La femme auteur; ou, les inconvéniens de la célébrité, tome II
Part 3
Madame de Simiane se leva en faisant une exclamation de douleur, et sortit. La jeune comtesse se précipita sur ses pas. La marquise, touchée des discours, des caresses de son amie, ne lui déguisa rien. Je respire, dit la comtesse, M. de Lamerville est libre; l'unique obstacle qui vous sépare tient à un injuste préjugé; il faut travailler à le vaincre.--Eh! comment y parvenir?--Je ne le sais pas encore, mais enfin cela ne doit pas être impossible.
La marquise, un peu soulagée par l'entretien qu'elle venait d'avoir avec la comtesse, revint plus calme dans le sallon où Mr. D. venait d'entrer. Cette soirée était celle des incidens. Mr. D. ouvrit le journal; il contenait le récit d'une bataille dans laquelle M. de Lamerville avait eu deux chevaux tués sous lui, et reçu une blessure. On disait que le général était parti pour prendre les eaux de Baden.
Cette nouvelle fit naître à la jeune comtesse l'idée d'un projet qu'elle voulait confier à Mr. D., sachant bien qu'Anaïs ne se prêterait point à son exécution, si son respectable ami ne l'approuvait.
Amélie se rendit, le lendemain de bon matin, dans l'appartement de Mr. D.; ils s'entretinrent, en détail, de tout ce qui regardait madame de Simiane. L'état de langueur où elle paraissait sur le point de tomber, leur causait les mêmes sollicitudes. Aucun d'eux n'espérait la guérir d'un amour qu'elle avait nourri si long-temps dans le silence. Tous deux pensèrent que le seul moyen d'empêcher qu'il ne lui devînt funeste, était de la mettre en relation avec M. de Lamerville. L'imagination, observa la jeune Saint-Elme, est une enchanteresse qui prête souvent, à un homme célèbre, les vertus, les qualités qu'il n'a pas. Qui sait si le général, vu de près, ne perdra point une partie de l'éclat que lui donne sa haute réputation? Dans ce cas, notre amie ne jugera le refus qu'il a fait de sa main, que comme une singularité ridicule, et son amour pour lui cessera avec l'admiration qu'il lui inspire. Si le général, au contraire, est un homme aussi accompli qu'on le prétend, que risquons-nous d'engager madame de Simiane d'essayer de lui plaire, sous un nom supposé? Si elle échoue, sa démarche ne sera point connue; si elle réussit, elle n'aura pas à rougir, devant son époux, de ce qu'elle aura fait pour son amant.
Le plan de la jeune comtesse approuvé, elle le communiqua à madame de Simiane, qui en parut enchantée. On pensa que Mr. D. ne pouvait accompagner Anaïs, sans risquer de la faire reconnaître. On convint donc qu'elle n'emmènerait à Baden qu'Amélie et Rosine. La discrétion et la fidélité de cette dernière étaient à l'épreuve. La jeune comtesse promit d'obtenir le consentement de Saint-Elme pour ce voyage, sans qu'il pût soupçonner le véritable motif qui le faisait entreprendre. Ces mesures prises, madame de Simiane, qui était réellement très-changée depuis quelques mois, vint à Paris, où son médecin déclara qu'elle avait besoin de prendre les eaux. Amélie pria le comte de la laisser suivre son amie, qui ne pouvait se décider à se séparer d'elle. Saint-Elme ne s'opposa point aux désirs de son épouse, quoiqu'il fût fâché de la voir s'éloigner de lui. Madame de Saint-Elme, le comte et Mr. D., tinrent maison commune en l'absence des deux personnes qui leur étaient si chères.
CHAPITRE VII.
Les deux amies se hâtèrent de disposer leur départ. La marquise prit le nom de Senneterre; madame de Saint-Elme garda le sien. C'était sous le couvert de celle-ci que les lettres pour madame de Simiane devaient être adressées. Il ne leur arriva rien de remarquable en route. On s'imagine bien que leur conversation roula continuellement sur le même sujet, et qu'elles parvinrent à leur destination sans avoir fait une remarque sur les endroits qu'elles avaient parcourus; à peine s'étaient-elles informé de leur nom. Quand l'ame est fortement préoccupée, le voyage le plus intéressant ne devient qu'un simple changement de lieu.
