La femme au dix-huitième siècle
Part 9
Plus tard tout est changé, les amusements, les promenades, la vogue des marchands et les rendez-vous de la mode. On ne va plus au Palais-Marchand, on va au Palais-Royal. Ce n'est plus au Chagrin de Turquie, à peine si l'on sait encore ce nom, c'est à la Descente du Pont-Neuf, au _Petit Dunkerque_, au _Petit_, comme on dit familièrement, que s'arrêtent les petites maîtresses désœuvrées, et qu'elles perdent agréablement deux heures à choisir une délicieuse inutilité[195]. Et de même que le Palais-Marchand est déserté pour le Palais-Royal, les Tuileries sont abandonnées pour les boulevards, la nouvelle promenade en vogue, qui a son jour de mode, le jeudi, où l'on voit se presser toutes les voitures d'élégantes, les allemandes, les diligences, les dormeuses, les vis-à-vis, les _soli_, les paresseuses, les cabriolets, les sabots, les gondoles, les berlines à cul de singe, les haquets et les diables. Et ce ne sont qu'hommes et femmes du bel air se lorgnant d'un carrosse à l'autre, se saluant en levant et abaissant les glaces. Les chevaux vont au pas pour permettre aux promeneurs d'aller à la portière dire un bonjour à leurs connaissances, et les bouquetières montent sur les marchepieds pour offrir leurs fleurs aux dames[196]. On s'arrête, on descend; on va prendre une glace aux tables placées devant le café Gaussin ou devant le café du Grand Alexandre; et l'on regarde passer tout ce monde, défiler toutes ces voitures, les livrées, les figures, la mode, dans ce bruit des boulevards fait de tous les bruits: le fracas lointain des parades, le _grommellement_ bourdonnant des buveurs, le sifflement des petites marchandes de nougat, la musique des vielleuses montagnardes, le claquement des coups de fouet, le hennissement des chevaux, le son des tambours et des trompettes[197].
[195] Tableau de Paris (par Mercier), vol. VII.
[196] Les _Portraits à la mode_, les _Remparts de Paris_, dessinés par Saint-Aubin, gravés par Courtois et Duclos.
[197] Déclaration de la mode portant règlement pour les promenades des boulevards.
Le cadre des distractions de 1730, de 1740, de 1750 est bien élargi. Les femmes vont maintenant après le dîner, reculé à trois heures, aux sermons du père Anselme. Elles vont au Lycée. Elles vont voir la fabrication de la thériaque au Jardin des Plantes. Elles vont chez l'horloger Furet voir la négresse qui a l'heure peinte dans l'œil droit, les minutes dessinées dans l'œil gauche. Elles vont à Vincennes, qui a cessé d'être une prison, voir la chambre où fut enfermé le grand Condé[198], ou bien chez Greuze admirer son tableau de Danaé[199]. Elles vont encore voir la procession de trois cent treize esclaves français rachetés à Alger[200], ou l'hôtel Thélusson qui s'élève, ou les deux têtes parlantes de l'abbé Mical qui articulent quatre phrases[201]. Elles vont faire dessiner leur profil, le faire _écrire à main levée_ par le calligraphe Bernard[202]. Elles vont assister à l'inventaire de la marquise de Massiac, voir ce mobilier de deux millions, ce magasin d'étoffes et de porcelaines et de bijoux, comme il n'y en avait pas un à Paris[203]. Après avoir fait dire une messe le matin pour le succès de l'ascension d'un aérostat, elles vont embrasser les frères Robert ou Pilatre du Rozier avant qu'ils ne s'enlèvent[204]. L'engouement des sciences, des arts, de l'industrie, entré dans la société, a développé chez la femme une curiosité universelle et fébrile, une envie de tout voir et de tout connaître. Son imagination vole d'idées en idées, de spectacles en spectacles, d'occupations en occupations; sa journée n'est que mouvement, empressement, projets d'un instant, ardeur