La femme auteur; ou, les inconvéniens de la célébrité, tome II
Part 2
Les offres de notre généreuse institutrice furent acceptées avec reconnaissance, par ma soeur. Elle entra chez madame d'Aiglemont. Cette dame jouissait d'une fortune considérable: son cercle, dont Clémence faisait les honneurs, se composait en partie d'étrangers de distinction. Parmi eux on comptait Adrien de Rinaldy, comte Napolitain. Ma soeur était très-belle. Le comte en devint amoureux, et par malheur réussit à lui plaire.
Madame d'Aiglemont passait régulièrement les lundis et les vendredis chez une dame où elle n'emmenait pas Clémence. Les jours que cette dernière avait l'habitude de me consacrer, le furent bientôt à recevoir le comte: il lui jurait amour, respect, fidélité. Aimer et croire est, dit-on, la même chose; ma pauvre soeur crut M. de Rinaldy. Funeste aveuglement! ajouta Amélie en baissant les yeux, il devait lui coûter la réputation et la vie.
Le comte offrit des présens d'un grand prix à Clémence; il voulait la retirer de la dépendance où elle vivait, lui monter une maison: elle n'accepta jamais de lui que son fatal amour.
La tendresse de M. de Rinaldy pour ma soeur ne dura que peu de mois. Il devint ensuite amoureux d'une Espagnole, veuve du vicomte de Rostange, et l'épousa.
Cet événement réduisit Clémence au désespoir. Le secret de son amour vint à la connaissance de madame d'Aiglemont; cette dame, qui avait des principes sévères, congédia Clémence. Madame de Rosanne ne voulut plus me garder.
Ma soeur loua un petit logement près du Jardin des Plantes, où elle fût se réfugier avec moi. Nous y vécûmes plusieurs mois du fruit de ses économies, en attendant qu'elle eût trouvé une nouvelle place; mais son aventure était connue; on y avait mêlé des circonstances agravantes: aucune dame ne voulut s'attacher Clémence. Elle savait très-bien broder; elle alla demander de l'ouvrage à des lingères, en obtint, et se vit même bientôt assez en vogue pour occuper jusqu'à huit personnes. Le produit de son travail était plus que suffisant à nos besoins. Elle me donna un maître pour me perfectionner dans l'écriture et dans l'étude de ma langue. Son projet était de rassembler quelques fonds pour entreprendre un petit commerce auquel je serais associée. Depuis quelques temps elle paraissait s'être résignée à son sort; elle ne prononçait plus le nom du comte. Je la voyais calme, excepté les lundis et les vendredis; ces jours-là elle pleurait beaucoup, et répétait: Il n'y a plus de jours, d'heures pour moi, tout est pour elle.
Un soir qu'elle était allée chercher de l'argent qui lui était dû, elle revint plongée dans une si profonde tristesse que je lui demandai en tremblant si elle avait appris quelque mauvaise nouvelle.--La plus horrible, M. de Rinaldy est fou.--Êtes-vous certaine que cela soit?--Hélas! oui. On l'a fait interdire, et on l'a conduit avant-hier dans une maison de santé.--Qui vous a instruite de cet événement?--On vient de le raconter en ma présence à la dame de chez laquelle je sors.--Sait-on d'où provient la folie du comte?--De l'inconduite de sa femme.--Le ciel vous a vengée.--Dites bien plutôt qu'il me punit. Mes douleurs passées n'étaient rien en comparaison de celle que j'éprouve maintenant. O ma soeur! combien il est à plaindre! Il n'est entouré, soigné que par des étrangers. Quel doit être son supplice, lorsque, dans ses momens lucides, il cherche, sans le rencontrer, le regard d'un ami! Pauvre Adrien! tous ceux que tu aimas t'abandonnent; mais Clémence te reste, elle ira te consoler, te servir; ta tête reposera sur mon sein.--Vous iriez voir le comte?--Dès demain. Ah! si je puis adoucir ses souffrances, je bénirai encore ma destinée.--Oubliez-vous les maux qu'il vous a faits?--Je ne me souviens que de son amour.--Il vous a trahie.--Il est malheureux!
