La femme au dix-huitième siècle

Part 5

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A l'agrément que la comtesse de Boufflers apportait au salon du prince de Conti se joignait le charme d'une jeune et jolie femme, sa belle-fille, la comtesse Amélie de Boufflers. Celle-ci avait dans toute sa personne un tel air de candeur, de douceur, d'ingénuité, d'enfance, que l'on retrouve ses traits dans ce portrait d'une femme appelée avec le petit style du temps «le modèle des grâces mignardes, de la démarche enfantine, de tout ce qui fait chérir une femme comme un bijou». Mais cette candeur cachait bien de la finesse; cette naïveté, ce rôle d'ingénue, dont s'enveloppait la jeune comtesse de Boufflers, couvraient une ruse savante, un raisonnement aiguisé, une intelligence prompte aux reparties déconcertantes. Souvent elle donnait à sa belle-mère de cruelles contrariétés; mais comme elle les rachetait, comme elle se les faisait vite pardonner avec ces mots délicieux et soudains, si profonds dans la délicatesse, qui lui sortaient de l'esprit et qu'on eût dit partis de son cœur! «Je crois toujours qu'il n'est que votre gendre,» répondait-elle un jour à la mère de son mari qui lui faisait reproche de la façon dont elle parlait du jeune comte de Boufflers. Une autre fois, pour désarmer sa belle-mère et rentrer de vive force dans ses tendresses, elle eut un mot, un cri presque sublime. On jouait à un jeu fort à la mode un moment, le jeu des Bateaux, dans lequel, vous supposant prêt à périr avec les deux personnes que vous aimiez ou que vous deviez aimer le mieux, sans pouvoir en sauver plus d'une, on avait la très-méchante indiscrétion de vous demander quel choix vous feriez. Le bateau rempli par sa belle-mère et par sa mère, qui ne l'avait point élevée et qu'elle avait à peine connue, on demandait à la comtesse Amélie qui elle sauverait: «Je sauverais ma mère, et je me noierais avec ma belle-mère!»--Et c'était encore une femme à talents. Elle avait la plus jolie voix, et sa harpe était un des enchantements des petits concerts que présidait le prince de Conti[69].

[69] Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens. _Paris_, 1806, _passim_.--Souvenirs de Félicie.

Aux hommes, aux femmes représentés par Olivier dans le tableau de Versailles, que l'on ajoute la duchesse de Lauzun, la princesse de Pons, madame d'Hunolstein, la comtesse de Vauban, le vicomte de Ségur, le prince de Pons, le duc de Guines, l'archevêque de Toulouse, l'on aura les noms et les figures de la société intime du prince de Conti. C'est le fond de ce petit monde, ce sont les habitués de tous les jours, les amis de la maison garnissant les deux tables de ce grand salon à alcôve, peint dans un autre tableau d'Olivier, où le style de la Renaissance rayonne sourdement sur fond d'or, où la nappe retombe sur les touches du clavecin résonnant[70].

[70] Voyez à Versailles le souper du prince de Conti, par Olivier.

Mais le Temple avait ses grandes réceptions. A ses soupers du lundi passaient tous les hommes et toutes les femmes de la cour. Un monde de cent cinquante personnes emplissait les salons; jours de foule. Un soir, devant la presse, la marquise de Coaslin faillit rebrousser chemin, et comme le prince de Conti se moquait de sa prétendue timidité: «Jugez-en, Monseigneur, lui dit-elle, j'avais tellement perdu la tête que j'ai fait la révérence à M***,»--et elle désignait un de ses ennemis[71].

[71] Souvenirs de Félicie.

Dans une autre maison princière qui semblait réserver toutes ses magnificences de réception pour Chantilly, à l'hôtel Condé, deux grands bals étaient donnés pendant l'hiver de 1749, l'un paré, dont les femmes de la finance étaient exclues pour ne pas nuire, dit un journaliste du temps, «aux beautés d'épée»; l'autre masqué, où l'on invitait une douzaine de filles de _par le monde_ pour animer la fête et relever par le contraste la vertu des duchesses[72].

[72] Les Cinq Années littéraires, par Clément. _Berlin_, 1755, vol. 1.

