La femme auteur; ou, les inconvéniens de la célébrité, tome I
Part 3
_La mélancolie est la convalescence de la douleur._ Anaïs était alors dans cette situation de l'ame qui est peut-être aussi favorable à la beauté, qu'elle l'est à la culture des lettres. Le sentiment intérieur qui l'animait sans cesse, donnait à tous ses traits une grâce inexprimable; elle avait perdu toute sa timidité, sans rien perdre de sa modestie; sa rentrée dans le monde fut une sorte de triomphe: les hommes et les femmes s'empressèrent également de l'accueillir; les uns étaient attirés par les charmes de son esprit, les autres par sa touchante simplicité. Son hôtel devint bientôt le rendez-vous de tout ce qu'il y avait à Paris de plus distingué par le rang, la fortune et le talent: les gens de la cour allaient y chercher l'instruction et le plaisir; les artistes, le plaisir et la protection; les femmes agréables aimaient à y jouir de la galanterie respectueuse des uns, et de l'empressement flatteur des autres. L'attention continuelle que madame de Simiane apportait à leur faire honneur des hommages qu'on lui rendait, les empêchait de voir en elle une rivale; elles applaudissaient de bonne foi à des éloges qui, loin de les humilier, semblaient rejaillir sur elles.
Le marquis, orgueilleux de voir sa femme l'objet de l'admiration générale, et charmé de trouver en elle une maîtresse de maison aimable et complaisante, qui d'ailleurs ne le gênait en rien, se faisait une loi de montrer des égards particuliers à tous ceux pour qui elle paraissait avoir de la prédilection. Il trouvait bon qu'elle défendît sa porte pendant les heures qu'elle voulait consacrer au travail, et ne venait jamais la troubler dans son cabinet d'étude.
Madame de Simiane goûtait tour à tour à son gré les amusemens du monde et ceux de la retraite; elle puisait dans l'un des distractions utiles, et dans l'autre, les leçons immortelles des grands hommes, qui nous rendent ensemble et meilleurs et plus savans.
On prétend que les femmes auteurs sont en bute à la persécution des deux sexes: la marquise n'éprouva point ce chagrin; elle n'eut qu'à se féliciter de la bienveillance que tous deux lui prodiguèrent. Jamais une amère censure n'atteignit jusqu'à son coeur. Les véritables gens de lettres sont remplis d'indulgence pour la femme sensible, dont le talent semble être une émanation de l'ame; ils se font un plaisir généreux de lui accorder leurs conseils, et de l'encourager par des louanges. Ils la soutiennent de leur égide, dans la lice dangereuse où elle s'avance, tremblante d'inquiétude et d'espoir; ils éclairent le public sur le mérite de ses productions, pardonnent à des défauts que rachètent des graces, et leur voix imposante fait souvent toute sa renommée.
Un prix remporté à l'Académie française, plusieurs succès obtenus au théâtre, dans l'espace de trois ans, avaient accru la réputation d'Anaïs, et grossi la foule de ses admirateurs. La calomnie elle-même respectait sa conduite, la critique n'attaquait pas ses ouvrages; elle vivait heureuse de ces brillantes illusions de la jeunesse, qui suffisent au coeur qui ne s'est pas encore ouvert à la plus enivrante. Ses souvenirs, sa tendresse vraiment filiale pour M. de...., ses travaux, le but honorable où elle tendait, ne lui laissaient pas le loisir de songer qu'elle avait autrefois désiré vaguement une félicité qui n'était pas son partage.
Le paisible bonheur qu'elle goûtait fut troublé par le départ de Mr. D...., que le roi envoya en Grèce, pour faire des recherches savantes. Cette cruelle séparation rouvrit les blessures de l'ame d'Anaïs; il lui sembla qu'elle perdait son père une seconde fois. L'absence de son respectable ami, la laissait dans un entier isolement; elle n'apportait plus la même sérénité dans les cercles, le même zèle à ses occupations; son oeil distrait cherchait sans cesse celui qu'elle savait pourtant bien ne devoir revenir de long-temps.
