La femme auteur; ou, les inconvéniens de la célébrité, tome I

Part 2

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Ces vers n'ont d'autre mérite que celui d'être l'expression d'une pure tendresse, et, pourtant, Anaïs trouva un grand charme à les composer. Rien ne peut se comparer à l'enchantement que produit une première création dans les arts, si ce n'est l'enchantement que produit le premier moment d'un premier amour. Le poëte dont une longue étude a formé le goût, revoit souvent avec l'oeil du dédain les faibles essais de sa muse. On ne s'honore pas toujours de l'objet de son premier choix. Ce n'est ordinairement que dans l'été de la vie qu'on enfante des ouvrages dignes de la postérité; ce n'est souvent aussi qu'à cette époque qu'on réunit dans le coeur tout ce qu'il faut pour bien aimer. Le dernier amour est le plus vrai et le plus invincible, mais les arts, comme l'amour, ont leur fleur qu'on ne cueille jamais qu'une fois. Le jeune poëte et le jeune amant doublent leur félicité présente par les heureux songes de l'avenir. L'expérience gâte tout, elle apprend à l'un qu'il faut plus que du talent pour se survivre; à l'autre, que _toujours_ n'est un mot vrai en amour que pour quelques êtres privilégiés.

CHAPITRE VII.

Les jours de bonheur s'écoulent vîte. Au moment où elle y pensait le moins, Anaïs reçut une lettre de M. de Simiane, qui lui annonçait son retour dans la capitale, et lui mandait qu'il serait fort aise de l'y trouver à son arrivée. Ce ne fut pas sans regret qu'elle obéit à la voix du devoir, et quand elle reçut le baiser d'adieu de son père, elle fut saisie tout-à-coup d'un si triste pressentiment, que des pleurs s'échappèrent en abondance de ses yeux.

Le comte attendri l'embrassa de nouveau en lui disant: «Ne t'afflige pas, ma fille, nous nous reverrons bientôt; ta mère et moi, nous irons te rejoindre dans une semaine.»

--Ah! mon père, qu'une semaine est longue, écoulée loin de vous! et pour la première fois Anaïs songea qu'un seul moment suffit pour amener un grand malheur.

Son arrivée à Paris précéda d'environ deux heures celle de M. de Simiane; il la remercia de sa complaisance, et lui fit quelques excuses de n'être pas allé la chercher chez M. de Crécy, en lui expliquant les motifs qui l'en avait empêché. Il resta avec elle tout ce jour, l'entretint avec confiance du désir qu'il avait d'obtenir du roi que sa terre fût érigée en duché, et la pria de lui faire, pendant quelques mois, le sacrifice de son goût pour la solitude. J'ai besoin, ajouta-t-il, d'être fortement appuyé dans mon projet; je souhaite donner une fête, et j'espère que vous voudrez bien m'aider à la rendre à la fois agréable et brillante.--Je ferai mes efforts pour seconder vos desseins.--Je vous en remercie.--J'aime, il est vrai, la retraite; mais dès l'instant où vous croyez utile à vos intérêts que j'y renonce, j'oublierai qu'elle m'est chère.--Cette condescendance m'enchante.--Elle est juste.--Eh bien, puisque vous y consentez, il y aura chez vous, jeudi prochain, souper, bal et concert; vous y rassemblerez les premiers virtuoses.--Je crains que cela ne soit impossible; nous n'avons, d'ici à jeudi, que sept jours.--L'argent fait des miracles, et je ne m'oppose point à ce que vous le prodiguiez.--Le marquis baisa respectueusement la main de madame de Simiane, et se retira, en lui disant qu'il allait écrire à M. et madame de Crécy, pour les inviter à vouloir bien venir honorer son assemblée de leur présence.

Les soins que les apprêts de la fête exigèrent de la marquise, adoucirent la tristesse où son départ de la campagne l'avait jetée. Le désir d'obliger le marquis, lui fit attacher beaucoup d'importance à une chose qui n'en avait pas par elle-même; elle s'applaudissait en outre de pouvoir lui prouver que l'espèce d'éloignement qu'elle avait pour le monde, ne venait pas de son peu de moyen d'y plaire. M. et madame de Crécy promirent de se rendre à l'invitation de leur gendre.

