La femme auteur; ou, les inconvéniens de la célébrité, tome II
Part 4
Après le déjeûner, M. de Lamerville conduisit les dames dans une longue allée de lilas, de chèvrefeuille, de jasmin et d'épine-rose. Cette allée était bordée par un bras de rivière qui portait bateau; au-delà s'étendaient, d'un côté, des prairies artificielles; de l'autre, une grande route qui, aboutissant à plusieurs campagnes superbes, se trouvait si continuellement garnie de voitures, qu'elle ressemblait à un boulevart. Tandis que madame de Saint-Elme s'arrêta pour considérer ce rare point de vue, les amans s'avancèrent sous un bosquet qui était taillé de manière qu'on jouissait à la fois de l'ombrage et de la perspective la plus étendue et la plus pittoresque. Cette retraite est un véritable Eden, s'écria la marquise. J'ai quelquefois songé qu'il y manquait une Eve, répondit Amador, aujourd'hui je n'y désire rien.--Vous visitez souvent ce lieu, à ce qu'il paraît?--Très-souvent: il m'est cher à plus d'un titre; j'y ai passé les plus belles années de ma jeunesse.--Auprès d'une amie, peut-être.--De l'amie la plus tendre.--Une palpitation violente souleva le sein d'Anaïs; Amador ajouta: Hélène (c'est le nom de cette amie) me fut destinée pour épouse: son grand-père était lié, depuis l'enfance, avec mon oncle chéri, le duc de Lamerville. Ces deux respectables vieillards se flattaient de resserrer encore leurs noeuds par notre hymen. Hélène était jolie, spirituelle; j'avais vingt ans quand je la connus: à cet âge on ne voit guère aucune femme avec indifférence; on s'abuse sur le trouble que sa présence fait naître, on le prend pour de l'amour; je crus en avoir pour Hélène, et je me disposais à former une union imprudente, quand celle qui devait en être la victime eut assez de confiance en moi pour m'avouer que son coeur était engagé sans retour. Elle cachait avec soin sa passion à son aïeul, dont elle redoutait la colère. Je ne craignais pas celle de mon oncle, il me portait trop d'affection pour ne pas sacrifier, sans balancer, ses désirs aux miens. J'eus l'air de refuser la main d'Hélène, elle épousa son amant. Peu de temps après, elle acheta cette habitation, où elle restait une partie de l'année; je l'y suivis trois printemps de suite. Cette femme charmante était devenue une soeur pour moi; la plus étroite intimité existait entre nous; il n'était pas un secret qui ne nous fût commun. Combien de fois ce bosquet n'a-t-il pas été le témoin de nos mutuelles confidences! Combien de fois ne lui ai-je pas juré qu'elle serait la première personne aux regards de laquelle j'offrirais la femme dont je souhaiterais de faire ma compagne. Le sort a détruit mes projets; tu ne la verras point, bonne Hélène, celle qui fixera mes voeux, mais ton asyle favori recevra du moins ses pas. Auriez-vous eu le malheur d'avoir à pleurer la mort de cette dame, demanda Anaïs? Heureusement non; mais elle n'en est pas moins perdue pour moi; elle est établie pour toujours à Londres.
Quel dommage que Léon ne soit pas ici! s'écria madame de Saint-Elme en s'approchant, il nous déclamerait le magnifique épisode des Géorgiques. Combien ne serait-il pas agréable d'entendre un bel ouvrage dans ce beau lieu! J'ai, dans ma poche, un volume de la meilleure traduction du _Paradis perdu_, dit le général; voulez-vous que je vous en lise quelques passages? La proposition fut accueillie, un siége de verdure reçut les dames. M. de Lamerville s'assit à leurs pieds, et leur lut le chant des Amours. La comtesse l'interrompait par de fréquens applaudissemens; il dirigeait alors ses regards sur Anaïs, et répétait, d'une voix émue, la phrase qui répondait le mieux à sa pensée. Quant à la marquise, elle restait comme anéantie sous le poids des plus enivrantes sensations. Au moment du cantique nuptial, ses yeux se mouillèrent de douces larmes. Cette lecture aurait-elle réveillé en vous des souvenirs trop tendres, lui demanda M. de Lamerville avec inquiétude?--Non, répliqua-t-elle, mon émotion ne naît que du charme de cet instant. Il est céleste, prononça M. de Lamerville, d'une voix passionnée; les délices décrites par Milton n'approchaient pas des pures voluptés qui pénètrent mon ame. Vraiment, dit la comtesse en riant, je ne suis pas étonnée que les poëtes cherchent l'ombrage, il est favorable à l'enthousiasme.
