La femme auteur; ou, les inconvéniens de la célébrité, tome II
Part 5
L'hôtesse sortit; il ouvrit le carton, et ne fut pas moins surpris que charmé, d'y voir un portrait fait au crayon, qui avait avec lui une ressemblance parfaite. Ce témoignage irrécusable de l'amour d'Anaïs fit, sur-le-champ, évanouir tous ses doutes. Il se rappela le premier soupçon que la vie solitaire qu'elle menait lui avait fait concevoir, et se persuada qu'il était fondé. Quelque grand danger la menace, pensa-t-il; elle a fui pour l'éviter. Ah! pourquoi ne s'est-elle pas confiée à moi? Il sonna son valet-de-chambre, lui ordonna de courir à flanc-étrier sur les traces des dames, et de s'arranger pour les atteindre, sans pourtant compromettre leur sûreté: il lui enjoignit, en outre, de l'instruire chaque jour de ce qu'il aurait appris.
La cruelle agitation d'ame à laquelle madame de Simiane était livrée, ne lui permettait pas de songer à prendre le moindre repos; elle brûlait d'ailleurs de s'éloigner, le plus promptement possible, de l'homme que désormais elle voulait haïr, se figurant qu'à mesure qu'elle mettrait plus de distance entre elle et lui, son coeur sentirait s'affaiblir cet amour dont elle s'indignait de ne s'être pas encore affranchie. Dans cette idée, elle courut jour et nuit la poste, ce qui fut cause que le valet-de-chambre de M. de Lamerville ne put la joindre qu'à un quart de lieue de Vernon.
Elle descendit de sa voiture dans cet endroit, laissa Rosine continuer sa route jusqu'à la ville, et, suivie de la comtesse, s'enfonça vîte dans un sentier qui conduisait à la solitude de M. de Saint-Elme.
La marquise n'avait pas voulu se faire conduire à Vernon, où elle était connue. Le valet-de-chambre attribua cette précaution à une autre cause, et pour prouver son zèle au général, il repartit pour Baden, aussitôt qu'il eut pris connaissance de la retraite des dames.
Les détails que M. de Lamerville reçut de la bouche de son fidèle serviteur, le confirmèrent dans l'opinion que la marquise avait de puissans motifs de se cacher. La persécution dont il la crut victime augmenta son amour. Le silence qu'elle avait gardé lui parut une preuve de délicatesse; il sentit une joie généreuse de pouvoir lui offrir la paix, la fortune, le bonheur, et partit en secret pour la retrouver.
CHAPITRE XIII.
Les personnes exaltées sont capables de prendre des résolutions extrêmes dans un moment d'enthousiasme ou de courroux, et de les maintenir, quelque douleur qui leur en coûte, quand elles y croient leur honneur attaché. Madame de Simiane pensait que le sien exigeait qu'elle ne revît pas M. de Lamerville, et se félicitait d'une démarche qui ne lui laissait aucun moyen de retour vers lui. Elle était soutenue dans son pénible sacrifice par l'idée qu'il était un hommage à la mémoire de son père, et aussi par l'espoir qu'elle n'en souffrirait pas seule. Anaïs est aimée d'Amador, disait-elle; s'il me coûte des pleurs, je lui coûte des regrets. Quand on ne peut jouir de la félicité avec celui qu'on aime, c'est quelque chose d'imaginer qu'on a des peines qui lui sont communes.
La retraite profonde où vivait la marquise, ne lui procurait cependant pas les avantages qu'elle s'était promis. L'image de son amant la poursuivait sans relâche; le bosquet d'Hélène se présentait sans cesse à sa mémoire. Un jour de bonheur que l'on dut à l'amour, suffit pour faire le tourment du reste de la vie; rien n'égale la puissance de ses souvenirs. Anaïs avait contre eux moins de force que de courage; toutefois elle demeurait ferme dans le parti qu'elle avait adopté. Qui ne craint pas la mort, est capable de tout; et quand on languit sous le poids d'un amour malheureux, loin de la craindre, on la désire. La marquise se faisait une idée presque agréable de la sienne. A mon heure dernière, se disait-elle avec une joie douloureuse, je pourrai révéler mon histoire à l'injuste Amador; il saura jusqu'à quel point il m'a méconnue, offensée; il se reprochera mon trépas; peut-être viendra-t-il quelquefois gémir sur mon tombeau; et moi, tranquille, fortunée sous l'oeil de mon Dieu et de mon père, je m'applaudirai de voir mon amant m'apporter le tribut de ses remords et de ses pleurs.
