La femme au dix-huitième siècle
Part 8
[171] Galerie des dames françoises. _Félicie._--Il y a un joli portrait de Mme Lecoulteux de Moley, gravé par Augustin de Saint-Aubin en 1776, d'après un dessin de Cochin. Le même Cochin a dessiné un portrait de l'ancienne chanteuse en tête d'un recueil de morceaux de musique, où son joli profil est enfermé dans un médaillon appuyé contre un forte-piano au-dessous duquel des Amours déchiffrent de la musique et jouent du violon et du basson. Ce dernier portrait a été gravé par Nicollet.
Mais le salon de finance où le monde trouvait les plus vives distractions, les fêtes les plus animées, un spectacle continuel, était la maison de M. de la Popelinière à Passy, où Gossec et Gaïffre conduisaient les concerts, où Deshayes, le maître de ballets de la Comédie-Italienne, réglait les divertissements; maison pareille à un théâtre avec sa scène machinée comme un petit Opéra et ses corridors remplis d'artistes, d'hommes de lettres, de virtuoses, de danseuses qui y mangeaient, couchaient, logeaient comme dans un hôtel garni d'habitude; maison hospitalière à tous les arts, pleine du bruit de tous les talents, vestibule de l'Opéra, où descendaient tous les violons, les chanteurs et les chanteuses d'Italie, où les danses, les chants, les symphonies, le ramage des petits et des grands airs, ne cessaient pas du matin au soir! Ce n'était point assez que les jours de spectacle, et ces grandes réceptions du mardi où venaient d'Olivet, Rameau, Mme Riccoboni, Vaucanson, le poëte Bertin, Vanloo et sa femme, la chanteuse à la voix de rossignol; la maison avait encore ses dimanches où Paris arrivait dès le matin, pour la messe en musique de Gossec, arrivait plus tard pour le grand dîner, arrivait à cinq heures pour le couvert dans la grande galerie, arrivait à neuf heures pour le souper, arrivait après neuf heures pour la petite musique particulière où jouait Mondonville.
Une femme donnait le mouvement à toutes ces fêtes, une femme rare et charmante, Mme de la Popelinière. A la beauté et à la grâce de la beauté, elle joignait l'esprit, la verve d'imagination et de parole, la délicatesse, la finesse, un goût exquis des choses de l'art et de la littérature, le naturel du ton et la simplicité de l'âme. Fille d'une comédienne, la Dancourt, et d'abord maîtresse du financier qui lui avait promis le mariage et se dérobait tout doucement à sa promesse, elle avait été conter son chagrin à Mme de Tencin. «Il vous épousera, j'en fais mon affaire,» lui avait dit Mme de Tencin, et elle n'avait rien trouvé de mieux que de travailler sourdement les scrupules religieux du vieux Fleury; en sorte qu'au rembaillement des fermes, Fleury faisait à la Popelinière une condition d'épouser sa maîtresse. La petite Dancourt se trouva être, une fois mariée, une maîtresse de salon admirable. Elle racheta son passé en l'oubliant, sans mettre de l'orgueil sur cet oubli; elle chercha à plaire, et elle y parvint si bien, elle fut si bien adoptée par la mode, que peu à peu, sans y songer, elle fut portée naturellement dans un monde où le financier ne pouvait la suivre, dans des soupers où il n'était pas invité. Il voulut la retenir, la retirer de ces grandes relations qui le rendaient jaloux; car, en la voyant si courtisée, il avait repris de l'amour pour elle. Elle traita ces prétentions de tyrannie capricieuse, d'esclavage humiliant; et bientôt arrivait la découverte de la liaison avec Richelieu que suivait la séparation des époux. Mais déjà, elle était malade du mal qui devait la tuer, et sur lequel elle semble mettre la main pour le faire taire quand elle écrit à Richelieu. Un cancer emportait la pauvre femme.
