La femme au dix-huitième siècle
Part 35
En dehors de ces trois fins, la dévotion, les bureaux d'esprit, les intrigues de cour, une fin restait encore aux dernières années de la vieille femme du dix-huitième siècle. C'était la fin sans déchirement, sans effort, sans tracas, de la femme qui, à quarante-cinq ans, prenait la toilette et l'esprit de son âge, et, sans rompre avec l'habitude de ses pensées, le train de ses relations de monde et de famille, sans sortir du cadre de sa vie, se mettait tranquillement à vivre avec la vieillesse comme avec une amie. Beaucoup de vieilles femmes ne se donnaient ni à la dévotion, ni au bel esprit, ni à l'intrigue: ces femmes rares qui, selon l'expression du temps, «avaient eu un caractère et n'avaient pas négligé de nourrir leur raison,» échappaient au besoin de se trouver un nouvel état, et elles se contentaient de faire simplement et pour elles-mêmes ce personnage de vieille femme, le plus parfait, le plus accompli peut-être dont la société du dix-huitième siècle nous ait laissé le souvenir et l'exemple.
La façon dont la femme subit la vieillesse, ou plutôt l'accueil qu'elle lui fait, est un des plus grands signes de cette philosophie pratique, qui l'a déjà soutenue dans le mariage. Elle se résigne au temps, sans se débattre aux mains de l'âge, avec une aisance et une sérénité singulière, un courage gai, un héroïsme enjoué et qui ne laisse échapper de sa personne ni un murmure, ni une plainte, ni un soupir, ni un regret. Le beau rêve de son sexe est fini; mais il lui reste à devenir «un homme aimable», et la voilà consolée. On croirait qu'elle a trouvé du premier coup dans les vertus d'amabilité cette bonne humeur de l'âme, cette heureuse santé des idées, cet apaisement de la vie que la dévotion sincère cherche à trouver entre l'âge mur et la mort. La vieille femme se détache des Mémoires du temps, elle vient doucement à l'Histoire comme dans la fleur effacée d'un vieux pastel, figure de bonté et de malice, souriant à l'ombre des années entre l'Indulgence et l'Expérience. Elle a encore son passé dans les yeux, sur les lèvres, rayon venu du cœur, épargné par les rides: «L'amour a passé par là,» disait d'un mot qui dit tout le prince de Ligne en la voyant.
Et ne semblaient-elles pas en effet, les vieilles femmes, dans ce temps, les grand'mères de l'amour? Le tonneau, où elles s'enfermaient dans un coin d'appartement aux premiers froids, rappelait ce tonneau où la gravure nous montre la fille de Lépicié, corbeille d'osier aux anses de laquelle montent les rosiers et les fleurs: c'était le confessionnal où la jeunesse venait chercher les conseils charitables, la morale humaine, l'encouragement, le secours, l'absolution. La vieille femme liait les couples, elle faisait les fiançailles, elle se réchauffait en mettant dans ses mains les mains qui se cherchaient; et penchée sur le bruit, les chansons, les passions de tout ce qui était jeune autour d'elle, elle ne sentait en elle ni aigreur, ni amertume, ni jalousie: elle pardonnait au présent de vivre à son tour, à l'avenir d'être plus jeune qu'elle; sa jeunesse lui revenait dans la jeunesse des autres, et le rappel de ce passé, rapporté à son souvenir par toutes les voix, ne la rendait que plus douce aux joies du monde, plus compatissante à ses faiblesses. Elle allait et venait, encourageant la gaieté qui venait à elle, fêtant le plaisir qu'elle faisait naître, préparant le chemin aux débutants, prêtant à tous la bienveillance de son attention, animant les gais propos, nouant les danses, touchant enfin et animant ce monde à toute heure avec cette béquille enchantée qui la portait, toute branlante, véritable baguette de bonne fée, dont la pomme, pleine d'or pour les pauvres, semait les charités sur son passage.