Le concierge vint avertir que le dîner était prêt. On se mit en chemin pour rejoindre la maison. M. de Lamerville osa presser plus d'une fois le joli bras qu'il tenait sous le sien; mais Anaïs, craignant d'avoir trop laissé paraître sa tendresse, ne put cacher son trouble.
M. de Lamerville parvint à rendre le calme à la marquise, par le soin délicat qu'il prit d'entamer, à table, un entretien qui fit diversion. Il préférait déjà Anaïs à lui: sa retenue le prouva mieux que n'auraient fait ses transports.
On alla le soir se promener sur l'eau; une sérénade charmante se fit entendre du bosquet voisin. Anaïs, que la conduite de son amant avait réconciliée avec elle-même, se livra sans crainte à ce nouveau plaisir. On retourna fort tard à la ville, et l'on se sépara sans se quitter. On n'est jamais absent de ce qu'on aime.
CHAPITRE X.
La confiance s'établit vîte en amour. M. de Lamerville et la marquise furent bientôt très-liés. Amador jouait bien de la flûte; il venait faire, tous les matins, de la musique avec Anaïs, et souvent le prétexte d'une lecture le ramenait, le soir: il ne paraissait plus dans la salle de compagnie, qu'aux heures où les dames y descendaient. Il s'applaudissait, chaque jour, du refus qu'il avait fait de madame de Simiane. Quelle différence! disait-il, entre cette femme douce, simple, modeste, qui conserve les goûts de son sexe, à la femme qui a la folle vanité de rivaliser avec la nôtre. Quel charme ne trouvai-je pas à faire sentir les beautés de nos grands écrivains, à madame de Senneterre, comme je jouis de son étonnement, lorsque je lui découvre toutes les richesses de cette mine féconde, où l'on peut fouiller sans cesse sans jamais l'épuiser. L'admiration que madame de Senneterre éprouve pour nos illustres auteurs, est mon ouvrage. Est-ce madame de Simiane qui daignerait former son opinion sur la mienne? Est-ce elle qui n'aurait pas encore aimé? Est-ce elle, enfin, qui se contenterait de l'hommage d'un seul homme? Non, certainement. Ainsi les préventions de M. de Lamerville contre la marquise, s'accroissaient encore de l'amour qu'elle lui avait inspiré.
Amador se répétait continuellement qu'Anaïs était la seule femme qui pût le rendre heureux; mais il voulait, avant de lui déclarer ses vues, percer le mystère qui l'entourait; il pensa que la marche la plus sûre et la plus franche était de s'ouvrir de ses desseins à madame de Saint-Elme, et se résolut de le faire.
Un soir, qu'il s'était rendu au sallon, et cherchait l'occasion de causer à part avec Amélie, l'hôtesse introduisit dans le cercle la veuve d'un président. Cette dame, qui comptait au moins cinquante ans, ne paraissait pas avoir été dépourvue de beauté; mais elle l'était totalement de grâces. Elle fit un léger salut aux dames, s'approcha d'un groupe d'hommes qui dissertait sur la politique, et interrompit leur conversation pour leur demander s'ils avaient lu l'impertinente brochure qui venait de paraître? De quoi traite-t-elle, Madame? dit l'un d'eux.--C'est une diatribe contre les femmes.--L'auteur n'est sûrement pas Français, observa M. de Lamerville.--A son style, qui pèche la plupart du temps contre les règles que prescrit la grammaire, et surtout au ton insultant qu'il prend envers nous, j'aurais cru qu'il était pour le moins un Hottentot, s'il ne nous apprenait dans sa Préface qu'il est né à Paris.--Ce ridicule écrivain vous défendrait-il, par hasard, l'amour? demanda un jeune homme.--Non, Monsieur; il nous fait la grâce de nous le permettre, dit la Présidente en minaudant; mais il nous défend la gloire; il veut que nous demeurions étrangères à la culture des beaux-arts; il nous refuse tous les talens, même celui d'écrire.--Et Madame est auteur?