* * * * *

Que l'on remonte au commencement du siècle, les soupers du Régent au Palais-Royal, les nuits de la duchesse du Maine, les fêtes données à l'Ile-Adam, à Chantilly, à Berny, et qui n'approchent point de celles que le siècle verra aux mêmes lieux, c'est à peu près tout le bruit du plaisir, c'est presque tout le mouvement de la société. Dans le peu de documents qui nous restent sur ce temps, à peine si çà et là l'on retrouve la trace d'un endroit de réunion où le monde se rassemble, où les esprits s'appareillent, le souvenir d'une maison qui ait été un centre de rencontres, de conversations, le rendez-vous et le lien d'une famille d'intelligences ou de caractères. Les plaisirs, les fêtes, les grands dîners, les grands soupers, les hospitalités larges, les réceptions qui dépassent le cercle de l'intimité, semblent réservés à la cour et aux princes. Si parfois on les rencontre encore à Paris, ce n'est plus que dans des salons sans passé, sans histoire, sans goût, dans les hôtels de quelques financiers et de _mississipiennes_ passées subitement de la _grisette_ à l'étoffe d'or et des colliers d'ambre aux colliers de perles[73]. Et devant ce monde qui fait une débauche de la richesse, une orgie du luxe, il s'échappe, au milieu de la Régence, une grande plainte des femmes délicates sur la disparition de ces maisons où il était permis autrefois de penser et de parler: les regrets vont à l'hôtel de Rambouillet, à ces entretiens d'où l'on sortait, comme des repas de Platon, l'âme nourrie et fortifiée[74].

[73] Mercure de France. Juillet 1720.

[74] Réflexions nouvelles sur les femmes, par une dame de la cour. _Paris_, 1727.

Ce que le dix-huitième siècle appellera «le monde» n'existe pas encore pour la société française. Le Versailles de Louis XIV absorbe encore tout; et il faut attendre jusqu'au milieu du règne de Louis XV pour que la vie sociale, se détachant de ce point unique et retombant sur elle-même, reflue à Paris, s'élance, se ramifie, batte partout, circule dans mille hôtels. Alors seulement apparaît dans son agrément et dans sa force, dans sa splendeur et dans son élégance, épanoui, multiple, ce grand pouvoir du temps qui devait finir par annihiler Versailles: le salon.

Les femmes célèbres de la Régence, les plus brillantes, les plus adorées, Mme de Prie, Mme de Parabère, Mme de Sabran, ne laissent point derrière elles la tradition d'un salon. Elles manquent de cette immortalité que donnera bientôt à la moindre des femmes la réunion d'une société, l'entour de quelques noms autour de son nom, l'accompagnement de sa mémoire par la mémoire de ses amis et de ses hôtes.--A cette première heure du dix-huitième siècle, où les mœurs du temps s'ébauchent dans la grossièreté, quels sont les salons?

C'est la misérable maison de la vieille marquise d'Alluys, maison d'affaires et de toutes sortes d'affaires, où le Paris galant, les gens gais, les amants, les ménages viennent déjeuner à midi de boudins, de saucisses, de pâtés de godiveau, de marrons arrosés de vin muscat, assaisonnés de toutes les nouvelles scandaleuses du jour[75]. Ce sont quelques autres pauvres maisons, gênées, ruinées par le système, presque affamées, pareilles à cette maison de la princesse de Léon, où la matinée se passe à obtenir des marchands, à force de diplomatie, le souper du soir. Et ce n'est point là un fait exceptionnel ou exagéré: chez la maréchale d'Estrées, à un souper maigre, le souper n'était pas servi, parce que la marchande de beurre avait refusé de faire crédit[76].

[75] Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon. Hachette, 1858, vol. 17.--Mémoires et Journal inédit du marquis d'Argenson. Jannet, vol. II.

[76] Mémoires du président Hénault. Dentu, 1855.