Parmi les personnes qui la visitaient assidûment, plusieurs lui témoignaient de l'affection, mais aucune n'avait acquis de droit à son entière confiance; ce sentiment, qui naît tout-à-coup en amour, se fait long-temps attendre en amitié, et d'ailleurs, la plupart des amitiés de ce monde ne pouvait satisfaire Anaïs. Elle avait besoin d'inspirer et d'éprouver cet attachement profond, sincère, passionné, et presque exclusif, qui établit entre deux ames une communication intime de tous les jours, de toutes les heures, de tous les momens; et cet attachement si précieux, si rare, on ne le doit pas seulement aux rapports des moeurs et des goûts, il est encore le résultat des circonstances. C'est souvent en vain qu'on passe toute sa vie à chercher l'être digne de le faire sentir et de le partager; et quand, par un hasard fortuit, on l'a rencontré, si la mort vous l'enlève, si une absence forcée vous en prive, il faut le pleurer ou l'attendre, et ne pas essayer de le remplacer.
Cependant Anaïs, vive, tendre, expansive, était continuellement en proie à un ennui dont elle ne pouvait se rendre compte. Elle avait reçu de la nature une rare puissance d'aimer, dont elle ne pouvait faire usage. L'intervalle immense qui la séparait de Mr. D...., apportait un obstacle à ce que sa correspondance avec lui eût de la suite et de l'intérêt. Comment s'entretenir de tous ces riens qui occupent, charment ou tourmentent la vie, dans une lettre dont la réponse ne doit arriver qu'au bout de plusieurs mois? Il est mille choses d'ailleurs qui se disent dans l'abandon de l'amitié, et qu'on serait presque honteux d'écrire. Quand on parle, on n'est jugé que par le coeur; quand on écrit, on est aussi jugé par la raison. Cette idée arrête l'épanchement de l'ame: l'absence indéterminée d'un ami nous laisse donc presqu'aussi isolés que sa mort.
Un matin que madame de Simiane était plus fatiguée que jamais de l'oisiveté de son coeur, et qu'elle avait en vain cherché une distraction dans la musique et dans la lecture, elle fut à son jardin, en fit nonchalamment le tour, vint s'asseoir sur un banc de gazon, et traça ces vers sur un des feuillets de son souvenir:
Pourquoi, depuis un temps, abattue et rêveuse, Suis-je triste au sein des plaisirs? Quand tout sourit à mes désirs, Pourquoi ne suis-je pas heureuse?
Pourquoi ne vois-je plus venir à mon réveil La foule des rians mensonges? Pourquoi, dans les bras du sommeil, Ne trouvai-je plus de doux songes?
Pourquoi, beaux-arts, pourquoi vos charmes souverains N'excitent-ils plus mon délire? Pourquoi mon infidelle lyre S'échappe-t-elle de mes mains?
Quel est ce poison lent qui coule dans mes veines, Et m'abreuve de ses langueurs? Quand mon ame n'a point de peines, Pourquoi mes yeux ont-ils des pleurs?
Elle avait à peine achevé d'en écrire le dernier mot, qu'un de ses gens vint lui annoncer la visite d'une duchesse douairière, pour laquelle elle avait beaucoup de vénération. Elle se leva précipitamment pour aller la recevoir, et laissa glisser son souvenir à terre, en croyant le serrer dans sa poche.
Tandis qu'elle causait avec la duchesse, M. de Simiane vint se promener dans le jardin avec quelques amis; un d'eux vit de loin le souvenir, le ramassa sans qu'on s'en apperçût, et cédant au désir condamnable de connaître ce qu'il contenait, s'enfonça dans une allée, lut les vers de la marquise, en prit à la hâte une copie, et replaça adroitement le souvenir au même endroit où il l'avait trouvé.
Un curieux est rarement discret, celui-ci ne le fut pas: la petite pièce dérobée à la marquise courut bientôt dans toute la société: on la commenta de cent manières différentes; enfin, on conclut que son auteur pourrait bien être en secret agité d'un autre désir que de celui de la gloire, et les hommes qui étaient admis à lui faire leur cour, se promirent de mettre à profit cette découverte.