tourbillonnante, inconstante, qui l'emporte aux quatre coins de Paris, sur les pas de l'opinion, sur les annonces des feuilles publiques, sur le bruit des systèmes, des théories, des cours et des expériences, sur le vent qu'il fait, sur l'air qui souffle, sur l'aile du caprice qui lui effleure le front en passant. Journée pleine et vide, grosse de désirs, d'aspirations, de résolutions, qui semble remuer avec ce qu'elle se promet de plaisirs sérieux et de distractions philosophiques, économiques même, la table d'une encyclopédie! Un méchant, qui est à peine un caricaturiste, l'a esquissée d'après nature, cette journée d'une femme de la fin du siècle, et il va nous en peindre le train, la fièvre, les zigzags, les arrêts à moitié chemin, la folie courante et à bâtons rompus. La femme sort; elle passe prendre le chevalier, elle l'enlève: il l'accompagnera au cours d'anatomie où elle va. En route, elle rencontre la marquise, qui a besoin de la consulter sur la chose du monde la plus essentielle, et qui la mène chez sa marchande de modes. A trois portes de la marchande de modes, le chasseur du baron aborde la voiture de ces dames retardée par un embarras: c'est le baron, qui leur propose de voir de nouvelles expériences sur l'air inflammable. «Je n'aime rien tant, répond la femme, mais vous me garantissez qu'il n'y aura point de détonations. Montez, baron.» Et le baron jette au cocher: «Rue de la Pépinière!» On arrive. «Je vous laisse, dit la femme; il est tard, et je manquerais mon cours de statique. Chevalier, serez-vous des nôtres?» Près de l'Arsenal: «Germain, voici l'adresse imprimée.» On commence à rouler. Mais on aperçoit de jolies perruches: il faut arrêter pour les regarder, leur parler; le marchand engage les dames à entrer pour voir un superbe perroquet disant, à ce qu'il assure, des polissonneries qui attireraient trop de monde autour de la voiture. «Oh! descendons, ma chère, nous nous amuserons comme des dieux!» On achète le perroquet. Une berline passe. La femme crie à l'homme qui est dedans: «Un mot. Où courez-vous, comte?--Je vais voir l'imprimerie des aveugles.--Unique! délicieux! charmant! Courons-y tous!» Mais en chemin, la femme demande au comte si c'est cette berline qu'il avait le jour où il l'a conduite voir le tableau de Drouais: voilà la marquise enflammée par la description du tableau, qui veut absolument le voir. On se dit que les aveugles imprimeront encore longtemps, que le tableau peut disparaître d'un moment à l'autre: «Chez Drouais!» On s'est mis à causer peinture, le chevalier avoue qu'il peint: aussitôt l'idée prend aux femmes de surprendre ses portefeuilles en désordre et de juger ses fleurs. «A la Barrière Blanche!» Les chevaux tournent et repartent. «Eh! bon dieu! à propos de fleurs, reprend la marquise, on est venu me dire que le grand cierge serpentaire du Jardin du Roi est fleuri, ce qui n'aura lieu que dans trente ou quarante ou cinquante ans peut-être... Si c'était le dernier moment, nous l'aurions manqué pour la vie.» Et du Jardin des Plantes, l'on revient encore, avant d'être arrivé, à un architecte de Parthénion qui demeure rue des Marais, de l'architecte à un stucateur du boulevard de l'Opéra, du stucateur à Réveillon, de Réveillon à Desenne pour prendre des brochures. Au bout de quoi le chevalier dit à la dame: «Vous vouliez aller au Lycée...» C'est le mot final de la journée[205].
[198] Mémoires de la République des lettres, vol. XXVI.
[199] Adèle et Théodore.
[200] Mémoires de la République des lettres, vol. XXX.
[201] Id., vol. XXVI.
[202] Abrégé du Journal de Paris, vol. III.
[203] Mémoires de la République des lettres, vol. II.
[204] Correspondance secrète, vol. XVI.