Celles qui avaient été les plus jolies, les plus galantes, dont la jeunesse avait eu le plus de triomphes et d'orages, se montraient souvent les plus faciles à la vieillesse, les plus séduisantes dans ce nouveau rôle. Accoutumées à recevoir des hommages, elles se les conservaient par les charmes du commerce, la discrétion, la facilité, l'agrément. Quittant l'amour, elles cherchaient des amis, jugeant qu'à leur âge c'était, comme elles disaient, «une bonne spéculation de se faire adorer.» A la connaissance du monde elles joignaient les trois qualités de l'esprit du monde: le trait, le tact et le goût. Leur parole à la fois hardie et caline, caressante et garçonnière, donnait à la causerie sa liberté piquante. Ces femmes étaient les maîtresses de salon de la France; elles présidaient à sa conversation, elles lui donnaient la mesure, la vive allure de leurs idées et de leurs jugements, un accord naturel et toujours juste. Par des liens invisibles, par mille grâces, par le charme de leur voix adoucie, de leur accent maternel, de leur raison rieuse, elles retenaient auprès des femmes, elles ralliaient ce monde d'hommes qui allait à la fin du siècle déserter la vie de la société pour la vie du club. Par l'intelligence qui était en elles comme une dernière coquetterie, elles régnaient, elles gouvernaient, elles ordonnaient; elles faisaient les réputations, elles dictaient les jugements, elles distribuaient ou excusaient les ridicules. Elles faisaient plus: elles modéraient les mœurs de la bonne compagnie, elles leur assignaient leur équilibre et leur milieu entre la décence et la bégueulerie. Elles représentaient la tradition tolérante et la convenance sans pruderie. Elles faisaient l'ordre, elles donnaient le ton, elles conservaient l'étiquette des façons, des manières, au milieu de cette société, dont elles étaient, selon le mot d'un contemporain, «_les lieutenants de police_» sous l'autorité de cette adorable doyenne: la maréchale de Luxembourg[728].
[728] Mélanges du prince de Ligne, _passim_.--Souvenirs et Portraits, par M. de Lévis.
Arrêtons-nous un instant au portrait de celle-ci; car ce n'est pas une vieille femme, c'est la vieille femme d'alors, celle qui personnifie, dans son expression la plus aimable, la vieillesse du dix-huitième siècle. Rien ne lui manque de son temps: sa jeunesse a presque dépassé la légèreté, et il reste de ses anciennes amours une chanson fameuse qui voltige dans l'écho des salons. Depuis, elle s'était si bien rangée, elle a oublié son passé avec tant de naturel et tant d'aisance, que tout le monde autour d'elle l'oublie comme elle, et que personne ne s'avise de remarquer que sa dignité n'est faite qu'avec de la grâce. Un esprit piquant, un goût toujours sûr, lui ont acquis dans le monde une autorité qu'on respecte, qu'on aime et qu'on redoute. Elle prononce en dernier ressort sur tout ce qui entre dans la société, elle attribue ou ôte aux gens cette considération personnelle qui leur ouvre ou leur ferme les portes de l'intimité; d'un mot, elle les fait admettre ou refuser à ces petits soupers si recherchés où l'on n'admet que les hommes du bel air. Elle donne aux jeunes personnes et aux jeunes gens le baptême de ce jugement décisif qui est, de Paris à Versailles, comme le mot de passe de leur figure ou de leur esprit. Sans pédanterie, sans indignation, sans grandes phrases, elle fait justice des personnes, des sentiments, des façons, de la fatuité, du ton avantageux, de la confiance présomptueuse, de tout ce qui blesse la délicatesse, avec des épigrammes et des moqueries assez plaisantes pour être citées et demeurer au dos de ce qu'elle a voulu punir ou railler. Forçant les femmes à une coquetterie générale, commandant les égards aux hommes, elle est l'institutrice de toute la jeune cour, le grand juge de toutes les choses de la politesse, le dernier censeur de l'urbanité française, au milieu de l'anglomanie qui répand déjà la mode de ses fracs et de ses rudesses.
Le ton,--tout est là pour la maréchale: c'est l'homme, c'est la femme même. Elle juge qu'il n'est pas seulement une forme, mais un caractère, et comme une conscience extérieure de l'âme et des sentiments. Un mauvais ton accuse, à ses yeux, un manque de délicatesse; et elle est persuadée qu'il y a une correspondance exacte entre l'élégance des manières et l'élégance des pensées, du cœur même. Elle tient à la lettre des usages du monde; mais c'est qu'à force de les étudier et de les voir pratiquer, elle a cru y découvrir un sens, un bon sens et une finesse admirables. Pénétrant jusqu'à l'esprit de ces usages, elle s'est fait une telle idée de leur valeur morale, qu'elle n'est pas éloignée de croire qu'il y a quelque chose d'agréable à Dieu jusque dans les belles manières de le prier. Un jour, c'était à l'Isle-Adam, les dames, attendant pour la messe le prince de Conti, avaient posé dans le salon, sur une table ronde, leurs livres d'Heures; les feuilletant par passe-temps, Mme de Luxembourg s'arrêta à deux ou trois prières, et les trouvant de mauvais goût se mit à les critiquer furieusement; et comme une dame essayait de défendre les prières, disant qu'il suffisait qu'une prière fût dite avec piété, et que Dieu assurément ne faisait nulle attention à ce qu'on appelle un bon ou un mauvais ton: «Eh! bien, madame, dit vivement et très-sérieusement la maréchale, ne croyez pas cela[729].» N'y a-t-il pas dans ce mot toute la femme, et aussi la dernière superstition, je me trompe, la dernière religion de cette société polie?