Lorsqu'elles s'approchèrent de Baden, elles recommandèrent au postillon de les mener au meilleur hôtel garni: il les y conduisit.
La maîtresse de l'hôtel se décida, avec quelque peine, à leur louer un logement agréable. Leur suite modeste ne lui donnait pas une grande opinion de leur fortune. Elle tripla le prix du local qu'elles avaient choisi, dans l'intention de leur ôter l'envie de s'établir chez elle, où elle n'aimait à recevoir que les personnes très-riches. Mais Rosine ayant su, dès en arrivant à l'hôtel, que le général y demeurait, la marquise resta, malgré la mauvaise humeur de l'hôtesse et le prix exorbitant de son appartement.
Il y avait dans cet hôtel un vaste sallon, où plusieurs tables de jeu étaient toujours dressées. On y trouvait une bibliothèque composée de tous les ouvrages nouveaux et de tous les papiers publics. Ce sallon était occupé depuis le matin jusqu'au soir, tant par les locataires de l'hôtel, que par les personnes qui venaient les visiter. M. de Lamerville y passait une grande partie de ses journées, et sa présence en avait fait le lieu du rendez-vous de la bonne compagnie.
Anaïs était arrivée depuis huit jours, et n'avait pas encore paru au sallon. Madame de Saint-Elme la pressait en vain d'y descendre; elle craignait de rencontrer quelqu'un de sa connaissance, ou plutôt elle craignait de voir s'anéantir l'espoir flatteur qui l'avait conduite aux eaux. Elle sentait que sa première entrevue avec M. de Lamerville devait être décisive, et, par cette raison, elle en retardait sans cesse le dangereux moment. Si l'incertitude est plus cruelle à supporter que le malheur, ce n'est pas en amour: le propre de ce sentiment est de se plaire à s'abuser soi-même. Après le bonheur d'être aimé, une des premières jouissances des amans est peut-être l'incertitude. La marquise chérissait la sienne. Respirer le même air, habiter le même toit que M. de Lamerville, le voir passer sous ses fenêtres, rêver aux moyens d'attirer ses regards sans paraître les chercher, étaient des plaisirs qu'elle redoutait de perdre. Elle n'écrivait pas, ne lisait pas, ne voyait personne, et pourtant n'éprouvait aucun instant de vide. Cette situation nouvelle et douce semblait lui avoir fait oublier le but de son voyage; si elle s'en était remise au hasard du soin de la servir, elle n'eut pas tort de compter sur lui.
Un matin qu'elle sortait avec la comtesse, elle rencontra dans l'escalier Monsieur de Lamerville. Il se rangea pour la laisser passer, et lui fit un salut profond. Comme elle s'apprêtait à lui rendre sa politesse, le pied lui glissa, et elle serait infailliblement tombée si le général ne se fût empressé de prévenir sa chûte.--Ne vous êtes-vous pas blessée, Madame? demanda-t-il.--Non, Monsieur, grâces à votre secours.--Permettez que je vous accompagne jusqu'en bas.
La marquise accepta la main qu'on lui offrait, non sans éprouver une vive émotion. Le général s'aperçut qu'elle tremblait, et se méprit sur le motif qui en était la cause. Vous avez eu peur, observa-t-il; si vous m'en croyez, vous vous arrêterez quelques instans au sallon pour respirer des sels; j'en ai d'excellens à vous offrir.--Je vous remercie, Monsieur; l'air me sera plus salutaire. Oui, dans ce cas l'air est ce qui vaut le mieux, dit madame de Saint-Elme, et les amies continuèrent leur chemin.