Si l'on excepte deux ou trois bureaux d'esprit, les livres, les anecdotes, les mémoires ne nomment guère dans la première moitié du siècle d'autres salons dignes de ce nom, d'autres maisons ouvertes que l'hôtel de Sully, où l'on voyait à côté de Voltaire Mme de Flamarens et sa touchante beauté, Mme de Gontaut et sa beauté piquante[77]; l'hôtel de Duras, qui mêlait habituellement les plaisirs de l'esprit aux plaisirs du bal et de la table[78]; et l'hôtel de Villars, rempli jusqu'à la mort de la maréchale en 1763 par toutes les personnes de la haute société, grand salon où Mme de Villars mettait le charme de son visage admirable, le charme de ce ton que la cour seule donnait et que le temps ne reconnaissait qu'à celles qui y avaient vécu[79]. Il ne faut pas oublier les soupers de Mme de Chauvelin, où les sept femmes assises à sa table une nuit de 1733 étaient représentées, dans un vaudeville qui courut Paris, sous la figure des sept péchés capitaux: Mme la vidame de Montfleury représentait l'Orgueil; Mme la marquise de Surgères, l'Avarice; Mme de Montboissier, la Luxure; Mme la duchesse d'Aiguillon, l'Envie; Mme de Courteille, la Colère, Mme Pinceau de Luce, la Paresse[80].

[77] Id.

[78] Revue rétrospective. Chronique du règne de Louis XV, 1743.

[79] Mémoires de Hénault.

[80] Mémoires du comte de Maurepas. Buisson, 1792.

Vers les derniers mois de l'année 1750, se fondait à Paris un salon qui allait être pendant toute la seconde moitié du dix-huitième siècle, le premier salon de Paris, le salon de l'ancienne Mme de Boufflers, de la toute nouvelle maréchale de Luxembourg. Rien n'était épargné par la maréchale pour en faire le centre d'un siècle d'intelligence. Jalouse du bruit, de l'influence de l'hôtel Duras, de l'agrément que lui donnait Pont de Veyle, elle imaginait de décider la duchesse de la Vallière, son amie intime, à donner congé à Jélyotte pour s'attacher le comte de Bissy; et le comte de Bissy, qu'elle faisait entrer à l'Académie par le crédit de Mme de Pompadour, devenait ce personnage de première nécessité, ce meuble de fondation: l'homme d'esprit de la maison[81]. Pourtant le véritable homme d'esprit de ce salon, ce ne fut point Bissy, ce fut la maréchale elle-même, avec son ton si tranché, à la fois sévère et plaisant, ses épigrammes, l'originalité de ses jugements, son autorité sur l'usage, le génie de son goût. Elle appela chez elle le plaisir, l'intérêt, la nouveauté, les lettres, la Harpe, qui venait y lire les _Barmécides_, Gentil Bernard, qui y déclamait son manuscrit de l'_Art d'aimer_[82]. Et à ces distractions se joignaient, dernier agrément, la critique frondeuse, une critique qui ménageait si peu les ministres et la famille royale elle-même, qu'un moment il fut fait défense à Mme de Luxembourg de paraître à la cour[83].

[81] Mémoires de d'Argenson, vol. III.

[82] Lettres de Mme du Deffand, 1812, vol. II.--Correspondance de Grimm, vol. II.

[83] Mémoires de la République des lettres, vol. 18.