Cette mort n'assombrissait qu'un moment la maison de la Popelinière, bientôt remarié avec la jolie Mlle de Mondran, qu'il épousait sur la réputation de ses talents. Mais ce n'était plus Mme de la Popelinière. Malgré tous ses talents, son esprit, son art de grande comédienne, la nouvelle maîtresse du salon de la Popelinière n'avait plus la grâce attachante, attirante de celle qui l'avait précédée. Le monde affluait toujours; mais il n'accourait plus que par curiosité pour les fêtes et la magnificence de l'hôte[172].
[172] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.--Mémoires de Marmontel, vol. I.
III
LA DISSIPATION DU MONDE
Peignons au milieu de ce monde la vie de la femme mondaine.
Ce n'est que vers les onze heures qu'il commence à faire jour chez une femme de bon ton du dix-huitième siècle. Jusque-là «il n'est pas encore jour»: c'est l'expression consacrée qui ferme sa porte. Une raie de lumière glissant du haut du volet, un aboiement de bichon ou de la petite chienne gredine couchée sur le lit à ses pieds, l'éveille: elle détourne son rideau, elle ouvre les yeux dans ce demi-jour de sa chambre toute pleine encore des tiédeurs de la nuit, et elle sonne. On gratte; c'est le feu qu'une femme de chambre vient faire. La maîtresse demande le temps qu'il fait, se plaint d'une nuit _affreuse_, trempe ses lèvres à une tasse de chocolat. Puis, jetant ses pieds sur le tapis, sautant et s'asseyant sur le bord du lit, caressant d'une main la petite chienne, de l'autre retenant sa chemise, elle laisse ses deux femmes lui passer une jupe et lui chausser, en s'agenouillant, ses deux mules. Cela fait, elle s'abandonne aux bras de ses femmes, qui la transportent sur une magnifique _délassante_, et la voilà devant sa toilette. Dans l'appartement de la femme, c'est le meuble de triomphe que cette table surmontée d'une glace, parée de dentelles comme un autel, enveloppée de mousseline comme un berceau, toute encombrée de philtres et de parures, fards, pâtes, mouches, odeurs, vermillon, rouge minéral, végétal, blanc chimique, bleu de veine, vinaigre de Maille contre les rides[173], et les rubans, et les tresses, et les aigrettes, petit monde enchanté des coquetteries du siècle d'où s'envole un air d'ambre dans un nuage de poudre!--Depuis longtemps les experts ont réglé sa place: la toilette est toujours dans un cabinet au nord, pour que le jour net, la clarté sans miroitement d'un atelier de peinture tombe sur la femme qui s'habille.
[173] Dans ce siècle où la toilette tient une si grande place dans la vie de la femme, où l'éclat du teint est en si grand honneur, où sa fraîcheur, la fraîcheur d'_un teint de couvent_ est si appréciée, si recherchée, que la vieille maréchale de Clérambaut n'affronte jamais l'air extérieur sans un loup de velours sur le visage,--il existe, indépendamment du blanc et du rouge, mille pâtes, mille essences, toutes sortes d'eaux pour l'embellissement et la conservation du teint. C'est le baume blanc; c'est l'eau pour rendre la peau de la face vermeille, l'eau pour blanchir, l'eau pour les teints grossiers, l'eau pour nourrir et laver les teints corrodés, l'eau pour faire pâlir lorsqu'on est trop rouge, l'eau de chair admirable pour les teints jaunes et bilieux, l'eau pour conserver le teint fin des personnes maigres, enfin l'eau «pour rendre le visage comme à vingt ans». Viennent ensuite les eaux et les laits contre les rides, les tannes, les rousseurs, les rougeurs, les boutons, le hâle du soleil et du froid, puis les _mouchoirs de Vénus_, les bandeaux pénétrés de cire vierge qui lissent et purifient la peau du front; on va jusqu'à faire suer des feuilles d'or dans un limon exposé au feu pour donner au visage «un lustre surnaturel». N'oublions point la pommade pour effacer les marques de la petite vérole, et en remplir les creux, pommade qui succède à cette _Eau de beauté_, inventée par le parfumeur du roi d'Angleterre, donnant au teint, à la gorge un air de fraîcheur naturel, rendant le rouge couleur de chair et enlevant à la peau par le lavage toute trace de petite vérole (_Mercure_, 1722). Et pour les cheveux, pour les dents, pour les ongles, etc., c'étaient autant de recettes, autant de baumes, d'onguents, de petits pots, de flacons.--Voyez la _Toilette de Vénus, extrait du Médecin des Dames ou l'Art de les conserver en santé_. _Paris_, 1771, et la _Toilette de Flore_.
