc plein de mouvement. Superbe vue du Puy-de-Dôme aperçu au bout d'une perspective de vallons.
On s'occupe beaucoup de mes compagnes, ce qui me flatte. L'homme qui escorte une jolie femme se croit toujours coiffé d'une auréole; à plus forte raison celui qui passe, entre deux jolies femmes. Rien ne plaît autant que de dîner dans un restaurant bien fréquenté, avec une amie que tout le monde regarde; et rien d'ailleurs n'est plus propre à poser un homme dans l'estime de ses voisins.
Aller au Bois, traîné par une rosse, ou sortir sur le boulevard, escorté par un laideron, sont les deux accidents les plus humiliants qui puissent frapper un cœur délicat, préoccupé de l'opinion des autres. De tous les luxes, la femme est le plus rare et le plus distingué, elle est celui qui coûte le plus cher, et qu'on nous envie le plus; elle est donc aussi celui que nous devons aimer le mieux à étaler sous les yeux jaloux du public.
Montrer au monde une jolie femme à son bras, c'est exciter, d'un seul coup, toutes les jalousies; c'est dire:--Voyez, je suis riche, puisque je possède cet objet rare et coûteux; j'ai du goût, puisque j'ai su trouver cette perle; peut-être même en suis-je aimé, à moins que je ne sois trompé par elle, ce qui prouverait encore que d'autres aussi la jugent charmante.
Mais quelle honte que de promener par la ville une femme laide!
Et que de choses humiliantes cela laisse entendre!
En principe, on la suppose votre femme légitime, car comment admettre qu'on possède une vilaine maîtresse? Une vraie femme peut être disgracieuse, mais sa laideur signifie alors mille choses désagréables pour vous. On vous croit d'abord notaire ou magistrat, ces deux professions ayant le monopole des épouses grotesques et bien dotées. Or, n'est-ce point pénible pour un homme? Et puis cela semble crier au public que vous avez l'odieux courage et même l'obligation légale de caresser cette face ridicule et ce corps mal bâti, et que vous aurez sans doute l'impudeur de rendre mère cet être peu désirable, ce qui est bien le comble du ridicule.
_24 juillet._--Je ne quitte plus les deux veuves inconnues que je commence à bien connaître. Ce pays est délicieux et notre hôtel excellent. Bonne saison. Le traitement me fait un bien infini.
_25 juillet._--Promenade en landau au lac de Tazenat. Partie exquise et inattendue, décidée en déjeunant. Départ brusque en sortant de table. Après une longue route dans les montagnes, nous apercevons soudain un admirable petit lac, tout rond, tout bleu, clair comme du verre, et gîté dans le fond d'un ancien cratère. Un côté de cette cuve immense est aride, l'autre est boisé. Au milieu des arbres une maisonnette où dort un homme aimable et spirituel, un sage qui passe ses jours dans ce lieu virgilien. Il nous ouvre sa demeure. Une idée me vient. Je crie: Si on se baignait!... «Oui, dit-on, mais... des costumes!»
--Bah! nous sommes au désert.
Et on se baigne--.....--!
Si j'étais poète, comme je dirais cette vision inoubliable des corps jeunes et nus dans la transparence de l'eau! La côte inclinée et haute enferme le lac immobile, luisant et rond comme une pièce d'argent; le soleil y verse en pluie sa lumière chaude; et le long des rochers, la chair blonde glisse dans l'onde presque invisible où les nageuses semblent suspendues. Sur le sable du fond on voit passer l'ombre de leurs mouvements!
_26 juillet._--Quelques personnes semblent voir d'un œil choqué et mécontent mon intimité rapide avec les deux veuves.
Il existe donc des gens ainsi constitués qu'ils s'imaginent la vie faite pour s'embêter. Tout ce qui paraît être amusement devient aussitôt une faute de savoir-vivre ou de morale. Pour eux, le devoir a des règles inflexibles et mortellement tristes.
Je leur ferai observer avec humilité que le devoir n'est pas le même pour les Mormons, les Arabes, les Zoulous, les Anglais ou les Français. Et qu'il se trouve des gens fort honnêtes chez tous ces peuples.
Je citerai un seul exemple. Au point de vue des femmes, le devoir anglais est fixé à neuf ans, tandis que le devoir français ne commence qu'à quinze ans. Quant à moi je prends un peu du devoir de chaque peuple et j'en fais un tout comparable à la morale du saint roi Salomon.
_27 juillet._--Bonne nouvelle. J'ai maigri de six cent vingt grammes. Excellente, cette eau de Châtel-Guyon! J'emmène les veuves dîner à Riom. Triste ville dont l'anagramme constitue un fâcheux voisinage pour des sources guérisseuses: Riom, Mori.
_28 juillet._--Patatras! Mes deux veuves ont reçu la visite de deux messieurs qui viennent les chercher.--Deux veufs sans doute.--Elles partent ce soir. Elles m'ont écrit sur un petit papier.
_29 juillet._--Seul! Longue excursion à pied à l'ancien cratère de la Nachère. Vue superbe.
_30 juillet._--Rien.--Je fais le traitement.
_31 juillet._--Dito. Dito.