[729] Souvenirs de Félicie.
Cette vieille fée de la politesse eut un ange pour bâton de vieillesse: appuyée d'une main sur sa canne, elle s'appuyait de l'autre sur le bras d'une jeune femme qui ne la quittait point, et que le monde voyait toujours à ses côtés; spectacle charmant qui semblait montrer l'Esprit soutenu par la Pudeur! Cette jeune femme était la petite-fille de la maréchale de Luxembourg, Mme de Lauzun, cette créature accomplie qui touchait tous les cœurs d'une si tendre émotion. La jeunesse était en elle comme une douce sainteté. La naïveté, la noblesse, une décence digne et séduisante, donnaient à son regard, à sa physionomie, une expression céleste. Ses paroles, ses mouvements, toute sa personne respiraient une sorte de vertu virginale; et l'on eût dit qu'en passant elle laissait se répandre autour d'elle la pureté de son âme. Vivant dans le monde, de la vie du monde, elle se gardait de toutes ses atteintes. Rougissant pour un regard, troublée pour un rien, elle plaisait sans coquetterie, elle charmait comme l'Innocence dont elle semblait le portrait imaginé[730].
[730] Mélanges de Mme Necker. 1798, vol. I.
Toutes ces femmes du dix-huitième siècle qui savaient si bien vieillir, mettaient à accepter l'âge plus que de la résignation, mais encore de l'esprit et du goût. Elles ne se prêtaient point seulement moralement à ce grand changement, par la patience de l'humeur, par le renoncement aux prétentions et aux exigences, par la sérénité, le détachement, l'apaisement d'une sorte d'indulgence maternelle: elles accommodaient leur corps aux modes de la vieillesse comme elles avaient accommodé leur âme à ses vertus. Elles savaient faire de leur toilette la toilette de leurs années. De toutes les coquetteries de leur passé de femmes, elles n'en gardaient qu'une, la plus simple, la plus sévère, la propreté, une propreté qui leur donnait tout à la fois une élégance et une dignité. Ce qu'elles montraient tout d'abord et à la première vue sur toute leur personne, leur seule parure affichée était ce que le temps appelait «une netteté recherchée». Par cette tenue toujours nette, par ce grand soin de la toilette auquel elles ne manquaient pas un jour[731], et dont rien ne les affranchissait, ni le malaise, ni les souffrances, ni les infirmités, elles échappaient sinon aux ravages, du moins aux laideurs et aux horreurs de l'âge: elles cédaient aux années, mais sans en subir l'injure, en secouant la poussière du temps. Leur costume était le plus simple et le plus noble. Elles excellaient à mettre une convenance dans chacun de ses détails, dans la façon de la robe aux manches larges, dans l'étoffe d'une couleur austère, toilette éteinte que relevait un seul luxe: le linge le plus uni et le plus fin. C'est ainsi que s'habillait la vieille femme, montrant cette singulière entente de sa mise, ce bon goût si sobre que Diderot admirait un jour au Grandval, en levant, après une partie de piquet, les yeux sur Mme Geoffrin[732]. A peine si la maladie la faisait manquer à ce devoir rigoureux qu'elle s'était imposé d'être avenante dans la simplicité et parfaitement correcte dans la propreté. Toute femme bien élevée gardait jusqu'au bout la décence de la vieillesse, et l'on en voyait qui se levaient héroïquement sur leur lit d'agonie pour faire une dernière toilette[733], comme si elles eussent craint de dégoûter la Mort!
[731] Correspondance de Grimm, vol. XI.
[732] Mémoires et Correspondance de Diderot. 1841, vol. I.
[733] Correspondance de Grimm, vol. XII.
XII
LA PHILOSOPHIE ET LA MORT DE LA FEMME
Lorsqu'on interroge jusqu'au fond l'âme de la femme du dix-huitième siècle et qu'on lui demande son principe, sa loi, la règle qui se laisse apercevoir dans la conscience de son sexe n'est point une règle religieuse, une règle divine, une règle consacrée par une foi: elle est cette règle absolument et entièrement humaine que la femme du temps appelle «une petite philosophie», c'est-à-dire un plan de conduite qui précède les actions, un dessin dans lequel il faut essayer de faire tenir la vie pour ne pas marcher à l'aventure, une façon de tirer parti de sa raison pour son bonheur.