Le pavillon où madame de Simiane avait autrefois entendu s'exhaler la plainte de Saint-Elme, était l'endroit qu'elle occupait de préférence à tout autre. Un jour qu'elle s'y abandonnait à ses rêveries mélancoliques, elle fut distraite par le bruit d'une marche précipitée: elle entr'ouvrit sa fenêtre, regarda dans le bois, et aperçut un homme qui le traversait. La faible clarté que jetait le crépuscule ne lui permit pas de distinguer sa figure; elle ne douta point que ce ne fût Saint-Elme, qui ne pouvant plus supporter les ennuis de l'absence, venait rejoindre sa femme. Heureuse Amélie, pensa-t-elle, puisses-tu goûter long-temps les faveurs d'un amour légitime! Quant à moi, celui que j'aime ne viendra jamais me causer ainsi une douce surprise. Au même instant, Rosine entre, et s'écrie: Madame, Madame, M. de Lamerville! Elle avait à peine prononcé ce nom, que le général parut.
Les divers sentimens que son aspect inattendu produisit dans l'ame d'Anaïs, lui ravirent soudain l'usage de ses sens. Tandis que madame de Saint-Elme et Rosine s'empressaient de la secourir, Amador, à genoux devant elle, lui adressait les discours les plus tendres. Quand elle reprit connaissance, elle ne vit pas sans une émotion profonde, l'air inquiet et passionné de son amant, et le premier regard qu'elle dirigea sur lui ne fut pas un regard de courroux; mais elle se rappela bientôt le motif qu'elle avait eu de le fuir, et, d'un ton qu'elle s'efforça de rendre sévère, lui demanda de quel droit il était venu la chercher dans l'asile où elle voulait vivre ignorée. De quel droit? répondit-il avec feu, du droit que me donne l'amour le plus vrai, le plus pur, le plus fidèle. Dès long-temps mes soins ont dû vous expliquer mes voeux; j'ai dû penser que vous ne les rejetteriez pas. Et comment, le coeur rempli de cet espoir, aurais-je consenti à vous perdre? Ah! si je n'ai pas couru plutôt sur vos traces, je n'ai été retenu que par la prudence. Mais vous, femme adorée, vous qui seule m'avez fait connaître tous les délices du sentiment; souveraine de mes pensées, vous dont la voix, le regard, le silence même me commande, comment avez-vous pu manquer de confiance en moi? comment avez-vous pu m'abandonner ainsi? Chère et défiante Anaïs! croyez-moi, bannissez la feinte, elle est désormais inutile, vous essayeriez en vain de me cacher qui vous êtes, j'ai tout deviné; je puis tout réparer: daignez, dès ce moment, voir en moi votre époux.--O ciel! serait-il vrai!.... vous feriez le sacrifice? Quoi!.... Mme. de Simiane....--Ce nom viendra-t-il sans cesse me troubler? répondit M. de Lamerville d'un ton chagrin. Vous êtes instruite, je le vois, de mes rapports avec madame de Simiane; mais vous ignorez où ils se sont bornés. Il raconta à la marquise ce qu'elle ne savait que trop bien; puis ajouta: J'ai satisfait, autant que je l'ai pu, aux dernières volontés de mon oncle, en ne balançant point d'assurer son héritage à celle qui était devenue ma rivale dans son coeur. Jugez combien je me félicite de m'être affranchi d'un lien qui, d'après mes principes, n'aurait jamais pu me rendre heureux, aujourd'hui que j'entrevois l'espoir de jouir de la plus haute félicité à laquelle un homme puisse atteindre. Ne trompez pas cet espoir, consentez à partager mon sort.