[205] Éloge philosophique de l'impertinence; ouvrage posthume de M. de Bractéole, à Abdère, 1788.
Point de repos, point de silence, toujours du mouvement, toujours du bruit, une perpétuelle distraction de soi-même, voilà cette vie. La femme ne veut point avoir une heure de recueillement, un instant de solitude. Et même aux heures où le monde lui manque, aux heures où elle est menacée de retomber sur elle-même, il lui faut à côté d'elle, sous la main, quelque chose de vivant, de bruyant, d'étourdissant. Il faut, pour lui tenir compagnie et l'empêcher d'être seule, le jeu et le tapage d'animaux familiers. Ici c'est un singe, la bête d'élection et d'affection du dix-huitième siècle, la chimère du Rococo, un sapajou qui prend le chocolat avec sa maîtresse en face d'un perroquet. Là, capricieux et leste, sautillant comme une phrase de Carraccioli, un écureuil court sur le damas d'une ottomane et grimpe à la rocaille d'un lambris. Les chambres à coucher et les salons se remplissent de ces jolis angoras gris dont Mme de Mirepoix s'entoure, qu'elle installe sur sa grande table de loto, et qui poussent de la patte les jetons à leur portée[206]. Quelle femme n'a eu au moins un chien? un chien chéri, gâté, qu'on couche avec soi, qu'on fait manger sur son assiette, auquel on sert un filet de chevreuil, une aile de faisan, ou une carcasse de gelinotte[207], épagneul ou doguin qui règne en maître sur les oreillers et les coussins, levrette blanche ou chienne gredine dont on dit, lorsqu'elle n'est plus: «Ma pauvre défunte Diane ou Mitonnette[208]!...» Et quel amour, que de soins pareils à ceux de Marie Leczinska se relevant cent fois la nuit pour chercher sa chienne[209]! A panser de petits chiens, Lionais gagnait un château et une belle terre: on l'appelait Monseigneur en Bourgogne[210]. Et quelles belles éducations! Il semble que ces bêtes prennent, entre les mains de leurs maîtresses, quelque chose de leur cœur ou de l'esprit du temps: Patie, le chien de Mlle Aïssé, est toujours à la porte pour attendre les gens du chevalier; le chien de M. de Choiseul, Chanteloup, suit Mme de Choiseul au couvent[211], et la princesse de Conti dresse le sien à mordre son mari[212]! Intelligence, caresses, immoralité même, rien ne manque dans le dix-huitième siècle à tous ces jolis petits animaux domestiques, bêtes frottées de grâce à peu près comme l'abbé Trublet était frotté d'esprit. Le _Mercure_ est rempli des élégies que leur mort inspire. De leur vivant ils sont fameux, ils ont un nom et une généalogie: c'est Filou, le chien du Roi; c'est Pouf, le petit chien de Mme d'Épinay, fils de Thisbé et de Sibéli, qui manque un moment de brouiller la Chevrette et le Grandval[213]. On les fait dessiner, on les fait graver. Cochin donne à la postérité les chats de Mme du Deffand. Les chiens de Mme de Pompadour n'ont pas seulement l'honneur de l'estampe: ils ont la gloire de la pierre gravée. Poëtes, artistes et peintres les chantent ou les représentent au-dessous d'un nom ou d'une figure de femme; et n'est-ce pas l'image de leur fortune que ce chien de la _Gimblette_, peint par Fragonard, modelé par Clodion, dans le cadre d'un conte de la Fontaine?
[206] Souvenirs par M. de Lévis.
[207] Les Numéros. _Amsterdam_, 1782, vol. I.
[208] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[209] Mémoires et Journal du marquis d'Argenson. _Jannet_, 1857, vol. I.
[210] Les Dîners de M. Guillaume, 1788.
[211] Correspondance secrète, vol. XVIII.
[212] Mémoires du comte de Maurepas. _Buisson_, 1792, vol. I.