Anaïs, qui jugeait des autres par elle-même, et chez qui le plus simple goût avait l'apparence d'une passion, ne vit dans les soins empressés qu'on lui rendait, que la preuve d'une amitié très-tendre. Abusée par la pureté de son coeur, et par sa profonde sensibilité, elle accorda tour à tour, à quelques-uns de ceux qui lui montrèrent le plus de dévouement, un sentiment de préférence, sans soupçonner qu'ils pussent former des voeux dont elle eût à rougir; mais une femme jeune, jolie, spirituelle et négligée par son époux, se flatte à tort de trouver des amis, elle ne trouve que des amans. La marquise en ayant acquis la triste conviction, se décida, quoiqu'à regret, à ne plus chérir que les arts, à ne plus vivre que dans le passé et dans l'avenir.
CHAPITRE XII.
La révolution éclata; M. de Simiane s'étant pris de querelle avec un noble qui avait embrassé le parti populaire, se battit en duel, et fut tué. Le montant des biens de sa succession suffisant à peine pour payer la moitié de ses dettes, sa veuve les acquitta sur sa propre fortune. Ses gens d'affaire lui firent inutilement des observations à cet égard: Mon père, leur répondit-elle, approuverait ma conduite. L'honneur d'une femme se compose en partie de celui de son époux; je ne veux pas qu'on ait le droit de faire un reproche au mien. Elle vendit tous ses immeubles, à l'exception de son château de Villemonble, où elle se retira sans autre société que celle de ses livres. La modicité de son revenu ne lui permettait pas de recevoir du monde; elle aurait pu recouvrer quelque aisance en se défaisant d'une propriété qui lui imposait de grandes charges, mais elle ne voulait pas, à quelque prix que ce fût, voir passer en d'autres mains cette portion de son héritage où reposaient les cendres de son père.
Aux premières nouvelles des événemens désastreux qui pesaient sur la France, Mr. D.... avait quitté la Grèce, pour revenir à Paris, où il pensait qu'il pourrait être utile. Cette ville venait d'être le théâtre des catastrophes les plus sanglantes; la mort avait saisi de nombreuses victimes dans chaque famille: Mr. D... eut l'inconsolable douleur de voir qu'il avait survécu à toute la sienne. Son attachement pour madame de Simiane en acquit de nouvelles forces; il fut la rejoindre à sa campagne, feignit de la blâmer des sacrifices considérables qu'elle avait faits à la mémoire de son époux, et l'assura qu'il ne pourrait les lui pardonner que si elle consentait à ce qu'il partageât désormais avec elle sa fortune. Elle ne crut pas devoir refuser à son unique ami la haute marque d'estime qu'il lui demandait.
Anaïs, ranimée par la présence et les encouragemens de Mr. D... retrouva dans l'étude le même charme qu'elle y avait autrefois goûté: son style acquit de la force et de la précision; elle conçut le plan d'un poëme en plusieurs chants, intitulé l'_Amour paternel_. Le choix du sujet semblait répondre du succès de l'ouvrage; sa mémoire reconnaissante lui en fournissait toutes les situations; elle en prendrait tous les vers dans son coeur: elle se mit à travailler jour et nuit à ce poëme. Mr. D.... ne blâmait pas son ardeur, il ne craignait pas qu'elle ne nuisît à sa santé, il savait que les seuls chagrins de l'ame usent le tempérament des personnes sensibles, tandis qu'une agitation, ou un travail qui leur plaît, ne peut que le fortifier.