Le jeudi matin, M. de Simiane témoigna sa satisfaction du goût et de la magnificence qui présidaient aux préparatifs de la fête.--Vous êtes vraiment une femme admirable, dit-il à la marquise, vous avez surpassé mon attente; ma fête sera superbe, elle me fera un honneur infini, il en sera mention partout; je suis le plus heureux des hommes! Il s'approcha d'elle d'un air caressant, et lui prodigua mille complimens aimables. Madame de Simiane songea qu'un homme aussi frivole n'était pas celui de qui elle pouvait attendre sa félicité: mais cet homme était son époux; elle feignit de sourire, et cacha soigneusement sa pensée.

Le marquis dîna tête-à-tête avec elle: il prit le ton empressé, et l'air de galanterie d'un amant à la mode. Savez-vous, répéta-t-il plusieurs fois, que vous êtes belle à ravir aujourd'hui, et lui donnant divers conseils sur sa coiffure, il l'assura que, si elle voulait, elle éclipserait toutes les femmes, et lui ferait plus d'un jaloux. Il lui débita ensuite mille folies, et la quitta en lui recommandant de se préparer à paraître avec éclat.

La gaîté insignifiante de M. de Simiane avait fait éprouver une sensation désagréable à la marquise: sa pensée se reporta vers M. de Crécy; elle s'étonna de n'avoir pas eu de ses nouvelles pendant ce jour; il avait l'habitude de venir la voir en arrivant de la campagne. Une vague inquiétude s'empara de son coeur, mais elle réfléchit que son père pouvait n'être parti que tard de son château, et devint plus tranquille, en songeant qu'elle n'avait plus que peu d'heures à souffrir de son absence.

La manière affectueuse et noble avec laquelle elle fit les honneurs de son cercle aux premières personnes qui s'y rendirent, enchanta M. de Simiane; les éloges qu'il entendit prodiguer à la marquise le rendirent de nouveau orgueilleux de son choix.

Il était près de neuf heures, une grande partie de la société était déjà réunie, le comte et la comtesse n'arrivaient pas: chaque voiture qui entrait dans la cour de l'hôtel, donnait à la marquise un léger mouvement de joie, que suivait bientôt un profond sentiment de tristesse. Ses regards, sans cesse attachés sur la porte du sallon, offraient un mélange touchant d'espoir et d'inquiétude. Sa situation devenant trop pénible, elle ordonna à un de ses gens de courir à l'hôtel de sa mère, pour s'informer des motifs du retard qui lui causait tant d'alarmes. Elle aurait désiré différer l'ouverture du bal jusqu'au retour de son messager; mais M. de Simiane témoigna une si grande impatience de le voir enfin commencer, que cédant, quoiqu'avec répugnance, à ses voeux, elle présenta sa main à l'homme le plus important de l'assemblée, pour danser avec lui le menuet de la Cour.

Les graces décentes qu'elle déploya d'abord, surprirent tout le monde: on se demandait l'un à l'autre si c'était bien là cette même personne qui paraissait naguère si empesée et si gauche. Vous verrez, observa à demi-voix un jeune fat qui se croyait malin, vous verrez qu'un beau jour elle nous confondra aussi, tout-à-coup, par son esprit.--Le trait serait unique, répondit une vieille coquette, en riant aux éclats.

Madame de Simiane était à la fin de son menuet, quand le claquement d'un fouet de poste retentit à son oreille: ce bruit lui causa une agitation affreuse; elle sentit ses genoux fléchir, se hâta, en tremblant, d'achever sa danse, et, saisie d'effroi, suivit M. de Simiane, qu'elle venait de voir s'échapper du sallon.

Elle le rejoignit au moment où il faisait entrer dans son cabinet un domestique de confiance de M. de Crécy, dont tous les traits offraient l'empreinte de la plus profonde douleur. O mon dieu! mon dieu! s'écria-t-elle, il est arrivé quelque funeste événement. Où est mon père, poursuivit-elle d'une voix étouffée et sombre? ne me trompez pas: dites, où est mon père?--Il n'a pu venir, il s'est trouvé mal, très-mal.--Ciel! l'aurais-je perdu!--Le domestique frémit, et se tait. Madame de Simiane s'évanouit.