[213] Mémoires de Diderot. _Paris_, _Garnier_, 1841, vol. I.
Cependant, malgré tout, des heures restent à la femme qui seraient bien vides, si la femme ne leur donnait un emploi physique, presque machinal. Au logis, au coin du feu où la tient un mauvais temps d'hiver, un accès de paresse, dans le salon même où elle va s'établir toute une soirée, elle a besoin d'un de ces travaux qui occupent dans tous les temps les mains et les yeux de son sexe: petits ouvrages ne demandant à la femme qu'une attention d'habitude et sans réflexion, passe-temps de son loisir qui est la contenance de son activité. Il y a au dix-huitième siècle une grande imagination de ces menues occupations de la femme: elles naissent comme une mode, elles se répandent comme une épidémie, elles disparaissent comme un engouement; un caprice les apporte et les emporte. Sous la Régence, la fureur est de découper. Toutes les estampes passent à la découpure, celles-là surtout qui sont enluminées, et le désœuvrement de la femme taille aux ciseaux les plus belles, les plus vieilles, les plus rares, des estampes de cent livres pièce[214]; une fois découpées, on les colle sur des cartons, on les vernit et on en fait des meubles et des tentures, des espèces de tapisseries, des paravents, des écrans. Folie générale, grand art que cet art des découpures! Crébillon ne manque pas de le faire appeler le chef-d'œuvre de l'esprit humain par le sultan Schah-Baham; et cet art ne va-t-il pas avoir en ce siècle son grand homme et son génie dans le fameux Huber, le Watteau, le Callot, et le Paul Potter du découpage improvisé?
[214] Lettres de Mlle Aïssé.--En 1777, le goût de l'enluminure et du vernissage des estampes reprenait aux femmes, et l'on ne faisait sa cour à la duchesse et à la présidente, dit Métra, qu'en lui apportant une boîte de couleurs.
Quand les découpures ont fait leur temps, arrive en 1747 l'invasion des pantins et des pantines, des petites figures de carton dont un fil remue les bras et les jambes. Point de cheminée qui n'en soit garnie; c'est l'étrenne demandée par toutes les femmes et toutes les filles, et partout les petites figures s'agitent sur l'air de la chanson:
Que Pantin serait content S'il avait l'art de vous plaire, Que Pantin serait content S'il vous plaisait en dansant!
Partout dansent et _pantinent_ les Scaramouches, les Arlequins, les mitrons, les bergers, les bergères, un peuple de comédie et d'opéra en miniature, pantins de toutes sortes et à tout prix, depuis le pantin de vingt-quatre sols jusqu'au pantin de quinze cents livres que Mme la duchesse de Chartres fait dessiner et peindre à Boucher lui-même[215].--Dans la vogue des pantins passe, en 1749, la vogue des cheminées à la Popelinière, petites cheminées avec une plaque qui s'ouvre: un amusement fait d'un scandale.--A quelques années de là, en 1754, une brochure prend cette singulière date de publication: _L'an 42 des bilboquets, 8 des pantins, 1 des navets_[216]. Nous apprenons là que la mode des bilboquets, signalée par Mlle Aïssé avant la mode des découpures, est déjà vieille d'un demi-siècle et que les pantins ont fait place à une nouveauté. Collé va nous donner le secret de cet amusement singulier, dont l'idée fut peut-être donnée à la femme par l'usage de porter ses bouquets au bal dans une espèce de petite bouteille de fer blanc couverte de ruban vert, et de les garder frais en les tenant dans l'eau[217]. Cela consistait à creuser un navet et à faire entrer dans le creux un ognon de jacinthe, et le tout mis dans l'eau, le plaisir était de voir croître les deux plantes ensemble et l'une dans l'autre, la jacinthe poussant ses fleurs et le navet ses feuilles[218]. C'est le temps où pas une femme n'est meublée sans cabinets de la Chine, sans magots achetés à l'homme de la rue du Roule[219]; et ne semble-t-il pas qu'il y ait un goût de chinoiserie dans ses plaisirs, dans ses modes, dans le caprice de ses distractions?
