La femme au dix-huitième siècle
Part 6
Les idées philosophiques, l'esprit de l'Encyclopédie trouvaient encore asile et protection chez une autre grande dame qui recueillait l'abbé de Prades et le sauvait de la persécution, chez la duchesse douairière d'Aiguillon[102]. Une bouche enfoncée, un nez de travers, un regard fou, ne l'avaient pas empêchée longtemps d'être belle par l'éclat du teint. Massive de corps, elle était lourde d'esprit: le goût lui manquait comme la grâce; mais dans cette femme qui se dessinait toute en force, la force sauvait tout. Avec une parole inspirée, presque égarée, elle étonnait, elle subjuguait. Son intelligence, sa conversation, ses idées, ses mouvements, sa personne, un signe les marquait: la puissance[103].
[102] Mémoires de la République des lettres, vol. VI.
[103] Correspondance de Mme du Deffand, vol. II.--Lettres, vol. I.
Au milieu de tous ces salons de la noblesse où les doctrines nouvelles trouvaient tant d'échos, tant d'applaudissements, la complicité de passions si vives, l'encouragement d'amitiés si chaudes, une femme faisait de son salon le point de ralliement des protestations, des résistances, des colères que les philosophes s'honoraient de soulever. Nous avons de cette ennemie personnelle de l'Encyclopédie, de cette héroïque adversaire du parti philosophique, de la princesse de Robecq, un portrait où l'agonie lui donne comme une canonisation: la gravure où Saint-Aubin l'a représentée la tête sur l'oreiller, à sa dernière heure, lui prête la sainteté de la mort. On la retrouve, on la voit encore dans une mauvaise brochure du temps, sous la figure de l'Humanité, avec la paix au front, de grands yeux bleus sous des sourcils noirs, des cheveux blonds, sereine et douce[104]. Pourtant que d'ardeur sous ce visage! C'est cette femme dont les blasphèmes de la philosophie blessent non point l'esprit, mais le cœur, qui excite la religion aux représailles, qui retourne la satire contre ses maîtres! La comédie des _Philosophes_ s'élabore dans son salon, sous ses yeux: Palissot l'écrit, la main poussée, pressée par cette mourante de trente-six ans, qui, n'ayant que quelques mois à vivre, anime le pamphlétaire avec ses impatiences, l'échauffe, l'inspire, lui dicte la scène capitale de son œuvre. Et la pièce finie, l'ordre de la jouer obtenu, par un crédit singulier, du ministre des philosophes, de M. de Choiseul, la princesse de Robecq ne demandait plus à Dieu que la grâce de vivre jusqu'à la première représentation, la grâce de mourir en disant: «C'est maintenant, Seigneur, que vous laissez aller votre servante; car mes yeux ont vu la vengeance[105]...»
[104] Le _Conseil des lanternes_.
[105] Préface de la comédie des _Philosophes_.
Dans le salon d'une dévote plus accommodante, d'une bonne personne un peu précieuse, d'une sœur du duc de Noailles, qui n'avait rien de la hauteur de son rang, chez la comtesse de Lamarck, brillait et coquetait, montrant son petit pied, ses mains délicieuses, une femme de manége et de séduction, l'ancienne Mme Pater, toujours jolie sous son nouveau nom de Mme Newkerque, et qui le sera encore sous le nom de Mme de Champcenets.
Parmi les six ou sept grands salons du temps, il ne faut pas oublier le salon de Mme de Ségur mère, cette fille naturelle du Régent, qui malgré la vieillesse gardait encore une pointe d'esprit et de gaieté, se plaisait aux jeunes compagnies, et les amusait avec sa mémoire où le passé revenait en riant. Charmante de douceur et d'élégance, sa belle-fille, la femme du maréchal de Ségur, l'aidait à faire les honneurs de son salon[106].