La situation de la marquise était horrible; elle cacha sa tête dans ses mains, et balbutia d'une voix entrecoupée par des sanglots: Mon destin ne peut être uni au vôtre...... ne me parlez plus de votre amour.... par pitié, laissez-moi.--Qu'ai-je entendu! votre foi serait-elle engagée?--La marquise fit un signe négatif.--Serais-je haï de vous?--Moi, vous haïr! hélas!--Eh bien, si vous êtes libre, si je suis aimé, qui pourrait s'opposer à notre union? Avez-vous perdu votre fortune? la mienne nous suffit. Votre liberté est-elle menacée? mon hymen la garantit. De grâce, expliquez-vous, ne dissimulez rien à l'amant qui ne respire que pour vous. Votre nom, je le présume, n'est pas celui de Senneterre; mais quel que soit celui que vous portez, il ne saurait rendre notre alliance impossible. Parlez, ne me laissez pas davantage en proie à une accablante incertitude. Amador, répondit la marquise d'un ton sensible et noble, la preuve de tendresse que vous n'hésitez pas à me donner dans des circonstances où vous paraissez fondé à ne pas m'accorder toute l'estime que je mérite, touche mon coeur au dernier point. Ce coeur, je me plais à l'avouer, n'a jamais palpité que pour vous; mon amour a précédé le vôtre, il ne s'éteindra qu'au tombeau; mais cet amour, qui m'est plus précieux que la vie, me contraint lui-même à vous taire quel est l'obstacle qui nous sépare. N'ajoutez pas à mes douleurs, en me demandant encore une révélation que je ne puis vous faire. Plaignez-moi, respectez mes secrets; adieu.
La marquise se leva pour sortir. M. de Lamerville la retint: Non, lui dit-il, non, je ne reçois pas cet adieu. Vous m'aimez: ce regard, cet accent me l'assurent; ils ne sauraient être perfides; vous m'aimez, je vous adore; nous serons unis. Il n'est point d'obstacles qui ne cèdent à la force de ma passion; quelque puissans qu'ils soient, je saurai les aplanir: parlez, je vous en conjure, parlez.--Il veut que je parle, s'écria la marquise d'un ton qui décelait la plus terrible angoisse; il veut que je parle, le cruel! il ne sait pas ce qu'il exige. Il veut que je me condamne à ne plus être aimée de lui. Moi, ne plus t'aimer! s'écria vivement M. de Lamerville; femme trop injuste, le crois-tu possible? Ne sais-tu pas que mon amour est ma vie? Va, quel que soit le mystère qu'il m'importe d'éclaircir, il ne saurait altérer mes sentimens. Idole de mon ame, ne crains rien; je ne puis, ne veux être, et ne serai qu'à toi; j'en atteste l'honneur. Je ne résiste pas à cet accent, dit la Marquise; il me persuade: oui, dussai-je en mourir, il faut te satisfaire. Écoute, Amador, ajouta-t-elle dans un transport qui tenait de l'égarement, écoute cette femme qui veilla sur les derniers jours de ton oncle, qui reçut ses derniers soupirs; cette femme qu'il a si tendrement chérie, qu'il t'avait destinée pour épouse, qui t'aimait avant que de te connaître, qui t'idolâtre maintenant; cette femme dont tu as refusé la main, que tu as fuie, dédaignée, calomniée; cette madame de Simiane, eh bien!... c'est Anaïs.... c'est moi.--Grands dieux! se peut-il?... Je le savais, observa-t-elle avec un sourire déchirant, je le savais que ce nom éteindrait tout-à-coup son amour; mon arrêt est déjà prononcé dans son coeur: ne pourrai-je expirer avant que de l'entendre? Que dis-tu? s'écria M. de Lamerville; garde-toi d'attribuer à une injurieuse hésitation, un moment de silence, effet de la surprise. Abjurer les torts dont je fus coupable envers toi, ce n'est point abjurer mes principes. Tu n'es pas une femme ordinaire, tu n'es pas ce qu'on appelle une femme supérieure, tu ne peux être rangée dans aucune classe, tu es une femme à part, et je m'enorgueillis de l'amour que tu m'as inspiré; il est unique comme toi.
M. de Lamerville était aux pieds de madame de Simiane, mais il lui renouvelait en vain le serment de l'aimer toujours. Elle ne l'entendait pas, et ne lui répondait que par des mots sans suite, qui peignaient sa terreur. La contrainte qu'elle s'était imposée dans le commencement de son entretien avec son amant, l'effort inoui qu'elle s'était fait pour lui déclarer son nom, l'avait jetée dans un accès de délire qui devint bientôt effrayant. Madame de Saint-Elme la fit porter dans son lit. Amador, au desespoir, courut sur-le-champ à Vernon, et ramena avec lui un médecin; celui-ci déclara que la maladie d'Anaïs était une fièvre miliaire de la plus fâcheuse espèce.