Un décret exila tous les nobles de Paris; ils cherchèrent un asile dans les villages; les maisons de Villemonble se remplirent. On proposa de grands avantages à madame de Simiane, pour louer une partie de son château; elle le refusa. Heureuse de vivre solitaire, sans néanmoins vivre seule, elle ne voulait rien changer à sa position. Elle sentait que l'établissement d'un tiers chez elle gênerait son indépendance; mais ce sacrifice, qu'elle ne consentit pas à faire à l'intérêt, elle le fit au désir d'être agréable à Mr. D.... Ce savant avait été intimement lié dans sa jeunesse avec le duc de Lamerville, qui, obligé de sortir promptement de la capitale, et ne pouvant s'exposer, à cause de ses fréquentes attaques de goutte, à partir pour ses terres situées en Touraine, était venu se réfugier dans la seule petite maison qu'il eut trouvée à louer à Villemonble. Outre que cette maison ne pouvait contenir la moitié de ses gens, elle avait l'inconvénient d'être entourée d'eaux stagnantes qui en rendaient l'habitation malsaine. Le duc en ressentit les effets: les crises de sa maladie devinrent si violentes, qu'elles mirent ses jours en danger. M. De.... parla avec tristesse à madame de Simiane, de l'état où il l'avait trouvé; celle-ci s'empressa d'aller offrir son château au duc, et lui en abandonna le plus bel appartement.
CHAPITRE XIII.
Les attentions que madame de Simiane avait pour M. de Lamerville, lui inspirèrent pour elle une vive reconnaissance. Quoiqu'il fût infirme et octogénaire, il était d'une société agréable; son esprit s'était conservé dans toute sa force; il avait de la gaîté, et semait sa conversation d'anecdotes piquantes, qu'il racontait avec grace. Rien n'est plus intéressant que l'entretien d'un vieillard aimable et disert, qui a beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup observé, et qui vous met dans toutes ses confidences: vous apprenez souvent plus de choses avec lui en quelques heures, que la lecture et les réflexions ne vous en apprennent en quelques mois. Madame de Simiane se plaisait d'autant plus avec M. de Lamerville, qu'il avait du goût pour la poésie; il se souvenait, avec un plaisir mêlé d'un peu de vanité, qu'il avait fait agréer plus d'une fois son amoureux hommage, à la faveur d'un couplet ou d'un madrigal ingénieux. Il chantait ou récitait à la marquise les vers légers qu'il avait faits; il mettait alors dans son regard et dans sa voix une expression qui ne lui laissait de la vieillesse que ces nobles traces qui commandent le respect.
Un soir qu'il était dans l'enchantement des attentions de la marquise, et de sa complaisance à l'écouter, il s'écria: O pourquoi mon neveu, mon cher Amador est-il absent! Que ne donnerais-je pas pour qu'il vous vît, qu'il vous aimât, qu'il fût aimé de vous! Quelle serait ma joie, s'il devenait l'époux de la seule femme selon mon coeur! Mais, hélas! chaque jour pour moi est maintenant un jour de grace; peut-être suis-je appelé à descendre dans la tombe avant d'avoir embrassé encore une fois ce neveu qui m'a causé tant de sollicitudes. En prononçant ces mots, le duc laissa tomber des larmes sur ses joues vénérables. Anaïs se hâta de les essuyer, et, lui serrant doucement la main, lui dit: Dieu vous conservera long-temps, je le lui demanderai avec tant de ferveur! vous presserez de nouveau, sur votre sein, ce neveu, l'objet de votre tendresse. Mais pourquoi n'est-il pas auprès de vous? pourquoi ne m'aviez-vous pas, jusqu'à présent, parlé de lui?--Je craignais que vous n'en eussiez conçu une idée défavorable. Vous m'êtes devenue tout d'un coup si chère, que je ne voulais pas risquer de me brouiller avec vous, et je ne pourrais entendre tranquillement, même de vous, un seul mot contre mon neveu.--Comment pourrais-je en dire ou en penser du mal? je ne le connais pas.--Il a embrassé un parti qui semblait ne devoir pas être le sien; mais l'étranger était à nos portes, il allait profiter de nos cruelles divisions, pour ravager notre patrie. Mon neveu a fait des actions d'éclat, en prodiguant son sang pour la défendre.