[106] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
Il existait un salon, le salon de la comtesse de Noisy, dont le grand amusement était la guerre acharnée et spirituelle que s'y faisaient un prince du sang et un lieutenant de police: le prince de Conti et M. de Marville. En sortant de ce salon pour aller patronner le fils de Mme de Noisy au bal de l'Opéra, M. de Marville trouvait au bal toutes les filles de Paris, auxquelles le prince de Conti avait fait donner le mot, et qui le saluaient de mille injures. Le lendemain d'une soirée passée chez Mme de Noisy, le prince partant de grand matin, incognito, pour une campagne où il était attendu à dîner de bonne heure, trouvait sur toute sa route, à tous les bourgs et villages, les officiers municipaux en grand costume, armés de si longues harangues qu'il n'arrivait qu'à sept heures du soir[107].
[107] Paris, Versailles et les Provinces. _Paris_, 1823, vol. I.
Dans un hôtel de la place du Carrousel, la société trouvait une femme aux traits réguliers et singulièrement belle, Mme de Brionne, une Vénus, comme l'appelait le temps, à laquelle manquait l'air de volupté pris par la comtesse d'Egmont[108], une Vénus qui ressemblait à Minerve. Princesse dans toute l'étendue du mot et avec tous les dehors de l'orgueil, elle était digne, imposante, haute dans son maintien, sévère dans ses manières; et, tenant les gens à distance, elle avait l'air de compter ses regards pour des grâces, ses paroles pour des services, sa familiarité pour des bienfaits. Elle avait l'âme de son visage: la chaleur, la vivacité lui manquaient: mais la sûreté de son jugement, la finesse de son tact, un sens rare acquis dans la pratique des affaires politiques, une facilité de parole qui se montait au ton le plus haut, la constance de son amitié, un mélange de roideur et de grandeur froides, lui valaient les respects du monde qui n'abordait son salon qu'avec une certaine gêne[109]. Quoiqu'elle refusât les dédicaces, et qu'elle affichât un dédain de grande dame pour le parfum des vers, si goûté par toute la société qui l'entourait, Mme de Brionne offrait souvent aux invités de ses dîners la distraction d'une lecture: c'était chez elle que Marmontel donnait pour la première fois connaissance de ces Contes moraux qui remplissaient de larmes tant de beaux yeux[110].
[108] Mémoires d'un père pour servir à l'instruction de ses enfants, par Marmontel. _Paris_, an XIII, vol. II.
[109] La Galerie des dames françoises. _Herminie._
[110] Mémoires de Marmontel, vol. II.
Les dîners, à l'imitation des dîners de Mme de Brionne, faisant dans quelques maisons concurrence aux soupers, la mode venait des bals d'après dîners[111]. Les plus courus de ces bals étaient donnés par la comtesse de Brienne qui avait apporté à son mari une si énorme fortune; par la marquise du Chastelet, une des femmes les plus estimables de la cour; et par Mme de Monaco, qui passait pour belle, en dépit de ses traits aplatis dans une figure trop large[112].
[111] Lettres de la marquise du Deffand, vol. II.
[112] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
La société se pressait dans les salons d'une autre grande dame, galante à l'excès, et à laquelle le monde prêtait l'archevêque de Lyon, M. de Montazet, Radix de Sainte-Foix[113], et quelques autres[114]. C'était du reste la seule générosité du monde à l'égard de cette femme, Mme de Mazarin, qu'une mauvaise fée semblait avoir maudite. Belle, le monde qui allait chez elle ne la trouvait que grasse; fraîche, la maréchale de Luxembourg disait qu'elle avait la fraîcheur de la viande de boucherie; riche des plus beaux diamants du monde[115], on la comparait, lorsqu'elle en était chargée, à un lustre; obligeante et polie, elle passait pour méchante; spirituelle quand elle se trouvait à l'aise, elle avait la réputation d'être ridicule, et l'usage était de la trouver sotte; mangeant sa fortune, elle était réputée avare. Beauté, parure, esprit, prodigalité, rien chez cette femme ne trouvait grâce auprès du public, et «son guignon» s'étendait jusqu'à ses fêtes. On avait ri longtemps de cette singulière