Le général supplia madame de Saint-Elme de lui permettre de rester auprès de madame de Simiane: elle n'osa lui refuser cette faveur. Un exprès fut dépêché à Mr. D., pour l'instruire de ce qui se passait.
CHAPITRE XIV.
La Marquise resta privée de l'usage de la vue et de celui de la parole, pendant trois jours. Sur le matin du quatrième, elle rouvrit les yeux, et demanda où était la Comtesse. La voici auprès de vous, ainsi que votre Amador, répondit M. de Lamerville. Amador! dit-elle; croyez-vous qu'il soit encore mon Amador?--N'en doutez pas.--Il ignore qui je suis, il faut bien se garder de le lui apprendre. Tout serait perdu, ajouta-t-elle d'un air de confidence.--Bannissez cette idée, il brûle de s'unir à madame de Simiane.--Chut; ne prononcez jamais ce nom; il est proscrit, entendez-vous; Amador le déteste: un soir on l'articula devant lui, si vous aviez vu sa colère! j'en tremble encore. Elle fut prise d'un violent frisson: il lui dura deux heures, au bout desquelles elle s'endormit.
Son premier mot, à son réveil, fut: est-il venu?--Il est là, répondit la Comtesse.--Il ne faut pas le laisser approcher de moi pendant mon sommeil.--Pourquoi donc?--Je pourrais me trahir, me nommer; il me fuirait, et je deviendrais folle.--Elle se mit à jeter de grands éclats de rire. Amélie ne put retenir ses pleurs.--Savez-vous, reprit Anaïs, en portant un oeil fixe sur M. de Lamerville, savez-vous ce que c'est que la folie? C'est une chose terrible; elle effraie tout le monde; on s'éloigne de ceux qui en sont atteints; personne ne leur reste attaché, personne; les Clémences sont rares! Je ne veux pas devenir folle, je ne le veux pas, ajouta-t-elle d'une voix très-forte. Si vous aviez ce malheur, dit M. de Lamerville, au comble de l'attendrissement, votre Amador ne vous quitterait plus. Il colla, avec ardeur, sa bouche sur la main de la marquise: elle le regarda d'un air étonné, et dit: Voilà comme il faisait souvent, lui, avant ce triste soir! Elle jeta un soupir profond, enfonça sa tête dans son lit, et ne parla plus de la journée.
Une semaine entière se passa sans qu'il y eût aucun intervalle au délire d'Anaïs. Quelquefois pourtant il semblait qu'elle reconnaissait M. de Lamerville: elle lui faisait signe de s'asseoir auprès d'elle, et ne voulait rien prendre que de sa main. D'autres fois elle montrait de la frayeur à son approche, et lui enjoignait de s'éloigner. Un matin elle se fit apporter ses manuscrits, et commanda qu'on les brûlât; mais elle révoqua aussitôt cet ordre, et s'écria: Pardon, mon père, pardon!--A travers ces discours incohérens, il était facile de démêler qu'elle était intérieurement combattue entre deux sentimens égaux en force, et leur violence ne permettait pas d'assigner un terme prochain à sa guérison.
Amador et la Comtesse se désespéraient de ne voir aucun adoucissement à son état. Depuis que le premier avait su d'Amélie l'histoire d'Anaïs, son amour devint un véritable culte. La posséder ou mourir, était le voeu de son coeur.
Dans la nuit du dixième jour, la fièvre d'Anaïs baissa; son cerveau parut se dégager: elle reconnut Amélie et Rosine, et leur adressa quelques mots agréables: ensuite elle se leva sur son séant, et regarda tout autour de sa chambre, comme si elle y cherchait quelqu'un; puis dit en soupirant: C'est un rêve, hélas! ce ne pouvait être qu'un rêve! M. de Lamerville, qui était sorti un instant, revint. Elle l'aperçoit, jette un cri, sa tête s'égare de nouveau.