--Pas encore; mais je travaille à me rendre digne de ce titre. Je possède maintenant le latin à un degré si supérieur, que je suis en état de tenir tête dans cette langue au plus savant professeur de rhétorique. Je sais mon Juvénal en entier, et mon premier ouvrage sera une longue et sanglante satire contre nos détracteurs. Votre sexe est plutôt fait pour le madrigal, observa M. de Lamerville. Monsieur, à ce que je vois, est de la secte de ceux qui ne veulent pas que nous ayions du génie, et qui nous condamnent à plaire éternellement.--Serait-ce un si mauvais partage?--Plaire est agréable, sans doute; mais plaire ne suffit pas; d'ailleurs, quoique vous en puissiez dire, on n'aime que rarement une femme qui n'a aucun savoir. Que voulez-vous faire, je vous prie, d'une jolie poupée qui ne vous entretiendra que de bals, de pompons, ou d'une insipide ménagère qui vous fatiguera de détails domestiques.--Je ne voudrais pour ma compagne ni de ces femmes, ni d'une femme bel-esprit.--Et laquelle choisirez-vous?--Celle qui aura plus de grâces encore que de beauté, quelque peu de coquetterie et beaucoup de candeur; celle qui possédera assez d'esprit naturel et assez d'instruction pour me charmer et me comprendre; celle dont les vertus modestes et la bonté constante seront les premiers apanages. Ce portrait est séduisant, observa un prétendu philosophe; mais où rencontrer le modèle? On le cherche long-temps; mais on le trouve enfin, répondit Amador en jetant un regard expressif sur la marquise. Elle baissa les yeux, étouffa un soupir, et songea à sa mère. Croyez-vous, Monsieur, dit la Présidente à M. de Lamerville, qu'il soit impossible qu'une femme de lettres possède les qualités que vous venez de peindre? Je fais plus que de le croire, j'en suis certain. Celle qui a l'ambition de devenir célèbre, a plus d'orgueil que de sensibilité.--Ainsi, vous proscrivez les Sapho, les Corinne, les Deshoulières, les Lafayette, les Riccoboni?--Je ne les proscris point, je leur offre le tribut qu'elles ont souhaité; je les admire; mais je ne serais jamais l'amant, encore moins l'époux de celle qui marcherait sur leurs traces.--Je donnerais cent louis, s'écria la Présidente, pour que vous portassiez les fers de quelque Muse! Cela serait plaisant, dit le peintre. On a vu des choses aussi extraordinaires, observa le jeune homme. Celle-là ne se verra point, répliqua M. de Lamerville. Anaïs sentit son sang se glacer dans ses veines. Ne pourrait-il pas arriver, reprit la Présidente, que vous devinssiez amoureux, malgré vous, d'une femme qui serait chargée du crime affreux d'enchanter l'univers par ses écrits?--Je ne le crains pas, mon coeur ne m'appartient plus; mais si au lieu d'avoir fait le choix dont je m'applaudis, j'avais eu le malheur de prendre, sans le vouloir, de l'amour pour une de ces femmes avides de renommée, je fuirais jusqu'au bout du monde plutôt que de céder à mon penchant.--Cela est trop fort, prononça Anaïs. Beaucoup trop fort, dit le peintre: je ne vois rien de fâcheux à s'abandonner au sentiment que vous inspire une femme célèbre. De bonne foi, général, ajouta-t-il en désignant la marquise, croyez-vous qu'une auréole de gloire gâterait ce joli front?--Son éclat serait moins touchant, répondit M. de Lamerville. Injuste prévention! s'écria madame de Saint-Elme. Très-injuste, dit le jeune homme. Quant à moi, je suis fou des talens. Si je les aime dans mon sexe, je les idolâtre dans l'autre; ils sont à mes yeux le plus puissant et le plus solide des attraits. Les productions littéraires des femmes ont une grâce, une délicatesse que nous tenterions en vain d'imiter; elles font le charme de mes loisirs, et j'avoue que je serais homme à devenir éperduement amoureux d'une femme, seulement parce qu'elle serait auteur. Vous voyez, Monsieur, dit la Présidente à M. de Lamerville, en rajustant le noeud de son fichu, vous voyez que tout le monde n'est pas de votre opinion.