--Vous êtes l'oncle du général de Lamerville?--Oui, je suis l'oncle de l'homme le plus parfait qui ait encore existé. Amador de Lamerville a reçu de la nature tout ce qu'il faut pour séduire les yeux, pour enchaîner le coeur; il joint à la beauté d'Apollon, le courage d'Achille. La générosité du caractère de mon neveu, la douceur de ses moeurs, la profondeur et la multiplicité de ses connaissances en font un héros accompli; objet de l'amour passionné de plusieurs femmes, je ne sache pas qu'il en ait aimé aucune: il s'est fait une image idéale de celle qu'il veut choisir pour sa compagne. Je croyais qu'il ne trouverait nulle part son modèle. Je ne vous connaissais pas. (Anaïs rougit et garda le silence.) Ce portrait vous étonne, observa le duc?--Je le crois un peu flatté.--Nullement, je puis vous en donner des preuves.--Il tira de son secrétaire une miniature et un paquet de lettres, en ajoutant: Regardez, lisez et jugez.--Anaïs ne put refuser de payer le tribut de sa timide admiration, à la figure la plus noble et la plus gracieuse qu'elle eût encore vue. Elle lut ensuite tout haut, à la prière du duc, quelques fragments de lettres qu'il lui avait remises entre les mains; sa voix était fort émue, et son oeil se tournait, à la dérobée, sur la précieuse miniature qui lui avait fait éprouver une sensation aussi agréable que nouvelle. Mr. D. entra. Anaïs, cédant à un instinct du coeur, s'empressa de serrer le portrait et les lettres, comme si déjà elle avait un secret.
CHAPITRE XIV.
Le mouvement irréfléchi de madame de Simiane n'était point échappé à M. de Lamerville. Il en avait tiré un augure favorable pour ses desseins, et ne se trouvait plus tête-à-tête avec elle, sans lui parler de son neveu: il lui montrait les lettres qu'il recevait de lui, les réponses qu'il y faisait. Le nom de la marquise se trouvait souvent répété dans cette correspondance: ce n'était pas sans trouble qu'elle le voyait tracé dans les lettres du général, quoiqu'il ne s'y trouvât que par politesse: elle attendait l'heure de la poste avec la même impatience que le faisait M. de Lamerville. Le courier venait-il à manquer, elle ne pouvait se mettre à l'étude de tout le jour. Toute sa nuit se passait sans sommeil. La nouvelle d'un combat près de se livrer, la jetait dans une agitation affreuse.
Une bataille sanglante eut lieu dans la partie de l'Allemagne où le général de Lamerville commandait. On répandit le faux bruit que les Français avaient été battus, et que plusieurs de leurs officiers généraux étaient tués. Trois semaines s'écoulèrent sans qu'on reçût, au château, aucune nouvelle de l'armée. Madame de Simiane, en proie à la plus cruelle inquiétude, la cachait pourtant avec soin, par le généreux motif (du moins elle le croyait) de ne point augmenter celle de M. de Lamerville.
La contrainte qu'elle s'imposait, ajoutant à sa tristesse, elle essayait de la distraire par de longues promenades au dehors: ses pas ne la conduisaient plus dans sa forêt chérie, ils se dirigeoient toujours, d'eux-mêmes, vers la grande route. Un matin, qu'elle ne faisait que d'y entrer, elle vit de loin venir un soldat vétéran qui marchait avec peine: il avait une jambe de bois; il portait un bras en écharpe. Cet aspect la fit frémir; elle précipita sa marche, le joignit, et lui demanda s'il revenait de l'armée d'Allemagne.--Oui, Madame, répondit-il, j'en arrive.--La dernière bataille?--Nous a couverts de gloire; l'ennemi a été repoussé à plus de vingt lieues: notre chef a fait des prodiges de valeur. Mais qui pourrait s'en étonner? N'est-ce donc pas l'habitude du général de Lamerville? (Le coeur d'Anaïs palpita doucement.) Vous serviez sous M. de Lamerville?--J'ai fait avec lui ces deux dernières campagnes, et c'est presque à ses côtés que j'ai eu le bonheur de perdre ma jambe.