Ma soeur persista dans sa résolution avec un courage digne à la fois d'éloge et de pitié! Rien ne l'empêcha de passer la moitié de ses jours, et souvent la moitié de ses nuits, auprès du comte. Elle lui apprêtait ses tisanes, les lui faisait boire; elle opposait une patience admirable à ses accès de fureur. Le désir de le soulager lui faisait remplir avec joie les soins les plus rebutans. Quand il l'avait nommée, qu'il lui avait adressé un mot de reconnaissance ou d'amitié, elle se livrait à l'espoir chimérique de lui voir recouvrer sa raison. Elle ne sentait plus la fatigue, ne connaissait plus le chagrin. Daigne, ô mon Dieu! s'écriait-elle souvent avec ferveur, daigne accorder à Adrien le retour du premier de tes bienfaits! Permets-moi de vivre jusque-là pour lui, je ne vivrai plus ensuite que pour toi.
Dix-huit mois s'écoulèrent sans apporter aucun changement à la situation de M. de Rinaldy. Au bout de ce temps, il fut attaqué d'une fièvre inflammatoire qui mit fin à ses misérables jours. Clémence reçut son dernier soupir.
Les veilles fréquentes de ma soeur, ses inquiétudes continuelles avaient épuisé ses forces. Elle ne résista point à ce dernier choc. Elle tomba dans une maladie de langueur; elle ne conserva aucune de ses pratiques. Nous n'avions que bien peu d'argent. Elle désirait changer de quartier. Nous nous défîmes de nos meilleurs meubles, pour venir demeurer ici. Il est impossible de peindre tout ce que j'y ai souffert. Là, j'ai vu ma pauvre soeur succomber sous le poids des regrets, de l'extrême indigence et de l'humiliation. Là, je l'ai tenue dix fois par jour défaillante dans mes bras; là, je l'ai vue mourir.
Amélie cessa de parler. Vous ne resterez pas davantage dans ce lieu, dit la marquise, en lui tendant la main. Je vais vous conduire chez moi; vous y aurez un asile jusqu'à ce que j'aye examiné ce qu'on peut faire pour vous. Ma voiture m'attend, venez.--O Madame! que vous êtes bonne! mais, hélas! je ne puis vous suivre.--Pourquoi donc, mon enfant?--Je dois six mois de loyer au principal locataire, il ne voudra point me laisser sortir.--Loge-t-il dans cette maison?--Oui, Madame, au premier étage.--Eh bien, descendons, je vais lui parler. Madame de Simiane répondit de la dette d'Amélie, et l'emmena.
L'intéressante orpheline fut présentée à Mr. D...., qui approuva l'action généreuse d'Anaïs. On fit un trousseau honnête à mademoiselle de Waldemar, qui resta chez sa protectrice sur le pied d'une demoiselle de compagnie. Madame de Simiane ne recommanda point à ses domestiques d'avoir des égards pour Amélie; mais elle lui en témoigna tant elle-même, qu'aucun d'eux ne s'avisa de lui en manquer.
L'histoire de mademoiselle de Waldemar avait fait une vive impression sur Anaïs. Elle y réfléchissait sans cesse. Que ne doit-on pas redouter, se disait-elle, d'une passion qui produit de si cruels effets? L'amour a coûté l'honneur et la vie à Clémence; il a jeté M. de Saint-Elme dans une apathie plus à craindre que la mort. Deviendrai-je aussi sa victime? Ah! du moins Clémence et Saint-Elme avaient une excuse à donner de leur délire, ils ont cru être aimés, mais le mien est inconcevable; rien ne le justifie. Dois-je m'obstiner à chérir un homme qui me dédaigne, que je n'ai vu qu'un instant, qu'il est vraisemblable que je ne reverrai plus. Son départ, si prochain de notre rencontre, n'est-il pas un avertissement que nous ne sommes pas destinés l'un à l'autre. Cessons de prétendre renverser des obstacles invincibles.
L'amour est un mal dont la violence s'accroît en proportion des efforts qu'on emploie à le guérir. En se répétant qu'elle ne devait plus penser à M. de Lamerville, madame de Simiane y pensait continuellement. S'il est difficile, d'ailleurs, de vaincre un sentiment qui n'est pas partagé quand l'objet qui l'inspire est un homme ordinaire, ne doit-il pas devenir impossible de bannir de son coeur celui dont les cent voix de la Renommée se plaisent à redire les vertus, les exploits ou le génie? Le nom de M. de Lamerville était consigné dans tous les journaux, cité sur tous les théâtres. Il n'était pas jusqu'aux chanteurs, jusqu'aux crieurs publics eux-mêmes, dont la voix rauque et discordante ne portât à chaque heure ce nom jusqu'à l'oreille de madame de Simiane. Paris entier lui sembla s'être ligué contre son repos. Le printemps était de retour; elle partit pour Villemonble avec monsieur D. et mademoiselle de Waldemar. Elle y sera plus solitaire, y sera-t-elle plus tranquille?