entrée dans le grand salon de danse, décoré de glaces du parquet au plafond, l'entrée d'un troupeau de moutons savonnés et enrubannés qui devaient défiler à travers un transparent sous la conduite d'une bergère d'Opéra; fourvoyés, débandés, ils s'étaient précipités dans le salon en troupe furieuse, et quel tumulte! que de glaces cassées! que de danseurs et de danseuses culbutés[116]! L'accident pourtant n'avait point arrêté les fêtes; et les salons de Mme de Mazarin continuaient à être la grande salle de bal de ce siècle dansant, qui suit avec les révolutions de sa danse les révolutions de ses mœurs. Au menuet grave, majestueux, monotone, succèdent les danses vives, animées, volantes. C'est le règne de la contredanse, et l'on danse _la Nouvelle Badine_, _les Étrennes mignonnes_, _la Nouvelle Brunswick_, _la Petite Viennoise_, _la Belzamire_, _la Charmante_, _la Belle Amélie_, _la Belle Alliance_, _la_ _Pauline_[117]. Mais les figures, les noms même de toutes ces danses, une danse venue de l'étranger va les faire oublier. Toutes se perdent et disparaissent dans le triomphe de l'Allemande, notre seule conquête de la guerre de Sept ans, qui règne sans partage et qui a l'honneur d'être représentée dans le _Bal paré_ de Saint-Aubin. Danse charmante, qui n'est qu'enlacement, passage des danseuses sous le pont d'amour formé par les bras des danseurs, dos à dos liés par les mains pressées. Arrivée en France «grossièrement gaie», l'Allemande est renouvelée par les grâces françaises, dès qu'elle touche les parquets de Paris. Débarrassée de la rudesse et de la pesanteur germaines, elle prend la flexibilité, la mollesse, le liant, et suit la légèreté d'une cadence vive. «Voluptueuse, passionnée, lente, précipitée, nonchalante, animée, douce et touchante, légère et folâtre», l'Allemande dessine toutes les coquetteries du corps de la femme; elle donne occasion à toutes les expressions de sa physionomie[118]. Et par l'abandon des attitudes, par l'entrelacement des bras, par le mariage des mains, par les regards qui se cherchent et semblent se jeter un sourire ou un baiser par-dessus l'épaule, elle unit si agréablement et si mollement les couples que le temps l'accuse d'être un des grands périls de la vertu de la femme[119].
[113] Correspondance secrète, par Métra, vol. VII.
[114] Mémoires de la République des lettres, vol. VI.
[115] La duchesse de Mazarin laissa à sa mort un des plus riches mobiliers du siècle. Il fallut deux ventes pour le disperser. La première avait lieu le 10 décembre 1781 et était ainsi annoncée: «Catalogue raisonné des marbres, jaspes, agates, porcelaines enrichies, laques, beaux meubles... formant le cabinet de Mme la duchesse de Mazarin... par J.-D.-P. Lebrun.» La seconde avait lieu le 27 juillet 1784: «Notice d'objets rares et précieux provenant de la succession de Mme la duchesse de Mazarin.» Ce goût des choses de luxe, des riches _jolités_, était du reste héréditaire dans la famille. C'était la duchesse de Valentinois, la fille de la duchesse de Mazarin, qui paraissait en 1778 à Longchamps, dans un carrosse de porcelaine.
[116] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
[117] L'énumération des contredanses du dix-huitième siècle ne finirait pas. Le _Répertoire du bal_ ou _Théorie pratique des contredanses_, par le sieur de la Cuisse, maître de danse, 1762, donne, pour quelques années seulement: _la Marquise_,--_la Mienne_,--_l'Originale_,--_l'Intime_,--_le Tambourin de Daquin_,--_la Bonne Foy_,--_les Moulinets brisés_,--_la Dubois_,--_les Amusements de Clichy_,--_la Fleury, ou Amusements de Nancy_,--_les Festes de Paphos_,--_la Bonne Année_,--_la Baudri_,--_les Babillardes_,--_la Belotte_,--_la Cocotte_,--_les Jolis Garçons_,--_la Strasbourgeoise_,--_la Nouvelle Cascade de Saint-Cloud_,--_la Trop Courte_,--_les Caprices_,--_les Plaisirs grecs_,--_la Clairon_,--_la Coaslin_,--_la Marseillaise_,--_la Rosalie_,--_les Échos de Passy_,--_la Roucouleuse_,--_les Quatre Vents_,--_la Gardel_,--_la Tigrée_,--_la Promenade de Mesdames_, _etc._, _etc._, sans compter les nouvelles contredanses allemandes.