Amélie ne voulait pas que M. de Lamerville restât davantage dans l'appartement de la malade. Le docteur fut d'un avis contraire, et l'emporta. Amador se tint, deux jours et deux nuits, auprès de la marquise, attentif à veiller le retour d'un moment lucide, dans l'espoir d'en profiter pour avoir une explication. Vain espoir! un morne silence avait succédé au délire d'Anaïs. L'oeil constamment attaché sur Amador, elle suivait chacun de ses mouvemens, en témoignant par ses gestes, ou du chagrin ou du plaisir, selon qu'il s'éloignait ou se rapprochait; mais elle ne prononçait aucune parole, et donnait des signes d'effroi dès qu'elle s'apercevait qu'on voulait lui parler. Cette situation singulière et terrible, durait encore quand Mr. D. arriva.
Cet ami respectable était parti de Touraine, le coeur dévoré d'inquiétudes: il connaissait la profonde sensibilité de sa fille adoptive, il en avait toujours redouté les effets. La nouvelle de sa maladie lui avait causé des alarmes qui s'augmentaient à mesure qu'il s'en approchait. Quand il fut au coin du petit bois qui bordait l'habitation de M. de Saint-Elme, il ne se sentit plus le courage de poursuivre son chemin, et donna l'ordre à Félix, qui le suivait, d'aller savoir ce qu'il devait craindre ou espérer. Quoique ce fidèle serviteur ne s'arrêta que peu de temps dans la maison, ce court délai parut un siècle à Mr. D.; il en conçut un augure défavorable, et s'avançait, d'un pas tremblant, vers la solitude, lorsqu'il en vit sortir un homme âgé, dont le costume désignait un médecin: il le joignit, et d'une voix qui décelait la plus cruelle agitation, lui demanda: La perdrons-nous? Elle est hors de danger, répondit le docteur, mais on aura peut-être de la peine à lui rendre l'usage de la raison. J'ai essayé, sans succès, de tous les remèdes connus, et je n'espère rien maintenant, que d'une crise que mon art ne peut provoquer. Mr. D. témoigna la douleur la plus vive. Attendez, dit le docteur, il me vient une idée; votre présence inattendue peut nous servir. La malade repose; suivez-moi, je vais faire sortir tout le monde de sa chambre, et vous placer à ses cotés. A son réveil, ses yeux chercheront ceux qu'elle a coutume de voir; si elle les demande, si elle vous reconnaît, je réponds de tout.
Le projet du docteur fut mis sur-le-champ à exécution. Amador refusait de céder le fauteuil qu'il occupait auprès du chevet du lit de la marquise; mais il ne put résister à l'autorité réunie du médecin et de M. D. Toutefois il ne céda que sous la condition qu'on lui permettrait de demeurer dans la chambre. Il se plaça au pied du lit d'Anaïs, se cacha sous ses rideaux, et promit de ne se montrer que lorsqu'il pourrait le faire sans qu'il en résultât aucun inconvénient. Le docteur resta dans le sallon voisin avec Amélie et Rosine.
Après une heure d'un sommeil assez calme, madame de Simiane ouvrit les yeux et les porta d'abord, ainsi que le docteur l'avait prévu, du côté où se tenait M. de Lamerville; elle tressaillit; quelques pleurs mouillèrent ses joues; puis elle se souleva comme pour mieux voir, et s'écria: Est-ce encore une illusion? ou mon second père est auprès de moi? Vous ne vous abusez pas, chère et tendre Anaïs, c'est votre meilleur ami; celui qui, depuis si long-temps, n'a vécu que pour vous. Elle lui tendit la main, et dit: J'ai été mal, bien mal.--Je le sais; mais, Dieu merci, vous voilà mieux.--Ah! pourquoi me suis-je séparée de mon guide! Fatale absence! elle me coûtera mon repos éternel.--Calmez-vous, guérissez-vous, et vous serez plus heureuse que vous ne le fûtes jamais.--Heureuse! moi, heureuse! Ah, mon ami, détrompez-vous; je l'aime pour toujours.--Eh bien, son amour est le prix du vôtre.--Il m'aime, je le crois; mais il me rejette; sa funeste prévention nous sépare.--Il n'en a plus, s'écria sans se montrer M. de Lamerville.--Oh! mon dieu, mon dieu, dit madame de Simiane, quel accent! il a retenti jusqu'au fond de mon coeur. Mon ami, ajouta-t-elle plus bas à Mr. D., tel est l'empire de cette passion, que j'ai tant de fois, sans succès, essayé de combattre, qu'à chaque instant je crois entendre, je crois voir Amador. Figurez-vous qu'au milieu de mes souffrances, de ma faiblesse extrême, il me semblait qu'il était là, devant mes yeux. Depuis que je fus livrée à cette douce erreur, j'ai tellement craint de la perdre, que je n'interrogeai personne; je ne permis à personne de me parler: je ne voulais pas être éclaircie. Hélas! que ne puis-je me tromper encore!--Il n'en est pas besoin, dit Amador avec feu en se précipitant à genoux auprès du lit de la marquise. Femme adorée! consens à mon bonheur; il dépend en entier de toi, de madame de Simiane! Anaïs fit un geste de surprise et de doute.--Bannis un soupçon qui nous offense tous deux, continua le général. C'est devant ce respectable ami, devant ton second père, que je réclame ta main: mon amour, mon repentir m'en rendent digne. Exauce les derniers voeux de mon oncle, sois à moi pour la vie.