Cette philosophie que la femme se crée pour son besoin, aussi bien que pour son excuse, met son premier et son dernier mot, son but et sa fin, dans le bonheur. Simple de formule, de pratique facile, légitimant toutes les aspirations naturelles de la femme, elle n'exige d'elle que la modération de l'égoïsme et le sacrifice des excès. Le plus haut point de perfection de cette sagesse épicurienne est d'atteindre à la ferme persuasion qu'il n'y a rien autre chose à faire en ce monde qu'à être heureux; et la recommandation qu'elle répète, le mode d'avancement qu'elle indique, est de ne tendre qu'aux sensations et aux sentiments agréables. Cette sagesse admet bien qu'il faut aimer la vertu, mais elle n'exige pas qu'on l'aime parce qu'elle est la vertu, qu'on l'aime pour elle-même; elle la conseille seulement comme une sorte de sobriété nécessaire au bonheur. Elle veut qu'on ait une bonne conscience, mais seulement pour être bien avec soi-même, par la même raison qu'il faut être logé commodément chez soi. C'est, d'un bout à l'autre et de précepte en précepte, une doctrine qui aime ses aises, qui cherche les commodités morales, un régime sans rigueur ressemblant à une douce et complaisante hygiène de l'âme, et qui ne vise qu'à tenir le cœur et l'esprit dans une assiette tranquille, et dans ces quatre grandes conditions de santé intérieure, de plénitude spirituelle, et de satisfaction physique: s'être défait des préjugés, c'est-à-dire de toute opinion reçue sans examen, être vertueux, se bien porter, avoir des goûts et des passions, être susceptible d'illusion; car ce sont là les quatre «grandes machines» du bonheur de la femme, représentées presque comme les quatre devoirs de sa vie par Mme du Châtelet dans son _Traité du Bonheur_.
A cette philosophie qui étouffait tous les généreux appétits de la femme, bornait son âme de tous côtés, abaissait tous les sens de son cœur, succédait la philosophie qui allait véritablement soutenir et consoler la femme dans l'irréligion, et lui conserver, dans le scepticisme, un appui moral. De l'observation des autres, de l'observation d'elle-même, d'une sorte d'examen de conscience fait avec sincérité, avec ingénuité, la femme tire la pensée et la volonté de se rendre plus heureuse, mais en se rendant meilleure. A l'aide de cette seule révélation, le sentiment du devoir, elle élargit l'image, l'action, et la pratique de la vertu: des devoirs envers elle-même, elle monte aux devoirs envers les autres. Développant, étendant, fixant les idées confuses de son esprit sur l'humanité, elle se fait une obligation indispensable de la justice envers tous les hommes, et la justice devient en elle une charité. Elle s'impose d'être indulgente à toutes les fautes dont le principe n'est pas vicieux, et de respecter tous les défauts qui ne peuvent nuire à personne. Elle tend, par tous les moyens et toutes les maximes, à la douceur, à la bonté, à l'agrément, à la facilité, à l'égalité d'humeur, à cette paix répandue tout autour de soi que donne le gouvernement absolu de la raison. Perfectionner sa raison pour assurer son repos, acquérir le courage de la patience pour diminuer de moitié les maux de la vie, élever son âme, en répandre la bonté, ce sont là les jouissances intérieures, supérieures aux circonstances, indépendantes des hommes, que se promet et auxquelles atteint cette philosophie de la femme, à la fois si pure et si tendre. Lisez le livre qui formule ce plan de sagesse, les _Confessions_ de Mme de Fourqueux, née Monthyon, ce beau rêve de perfection n'est point couronné par la foi. Dieu est absent de cette grande leçon morale qui ne le nomme qu'une fois pour attester qu'elle ne le craint pas: «Quand on s'est appliqué à bien connaître ce qu'on doit à ses semblables, qu'on n'apprend que pour pratiquer, qu'on est devenu juste pour soi et bon pour les autres, on peut se rassurer sur les jugements de Dieu.» Dieu, ce n'était pas seulement un mot, c'était une idée qui manquait à cette philosophie; et ce n'est qu'après avoir trouvé, de cette philosophie, tous les grands principes et tous les nobles préceptes en elle-même, que l'on voit Mme de Fourqueux, reprenant son livre au bout de neuf ans, annoncer qu'elle a acquis, dans l'intervalle, la persuasion d'un Dieu[734].
[734] Confessions de Mme *** principes de morale pour se conduire dans le monde. _Paris_, _Maradan_, 1817.