On s'empresse de la porter sur un ottomane. Rosine, sa femme-de-chambre favorite, accourt: elle frotte d'alcali les tempes de sa maîtresse, lui glisse quelques gouttes d'éther dans la bouche. Inutiles secours! madame de Simiane ne reprend point l'usage de ses sens.

Le médecin est appelé; il déclare qu'elle est dans un danger imminent, ordonne qu'on lui saigne sur-le-champ au pied, et qu'on s'abstienne surtout de faire le moindre bruit autour d'elle.

* * * * *

L'assemblée se retire, consternée de ce terrible événement. M. de Simiane prie le docteur de veiller cette nuit la marquise; il y consent: à cinq heures du matin une crise favorable s'opère, Anaïs est sauvée.

* * * * *

Son premier soin, en reprenant connaissance, fut de prier le marquis d'aller rejoindre sa mère. Je vous en conjure, dit-elle, partez de suite; s'il en est temps encore, sauvez-la du désespoir, l'infortunée! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais tout ce qu'elle a perdu.

M. de Simiane se rendit en diligence au château de la comtesse, pour y remplir l'office douloureux qui lui était confié. Anaïs défendit l'entrée de sa chambre à tout le monde; la seule Rosine obtint la permission de lui prodiguer des secours. Cette bonne fille devinait les besoins de sa maîtresse; elle apportait, à la servir, un zèle infatigable, et n'interrompait le lugubre silence qui régnait autour d'elle, que par ses sanglots.

CHAPITRE VIII.

M. de Simiane ramena madame de Crécy chez sa fille. On essayerait en vain de vouloir donner une idée de la scène déchirante qui se passa dans cette première entrevue: il est des douleurs qui ne peuvent se peindre.

Tandis que le chagrin de madame de Simiane paraissait s'accroître tous les jours, celui de madame de Crécy paraissait, au contraire, s'adoucir. Cette femme, le modèle des épouses et des mères, n'avait pas vu la mort arracher subitement de ses bras l'homme à qui elle avait dû vingt ans de bonheur, le seul homme sur qui elle eût jamais arrêté tendrement ses regards, sans que le coup qui le frappa n'eût détruit en elle les principes de la vie. Le moment où elle s'aperçut qu'elle le suivrait au tombeau, rendit à ses traits leur expression bienveillante; un sourire angélique les anima de nouveau: elle paraissait calme, elle n'était que résignée. Son sort ne l'alarmait plus, elle ne plaignait que celui de sa fille, et demandait sans cesse avec ferveur au ciel, qu'il lui donnât le courage de supporter le malheur qui devait, sous peu de temps, l'atteindre encore.

Le monde, qui juge sur les seules apparences, croyait que M. de Crécy avait été beaucoup moins aimé de sa veuve que de sa fille; il se trompait. Le deuil de ces deux personnes avait d'abord été le même, mais l'une prévoyait qu'elle avait de longs jours à parcourir, privée de la tendresse et de l'appui de son père; l'autre se complaisait à sentir qu'elle était près de rejoindre son époux.

Une fièvre lente dévorait intérieurement la comtesse. Certaine que tout l'art des médecins ne pourrait la guérir, elle n'en appela point à son secours, et se prépara secrètement à se rendre digne de paraître devant le Dieu de bonté, dont elle était le plus parfait ouvrage. Ce devoir rempli, elle ne s'appliqua plus qu'à dérober la connaissance de son état à sa fille: elle songeait que l'heure de l'affliction n'arriverait que trop tôt; elle voulait au moins la retarder, et parvint à dissimuler ses souffrances jusqu'à son dernier moment: il fut paisible, elle s'endormit plutôt qu'elle ne mourut.

On trouva, dans un des tiroirs de son secrétaire, un testament qui contenait beaucoup de legs pieux. A ce testament était jointe une lettre adressée à sa fille. En voici le contenu:

«Je meurs, mon Anaïs, ou plutôt j'échappe doucement à ce monde, et je vais dans un meilleur, me réunir pour toujours à ton père. Je n'emporte, dans la tombe, aucun regret que celui de la douleur que je vais te causer: modère-la, ma fille; Dieu n'approuve point les afflictions extrêmes. Soumets-toi, sans murmure, aux pénibles épreuves qu'il t'envoie. Songe qu'il m'a fait une grace singulière, en me rappelant vers lui. Ma vie fut courte, mais tranquille et fortunée; ma mort ne l'est pas moins. Adieu; notre séparation ne sera pas éternelle, nous nous rejoindrons un jour, pour ne plus nous quitter. Je vais, avec ton père, veiller du haut des cieux sur toi. Je te bénis. Adieu».