Anaïs doutait encore; la comtesse entra, et fit le récit exact de ce qui s'était passé depuis le moment où la marquise était tombée malade. Celle-ci montra de la joie, de l'attendrissement; mais elle ne voulut rien promettre. Le médecin, la voyant très-fatiguée, recommanda qu'on la laissât seule avec sa garde. On obéit, et chacun fut prendre un repos dont il avait autant de besoin qu'Anaïs.
Madame de Simiane se rétablit promptement. Dès qu'elle fut en convalescence, Amador la sollicita de consentir à leur union. Cette prière, qu'elle eût été affligée de ne pas recevoir, la plongea dans la mélancolie. Depuis que la certitude d'être aimée autant qu'elle aimait elle-même, avait rendu quelque calme à son coeur, elle s'était aperçu que l'amour n'avait fait qu'imposer silence au préjugé de M. de Lamerville, mais qu'il n'en avait pas triomphé. Elle sentait qu'elle serait la plus infortunée des femmes, si son amant, devenu son époux, ne paraissait pas jouir d'une félicité parfaite. Ses réflexions l'avaient convaincue qu'elle ne pouvait s'assurer des jours tranquilles qu'en faisant un pénible sacrifice; elle voulait le méditer dans la retraite, et surtout s'appuyer des conseils de Mr. D.... Elle partit pour Villemonble avec lui, sous le prétexte de quelques arrangemens à prendre, et défendit à M. de Lamerville et à la comtesse de venir la trouver avant trois jours. Elle promit qu'à cette époque elle déciderait sans retour du sort de son amant.
CHAPITRE XV.
Mr. de Lamerville n'avait pas été sans s'apercevoir de l'air triste et préoccupé que madame de Simiane avait depuis que sa santé était revenue; il n'y concevait rien, non plus qu'aux réponses évasives qu'elle faisait sans cesse à ses tendres instances. Pour ne pas s'en offenser, il avait besoin de se rappeler combien elle lui avait montré d'amour. Pourquoi, se disait-il, tant d'abandon est-il suivi de tant de retenue? Anaïs redouterait-elle de perdre son indépendance? Lui serait-elle déjà plus chère que ma tendresse? Son imagination l'aurait-elle abusée? Ces questions, qu'il se faisait à lui-même, étaient suivies du retour de cette idée cruelle, qu'une femme qui aime la célébrité, ne donne qu'à moitié son coeur à son époux.
Quand une femme est contrariée dans ses désirs, elle montre plus de chagrin que d'humeur; l'homme au contraire montre plus d'humeur que de chagrin. L'une se plaint, verse des larmes, accuse le sort, et quelque coupable que puisse paraître son amant, elle est persuadée de son innocence au premier mot qu'il dit pour se justifier. L'autre accuse d'abord sa maîtresse, la rend responsable des événemens dont elle gémit elle-même; et quand il paraît en croire ses discours, ses regards, ses pleurs, il est plus souvent subjugué que convaincu.
Tandis que l'absence et les délais de madame de Simiane, qui tenaient au sentiment le plus délicat, lui donnaient l'apparence d'un tort aux yeux de M. de Lamerville, elle, non moins passionnée que son amant, mais plus tendre et plus juste, tremblait qu'il ne l'accusât de caprice, et s'occupait des moyens de se dévouer exclusivement à lui. Le respect qu'elle conservait à la mémoire de son père, avait suspendu quelque temps l'effet d'une résolution que l'amour et la raison approuvaient également. Elle fit part de son projet et de ses scrupules à M. D.... Il appuya l'un, et parvint à lever les autres.