CHAPITRE IV.
Le premier mois que madame de Simiane passa dans son château, s'écoula assez paisiblement. Le calme de la campagne paraissait avoir rendu le calme à son ame. Elle consacrait une partie de ses loisirs à donner des leçons de littérature, de dessein et de musique à mademoiselle de Waldemar. Cette jeune personne montrait la plus tendre reconnaissance pour sa bienfaitrice; elle faisait sa principale étude de lui plaire, écrivait sous sa dictée, la suivait dans ses promenades, et lui tenait fidèle compagnie, sans toutefois gêner sa liberté. Les personnes sensibles s'attachent facilement à ceux qui leur doivent tout. L'intérêt qu'Anaïs portait à la douce orpheline devint bientôt de l'amitié. Le plaisir qu'elle trouvait à la rendre heureuse lui faisait quelquefois croire qu'elle l'était elle-même. Cependant, une pensée triste demeurait au fond de son coeur; et cette pensée, qu'on devine, corrompait ses plus pures joies.
Un matin qu'elle était à corriger un dessein d'Amélie, on vint lui annoncer que l'invalide et sa petite-fille demandaient la permission de la voir. Elle ordonna de les introduire.
Georgette entra tenant entre ses bras un joli enfant. L'invalide s'approcha avec respect, et lui dit: Vous voyez, Madame, que Dieu nous a bénis; ma petite-fille est devenue mère d'un gros garçon. Il me tardait de vous le présenter. Grâces à vous, Ambroise voit sa quatrième génération. Oh! Madame, combien nous avons fait de voeux pour vous le jour du baptême!--Grand-merci, digne homme! Votre arrière-petit-fils promet de devenir charmant. Il s'appelle?...--Amador. Je l'ai appelé ainsi, afin de perpétuer dans ma famille le souvenir de mon général et le vôtre. C'est à vos doubles bienfaits que nous devons notre aisance; vos deux noms seront sans cesse unis dans nos prières.--Vos affaires vont donc bien, Georgette? demanda la marquise.--A merveille, Madame; tout nous réussit: Henry n'a pas encore manqué d'ouvrage; nous avons un septier de farine à la maison et un septier de blé au moulin. La satisfaction semble avoir rajeuni notre mère; le vieux père va quelquefois le dimanche, clopin-clopant, jusqu'à la place de la danse. Mon Henry est toujours frais et dispos.--Votre tendresse pour lui n'est pas diminuée?--Diminuée! tout au contraire, nous nous aimons chaque jour davantage; nous travaillons, nous chantons, nous rions ensemble. Mon Henry est si fier d'avoir un garçon, qu'il le caresse à chaque instant; ça fait plaisir à voir. Tenez, Madame, il n'y a de bonheur que dans le mariage.--Vous croyez, Georgette?--J'en suis certaine: aussi je donnerais tout au monde pour voir Madame devenir l'épouse d'un beau Monsieur qui l'aimerait comme mon Henry m'aime, et qui la rendrait mère d'une belle petite fille, qui serait aussi bienfaisante qu'elle. Comme je me réjouirais de cet événement! surtout si je pouvais avoir l'honneur d'être la nourrice choisie par Madame. La naïve Georgette déchirait innocemment le coeur de madame de Simiane. Elle fit servir le déjeûner à la paysanne et au vieil Ambroise; mais elle ne put prendre sur elle d'y assister: elle laissa à mademoiselle de Waldemar le soin de la remplacer, et se retira dans son cabinet d'études. Sa harpe s'offrit à ses regards, elle l'accorda sans trop savoir ce qu'elle voulait faire, et, le sein oppressé de désirs et de regrets, laissa avec ses pleurs échapper ces accens.
Amour, hymen, présens des cieux, Divins trésors du plus bel âge, Vous qui nous rendez précieux Jusqu'aux maux qui sont votre ouvrage, Amour, hymen, vos noms si doux, De mes yeux font couler des larmes. Hélas! mon coeur, créé pour vous, Ne goûtera jamais vos charmes.