Là, dans ce salon d'une femme, sous ses leçons, se formait et se constituait cette France si fière d'elle-même, d'une grâce si accomplie, d'une si rare élégance, la France polie du dix-huitième siècle,--un monde social qui jusqu'en 1789 allait apparaître au-dessus de toute l'Europe, comme la patrie du goût de tous les États, comme l'école des usages de toutes les nations, comme le modèle des mœurs humaines. Là se fondait la plus grande institution du temps, la seule qui resta forte jusqu'à la révolution, la seule qui garda, dans le discrédit de toutes les lois morales, l'autorité d'une règle: là se fondait ce qu'on appela _la parfaitement bonne compagnie_, c'est-à-dire une sorte d'association des deux sexes dont le but était de se distinguer de la mauvaise compagnie, des sociétés vulgaires, des sociétés provinciales, par la perfection des moyens de plaire, par la délicatesse de l'amabilité, par l'obligeance des procédés, par l'art des égards, des complaisances, du savoir-vivre, par toutes les recherches et les raffinements de cet esprit de société qu'un livre du temps compare et assimile à l'esprit de charité. Air et usages, façons, étiquette de l'extérieur, la bonne compagnie les fixait; elle donnait le ton à la conversation; elle apprenait à louer sans emphase et sans fadeur, à répondre à un éloge sans le dédaigner ni l'accepter, à faire valoir les autres sans paraître les protéger; elle entrait et faisait entrer ceux qu'elle s'agrégeait dans ces mille finesses de la parole, du tour, de la pensée, du cœur même, qui ne laissaient jamais une discussion aller jusqu'à la dispute, voilaient tout de légèreté, et, n'appuyant sur rien plus que n'y appuie l'esprit, empêchaient la médisance de dégénérer en méchanceté toute noire. Si elle ne donnait point la modestie, la réserve, la bonté, l'indulgence, la douceur et la noblesse de sentiments, l'oubli de l'égoïsme, elle en imposait du moins les formes, elle en exigeait les dehors, elle en montrait l'image, elle en rappelait les devoirs. Car la bonne compagnie ne fut pas seulement dans le dix-huitième siècle la gardienne de l'urbanité; elle fit plus que de maintenir toutes les lois qui dérivent du goût: elle exerça encore une influence morale en mettant en circulation de certaines vertus d'usage et de pratique, en faisant garder un orgueil aux âmes, en sauvant la noblesse dans les consciences. Que représente-t-elle en effet dans son principe le plus haut? La religion de l'honneur, la dernière et la plus désintéressée des religions d'une aristocratie. Tout ce qui est du ressort de l'honneur, c'est elle qui le juge; tout ce qui y manque, bassesses, vilenies, instincts ou vices qui dégradent, c'est elle qui le punit avec la rigueur et la puissance d'une opinion publique. Et que cette bonne compagnie repousse un homme, qu'elle fasse dire de lui: «On lui a fermé toutes les portes,» voilà une existence perdue.

Mme la maréchale de Luxembourg donnait d'ordinaire deux grands soupers par semaine. On citait après ses soupers les soupers de Mme de la Vallière, dont le visage céleste, la première fois qu'elle avait paru à la cour, avait arraché ce cri au duc de Gesvres: «Nous avons une Reine[84]!» Mme de la Vallière n'avait point d'esprit pour faire naître le plaisir, mais elle était agréable naturellement, par manière d'être. Indolente jusque dans ses passions, indifférente dans l'amour, et ne consultant pas même son cœur pour le choix de ses amants, elle dut à des qualités passives, à des vertus de société un peu froides, à la paix de son humeur, à la mollesse de ses affections, à la douceur de ses antipathies, un certain charme tranquille qui, joint à de grandes et excellentes façons de maîtresse de maison[85], remplit pendant tout le siècle son salon du plus beau monde. Venaient ensuite les soupers de Mme de Forcalquier, la _Bellissima_, «cette honnête bête obscure et entortillée» qui pourtant eut une fois l'esprit aussi vif que la main. Ce fut ce jour où, ne pouvant se faire séparer sur un soufflet reçu de son mari en tête-à-tête et sans témoin, elle alla trouver le brutal dans son cabinet et au moment de la restitution: «Tenez! Monsieur, voilà votre soufflet: je n'en peux rien faire[86].» Le monde qui se réunissait chez Mme de Forcalquier s'appelait la société du _Cabinet vert_, et c'est dans le Cabinet vert que Gresset trouva sa comédie du Méchant[87].

[84] Souvenirs de Félicie.

[85] Correspondance de Mme du Deffand avec d'Alembert, etc. _Paris_, 1809. _Portrait par la marquise de G...._

[86] Correspondance de Mme du Deffand, 1809.

[87] Correspondance littéraire, par la Harpe. _Verdière_, 1823, vol. I.

On soupait en compagnie de quelques hommes de lettres chez la princesse de Talmont, l'ancienne amie du Prétendant, la plus originale, la plus extravagante des femmes, qui marquait tout au coin de sa bizarrerie, ses actions, ses paroles, sa tenue, sa toilette et ses repas[88]. On soupait chez cette comtesse de Broglie qui ressemblait à une tempête, et dont la force, la vivacité, les éclats eussent animé, au dire de Mme du Deffand, douze corps comme le sien. On soupait chez Mme de Crussol. On soupait chez Mme de Cambis. On soupait chez Mme de Bussy. On soupait chez Mme de Caraman, la sœur aînée du prince de Chimay. On soupait chez la femme qui appelait, avec son temps, le souper «une des quatre fins de l'homme», on soupait chez Mme du Deffand.