Une femme alors devant la glace ajuste à sa maîtresse le corps échancré et serré des deux côtés, et le lui lace au dos avec un cordonnet qui par instants se prend dans la chemise qu'il retrousse. Le cartel en forme de lyre accroché au panneau marque plus de midi; la porte, mal fermée derrière le paravent, s'est déjà ouverte pour un charmant homme qui, assis à côté du coffre aux robes, le coude appuyé à la toilette, un bras jeté derrière le fauteuil, regarde habiller la dame d'un air de confidence. Le moment du grand lever est venu; et voici tous les courtisans et tous les familiers qui viennent faire cercle autour de la femme en manteau de lit. C'est l'instant du règne de la femme. Elle est friande, elle est charmante, ramassée dans son corset, avec cet aimable désordre et cet air chiffonné du déshabillé du matin. Aussi que de monde autour d'elle! C'est un marquis, un chevalier, ce sont des robins et des beaux esprits. Et, tout assaillie de compliments, elle répond, elle sourit, remuant à tout moment, choisissant un bonnet, puis un autre, laissant en suspens la main du coiffeur forcé d'attendre, le peigne en l'air, que cette tête de girouette se fixe un instant pour pouvoir enfin faire une boucle à la dérobée. C'est là qu'on dépêche les grandes affaires, qu'on reçoit l'amour, qu'on le gronde, qu'on le caresse, qu'on le congédie; c'est là qu'au milieu du babil interrompu et coupé, on écrit ces délicieux billets du matin plus aisés que ceux du soir et où le cœur se montre en négligé. Cependant les deux sonnettes du cabinet font sans cesse un carillon étourdissant: ce sont des caprices, des ordres, des commissions; toute la livrée est mise en campagne pour aller prendre l'affiche de la comédie, acheter des bouquets, s'informer quand la marchande de modes apportera des rubans d'un nouveau goût, et quand le vis-à-vis sera peint. Le colporteur entre avec les scandales du jour, tirant de sa balle des brochures dont une toilette ne peut se passer, et qu'on gardera trois jours, assure-t-il, sans être tenté d'en faire des papillotes. Le médecin de madame la complimente sur son magnifique teint, sa brillante santé, «la collection de ses grâces». Et l'abbé, car l'abbé est de fondation à la toilette, quelque petit abbé vif et sémillant, se trémoussant sur le siége qu'une femme lui a avancé, conte l'anecdote du jour, ou fredonne l'ariette courante, pirouette sur le talon, et taille des mouches tout en parlant. On va, on vient, on piétine autour de la toilette: un homme à talent gratte une guitare que les rires font taire, un marin présente un sapajou ou un perroquet, un petit marchand de fleurs, remarqué la veille à la porte du Vauxhall, offre des odeurs, des piqûres de Marseille ou des bonbons. Une marchande déroule sur un fauteuil une soie gorge de pigeon ou fleur de pêcher; et à tout cela: «_Qu'en dit l'abbé?_» fait la jolie femme qui se retourne à demi, et, revenant à la glace, se pose au coin de l'œil une mouche assassine, tandis que l'abbé lorgne la soierie et la marchande[174].
[174] Les Mille et Une Folies, par M. N... _Londres_, 1785.--Le Colporteur, histoire morale et critique par Chevrier. _Londres_, l'an de la Vérité 1774.--Le Nouvel Abailard, ou Lettres d'un singe, _aux Indes_, 1763.--Ces Messieurs et ces Dames à leur toilette.--_Qu'en dit l'abbé!_ dessiné par Lavreince, gravé par Delaunay; _la Toilette_, peinte par Baudouin, gravée par Ponce; _le Lever_, gravé par Massard.--Tableau de Paris (par Mercier). _Amsterdam_, 1783, vol. VI.