Un grand chapeau de paille recouvert d'un voile, cachait entièrement la figure d'Anaïs. Le général n'avait donc pu la voir, mais il avait été frappé de la grâce de sa taille, et le son de sa voix lui avait rappelé cet organe enchanteur qu'il avait eu tant de plaisir à entendre au bal de l'Opéra. Il pensa qu'il serait fort singulier que cette femme fût la même que la séduisante inconnue dont il avait été à regret séparé la dernière nuit de son séjour à Paris, et désira d'avoir quelques détails sur son compte. Dans cette idée, il entra chez son hôtesse, sous le prétexte de la charger de quelques emplettes, et lui demanda si elle logeait dans son hôtel d'autres dames que celles qu'il avait vues au sallon.--Non, général, si ce n'est les deux nouvelles locataires qui occupent le petit corps-de-logis au fond de la cour.--Depuis combien de temps sont-elles chez vous?--Depuis une semaine.--Sont-ce des personnes de distinction?--Je ne sais trop que vous en dire; elles n'ont pour toute suite qu'une femme-de-chambre, font assez maigre chère, et n'ont pas encore reçu une seule visite.--Sont-elles ici pour leur santé?--Je le présume.--Comment s'appellent-elles?--Le nom de l'une est Senneterre; celui de l'autre Saint-Elme.--Sont-elles jolies?--Assez bien.--Quel est leur âge?--La première doit avoir de vingt-cinq à vingt-sept ans; l'autre de dix-sept à dix-huit.--Personne n'est venu les voir?--Personne.--Sortent-elles souvent?--Tous les matins.--En voiture?--A pied.--Il est extraordinaire qu'elles ne descendent pas au sallon.--Il paraît qu'elles sont sauvages.--Que peuvent être ces femmes?--Oh! ce ne sont pas des savantes, elles n'ont encore demandé ni un roman ni un journal.
M. de Lamerville rit de la judicieuse remarque de son hôtesse, et voyant qu'elle ne pouvait satisfaire sa curiosité, il la quitta.
De retour dans son appartement, il interrogea aussi son valet-de-chambre. Celui-ci ne lui apprit rien, sinon que les étrangères étaient l'objet de beaucoup de conjectures pour les habitans de l'hôtel. Quant à moi, général, ajouta-t-il, je parierais qu'elles ont quelques raisons politiques de se cacher. Cela seul explique comment deux femmes de leur âge ont pu se condamner à passer huit jours ici, dans une solitude absolue.
Amador pensa que si son valet-de-chambre devinait juste, les dames qu'il avait envie de connaître ne seraient peut-être pas fâchées de former une liaison avec lui. Il crut qu'il pouvait profiter du léger accident dont il avait été témoin, pour solliciter l'honneur d'être admis à leur faire sa cour. Le résultat le plus fâcheux de cette démarche étant d'essuyer un refus honnête, il ne balança point à s'y exposer; il réclama, dans un billet, la faveur de se présenter chez mesdames de Senneterre et de Saint-Elme. On lui fit répondre de vive voix que ces dames le recevraient à sept heures du soir.
La marquise employa beaucoup d'art et de temps à faire une toilette qui parut simple. La question me trouvez-vous bien? fut répétée cent fois à madame de Saint-Elme, dont les éloges ne rassuraient pas Anaïs. Une femme sensible devient à la fois modeste et coquette, quand elle désire de plaire.
L'heure du rendez-vous sonna. La marquise sentit la nécessité de cacher son trouble sous un air d'occupation. Elle se mit à son métier de broderie. Rosine annonça M. le général de Lamerville.
Je serai toute ma vie reconnaissant, mesdames, dit le général, de la faveur que vous m'accordez. Je craignais que l'espèce de frayeur que vous avez eue ce matin ne vous devînt nuisible.--Cet intérêt est très-flatteur, balbutia la marquise.--Je ne me suis pas trompé, il n'y a qu'une voix comme celle-là dans le monde, s'écria le général. Anaïs feignit de ne pas entendre, et continua de broder. Cette seconde rencontre, ajouta-t-il, est plus heureuse que la première; une foule importune ne viendra point la troubler; un masque envieux ne me dérobe pas ces traits charmans. (Regardant Amélie). Je ne vois ici que des objets aimables; mais je ne me dissimule pas que je suis environné de dangers.--Un homme comme vous ne doit en redouter aucun, répondit Amélie.--Je ne suis pas invulnérable.--Comptez-vous rester long-temps aux eaux, Monsieur, demanda la marquise.--Je voudrais ne plus les quitter.--Elles vous font du bien?--Je commence à croire qu'elles sont merveilleuses.--Mon médecin me les a beaucoup vantées.--Est-ce pour une affection nerveuse que vous êtes venue les prendre?--Précisément.--Dans ce cas, les promenades à cheval sont utiles: si vous vouliez en essayer, j'ai une jument très-docile dont je vous prierais de disposer.--Mille grâces, le cheval me fait peur; je ne suis pas une Amazone.--Si vous aimez mieux courir en wiski, j'en ai un à vos ordres.--Je préfère me promener à pied.