[118] Almanach dansant, ou Positions et Attitudes de l'Allemande, par Guillaume, maître de danse. Paris, 1770.--Principes d'Allemande, par M. Dubois de l'Opéra. _Paris, à l'hôtel des Pompes._
[119] La Parisienne en province. _Amsterdam_, 1769.--Les Jeux de la petite Thalie, par de Moissy. _Paris_, 1769. _Le Menuet et l'Allemande._
Une femme qui eut le talent de mettre sa grâce dans ses défauts et dans ses faiblesses[120], la princesse de Bouillon, donnait dans son hôtel du quai Malaquais de gais soupers de femmes dont les familières étaient la duchesse de Lauzun, Mme de la Trémouille, la marquise de la Jamahique, la princesse d'Henin. Le dessert de ces soupers, au rapport des médisants, était la venue de M. de Coigny, fort occupé de la princesse d'Henin, et la venue de M. de Castries, fort assidu auprès de la princesse de Bouillon[121].
[120] La Galerie des dames françoises. _Briséis._
[121] Les Petits Soupers et les Nuits de l'hôtel Bouillon au sujet des récréations de M. de Castries, ou de la danse de l'ours. _A Bouillon_, 1783.
Une cousine de Mme de Pompadour, appelée familièrement par la favorite «mon torchon», Mme d'Amblimont, donnait à l'Arsenal ces fêtes où M. de Choiseul faisait solliciter M. de Jarente par deux actrices costumées en abbé, qui paraissaient sur le théâtre après avoir attendri le prélat sur leur sort, et rejouaient en face de la salle, dans les rires, la comédie qu'elles venaient de jouer[122].
[122] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.
Une personne sans méchanceté, mais impitoyablement curieuse et cruellement bavarde, jalouse d'ailleurs de la réputation de femme amusante et piquante, Mme d'Husson tenait un salon tout plein d'un bruit d'anecdotes et d'un sifflement de malices: la médisance y jouait avec le scandale. Le monde s'y pressait pourtant, sans se croire obligé d'accorder la moindre considération à la maîtresse de la maison[123].
[123] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.
Chez la comtesse de Sassenage avaient lieu des bals, des fêtes, courus par ce que Paris avait de plus jeune et de plus aimable. Pour s'y montrer, pour obtenir du maréchal de Biron une permission d'abord refusée, Létorière se faisait saigner trois fois en un jour[124].
[124] Paris, Versailles, etc., vol. II.
De jolis soupers étaient les soupers de Mme Filleul, gais, animés, enchantés par la beauté naissante, l'enjouement de la jeune comtesse de Seran, et de cette spirituelle Julie devenue plus tard Mme de Marigny[125].
[125] Mémoires de Marmontel, vol. II.
Du bruit, du mouvement, des joies délicates, des fêtes spirituelles, musiques, concerts, spectacles, tous les plaisirs qui vont à l'âme et à l'intelligence, un salon les réunit qui semble la salle de répétition des Menus, de l'opéra, de la comédie: c'est le salon de la duchesse de Villeroy, la sœur du duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre; et ce salon est la femme même, pleine d'affaires, toujours allante, parlante, agissante, le tintamarre personnifié, «un ouragan sous la forme d'un vent coulis[126]», une femme dont le théâtre est la passion, la vie, la fièvre. C'est chez elle qu'on essaye les pièces arrêtées; chez elle que l'on joue jusqu'à des opéras à machines. Elle fait rentrer Clairon au théâtre, elle monte les représentations de la cour, elle y préside, elle ramène _Athalie_ à Versailles[127]. Au milieu de tout, elle a de l'esprit, un esprit qui prend feu dans la contradiction, des traits qui partent, des mots qui éclatent sur les visages des gens de la cour, toutes sortes de coups de lumière sur les hommes, les ouvrages d'esprit, les opérations des ministres. Il semble qu'elle passe à tout moment de sa mémoire à son intelligence, et de son intelligence à son imagination, sans arrêt, sans repos, toujours ardente, extrême, _hurluberlue_, étourdie sauf dans la haine et la vengeance, échappée d'elle-même à moins qu'elle ne joue la comédie, qu'elle ne parle sentiment, qu'elle ne promette un service, qu'elle n'offre son crédit: alors on lui croirait un cœur, on se jugerait déjà engagé par les liens de la reconnaissance, on penserait avoir affaire à une protectrice zélée, à une amie généreuse[128].