Heure charmante du matin, que le dix-huitième siècle appelait poétiquement la _jeunesse de la journée_! La coquetterie semblait se lever, la beauté renaissait dans le bruit, l'empressement, l'adoration d'une cour. Il y avait auprès de la toilette un mouvement délicieux, et qu'animait encore l'activité des femmes de chambre autour de leur maîtresse, le travail léger des soubrettes lestes et voltigeantes. On les voyait à tout moment passer et repasser, aller et revenir, et doucement trottiner, tantôt du vent de leur jupe faisant lever la poudre tombée, tantôt agenouillées tendant les mules, ou bien droites tirant du bout des doigts le lacet d'un _corps_, ou bien encore penchées mettant la main à un accommodage de cheveux. Et quel air à tout cela! Imaginez Clairette, Philippine ou Mutine, de fines matoises, des minois délicats, la plus jolie tournure de visage, les yeux les plus fripons, la peau blanche, le pied mignon, et l'ensemble de figure le plus frais[175]. Car la femme d'alors voulait _du joli_ dans tout ce qui l'entourait. Elle aimait les suivantes avenantes et ragoûtantes. Elle les prenait, sans jalousie, pour accompagner sa beauté ou pour lui rappeler sa jeunesse; et elle mettait à les choisir l'amour-propre et le goût de la duchesse de Grammont dont les chambrières étaient si renommées[176]. Il semble qu'elle ait voulu donner à Baudouin ces modèles de filles ravissantes, si bien parées des dépouilles encore fraîches de leurs maîtresses, le petit papillon de dentelle posé sur le haut de la tête, le fichu des Indes glissant entre les deux seins, les bras nus sortant des dentelles, la jupe retroussée et falbalassée, le grand tablier de linge à bavette sur la poitrine[177]; toilette des grandes maisons qui fait si vite oublier à la femme de chambre sa tenue passée dans les maisons bourgeoises où elle a d'abord servi, le juste de molleton rayé, la jupe de calemande, le bonnet rond de simple batiste, les cheveux sans poudre, la croix d'or au cou au bout d'une ganse noire, et le tablier de toile à carreaux rouges[178]. Mais alors elle savait tout au plus lire et écrire, faire un lit, une petite soupe, blanchir le menu linge, coudre, raccommoder[179]; maintenant, que de talents! Elle est femme de chambre, coiffeuse, habilleuse, ouvrière, couturière. Elle sait faire de la tapisserie à point carré et à petit point, monter une blonde, attacher un falbala ou des quilles[180]. Elle est précieuse à madame qui la traite presque en femme de compagnie. Et à force de voir d'en bas la meilleure société, elle en prend à l'antichambre et dans l'office le maintien, les petits airs, les travers et l'élégance[181]; si bien qu'elle pourrait, comme Lisette, doubler sa maîtresse dans les Jeux de l'Amour. Elle porte dans toute sa personne comme un goût de monde qui fait dans ce siècle sa tentation si grande, qui irrite l'infidélité de ces maris peints par Baudouin dans l'_Épouse indiscrète_, qui inspire au fils du comte de Soyecourt cette furieuse passion pour la femme de chambre de sa mère[182]. Les grâces de la femme de chambre, ce sont les grâces de Marton devenant les grâces de Suzanne.
[175] Les Lauriers ecclésiastiques, ou Campagnes de l'abbé T... à Luxuropolis, 1777.
[176] Correspondance secrète, par Métra, vol. II.
[177] Voyez les planches de Baudouin, les planches de Freudeberg, pour le _Monument du costume physique et moral de la fin du dix-huitième siècle_; _la Femme de chambre_, par Cochin, et _la Jolie Femme de chambre_, publiée chez Aveline.
[178] Les Contemporaines, vol. I.
[179] Les Illustres Françoises, vol. III.