Je ne suis pas heureux dans mes offres, je n'essuie que des refus.--On dit qu'il y eut hier un concert chez une des personnes distinguées de cette ville, y fûtes-vous, Monsieur, demanda madame de Saint-Elme?--Oui, Madame.--Etait-il beau?--Assez brillant.--Les femmes, demanda la marquise, étaient jolies, sans doute?--Beaucoup moins que celles que je vois, répondit le général.--Vous aimez la musique, Monsieur, demanda madame de Saint-Elme?--A la folie.--Ai-je l'avantage de partager ce goût avec vous, Mesdames? Mon amie, répondit madame de Saint-Elme, a un si beau talent sur la harpe, qu'elle m'a rendue mélomane.--Je conçois facilement, dit le général, qu'il naisse des accords célestes sous une main divine.--C'est trop de flatteries. Songez, Monsieur, observa la marquise, que nous ne sommes pas au bal de l'Opéra.--Je le sais, Madame, et je m'en félicite; mais le dois-je? N'avais-je pas raison de présumer que celui qui voulait conserver sa liberté, ne devait pas vous voir.--Vous vous êtes bientôt remis de votre blessure, Monsieur, dit la marquise.--Celle-là n'était pas profonde, répondit le général: il en est, ajouta-t-il en jetant un regard significatif sur Anaïs, il en est dont on ne doit pas guérir, et qu'on se plaît pourtant à recevoir. On prétend que la société de cette maison est agréable, dit madame de Saint-Elme.--Elle est fort bien choisie, et ne laisserait rien à désirer si vous veniez l'embellir, répondit M. de Lamerville; mais je n'ose vous en presser, on a quelquefois des motifs de rester dans la solitude.
On vint avertir le général qu'il était attendu par une estafette du Ministre de la guerre. Il témoigna aux deux amies le regret qu'il avait d'être contraint de les quitter, et obtint la permission de renouveler sa visite.
Eh bien! dit madame de Saint-Elme quand il fut parti, n'ai-je pas eu raison de penser que M. de Lamerville n'avait besoin que de vous voir pour se sentir entraîné vers vous par le plus doux penchant.--Ne nous flattons pas encore; son ton était celui de la galanterie: il tient peut-être le même langage à toutes les femmes.--Croyez-vous aussi qu'il leur adresse les mêmes regards.--Oh! ses regards étaient charmans; mais ne peuvent-ils pas être trompeurs?
La marquise et la comtesse passèrent le reste de la soirée à s'entretenir de M. de Lamerville. L'hôtesse, qui avait appris que le général avait fait une attention particulière aux dames qu'elle avait assez mal accueillies, se repentit de sa conduite, et vint les prier, dans les termes les plus humbles, de disposer de tout ce qui était dans son hôtel: elle leur vanta la réunion qui se tenait dans la salle de compagnie, et les pria de l'honorer de leur présence. Le soupçon qu'Amador montrait sur leur retraite, les avait déjà décidées à en sortir. Elles reçurent, avec noblesse et bonté, la proposition et les excuses de leur hôtesse, et lui laissèrent espérer qu'elles se joindraient dorénavant à la société du soir.
CHAPITRE VIII.
Le lendemain matin le général envoya savoir des nouvelles des dames, et leur fit demander à quelle heure elles seraient visibles. Elles répondirent qu'elles ne pourraient le recevoir de la journée, mais qu'elles le verraient au sallon. Amador avait passé une partie de la nuit à rêver à la marquise. Aucune femme ne lui avait encore semblé réunir tant de charmes. Quelques mots sortis de sa bouche avaient suffi pour le convaincre qu'elle avait infiniment d'esprit. Le mystère dont elle s'entourait excitait sa curiosité, sans lui faire naître le plus léger doute sur sa vertu: tout dans elle annonçait une naissance distinguée, et la montrait, sous tous les rapports, digne de lui plaire; mais était-elle libre? C'est ce dont il comptait s'informer adroitement dans le premier entretien qu'il pourrait obtenir. Il fut chagrin du retard apporté à ses voeux, et chaque heure qui s'écoula jusqu'au soir, lui parut d'une lenteur insupportable.