--Le bonheur! ô dieux!--Sans doute, le bonheur; cet accident, auquel un militaire doit être préparé, m'a valu les bontés de mon digne chef: il est venu me voir à l'hôpital, il m'a fait panser devant lui, m'a recommandé aux soins des chirurgiens, et m'a enjoint de venir le trouver à son camp dès que je serais guéri. Vous jugez que je n'ai pas manqué d'y aller. Ambroise, m'a-t-il dit, le gouvernement t'a accordé les invalides; va jouir du repos au milieu de tes braves frères d'armes. J'ai appris que ta famille est honnête et pauvre, voilà de quoi la soulager; adieu. En me disant ces mots, il m'a remis une bourse qui contenait vingt pièces d'or. Je vais porter cet or à ma fille Claudine, qui est veuve et mère de quatre enfans. Quant à la bourse, je la garderai jusqu'à ma mort, et la léguerai à l'aîné de mes petits-fils; elle lui apprendra son devoir.--Votre fille demeure-t-elle près d'ici?--A environ deux lieues, au village d'Aulnay.--Vous êtes trop las pour risquer de faire maintenant ce chemin; venez vous reposer chez moi; je vous y ferai servir une bonne collation, et vous y verrez l'oncle de votre général.--Est-il possible?--Cela ne tient qu'à vous, brave homme.--Eh bien! n'ai-je pas raison de dire que le ciel m'a favorisé, quand il permit qu'un boulet m'emportât la jambe. Qui ne voudrait, au prix que j'en reçois, avoir perdu les deux!
La marquise, attendrie, passa le bras du vétéran sous le sien, et rallentit son pas, afin qu'il pût la suivre sans fatigue: elle poursuivit ainsi sa route jusqu'à Villemonble. Le vieil invalide, heureux et fier d'être conduit et soutenu par une femme jeune, élégante et belle, arriva au château, le front aussi resplendissant de joie, que l'est celui d'un soldat qui vient de planter le drapeau victorieux sur les remparts d'une ville prise d'assaut.
CHAPITRE XV.
Il y avait une grande heure que celle du déjeûner était passée. Le duc et Mr. D. attendaient avec impatience madame de Simiane, qui avait l'habitude de prendre ce repas avec eux: ils ne savaient à quoi attribuer son retard. Le domestique qu'ils avaient envoyé à sa rencontre dans la forêt, venait de les instruire de ses recherches inutiles, quand elle entra dans la salle à manger, tenant encore sous le bras le respectable Ambroise. Je vous amène, dit-elle au duc, un hôte dont la présence vous sera agréable: il a des récits intéressans à vous faire: le général de Lamerville a cueilli de nouveaux lauriers qui, graces au ciel, ne sont pas arrosés de son sang.
Madame de Simiane, tout en faisant l'histoire de sa rencontre avec Ambroise, lui approchait elle-même un siége et le faisait asseoir à table. Tandis qu'il entretenait le duc de différens combats que son neveu avait soutenus si glorieusement, elle servait aux deux vieillards d'un excellent pâté, leur coupait du pain, leur versait à boire. Le récit du soldat, quoique long et diffus, n'ennuya ni le duc ni la marquise; l'un et l'autre prêtaient une vive attention à l'écouter. Anaïs frissonnait de terreur à l'image de chaque danger que le général avait couru; elle tressaillait de plaisir au récit de chaque victoire qu'il avait remportée, et présentait en réjouissance, au vieux conteur, un verre de vin de Madère exquis. Quand il eut pris un repas solide, et quelques heures de repos, elle le fit conduire à Aulnay.
Les marques extraordinaires de bienveillance qu'Ambroise avait reçues de madame de Simiane, cette sorte d'ivresse où elle était du résultat de sa promenade, frappèrent Mr. D.; il réfléchit à quelques mots échappés au duc, et ne douta plus que l'aimable veuve n'aimât, sans le savoir, le jeune de Lamerville: toutefois, il se garda bien de lui laisser voir ses conjectures; il savait qu'on ne guérit que difficilement d'un amour qu'on s'est avoué; il espérait qu'en n'éclairant point Anaïs sur le sien, cet amour ne serait que le rêve d'une imagination ardente, et qu'il s'évanouirait sans laisser de traces douloureuses.
CHAPITRE XVI.