[180] Angola, vol. I.
[181] Mémoires de Mme Roland, publiés par Barrière, vol. I.
[182] Correspondance secrète, vol. IX.
Si élégantes, si coquettes, si provocantes qu'elles soient, ces femmes de service ont souvent de la vertu; presque toujours elles ont une vertu: le dévouement, si commun dans le service plein de douceur de ce temps où les maîtresses faisaient danser aux chansons dans leur antichambre[183], où les Choiseul donnaient le bal aux domestiques de leurs amis[184]. A côté du nom de Mme du Deffand, de Mlle de Lespinasse, de Mlle Aïssé, l'histoire n'a-t-elle pas conservé le souvenir de ces trois servantes attachées à leur mémoire comme elles furent attachées et pour ainsi dire mêlées à leur vie: Devreux, Rondet, et cette Sophie qui, après la mort de sa maîtresse, entra de chagrin dans un couvent[185]?
[183] Les Illustres Françoises, vol. III.
[184] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[185] Lettres de Mlle Aïssé. Préface par M. Sainte-Beuve.
La toilette finie,--et cette toilette n'est souvent qu'une des trois toilettes de la journée[186],--la femme va répéter l'ariette nouvelle et s'accompagner au clavecin; ou bien elle prend sa leçon de harpe, cette leçon, dessinée par Moreau dans l'_Accord parfait_, qui met le bras en si beau jour, fait jouer si joliment la main, et donne au visage un air d'enthousiasme fort apprécié par le siècle de Mme de Genlis[187]. Est-ce le temps du règne de Tronchin imposant l'exercice à la femme comme une sorte de devoir à la mode? L'ordre est donné de seller un joli cheval dont la crinière est nouée tout le long de rubans, dont la queue ornée d'une rosette flotte au vent qui la fouette. Et suivie par un seul palefrenier, la femme galope jusqu'au bois de Boulogne dans une veste amazone de satin vert galonné d'or, à la jupe rose soutachée de dentelles d'argent. C'est la grande distraction des élégantes quand l'hygiène est de bon ton. Le bois de Boulogne se remplit de cavalcades où les amazones se croisent avec les cavaliers. Le cheval donne à la femme mille coquetteries, une allure nouvelle, piquante, libre, le charme d'un demi-travestissement, les provocations singulières de ce costume d'homme dans lequel Mme du Barry a voulu être peinte, a voulu être gravée: ainsi l'on se figurerait la Volupté essayant l'uniforme de Chérubin. Tailleurs et couturières s'empressent à renouveler la mode théâtrale des amazones du commencement du siècle; ils s'appliquent à trouver l'habit le moins habillé qui soit en même temps le plus simple et le plus galant. Et les femmes à cheval, que le bois de Boulogne voit passer en 1786 dans ses allées de poussière, portent la veste de pékin puce à trois collets, garnie sur le devant et aux ouvertures des poches de petits boutons d'ivoire; la jupe pareille, bordée d'un ruban rose, cache et montre, en allant et venant, un soulier de peau rose à talon plat. Un petit gilet de pékin vert pomme se croise et se rabat sur la poitrine, au-dessous d'une large cravate de gaze blanche qui fait au cou un gros nœud. Sur un chapeau de feutre de laine couleur _queue de serin_, la nuance en vogue, tremble, se balance et s'envole un bouquet de plumes blanches et vertes; et les cheveux, serrés en gros catogan, à la manière des hommes, parfois enfermés dans une coiffure _au flambeau d'amour_, battent au dos des amazones[188].
[186] Mélanges par le prince de Ligne, vol. XIII.
[187] Contes moraux de Marmontel. _Merlin_, 1765, vol. II.
[188] Cabinet des modes, 1786.