Eh quoi! sous ces bosquets naissans, Retraite heureuse du mystère, On me verra, chaque printemps, Revenir triste et solitaire.
De l'amour et de ses plaisirs, Tout m'y retracera l'image, Et je n'aurai que des soupirs A faire entendre à leur ombrage.
Cruel destin! l'époux, hélas! Qui seul eût fait mon bien suprême, Là, ne suivra jamais mes pas: Jamais ne me dira je t'aime. Sans avoir connu le bonheur, Dans la tombe je dois descendre, Et les regrets d'un tendre coeur Ne consoleront point ma cendre.
Le trouble douloureux que madame de Simiane avait ressenti du discours de Georgette, fut aperçu par Amélie. Cet ange n'est donc pas exempt de chagrin, pensa-t-elle? Ah! s'il est ainsi, qui osera se plaindre d'en avoir?
L'absence d'Anaïs ne permit à personne de trouver du plaisir au déjeûner. Il s'en fallait bien qu'il ressemblât au premier qu'Ambroise avait pris dans ce château; il en remarqua la différence, but peu, ne parla point, et s'en alla moins content qu'il n'était venu. Il avait vu rouler des larmes dans les yeux de la marquise, et n'avait pu porter un toast à son général.
Dès qu'Amélie fut libre, elle épia l'instant où madame de Simiane sortait de son appartement, dans l'idée qu'elle pourrait souhaiter de l'entretenir: elle se trompait; Anaïs passa près d'elle sans la voir, et prit, toute pensive, le chemin du mausolée de M. de Crécy. L'orpheline, n'osant suivre sa protectrice dans cette auguste retraite, se tint à quelque distance, mais non assez loin pour ne pas être à portée de veiller sur elle.
Mme. de Simiane s'agenouilla auprès du monument, y resta environ une demi-heure, comme ensevelie dans une profonde méditation, puis fit entendre ces paroles: «Ombre du meilleur des pères, toi que je n'invoquai jamais en vain, toi qui m'as long-temps sauvée du danger de brûler d'une autre flamme que de celle de la gloire; ombre sacrée, sors du tombeau; reviens, comme autrefois, errer à mes côtés. Relève-moi du découragement où je tombe sans cesse. Prête-moi la force de sortir victorieuse des combats auxquels me livre un inconcevable amour. Dis-moi que ce bien après lequel je soupire, hélas! sans le connaître, devient toujours fatal à celui qui le goûte. Dis-moi que ses jouissances passagères ne sont pas comparables à celles que tu m'instruisis à chérir. Rends-moi cette ardeur qui animait ma jeunesse, cette noble ardeur, la compagne inséparable du talent, le gage certain de ses succès. Mon père, fais que je sois encore digne de toi. Oui, je le serai; oui, mon dévouement à ta mémoire, ma tendresse pour l'ami qui partagea, qui adoucit mes peines, m'occuperont désormais toute entière. J'adopterai l'orpheline que le ciel a conduite sur mon passage; elle deviendra épouse, mère; elle laissera des enfans qui béniront mon souvenir, comme je bénis le tien; et moi!... moi!... je laisserai un nom illustre».
Un long soupir suivit ce mot. Madame de Simiane sortit ensuite du mausolée, avec un air serein, et s'enfonça dans le bois, où Amélie s'était vîte réfugiée: elle l'aperçut, s'avança vers elle, la serra dans ses bras, et lui dit: Je viens de songer aux moyens de vous assurer un sort indépendant.--Je souhaite dépendre éternellement de vous.--Nous irons passer l'hiver à la ville, je vous chercherai un aimable et bon mari. Vous ne serez plus seule au monde.--Je serais bien ingrate, si je m'y trouvais seule maintenant. Madame, croyez-moi, je ne désire rien tant que de ne pas vous quitter; ma soeur elle-même ne me fut pas plus chère que vous ne me l'êtes.