--La mienne est du moins celle du plus grand nombre.--Oh! cela est loin d'être prouvé; mille exemples attestent le contraire. De tous temps les femmes à réputation ont enchaîné sous leurs lois une foule d'amans.--Dites d'adorateurs, Madame. Il est, je le sais, des hommes vains et nuls, qui, brûlant de faire parler d'eux à quelque titre que ce soit, se proclament les esclaves de ces femmes présomptueuses. C'est un culte que l'orgueil rend à la vanité, et l'on ose traiter cela de sentiment! l'on profane ainsi ce mot sacré! Mais dans ce siècle on veut voir partout de l'amour; il n'est presque nulle part. Vraiment, reprit la Présidente, d'un ton ironique, Monsieur emploie tant d'art et d'éloquence à soutenir son systême, que je tremble qu'on ne l'adopte. En effet, il est simple de croire que l'esprit est sottise, et que le sacrifice qu'on veut faire à une femme de son rang, de ses richesses, du séjour de sa patrie, n'est point une marque d'amour.--Je n'ai point tenu ce langage.--N'avez-vous pas nié que l'on pût ressentir une grande passion pour une femme supérieure?--Je nie que ce que vous appelez une femme supérieure soit faite pour inspirer une tendresse véritable.--Voilà, Monsieur, ce qui s'appelle s'abuser étrangement. Un grand nombre de faits dément votre assertion.--Bon, ce sont de vrais contes!--Des contes! tout le monde sait qu'il y a peu de mois encore, un prince allemand, dont cent aïeux illustres et une fortune immense sont le moindre des titres, brigua la main de madame de Simiane.--Une ivresse passagère l'aveuglait; je le répète, ces femmes-là ne peuvent ni donner ni recevoir le bonheur: elles subjuguent quelquefois, jamais elles n'attachent, et dans le dévouement extrême qu'on se plaît à faire éclater pour elle, la tête est tout, le coeur n'est rien; mais elles n'y regardent pas de si près: l'article important pour elles est de faire du bruit. Général, dit d'un ton grave un vieillard qui ne s'était pas encore mêlé à la conversation, madame de Simiane honore autant son sexe par ses moeurs, qu'elle honore les lettres par ses ouvrages; et son nom, permettez-moi de vous le faire observer, ne doit se prononcer qu'avec respect. Je ne prétends pas attaquer le caractère de madame de Simiane, répondit M. de Lamerville; mais en dédaignant l'estimable obscurité qui doit être le partage de son sexe, elle m'a donné le droit de la juger sévèrement.--Eh! que savez-vous, reprit le vieillard avec feu, que savez-vous si ce noble tort que vous lui reprochez ne l'a point préservée de torts plus condamnables? Que savez-vous s'il n'est pas le principe de ses éminentes vertus?--Connaîtriez-vous madame de Simiane, demanda madame de Saint-Elme avec vivacité, au vieillard.--Je n'ai point cet honneur, mais je sais des traits d'elle qui me la font chérir. Son ame, d'ailleurs, se révèle dans ses écrits. C'est risquer beaucoup que de juger quelqu'un sur ses écrits, observa un partisan de Lavater; quant à moi, je n'en crois que la figure. On assure que celle de madame de Simiane est des plus séduisantes, dit le jeune homme. On me l'a extrêmement vantée, dit le peintre; je n'ai pu, malgré tous mes désirs, en juger par moi-même. On m'a montré une fois la marquise au spectacle: je cherchai à m'approcher d'elle au moment où elle en sortait. Je ne pus y réussir, une foule curieuse assiégeait ses pas. Elle ne paraît dans aucun lieu sans être soudain entourée d'un essaim d'admirateurs.--Heureuse! heureuse femme! s'écria la Présidente, sa marche est toujours un triomphe. Ce triomphe est peu digne d'envie, répondit d'un ton dédaigneux M. de Lamerville; la femme la plus estimable est celle dont on parle le moins. N'êtes-vous pas de mon avis, Madame, demanda-t-il à la marquise?