[126] Lettres de Mme du Deffand, vol. 1.
[127] Mémoires de la République des lettres, vol. III, V, XIX.
[128] La Galerie des dames françoises. _Cléonice._
Quand la duchesse et le duc de Choiseul n'étaient point retenus à Versailles, du temps du ministère du duc, quand, au temps de la disgrâce, ils quittaient Chanteloup et venaient prendre pied à Paris, ils déployaient dans leur hôtel de Paris les magnificences d'une hospitalité princière, presque royale. Leur grande réception n'était point le dîner, qui se composait simplement tous les jours d'une table de douze couverts; c'était le souper. Dans l'immense galerie qu'une cheminée et deux grands poêles avaient peine à échauffer, sous la lumière de soixante-douze bougies, autour d'une grande table de jeu où l'on jouait à ce jeu du temps fait de toutes sortes de jeux, la _Macédoine_, près d'autres tables plus petites occupées par le whisk, le piquet, la comète, près d'autres où le trictrac faisait son bruit, dans les salons où les billes roulaient sur un billard, dans les salons où l'on s'amusait à lire, se réunissait toute la société du temps, les grands et les petits seigneurs, les plus hautes dames, les plus jeunes, les plus belles[129]; véritable cour rangée, pressée autour de cette adorable duchesse de Choiseul, la Raison animée par le feu du cœur, la femme d'esprit la plus tendre du temps, la femme de ministre à laquelle Mme de Pompadour reconnaissait le grand art de dire toujours la chose qui convient[130], admirable maîtresse de maison, qui sut rester naturelle en ne laissant jamais échapper un mot méchant ou piquant.--Un quart d'heure avant dix heures, Lesueur, le maître d'hôtel, venait jeter un coup d'œil dans les salons; et, au juger, il faisait mettre cinquante, soixante, quatre-vingts couverts. Ces soupers avaient lieu tous les jours à l'exception du vendredi et du dimanche, que le duc et la duchesse se réservaient pour aller chez Mme du Deffand ou dans quelque autre intime société[131]. L'exemple de cette splendeur superbe, de ce train de maison prodigieux, ruineux, absorbant et au delà les 800,000 livres de rente des Choiseul, apportait un grand changement dans les habitudes du monde: les soupers _priés_ passaient de mode; toutes les riches maisons se faisaient gloire de tenir table ouverte à tout venant,--révolution fatale qui devait transformer peu à peu le salon en lieu banal, presque public, où la conversation allait s'éteindre sous le bruit, où la société n'allait plus se reconnaître[132].
[129] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.
[130] Mémoires de Mme du Hausset. Baudouin, 1824.
[131] Mémoires d'un voyageur qui se repose, vol. II.
[132] Mémoires du comte Alexandre de Tilly. Heideloff, 1830, vol. I. Préface.
A côté de ce salon, M. de Choiseul remplissait un autre salon, auquel présidait son nom, sa gloire, un salon tout occupé de sa personne, tout fier de sa fortune, et tenu par sa sœur, la duchesse de Grammont. Désirable, selon l'expression de Lauzun, malgré la dureté de ses traits et de sa voix, plaisante sans réputation d'esprit, sans mots à citer[133], Mme de Grammont s'attachait les gens par des qualités un peu masculines, et surtout par une étude de politesse, poussée jusqu'à l'infiniment petit du détail, jusqu'à la dernière nuance: jamais elle ne laissait entrer personne dans son salon sans se lever, entamer une conversation debout et la finir avant de se rasseoir[134]. Son salon était assiégé dès le matin; et la maîtresse à peine éveillée, sa porte était poussée par les princes, les plus grands seigneurs, les plus grandes dames. Toute la politique du temps y aboutissait; tous les secrets de Versailles, jusqu'aux secrets d'État, y tombaient d'heure en heure: ce salon avait le mouvement, l'autorité, les portes secrètes, les profondeurs voilées et redoutables d'un salon de maîtresse de roi. Tout le jour, les gens en place et postés au plus haut de la faveur s'y pressaient, accourant demander des conseils à cette intelligence de femme rompue à la pratique des affaires, soumettant leurs plans, confiant leurs projets à cette exilée volontaire de Versailles, qui, de Paris, touchait à tout ce qu'il y avait de grand à la cour et de caché dans le ministère. Toutefois, si grande que fût dans ce salon la préoccupation de la politique, les lettres n'y étaient pas oubliées, et elles faisaient comme un charmant intermède dans les soupers de vingt-cinq couverts[135].