[88] Correspondance inédite de Mme du Deffand. Michel Lévy, 1859, vol I.

Il y avait les fins soupers du président Hénault, cuisinés par le fameux Lagrange[89], dont les honneurs étaient faits par l'amabilité un peu intéressée de Mme de Jonsac, et par l'amabilité empressée, mais un peu commune, de Mme d'Aubeterre, la nièce du président[90]. Et l'on allait encore aux excellents soupers de cette marquise de Livry si jeune, si naturelle, si vive, qui d'un bout du salon à l'autre, dans le feu d'une discussion, envoyait à la tête du discuteur sa mule,--une vraie pantoufle de Cendrillon[91].

[89] Histoire générale du Pont-Neuf en six volumes in-fol. _Londres_, 1750.

[90] Lettres de la marquise du Deffand, vol. 2 et 3.

[91] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.

Pendant tout un hiver, l'hiver de 1767, Paris s'entretint d'une fête, de ce fameux bal chinois où l'on avait vu vingt-quatre danseurs et vingt-quatre danseuses en costumes du Céleste Empire, divisés en six bandes de quatre hommes et de quatre femmes dont la première était menée par le duc de Chartres et la comtesse d'Egmont. Ce bal, où le prix de la beauté fut accordé à Mme de Saint-Mégrin, avait été offert par la duchesse de Mirepoix à Mme d'Henin. Nulle femme n'était plus aimée, plus aimable que cette amusante duchesse de Mirepoix, toujours désordonnée, noyée d'embarras d'argent, ruinée par le jeu, perdue de contrariétés et de gêne au milieu de ses cent mille livres de rente[92]; et cependant, quand elle s'échappait de Versailles et tombait à Paris, toujours gaie, sans humeur, douce, complaisante, gracieuse à tous, empressée à plaire, ne demandant que des services à rendre, si bonne qu'elle réussissait à faire oublier ses lâchetés à la cour et à remplacer autour d'elle l'estime par la sympathie[93]. Mme de Mirepoix ne faisait pas seulement danser la cour, elle avait aussi des soupers auxquels Mme du Deffand reconnaissait un ton de gaieté et une légèreté de causerie qu'elle se plaignait de ne point retrouver chez elle. Un moment ces soupers avaient lieu chez Mme de Mirepoix tous les dimanches[94]; et la table n'était pas assez grande pour les neveux, nièces, cousins, cousines, parents, alliés de cette femme de cour qui avait la vocation de l'obligeance et dont le crédit semblait appartenir aux autres.

[92] Walpole a tracé de Mme de Mirepoix ce portrait sévère dans sa vérité: «Elle a de la lecture, mais elle le montre rarement, et son goût est parfait. Elle a des manières froides, mais très-polies, et elle sait même dissimuler l'orgueil du sang lorrain, sans l'oublier jamais. Personne, en France, ne connaît mieux le monde et personne n'est si bien avec le roi. Elle est fausse, artificieuse et insinuante outre mesure quand son intérêt le demande, mais elle est aussi indolente et peureuse. Elle n'a jamais eu d'autres passions que le jeu et elle y perd toujours. Le seul fruit de son assiduité à la cour et de toute une vie d'artifice est l'argent qu'elle tire du roi pour payer ses dettes et en contracter de nouvelles dont elle se débarrasse aussitôt qu'elle peut. Elle a affiché la dévotion pour devenir _dame du palais de la reine_, et le lendemain cette princesse de Lorraine se laissait voir sur le devant du carrosse de Mme de Pompadour.»

[93] Souvenirs et Portraits par M. de Lévis. Boisson 1813.--Correspondance de Mme du Deffand, vol. II.

[94] Lettres de la marquise du Deffand, vol. III.