L'amour avait eu assez d'empire sur Anaïs pour qu'elle eût souffert jusque-là en silence des discours qui la blessaient; mais ces dernières paroles du général ne laissèrent de place dans son ame qu'au ressentiment; il lui sembla qu'elle ne pouvait les pardonner, sans faire un outrage à la mémoire de M. de Crécy; et d'un ton à la fois sensible et ferme, elle répliqua: Oui, madame de Simiane mérite le blâme, elle le mérite pour s'être écartée de la route qui lui fut tracée par un cher et respectable guide. Elle le mérite pour avoir embrassé, nourri la plus funeste illusion. Sa faute fut affreuse, sa punition sera plus affreuse encore.--De quoi voulez-vous, je vous prie, qu'on la punisse, demanda la Présidente? De sa gloire, apparemment, répondit le vieillard avec véhémence?--Sa gloire! sa gloire! elle est obscurcie, s'écria la marquise.--Obscurcie? reprit la Présidente, en voici bien d'un autre! Elle s'accroît chaque jour: la jalousie seule, l'odieuse jalousie pourrait le contester. Madame ne saurait être jalouse de personne, répondit le général d'un ton imposant. Le vieillard, en colère, proféra entre ses dents quelques mots qui ne furent pas entendus. Eh! mon dieu, dit Amélie avec impatience, laissons cet entretien. Oui, laissons-le, répondit la marquise; mais ne l'oublions pas.
La comtesse avait tremblé que le transport imprudent de la marquise ne l'eût trahie; mais M. de Lamerville n'en tira aucune autre conséquence, sinon qu'elle connaissait quelques particularités qui n'étaient pas avantageuses à madame de Simiane. Ces femmes à talent, dit-il tout bas à la marquise, deviennent tôt ou tard les héroïnes de quelques aventures plus ou moins répréhensibles, et je gagerais, en dépit du pompeux éloge qu'on vient de nous faire de madame de Simiane, que sa conduite n'est pas entièrement irréprochable. L'indignation se peignit dans les traits d'Anaïs; un éclat allait la compromettre; la comtesse s'en aperçut: sortons, lui dit-elle, mon amie, sortons, je me sens très-indisposée.
M. de Lamerville voulait accompagner les dames jusque chez elles; la comtesse le pria de les laisser, sous le prétexte d'avoir besoin de repos.
CHAPITRE XI.
Dès que les amies furent seules, madame de Simiane s'écria: Je veux partir demain avant le point du jour.--Partir? y songez-vous?--Je veux partir; je ne veux plus le voir.--Vous l'aimez, il vous adore; la perspective la plus heureuse s'offre à vous. Encore quelques momens, et vous devenez l'arbitre du destin d'Amador. Il me fait un crime de mes succès, ajouta-t-elle avec un sourire amer.
Le préjugé a ravi sa foi à madame de Simiane, mais l'amour la lui assure. L'amour, l'invincible amour triomphe de tout. N'en doutez pas, mon amie, vous verrez M. de Lamerville abjurer son erreur à vos pieds.--M. de Lamerville aux pieds de madame de Simiane! Lui? Ah! ma chère! que vous jugez mal de ce caractère impérieux, inflexible; mon seul nom suffira pour changer sa tendresse en haine; vous le verrez attribuer à l'artifice ce qui fut le résultat d'un amour pur et vrai; et s'il était possible qu'il m'aimât encore après la fâcheuse découverte qui ne peut manquer d'avoir lieu; si, malgré ses efforts, il ne pouvait parvenir à vaincre sa passion pour moi, je n'ai que trop lu dans l'ame de cet homme si fier: inébranlable dans ses préventions, qu'il croit être des principes, il ne me confierait pas pour cela le soin de son bonheur. Oui, j'en suis certaine, il préférerait mourir plutôt que de me donner le titre de son épouse. Eh bien! moi aussi, je suis fière, je dois l'être, je dois aussi savoir mourir, et je pars.--Ce départ, semblable à une fuite, pourrait faire prendre une opinion défavorable de vous à M. de Lamerville; calmez-vous, ne précipitez rien, je vous en conjure au nom du ciel, au nom de votre père.--Mon père (répliqua madame de Simiane dans le plus grand désordre)! mon père! c'est lui, lui surtout, qui m'ordonne de ne pas rester ici un instant de plus. Ne voyez-vous pas son ombre irritée qui me poursuit? ne l'entendez-vous pas m'accuser du peu de soin que j'ai pris de ma gloire? Quel fruit ai-je retiré des préceptes, des exemples de ce bon père? Pourquoi ai-je quitté le paisible séjour où reposent ses cendres? Ah! je ne devais pas m'éloigner de sa tombe, mon unique refuge. Je devais la tenir embrassée jour et nuit; là, je devais braver les feux d'un trop fatal amour! Là je devais périr avant que de m'être abaissée à venir mendier l'hommage d'un coeur dédaigneux.