Cet écrit révéla à madame de Simiane, toute la délicatesse de l'ame de sa mère. Je ne me consolerai jamais, répétait-elle à chaque instant, je ne me consolerai jamais de m'être abusée à ce point sur ses sentimens: j'osais l'accuser en moi-même de froideur, tandis que son air serein était un voile généreux, sous lequel elle cachait ses souffrances, pour ne pas m'en accabler; et moi, je n'ai pas su les pressentir; j'ai méconnu la tendre énergie de cette femme céleste. Que d'efforts sublimes elle a faits, pour m'éviter l'angoisse de ses derniers soupirs! Ah! j'aurais dû les recevoir, ils n'auraient dû que précéder ceux de sa fille! O ma mère! ange du ciel! pourquoi, toute à mes regrets, ai-je calomnié ton coeur? Sans ma funeste erreur, mes soins peut-être auraient pu te conserver: je te verrais encore à mes côtés, ta main essuyerait encore mes larmes; je ne t'aurais pas perdue, ou si j étais réservée à subir cet affreux malheur, je n'y joindrais pas du moins le tourment du remords.

Pendant les premiers jours qui suivirent la mort de madame de Crécy, M. de Simiane sembla partager les regrets de la marquise; il était assidu auprès d'elle; et lui montrait des attentions particulières; mais il se relâcha bientôt de ses soins; son coeur, incapable d'un sentiment profond, ne pouvait compatir long-temps à la même douleur. A quoi sert, disait-il à la marquise, à quoi sert de s'affliger sans cesse d'un malheur sans remède. Vos pleurs vous rendront-ils ceux que vous avez perdus? Cette légèreté cruelle avec laquelle la plupart des gens du monde cherchent à consoler une personne sensible, d'un malheur irréparable, est un nouveau trait enfoncé dans ses blessures. M. de Simiane ajoutait innocemment au chagrin d'Anaïs; elle se trouva moins à plaindre quand l'ennui l'éloigna de sa présence: elle put du moins gémir en liberté.

CHAPITRE IX.

Six mois s'étaient écoulés sans avoir apporté aucun adoucissement au chagrin de madame de Simiane; le marquis la pressait vainement de reparaître dans le monde, elle ne pouvait s'y décider. La solitude la plus entière était devenue le besoin dominant de son ame: elle goûtait un charme douloureux à se livrer à de sombres méditations, et le seul aspect d'une personne qui venait les troubler, lui causait une sorte d'effroi. Ses jours se passaient à contempler l'image de ceux qu'elle avait aimés si chèrement; ses nuits, à rêver à eux; quelquefois un doux mensonge lui rendait leur présence. O! combien alors son réveil était cruel!

Sa santé déclinait visiblement; M. de Simiane ne s'en apercevait pas, ou s'en inquiétait peu. L'ambition et l'amour du plaisir le retenaient toujours hors de chez lui; il n'était occupé que du soin de faire sa cour à son roi, et à une grande dame dont il se croyait le seul amant favorisé, et pour laquelle il dépensait en fêtes, au-delà de ses revenus.

La fidelle Rosine, alarmée de la situation de sa maîtresse, la conjura, mais sans succès, de songer à sa conservation. On ne prend que bien peu d'intérêt à sa vie, quand on ne vit plus que pour soi.

Madame de Simiane était tombée dans un état de langueur dont les suites pouvaient devenir funestes, quand Mr. D., ce même savant qui lui avait appris le premier que la gloire peut être aussi l'apanage des femmes, revint d'un voyage de long cours. Il se présenta à sa porte; on lui dit qu'elle ne recevait personne: il demanda à voir sa femme-de-chambre; il parut si touché des pertes que la marquise avait faites, et supplia avec tant d'instances Rosine de lui procurer la faveur d'un moment d'entretien avec sa maîtresse, qu'elle se risqua d'enfreindre les ordres sévères qu'elle en avait reçus.