Anaïs trouva le temps moins long. L'amour n'a pas le même caractère chez les deux sexes. L'homme veut surtout jouir, la femme veut surtout espérer: l'un ne contient qu'avec effort l'aveu de sa flamme, l'autre ne le laisse échapper que malgré soi; l'un s'abandonne avec ivresse à ses transports: il croit ne pouvoir jamais les faire assez éclater; ce n'est qu'en tremblant que l'autre découvre une partie des siens à celui qui les fait naître: il se mêle pour la femme, au bonheur d'aimer, une sorte de confusion qui l'empêche de le goûter dans toute sa plénitude, en présence de son amant; aussi arrive-t-il qu'elle retarde quelquefois le moment de le voir, ou avance celui de le quitter, pour être davantage à lui. Seule, elle se répète mille fois, avec délices, ce qu'elle oserait à peine entendre, ce qu'elle oserait encore moins dire. L'homme qui règne sur le coeur d'une femme délicate, ne sait jamais jusqu'à quel point il est aimé.
Le général était depuis long-temps dans le lieu du rendez-vous commun, où il ne prenait, contre son ordinaire, que peu de part à la conversation, quand la marquise et la comtesse entrèrent.
Amélie avait plus de jeunesse et d'éclat qu'Anaïs; mais cette dernière possédait, au suprême degré, ce je ne sais quoi, aimant des ames, que personne n'a su définir, mais qui nous attire d'abord. Tous les yeux se dirigèrent au même instant sur elle; toutes les bouches s'ouvrirent pour prononcer la même exclamation. Amador courut vers elle, et la conduisit s'asseoir, en se plaignant avec grâce de ce que sa porte lui avait été défendue. J'espère, dit un peintre aux hommes qui étaient venus faire cercle autour de la marquise, j'espère que vous serez maintenant de mon avis sur les traits dont se compose la beauté la plus touchante. Un oui unanime se fit entendre. J'avais tort, dit le général à voix basse à la marquise, de désirer de vous rencontrer ici. Je ne devais gagner à cela que des rivaux.
Quand on eut cédé au premier élan d'admiration que l'aspect de la marquise avait causé, il s'entama une discussion littéraire. Anaïs, qui craignait, en s'y mêlant, de se décéler, accepta une carte de whist. M. de Lamerville s'arrangea pour être son partenaire. Plus occupé de la marquise que de son jeu, il fit beaucoup de fautes; mais Anaïs ne lui en reprocha aucune.
Il chercha inutilement, après la partie, le moyen d'avoir un instant de conversation particulière avec la marquise. Le peintre s'était rapproché d'elle, et ne la quitta plus: lorsqu'elle se retira, il lui offrit sa main pour la reconduire jusqu'à la porte de son appartement. Amador présenta la sienne à madame de Saint-Elme, en adressant un regard chagrin à la marquise: elle comprit tout ce que ce regard signifiait, et sut bon gré au peintre d'avoir été importun.
Quand le général fut retiré chez lui, il demanda à son valet-de-chambre s'il avait appris quelque chose de relatif à ses voisines. Oui, Monsieur: la plus jeune est mariée à un homme de condition; l'autre est veuve.--De qui?--Je n'ai pu le savoir; mademoiselle Rosine ne parle pas plus qu'une muraille: tout ce que j'ai tiré d'elle, c'est ce que je viens de vous apprendre; mais ce qui, je crois, vous fera plaisir, c'est qu'à force d'adresse je suis parvenu à m'assurer de l'endroit où ces dames vont se promener chaque fois qu'elles sortent. M. de Lamerville, satisfait de cette dernière découverte, se proposa de la mettre à profit dès qu'il en trouverait l'occasion. Elle se présenta le lendemain.
Anaïs s'était levée avec une gaîté charmante; les souvenirs de la veille lui faisaient trouver le jour plus beau que de coutume. Elle se sentit le besoin d'en aller jouir au-dehors, prit à la hâte un léger déjeûner, et sortit, accompagnée de la comtesse.