Avant Tronchin, la lecture des nouvelles manuscrites, quelques brochures feuilletées menaient la femme jusqu'au dîner[189]. Le dîner achevé, les chevaux attelés, la femme sortait. Elle faisait ses visites, mille courses; elle passait au Palais-Marchand, et chez les marchandes de modes pour choisir quelques dentelles ou les _petites oyes_ les plus élégantes. Elle entrait au _Chagrin de Turquie_, la boutique de joaillerie à la mode, où on lui montrait les aigrettes du dernier goût, les girandoles, les boucles, les _esclavages_, les rivières de diamants[190]. Elle battait la ville, courait les curiosités du jour, allait donner un regard au bâtiment fini, à l'incendie fumant, à la tapisserie exposée. Tout en courant d'ici là, d'une chose à une autre, elle mettait des billets de visite, elle se faisait écrire à une dizaine de portes, elle entrait dans vingt maisons, elle y restait le temps d'une embrassade, d'une médisance et d'un compliment. Souvent elle se montrait dans une désobligeante «azurée comme le firmament», et quand le jour commençait à baisser elle faisait toucher aux Tuileries: c'était le moment brillant de la promenade, la belle heure du beau monde, et il n'y aurait pas eu de décence à s'y montrer plus tôt. Les diamants brillaient dans la grande allée, dont quatre paniers prenaient toute la largeur; et jusqu'au bout de ces Tuileries, où Richelieu mourant se traînera pour saluer une dernière fois Paris, le soleil et la femme, on voyait des révérences de grandes dames rendues, d'un air distrait, aux hommes qui défilaient. Les grands habits, les grandes toilettes passaient, mêlés aux petites toilettes, aux déshabillés des femmes qui venaient promener «leur nonchalance ou leur mauvaise santé»; le panier à ouvrage à la ceinture, le petit chien sous le bras, ces dernières allaient lentement, la coiffure avancée, un soupçon de rouge à la joue, en robe ouverte, en jupe falbalassée et assez courte pour laisser voir un pied chaussé d'une mule blanche. A chaque pas, dans tout ce monde qui se croisait, c'étaient des rencontres, des reconnaissances, un regard, un mot échangé, un bras offert, et qu'on prenait pour l'enlever à une autre. Parfois, en se promenant, l'idée venait d'une partie improvisée. On attendait, en faisant le tour du grand bassin, que le Pont tournant fût fermé; et, après un souper chez le Suisse, on avait à soi le jardin et la nuit[191].--Parfois encore l'on finissait la journée par une partie de garçon, un souper aux Porcherons ou au Port à l'Anglais[192], à moins que l'on ne préférât le passe-temps de ces _nuits blanches_ du Cours la Reine, nuits joyeuses et brillantes, pleines de symphonies, et d'illuminations, et de jeux, qui retenaient jusqu'à l'aube les hommes et les femmes à la mode[193].
[189] L'heure du dîner remonte dans le dix-huitième siècle d'une heure à quatre. Cette dernière heure de quatre heures gêne les vieilles gens habitués aux heures du commencement du siècle et font refuser à Mme de Créqui les dîners de Mme Necker.
[190] Angola, vol. II.
[191] Le Livre des quatre couleurs.--Angola, vol. I.
[192] Lettres juives. _La Haye_, 1742, vol. I.
[193] Mercure de France, juillet 1721.
Mais le plus souvent, les jours qui n'étaient point jours d'opéra ou grands jours de comédie, la femme se laissait entraîner à quelqu'une de ces foires qui mettaient un coin de carnaval dans Paris ou dans la campagne autour de Paris. Une compagnie l'emmenait à la foire de Bezons, à la foire Saint-Ovide, à la foire Saint-Laurent et de préférence à la foire Saint-Germain, qui l'éblouissaient, l'étourdissaient et l'amusaient avec leurs mille lumières, leurs bruits de toutes sortes, leurs spectacles de toute espèce: cris de marchands, appels et compliments, annonces et représentations de danseurs de corde, de joueurs de gobelets, de faiseurs de tours de gibecière, de montreurs d'ouvrages mécaniques, boutiques où l'on vendait de tout et des brochures nouvelles, fête de Babel dont la femme allait oublier la fatigue et le fracas à l'Opéra-Comique[194].
[194] Le Livre à la mode, en Europe, chez les libraires, 100070060.