Mr. D., qui connaissait mieux le coeur humain que ceux qui avaient cherché jusqu'à ce moment à distraire Anaïs, ne s'occupa, dans cette entrevue, que de sa légitime douleur; il ne paraissait pas se lasser d'entendre les détails du funeste événement qui causait son désespoir; il les lui faisait répéter, répondait à ses plaintes par des plaintes, à ses larmes par des larmes. Il obtint la permission de venir partager quelquefois sa retraite; l'espoir de lui être utile l'y ramena bientôt.

Les poésies d'Ossian venaient de paraître; cet ouvrage, dont on a peut-être également exagéré les beautés et les défauts, produisait alors une sorte de révolution dans les lettres. L'ame sensible, livrée à de profonds regrets, trouve, dans la lecture, un charme monotone qui plaît à sa tristesse. Il ne fut pas difficile à Mr. D. d'amener adroitement la conversation sur Ossian. Il récita à madame de Simiane plusieurs strophes des chants de Selma, et ce passage du poëme de Fingal: _«O mon père! je n'entends plus le son de ta voix. Mes yeux ne peuvent plus te voir. Souvent, dans ma mélancolie solitaire et sombre, je vais m'asseoir auprès de ta tombe, et je me console en la touchant de mes mains tremblantes. Quelquefois je crois encore entendre ta voix; ce n'est que le murmure des vents du désert. Il y a déjà_ _long-temps que tu es endormi pour toujours»._

Anaïs pria Mr. D. de lui procurer Ossian; il le lui apporta dès le lendemain. Les regrets touchans de ce poëte firent un peu diversion à l'amertume des siens. Elle se pénétra tellement des ingénieuses fictions du célèbre Barde, qu'elles eurent pour elle tout l'entraînement de la vérité. Bientôt elle souhaita de visiter les lieux qui renfermaient les cendres de son père, et partit pour le château où elle avait passé auprès de lui quelques derniers jours de bonheur.

M. de Simiane, qui ne pouvait se plaire à la campagne que lorsqu'il s'y trouvait en nombreuse société, n'y accompagna point sa femme. Elle put s'abandonner, sans contrainte, à sa mélancolie.

Elle fit élever au milieu de son parc un mausolée à la mémoire de ses parens. Elle passait une partie de ses journées dans ce lieu; là, son imagination remplie des rêves poétiques d'Ossian, elle voyait sans cesse errer autour d'elle l'ombre de son père et de sa mère; entendait leurs voix dans le souffle du vent qui agitait le feuillage, et ne se croyait plus entièrement seule au monde. Un soir que, toute entière à l'exaltation de ses pensées, elle s'était endormie assise sur une des marches du lugubre monument, M. de Crécy lui apparut en songe; elle s'imagina l'entendre lui adresser ce discours: «Cesse, ma fille de te livrer à d'impuissans regrets; ce ne sont pas tes pleurs qui me prouveront ta tendresse, mais le soin constant que tu prendras de réaliser le plus cher de mes voeux. Ma fille serait-elle devenue tout-à-coup insensible à la gloire? son coeur, que je formai, ne bat-il plus pour elle? tromperas-tu mon espérance? Non, tu sortiras d'un long abattement! tu conserveras tes vertus! tu immortaliseras les pleurs que te coûte mon trépas, et, de ma demeure céleste, j'applaudirai à tes travaux, je jouirai de tes succès.»

La marquise se réveilla dans une agitation inexprimable. Mon père! s'écria-t-elle avec le plus vif enthousiasme, mon père! tu seras satisfait; un vain orgueil ne m'égare point. Tu me l'as dit cent fois, la véritable source du génie est dans l'ame, et je sens que la mienne renferme tout ce qu'il faut pour égaler, pour surpasser peut-être les femmes célèbres dont tu m'appris à révérer le nom!