[215] Journal historique de Barbier, vol. III.
[216] Déclaration de la mode.
[217] Lettres d'Horace Walpole, _Paris_, 1818.
[218] Journal de Collé. _Paris_, 1805, vol. III.
[219] Angola, vol. I.
Au milieu de ces fantaisies et de ces enfantillages d'un instant, la femme retrouve un travail que toutes les femmes adoptent, que le bon ton consacre, et qui fait tomber en désuétude tous les autres ouvrages et même la tapisserie au petit point. On voit reparaître et se répandre la mode des nœuds[220], mode charmante. En occupant les doigts de la femme d'un travail léger et négligent, en lui faisant tantôt allonger, tantôt _crochir_ le petit doigt, elle laisse son corps sur une chaise longue; elle lui permet de s'abandonner coquettement aux grâces de la nonchalance éveillée, de la paresse qui semble faire quelque chose. Plus de femmes qui ne marchent armées de ces jolies navettes, de ces navettes dont Martin le peintre vernisseur fera des bijoux d'art, «petits magasins des grâces», comme on les appelle, que bientôt l'on ne voudra plus qu'en nacre, en acier ou en or. Et où ne fait-on point de nœuds? On en fait chez soi par tenue, dans sa chambre par air, dans son boudoir par désir de plaire, par embarras ou par décence. On en fait dans le monde, on en fait au spectacle; et l'on voit dans les salles de théâtre, pendant que l'on joue, les dames tirer l'une après l'autre une navette d'or d'un sac brodé et se mettre à faire des nœuds d'un air fort appliqué, et en ne regardant guère que le public[221].
[220] Cette mode n'était que renouvelée; car déjà en 1718 les carmélites offraient à la mère du Régent un sac à nœuds. (_Lettres de la duchesse d'Orléans._)
[221] Lettres de Mme *** à une de ses amies sur les spectacles, 1745.
Puis, vers 1770, les nœuds et le filet, qui semble venir après les nœuds, ne sont plus le goût du jour: on parfile. On parfile des galons, des épaulettes, toute passementerie où il y a de l'or. On parfile pour parfiler, et aussi pour faire sur son parfilage des bénéfices de cent louis par an[222]. Le gain se mêlant ici à la mode, ce fut une furie qui fit taire un moment dans les sociétés jusqu'à l'amour du jeu. L'excès devint tel qu'un homme entrant dans un salon où l'on parfilait, assailli par les parfileuses, sortait de leurs mains, de leurs ciseaux, l'habit entièrement dégalonné. C'est le moment où, pour rappeler la femme à la discrétion, à l'honnêteté, le duc d'Orléans imagine la charmante perfidie de faire mettre à son habit des brandebourgs d'or faux qu'il laisse sans rien dire découdre par les dames dans le salon de Villers-Cotterets, et parfiler avec de l'or vrai[223]. Corrigée de ces violences, la femme trouva bientôt dans le commerce mille objets de parfilage. Les fabriques filèrent pour elle l'or en toutes sortes de jouets. Au jour de l'an de l'année de 1772, l'on vit une boutique pleine de pièces d'or à parfiler pour étrennes: bobines à tout prix, meubles, fauteuils, cabriolets, écrans, cabarets, tasses à café, pigeons, poules, canards, moulins, danseurs de corde. Pendant une dizaine d'années, l'usage, la vogue dura des cadeaux en parfilage d'homme à femme et surtout de femme à femme: c'était la surprise et le souvenir de l'amitié. Mme du Deffand envoyait à la duchesse de la Vallière un panier rempli d'œufs de parfilage[224], à Mme la maréchale de Luxembourg une chaise de parfilage, enveloppée dans ces vers que Grimm lui dispute pour les donner à qui? à M. Necker!