Rosine entra pour remettre une lettre à la comtesse; cette lettre était de M. de Saint-Elme: il instruisait sa femme qu'il profitait de son absence pour accompagner sa mère chez une de ses parentes, qui demeurait à Sens, et que Mr. D.... était parti pour la Touraine, où il avait à renouveler les baux des fermiers de feu M. de Lamerville.
Cette lettre fortifia Anaïs dans sa résolution. Si vous pouviez vous décider, dit-elle à la comtesse, à vivre tête-à-tête avec moi, jusqu'au retour du comte, nous n'irions ni à Paris ni à Villemonble. J'ai besoin d'habiter quelque temps un lieu qui ne me rappelle aucun souvenir: il faut que je m'arrache à moi-même. La solitude où j'ai rencontré M. de Saint-Elme, convient à la situation de mon esprit. Je suis inconnue aux domestiques qu'il y a laissés; je m'y rendrais avec vous et Rosine, je garderais le nom de Senneterre; je ne veux reprendre le mien que lorsque je me sentirai la force de lui rendre son ancien lustre. J'attendrai ce moment dans la retraite où Saint-Elme a recouvré sa raison. Si je n'y retrouve pas bientôt la paix, j'y trouverai bientôt la mort.
La comtesse ayant fait en vain de nouvelles tentatives pour dissuader Anaïs de son projet, cessa de s'y opposer. Elle régla ses comptes avec l'hôtesse; Rosine emballa les effets des dames, et elles avaient fait six lieues de poste avant qu'aucun locataire de l'hôtel ne fût levé.
CHAPITRE XII.
A son réveil, M. de Lamerville dit à son valet-de-chambre d'aller s'informer si madame de Saint-Elme était remise de son indisposition. Il paraît qu'elle n'était pas grave, répondit le valet-de-chambre; madame la Comtesse ne s'est pas couchée, et le jour n'avait point encore paru qu'elle était partie. Partie! par où? comment?--Elle est partie en poste.--Où est-elle allée? C'est un mystère.--Et la marquise l'a-t-elle suivie?--Oui, Monsieur.--Elles n'ont pas laissé un mot pour moi?--Pas un mot.--C'est inconcevable!--Très-inconcevable.--Eh! sait-on les motifs de ce brusque départ?--On ne sait rien, si ce n'est que madame la Comtesse a reçu hier au soir une lettre de Paris.--Des affaires pressantes les auront rappelées; mais ne pas écrire un mot de politesse!--En vérité, Monsieur, je crains que ces Dames ne soient pas ce que vous avez cru.--Que veux-tu dire?--Elles n'étaient recommandées à personne; leur manière de vivre paraissait singulière; ne pourraient-elles pas être quelque peu intrigantes?--Tu n'es qu'un sot, dit le général en colère, laisse-moi. Le valet-de-chambre sortit, sans se permettre la moindre réplique.
Monsieur de Lamerville était si loin d'imaginer la vérité, qu'il ne songea pas même à ce qui s'était passé la veille. Plus il réfléchissait à la conduite de la marquise, moins elle lui paraissait naturelle. Le propos de son valet-de-chambre lui avait fait quelque impression. Que devait être cette femme qui avait reçu ses soins, cette femme dont les prévenances, le trouble, les regards lui avaient dit tant de fois je vous aime, et qui s'éloignait de lui d'une façon si étrange? Serait-ce, en effet, une intrigante qui aurait formé des desseins sur lui? Mais alors elle ne s'en serait pas ainsi séparé. Serait-ce une coquette qui s'était fait un malicieux plaisir de se jouer de sa tendresse? Cela n'était pas possible. Anaïs paraissait si franche! si tendre! si modeste! tout parlait en sa faveur. Il se perdait dans ses conjectures, quand son hôtesse entra chez lui.
Pardonnez-moi, général, dit-elle, si je vous interromps; mais en visitant l'appartement de mesdames de Senneterre et de Saint-Elme, j'ai trouvé un carton de dessins qu'elles y ont oublié. Comme j'ignore l'adresse où je pourrais le leur faire passer, et que je vous crois mieux instruit que moi, je viens vous le remettre. C'est bon, je m'en charge, dit monsieur de Lamerville.