M. de Lamerville le sut, et se rendit au lieu indiqué par son valet-de-chambre. Il aborda les dames au moment où elles causaient de lui avec chaleur. La marquise jeta un cri. Il s'excusa de l'avoir surprise, et l'invita, ainsi que sa compagne, à venir visiter un petit bois qui n'était pas éloigné. Elles y consentirent. Elles s'y promenaient depuis environ une heure, et se préparaient à le quitter, quand elles entendirent une flûte et une clarinette qui exécutaient le duo de Roland. Cette galanterie du général flatta infiniment les dames; elles regardèrent de tous côtés, sans apercevoir personne. Anaïs, ravie, ne savait si elle devait en croire son oreille. Ce bois est-il enchanté, demanda la comtesse?--Oui, depuis quelques momens, répondit le général.
La musique cessa, l'entretien le plus intéressant la suivit. La marquise, appuyée sur le bras de son amant, s'étonnait des charmes nouveaux qu'elle trouvait à la nature. Un frémissement délicieux agitait en secret tout son être. Le battement précipité de son coeur la forçait quelquefois à ralentir son pas. Si le bonheur dont je jouis n'est qu'un rêve, pensa-t-elle, puissai-je mourir avant que de me réveiller!
Cette douce matinée fut suivie d'une douce soirée. Anaïs descendit au sallon, belle d'amour et d'espérance. Son arrivée produisit une sensation plus vive encore que la veille. Amador, cette fois, se sentit plus orgueilleux que jaloux des hommages qu'elle recevait: il avait deviné que le sien pourrait lui plaire. Il s'assit auprès d'elle, et lui dit: Je n'oublierai de long-temps la promenade du matin.--Ni moi non plus, répondit-elle. Ces mots ne lui furent pas plutôt échappés, qu'elle en sentit toute la force. Elle crut en affaiblir l'effet, en ajoutant: Ce que j'aime le plus au monde, c'est la campagne. L'altération de sa voix, la rougeur subite dont ses joues se couvrirent, prouvèrent à M. de Lamerville que cette dernière phrase était une ruse de la pudeur: il s'applaudit en lui-même de son triomphe. Pour l'assurer davantage, il eut l'air de l'ignorer, et reprit: Puisque vous aimez la campagne, accordez-moi la faveur de vous conduire demain dans un ermitage qui réunit tous les agrémens. Les propriétaires sont absens, le concierge a beaucoup de complaisance pour moi; il nous recevra à merveille: nous pourrions y passer la journée, et nous procurer le plaisir de faire venir l'élite des musiciens de cette ville.--Je me fais une fête de cette partie, dit madame de Saint-Elme; certainement, marquise, vous ne la refuserez pas. Anaïs ne répondit rien. Amador prit son silence pour un consentement. Il l'en remercia d'une manière si aimable, qu'elle ne se trouva point le courage de ne pas mériter sa reconnaissance.
CHAPITRE IX.
Le lendemain, de bonne heure, M. de Lamerville vint chercher les dames dans un élégant wiski. Quoique la marquise craignît cette voiture, elle y monta sans inquiétude. Pouvait-elle redouter quelqu'accident, lorsqu'Amador était son conducteur? Après avoir fait environ trois lieues, on arriva dans une vallée, dont l'aspect admirable rappelait à la marquise les séduisantes descriptions que les poëtes ont faites de celle de Tempé. Elle montra l'envie de traverser à pied ces beaux lieux. Amador et madame de Saint-Elme se prêtèrent à son désir: tous trois gagnèrent, à pas lents, l'ermitage, où un excellent déjeûner les attendait.
Il est peu de plaisirs qui surpassent celui qu'on goûte dans le premier voyage ou dans le premier repas qu'on fait à côté de l'objet qu'on aime; il semble qu'on en prenne possession. M. de Lamerville et la marquise étaient dans le ravissement. Tout devenait pour eux un sujet d'éloge. Ces fruits ont un goût exquis, disait l'un; le parfum de ces fleurs est divin, disait l'autre: cependant ces fruits, ces fleurs n'avaient rien d'extraordinaire; mais ils les respiraient, les savouraient ensemble, et l'Amour est un enchanteur, qui sait donner le plus grand prix aux moindres choses.