Madame de Simiane retourna au château, où elle trouva quelques personnes qui venaient lui demander à dîner; elle les reçut avec une grâce parfaite, les entretint avec éloquence et gaîté, sur différens sujets, et parut, toute cette journée, d'une humeur charmante. Quant à l'orpheline, la scène dont elle s'était trouvée le témoin secret, lui était trop présente pour qu'elle pût se réjouir de l'enjouement de la marquise; il ne lui paraissait que de l'agitation. L'exemple de Clémence lui avait appris à se défier des resolutions prises contre un amant. Elle comparait en elle-même Anaïs à un malade à l'agonie, auquel un cordial rend une force factice: l'effet avantageux que ce cordial semble produire sur lui, ne sert qu'à retarder de quelques momens l'époque de sa mort.
CHAPITRE V.
Le lendemain de la visite de Georgette, le comte de Saint-Elme arriva l'après-dînée à Villemonble. Vous m'avez permis, dit-il à la marquise, de venir passer quelques jours dans votre retraite; j'accours jouir avec transport de cette permission dont je suis digne maintenant. Mon coeur, libre enfin d'amour et de regrets, ne calomnie plus la nature et les arts; je sentirai encore mieux leurs charmes auprès de vous: voulez-vous me recevoir? La marquise répondit à M. de Saint-Elme par un compliment flatteur, et lui demanda s'il avait encore entendu parler de Mme. de Rostange.--Oublions cette femme méprisable, dit-il; je me félicite du caprice qui l'a livrée à M. de Lamerville: il m'a évité les douleurs et la honte dont elle a couvert son second époux, le comte de Rinaldy. Ce seigneur trompé, comme je le fus, par les larmes feintes et la feinte douceur de Florestine, lui a donné son nom et sa fortune. Elle a déshonoré l'un, dissipé l'autre. M. de Rinaldy est mort fou; son indigne veuve, jetée en prison pour dettes, eut recours à un lord qui avait été son premier amant, et qui se trouvait à Paris. Ce lord ayant acquis la certitude qu'elle lui était de nouveau infidèle, l'a poignardée dans un accès de fureur, et s'est ensuite tué lui-même d'un coup de pistolet.
La marquise présenta le comte à Mr. D...., et le conduisit se promener dans son parc, dont il lui tardait de parcourir les charmans détours. Il s'extasiait sur les beautés nouvelles qu'il y découvrait. Comme il s'approchait d'une grotte bâtie en granit, du haut de laquelle tombait une cascade d'eaux vives, il s'écria: Oui, telle était jadis l'habitation des Nymphes! Au même instant, il vit sortir de cette grotte une jeune personne vêtue d'une robe de mousseline; ses cheveux noirs étaient entourés d'une guirlande d'oeillets blancs; elle portait à sa main une corbeille de fleurs. Elle jeta un regard furtif sur madame de Simiane, vit qu'elle n'était pas seule, et s'enfuit d'un pas rapide et léger à travers les bosquets.--Est-ce Flore qui vient de m'apparaître? demanda M. de St.-Elme.--La marquise lui raconta l'histoire de mademoiselle de Waldemar. Le mépris que Saint-Elme avait pour Florestine s'en accrut; il parut touché de pitié pour Clémence, d'intérêt pour sa soeur. Je vous envie, dit-il à la marquise, le bonheur que vous avez eu de sauver de l'abandon cette jeune personne. Ils s'entretinrent long-temps d'Amélie, et revinrent au château. L'orpheline était dans le sallon, occupée à lire un passage de la Bible: elle se leva, quitta son livre, et essuya quelques pleurs qui coulaient sur ses joues.--Que lisiez-vous donc ma chère, qui vous a si fortement attendrie? demanda la marquise.--L'histoire de Ruth.--Et cela vous émeut à ce point? dit le comte.--Objet de la bienfaisance, répondit Amélie, tout ce qui m'en parle s'adresse directement à mon coeur.--Touchante sensibilité! prononça le comte.
Il était tard; on servit le souper. M. de St.-Elme, placé entre madame de Simiane et Amélie, avait, sans s'en apercevoir, plus de petits soins pour cette dernière que pour l'autre; et quand l'heure de se retirer fut venue, il adressa à l'orpheline un regard qui lui disait: «Vous avez acquis en moi plus qu'un ami.»
Il y eut un orage violent cette nuit. La pluie tomba toute la journée le lendemain: il fut impossible de songer à la promenade. On se rassembla le soir pour faire une lecture en commun. Connaissez-vous la comédie de Nanine? demanda Saint-Elme à mademoiselle de Waldemar.--Non, Monsieur.--Si la marquise y consent, je la lirai.--Je ne demande pas mieux, répondit madame de Simiane.