En achevant ces paroles, Anaïs se relève dans une sorte d'ivresse, et reprend la route du château. L'extrême vivacité de sa démarche, l'éclat extraordinaire que jetait son regard, peu d'heures avant si languissant encore, apprirent à Rosine qu'il venait de s'opérer une grande révolution dans les idées de sa maîtresse; elle l'examinait avec curiosité, et n'osait l'interroger. Anaïs était dans un de ces momens où l'ame ne peut contenir en soi ses transports; elle les laissa éclater devant Rosine, lui raconta la vision qu'elle avait eue, les nouveaux projets dont elle était animée, et lui peignit avec feu la noble joie qu'elle éprouverait le jour où elle pourrait déposer sur le tombeau de son père la palme des arts.

Rosine, qui ne comprenait rien à ce langage, craignit d'abord que la tête de sa maîtresse ne fût égarée; mais quand elle la vit reprendre ses anciennes occupations, visiter ses vassaux, les combler de bienfaits, et sourire avec bonté à l'expression de leur reconnaissance, elle devint tranquille et satisfaite; seulement, elle se répétait quelquefois à elle-même: Il est bien singulier que ce changement favorable soit l'effet d'un simple songe. Elle ignorait que l'infortune ou la félicité, la mort ou la vie d'une personne douée d'un coeur sensible et d'une imagination ardente, repose souvent en entier sur la perte ou le retour d'une seule illusion.

CHAPITRE X.

Pendant les deux mois que madame de Simiane resta seule à la campagne, elle composa un petit poëme, intitulé: _La Mort du Père de Famille_. Ce morceau, dont la couleur avait quelque chose de la noblesse et de la simplicité antique, était rempli de sentiment, de mélancolie et de grâces. Revenue à Paris, elle le montra à Mr. D., qui lui demanda la permission d'en prendre une copie. Quel fut son étonnement, lorsque, quelque temps après, il lui apporta la nouvelle qu'elle avait remporté le prix des jeux floraux.

Cette première faveur des arts causa un doux ravissement à la marquise; cependant il ne fut pas sans mélange de tristesse. O mon père! s'écria-t-elle, pourquoi n'as-tu pas vécu assez long-temps pour être témoin de mon succès? Tu me presserais plus tendrement sur ton sein; je verrais des larmes de plaisir humecter tes paupières; ton regard se fixerait sur ta fille, avec autant d'orgueil que d'amour. Mais, hélas! le ciel m'a refusé cette joie; je ne sentirai plus l'étreinte de tes caresses paternelles! C'est sans retour qu'elles me sont ravies! Je te cherche, je t'appelle vainement; tu ne me vois plus, tu ne m'entends plus!--Il vous voit, il vous entend, il vous inspire, prononce Mr. D. d'un ton touchant et solennel. Continuez à parcourir avec ardeur la carrière où vous venez d'entrer avec éclat; espérez tout du feu divin qui vous anime; plus heureuse que vos modèles, c'est au sentiment le plus pur, le plus louable, que vous devrez vos éclatans trophées.

Digne ami, s'écria Mme. de Simiane, digne ami, je n'en doute pas, c'est mon père lui-même qui me parle par votre organe. Je vous dois déjà de n'avoir pas succombé à mes maux; faites que je vous doive davantage. J'ai besoin d'un guide, d'un appui; j'ai besoin surtout d'aimer et d'être aimée. Ne voulez-vous pas remplacer le tendre protecteur que m'avait donné la nature?--Si je le veux! aimable Anaïs! si je le veux! ah! dès long-temps je vous chéris en père.--Je rends grâces à mes cheveux blancs, qui vous engagent à m'en accorder les priviléges.

Mr. D. donna quelques conseils à madame de Simiane, relativement à ses travaux, et à la conduite qu'elle devait tenir désormais. Il l'engagea à ne plus faire de sa maison une solitude: vous devez, dit-il, à votre rang, aux goûts du marquis, de recevoir du monde; vous vous devez enfin à vous-même de montrer de la déférence à l'homme dont vous portez le nom, et, croyez-moi, quand on sait ordonner son temps, la société ne nous enlève que celui que la raison exigerait qu'on donnât au repos.

Anaïs promit de se régler en tout, d'après les avis de Mr. D. Cet accord fait, elle partit à la hâte pour sa campagne, d'où elle revint aussitôt après qu'elle eut déposé la fleur académique sur la tombe sacrée.

CHAPITRE XI.