Un salon rivalisait avec le salon de la maréchale de Luxembourg: le salon de la maréchale de Beauvau. Mme de Beauvau était, comme Mme de Luxembourg, une maîtresse des élégances et des convenances, un conseil et un modèle des usages du monde. Mais des formes moins cassantes, moins brusques, une noblesse de manières peut-être supérieure, lui donnaient une politesse particulière, et faisaient d'elle une des femmes qui contribuaient le plus à faire regarder Paris comme la capitale de l'Europe par les gens bien nés de tous les pays. C'était une politesse douce, sans sarcasme, encourageant le trouble, rassurant la timidité, communiquant l'aisance par son aisance naturelle[95]. Sans être belle, Mme de Beauvau avait un visage plaisant par son air ouvert et franc. Mais un charme en elle effaçait tout le reste: son talent de conversation, cet art de causer[96] qui fut sa gloire et son enchantement. Et que de dons elle y apportait, au dire des contemporains: l'élévation de l'âme, une chaleur qui allait à l'enthousiasme, sans effort, sans affectation, la séduction de la caresse et la force du raisonnement, une logique d'homme maniée par l'esprit délicat d'une femme!

[95] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.

[96] Galerie des dames françaises pour servir de suite à la Galerie des états généraux. _Londres_, 1790. _Desdemona._

Il y avait encore dans ce salon comme un vieil et pur honneur, comme un éclat des vertus domestiques qui y attiraient le monde. Les sympathies, les respects allaient à cet heureux ménage qui donnait le grand exemple de l'amour conjugal. On aimait et on estimait les Beauvau pour leur noblesse d'âme, leur indépendance, leur dédain de la faveur malgré des alliances qui les mettaient si avant dans la cour, la constance et le dévouement qu'ils montraient en restant attachés à Choiseul disgracié, en soutenant Necker dans toutes les variations de son crédit, en adoucissant la chute à Loménie de Brienne. Le monde accourait donc dans ce salon où il trouvait à côté de Mme de Beauvau deux charmantes femmes: l'une, qui n'était pas jolie et qui boitait même un peu, la princesse de Poix, la belle-fille de Mme de Beauvau, avait un si beau teint et tant d'esprit sur le visage qu'on ne voyait que cela de sa personne; l'autre, la princesse d'Henin, fille de Mme de Mauconseil, mariée au jeune Beauvau, était l'enfant gâtée qu'elle fut toute sa vie, une diabolique petite personne, tournant à tout vent, volontaire, impérieuse, coquette, et se faisant tout pardonner avec un fond de bonté, de gaieté et d'esprit, un esprit d'observation, de finesse et de nuances, qui trouva de si jolis mots sur la politesse des hommes[97].

[97] Lettres inédites de la marquise de Créqui. Introduction par M. Sainte-Beuve.--Vie de la princesse de Poix née Beauvau, par la vicomtesse de Noailles. Lahure, 1855.

C'était une autre maison que celle de la maréchale d'Anville sur laquelle se reportaient la considération acquise par les la Rochefoucauld, l'estime des vertus et de la bienfaisance héréditaires dans ce noble sang, dans cette famille que les dignités, les places n'avaient pu corrompre[98]. Continuant ces traditions de charité généreuse, Mme d'Anville avait la passion du bien, ou plutôt du mieux public. Son cœur était à toutes les utopies, son esprit à tous les systèmes d'illusion. Amie des philosophes, amie de Mlle Lespinasse que l'on voit si souvent s'asseoir chez elle à ces dîners d'une heure d'où la société se levait pour aller à l'Académie[99], Mme d'Anville était la femme à laquelle Voltaire s'adressait pour obtenir un sauf-conduit[100], la femme de France qui se montrait la plus dévouée à la fortune de Turgot, à la gloire de ses idées. De ce dévouement, elle ne recueillit guère qu'une caricature la représentant, à la chute du ministre, en cabriolet avec l'ancien contrôleur général, culbutée sur un tas de blé, avec ce mot sur ses jupes: _Liberté, liberté, liberté tout entière_[101].

[98] Lettres nouvelles de Mlle de Lespinasse. Maradan, 1820.

[99] Lettres de Mlle de Lespinasse. Collin, 1809, vol. II.

[100] Correspondance de Voltaire. Lequien, 1823, vol. XIV.

[101] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.