[133] Portraits et Caractères, par Sénac de Meilhan. Dentu, 1813.
[134] Mélanges extraits des manuscrits de Mme Necker. Pougens, an VI, vol. II.
[135] Lettres de Mme de Deffand, vol. III.
Dans le salon Brancas, accusé par Grimm de trop rappeler l'hôtel Rambouillet[136], régnait paisiblement cette belle duchesse de Brancas qui à côté de la duchesse de Cossé semblait le repos de la terre à côté de son mouvement[137]. C'était la personne la plus sage et la plus paresseuse, la grâce recueillie dans un bon fauteuil au coin du feu.
[136] Correspondance de Grimm, vol. VII.
[137] Correspondance secrète, vol. X.
Une femme spirituelle, mais tourmentée par le désir de montrer de l'esprit, prétentieuse, affectée, et qui faisait par le travail et l'effort de ses grâces le pendant de Mme d'Egmont,--on les appelait toutes deux les deux minaudières du siècle,--Mme la comtesse de Tessé recevait à Paris, et plus tard à Chaville, dans ce somptueux château dont son ridicule mari portait une vue sur sa tabatière, entourée de ce vers de Phèdre:
Je lui bâtis un temple et pris soin de l'orner[138].
[138] Mémoires de Mme de Genlis, vol. I.
Ce salon de Mme de Tessé ressemblait à sa maîtresse: un ton entortillé y régnait, une fausse délicatesse y mettait sa glace. Toutefois, bon nombre de prudes y venaient souper, moins pour la cuisine du cuisinier vanté par Sénac[139], que pour faire dire: «_Elles vont là[140]._»
[139] Lettres de Mme de Créqui. Potier, 1856.
[140] Mémoires de la République des lettres. _Lettre de feu Mme la comtesse de Tessé._
L'exemple de ces réceptions à la campagne avait été donné par la marquise de Mauconseil dans sa maison de Bagatelle au bois de Boulogne, un joli palais champêtre tout rempli des fêtes, des amusements, des surprises et des changements à vue d'une féerie. Tout Paris avait parlé des fêtes offertes par elle au roi Stanislas en 1756; tout Paris s'entretenait des fêtes qu'elle montait chaque année en l'honneur du maréchal de Richelieu[141], fêtes que Favart imaginait le plus souvent, et dont le scénario remplit deux volumes manuscrits conservés à la bibliothèque de l'Arsenal.
[141] Mémoires du maréchal duc de Richelieu. Buisson, 1793, vol. VIII.--Mémoires de Favart, 1808, vol. III.
Vers le temps où Mme de Tessé s'établissait à Chaville, Mme de Boufflers, quittant le Temple à la mort du prince de Conti, ralliait ses amis et son ancienne société dans cette jolie maison d'Auteuil qui faisait l'envie de la princesse de Lamballe. Trois fois par semaine, elle y donnait un grand souper; et, tous les jours, elle y recevait à dîner douze à quatorze personnes[142].
[142] Lettres de Mme du Deffand, vol. IV.
La mère de l'amant de Clairon, Mme la comtesse de Valbelle, avait à Courbevoie un salon où la compagnie était détestable[143], mais où le jeu faisait oublier la compagnie. On y faisait les plus furieux cavagnols; et toute la nuit, du cercle des femmes en arrêt sur leurs numéros et leurs avantages, tout occupées à _arroser_, l'on n'entendait partir que ces mots: «J'ai joué d'un guignon qui n'a point d'exemple... J'ai perdu la possibilité... J'avais douze tableaux, je ne crois pas qu'ils aient marqué trois fois[144].»
[143] Lettres de Mme du Deffand, vol. II.
[144] Les Bijoux indiscrets. Au Monomotapa.