Vive le parfilage! Plus de plaisir sans lui. Cet important ouvrage Chasse partout l'ennui. Tandis que l'on déchire Et galons et rubans, L'on peut encor médire Et déchirer les gens[225].
[222] Mémoires de Mme de Genlis, vol. X. Dictionnaire des étiquettes.
[223] Correspondance de Grimm, vol. VIII.
[224] Correspondance de Grimm, vol. IX.
[225] Id., vol. VIII.
Dans le monde, à la maison, c'est la grande occupation de toutes les heures où l'on a les mains libres; c'est la ressource de toutes contre l'oisiveté, et l'on n'entend entre femmes que ce dialogue: «Mon cœur, avez-vous du gros or?--Assurément, de l'or de bobine?--Je n'en parfile jamais d'autre.--En voulez-vous un _fagot_? Allons, je vais vous en donner un fagot, c'est tout ce que j'aime de faire un fagot[226].»
[226] _Les Dangers du monde._ Théâtre de société, par Mme de Genlis.
En ce temps de la fin du siècle, quand la journée est finie, la femme a pour employer sa soirée toutes les maisons, toutes les réunions, toutes les fêtes dont tout à l'heure nous donnions la liste et la physionomie. Elle a encore tous les spectacles de Paris, où elle va, non point en grande loge, mais, selon l'usage suivi, en petite loge[227], dans une loge masquée par des stores; petit salon commode, entouré tout à la fois de monde et de mystère, où Lauzun et Mme de Stainville se donnaient leurs rendez-vous. On y arrive en déshabillé, on y apporte son épagneul, son coussin et sa chaufferette. On y échappe aux importuns qui assiégent une femme avant l'heure du souper[228]. On y reçoit le monde qu'on veut, et on y tient tout haut une conversation dont on n'interrompt le babil et les éclats que pour regarder par le morceau de verre de son éventail les entrants et les sortants sans qu'ils vous voient. Innovation charmante qui est une fortune pour les comédiens français, et leur fait remanier leur salle: une partie du parterre est supprimée pour augmenter le nombre de ces petites loges, dont chacune rapporte par an 4,800 livres à la Comédie[229].
[227] Ah! quel conte!
[228] Correspondance de Grimm, vol. XIII.
[229] Tableau de Paris (par Mercier), vol. II et X.
Mais la femme a pour se distraire mieux encore que tous les spectacles: elle a le théâtre où elle joue, le théâtre de société.
C'est une fureur, une folie que le théâtre de société dans la seconde moitié du dix-huitième siècle. Le goût de jouer la comédie gagne toutes les classes. Il va des petits appartements de Versailles aux sociétés dramatiques de la rue des Marais et de la rue Popincourt[230]. La _mimomanie_ règne dans le grand monde, et des mères comme Mme de Sabran donnent à leurs enfants pour professeurs Larive et Mlle Sainval. La _mimomanie_ éclate dans tous les coins de Paris[231]. Elle se répand dans les campagnes aux environs de Paris. Un petit théâtre se dresse dans les hôtels, un grand théâtre se monte dans les châteaux. Toute la société rêve théâtre d'un bout de la France à l'autre, et il n'est pas de procureur qui dans sa bastide ne veuille avoir des tréteaux et une troupe. Les spectacles de société ont leurs deux grands auteurs: M. de Moissy, peintre moraliste en détrempe, et Carmontelle, peintre de ridicules à gouache[232]. Les grandes dames ne peuvent plus vivre sans théâtre, sans une scène à elles; et lorsque Mme de Guéménée est exilée après la «souveraine banqueroute» des Guéménée, que fait-elle tout d'abord en arrivant au lieu de son exil? Elle appelle des tapissiers, et leur fait arranger un théâtre[233].
[230] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.
[231] Le Babillard, chez Jean-François Bastien, 1778, vol. I.
[232] Correspondance de Grimm, vol. VII.
[233] Mémoires de la République des lettres, vol. XXI.