Le comte avait un organe agréable et flexible; il lut cette pièce avec art, et mit beaucoup de chaleur dans le rôle d'Olban, qu'il voulait faire ressortir. L'orpheline quittait quelquefois sa broderie pour prêter plus d'attention au lecteur. Quand la lecture fut achevée, Saint-Elme questionna Amélie sur le personnage de la pièce qui lui plaisait le plus. Celui de la marquise, répondit Amélie; sa tendresse pour Nanine est constante et désintéressée.--N'aimez-vous pas d'Olban?--Il a banni Nanine sur un simple soupçon.--Il était amoureux, jaloux, voilà son excuse.--Elle était pauvre, dépendante, il devait craindre d'être injuste envers elle.--Ainsi, à la place de Nanine, vous n'auriez pas eu pour le comte l'aimable indulgence qu'elle montra.--Oh! je la trouve naturelle, il était le fils de sa bienfaitrice.--Que ne suis-je votre frère! dit Saint-Elme à madame de Simiane.
Mr. D. arriva. L'entretien changea de sujet. Cependant, Saint-Elme trouva le moyen de placer quelques mots à double entente, dont le véritable sens ne fut pas perdu pour Amélie.
Le comte ne devait rester qu'une semaine à Villemonble: il y était depuis un mois et ne songeait pas à le quitter. S'il avait adoré Florestine, il idolâtrait Amélie. Il ne s'était pas permis de lui parler de son amour; mais il le lui avait déclaré de cent manières. Elle trouvait chaque matin dans son appartement les fleurs qu'elle aimait. Les arbres de la forêt étaient couverts de son chiffre uni à celui du comte. Il faisait quelquefois dans la conversation le portrait de la femme dont il souhaiterait d'être l'époux, et ce portrait était toujours celui de l'orpheline. Cependant elle n'avait laissé apercevoir aucune préférence pour Saint-Elme: l'image de l'infortunée Clémence la tenait en garde contre un amour séducteur. Un accident qui n'eut aucune suite fâcheuse mit en défaut sa prudence. Le comte fit une chute; on le rapporta au château avec le pied démis. Les alarmes de mademoiselle de Waldemar dévoilèrent le secret qu'elle renfermait dans son coeur. L'heureux Saint-Elme partit confier son amour et ses projets à sa mère. Elle revint avec lui à Villemonble. Amélie lui plut, elle la donna pour épouse à son fils.
CHAPITRE VI.
Les noces du comte ajoutèrent au chagrin que la marquise nourrissait depuis l'époque de sa rencontre avec M. de Lamerville. L'aspect de l'amour des jeunes époux répandait, malgré elle, un trouble douloureux dans son ame: elle comparait, avec amertume, sa situation à la leur. En vain allait-elle chercher des forces sur la tombe de son père, contre le sentiment qui la dominait, elle y était sans cesse poursuivie par l'image des trois couples fortunés qui l'entouraient. Non, disait-elle; non, mille ans de gloire ne valent pas un jour de leur pure félicité.
Amélie voyait, avec une vive inquiétude, la tristesse toujours croissante de la marquise: elle avait découvert que cette tristesse était l'effet de l'amour, mais elle ignorait les particularités de cet amour, et n'osait interroger sa bienfaitrice. Une circonstance imprévue lui valut une confidence qu'elle désirait et craignait à la fois d'obtenir.
On envoyait de Paris, à M. de Saint-Elme, tous les ouvrages nouveaux: il les lisait le soir aux dames, tandis qu'elles travaillaient à des ouvrages de leur sexe. Parmi les brochures qui venaient de paraître, se trouvait une épître à l'obscurité. Le comte commença la lecture de cette épître: on y remarquait ces vers:
Que je vous plains, ô vous dont les noms trop célèbres Ont, immortalisés par d'éclatans revers, D'une misère illustre effrayé l'univers! Le mépris inhumain, prêt à compter vos larmes, De la plainte à vos coeurs a défendu les charmes. Condamnés à l'éclat, il faut avec grandeur Porter seuls, et debout, le fardeau du malheur.
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Ah! de l'orgueil séduit, redoutez le délire. Vous qui voulez aimer, tremblez qu'on vous admire.
Mlle. GUICHELIN.