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Quelques âmes se montrent au dix-huitième siècle si belles, si hautes, si aimables, qu'on les prendrait pour le sourire et le rayon de cette philosophie. Quelques femmes apparaissent qui sont toute raison, toute sagesse et toute grâce, et dont le charme appelle autour d'elles une sorte de vénération. Elles semblent avoir reçu toutes les vertus qu'elles ont acquises, tant elles les portent sans orgueil et sans effort. Elles se prêtent au monde, et elles se plaisent avec elles-mêmes. Elles sont indulgentes aux misères des autres, comme à leurs misères propres. La résignation aux disgrâces, la sensibilité, la charité, la justice, la pureté, s'unissent en elles à toutes les corrections de l'expression et de la pensée, à tous les agréments aussi bien qu'à toutes les dignités du cœur. Leur âme en toute circonstance, et sans jamais se démentir, ressemble à la belle peinture qu'elles se font de la vertu: «Elle ne montre rien parce qu'elle ne croit avoir à s'enorgueillir de rien, elle ne cache rien parce qu'elle ne croit pas être regardée et ne s'attend pas à être louée; elle n'est ni vaine, ni modeste, parce qu'elle est simple, parce qu'elle est vraie.» Et ces créatures élues, qui ont comme une sainteté mondaine, n'ont point de piété. Elles suivent à la lettre la recommandation de l'Écriture, elles pratiquent la Vérité dans la Charité, ingénument, sans rien craindre, sans rien attendre, sans rien espérer, sans rien demander, sans rien prier. Dieu leur manque, et leurs mérites s'en passent. Toute leur religion n'est qu'une morale; et leur morale, qu'elles simplifient pour l'avoir toujours sous la main, se réduit à ce seul précepte, «ce vaste et grand précepte»: Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. Une mère ne les a point formées, leur éducation a été nulle; c'est par une aspiration personnelle, par un essor naturel, qu'elles se sont élevées à l'intuition, au goût, à la passion de ce qui est bon, de ce qui est juste[735]. Elles se soutiennent à la hauteur de leur cœur, sans secours, par leurs forces propres. Elles ne recourent pas plus aux philosophes et à la théologie rationnelle qu'à la religion: tout ce qu'elles appellent «le galimatias des livres et des traités» ne leur sert de rien. Affranchies de tout dogme et de tout système, elles puisent au fond d'elles-mêmes leurs lumières aussi bien que leurs ressources. Et voilà que ces âmes admirables et sans tache, personnifiées dans un type angélique, Mme la duchesse de Choiseul, font éclater dans le dix-huitième siècle une vertu qui trouve son but, sa récompense, son aliment en elle-même; voilà que quelques femmes donnent dans ce siècle de légèreté le grand spectacle d'une conscience en équilibre dans le vide, spectacle oublié de l'humanité depuis les Antonins!
[735] Correspondance inédite de Mme du Deffand. _Paris_, _Michel Lévy_, 1859.
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Cette philosophie sans système, sans orgueil, qui donne à la femme du dix-huitième siècle plus que la gaieté, le contentement, ne la soutient pas seulement contre les misères de la vie: elle semble la fortifier encore contre la mort, et lui donner comme une facile patience de son horreur. On voit, dans le siècle, les femmes s'éteindre doucement et sans révolte; on les voit mettre à mourir une grâce aisée et quitter le monde discrètement comme un salon rempli où elles ne voudraient rien interrompre. La femme en ce temps est plus que douce, elle est polie envers la mort.
Pour une présidente d'Aligre, qui par peur grise son agonie[736], que de femmes dans toutes les conditions, et les plus heureuses, le plus comblées de grandeurs, quittent la vie de sang-froid, avec convenance, avec une fermeté charmante et un courage aimable! «Je me regrette,» disait simplement l'une en se détachant de la terre[737]. Il en est qui pressent jusqu'au bout les mains de l'amitié et dont la mort ne semble qu'une dernière défaillance. D'autres s'entourent de monde pour mourir, et veulent que le bruit d'un loto installé contre leur lit couvre le bruit de leur dernier soupir. On compterait celles qui ne restent pas, à leurs dernières heures, fidèles à leur vie, à leurs principes, à leur rang, à leur incrédulité même[738]. A cette parole de la femme de chambre: «Madame la duchesse, le bon Dieu est là, permettez-vous qu'on le fasse entrer? il souhaiterait avoir l'honneur de vous administrer[739],» celles-ci trouvent la force de se soulever sur leur lit comme pour la visite d'un roi; celles-là ont encore assez de volonté pour renvoyer un Dieu dont elles n'ont pas besoin. Des femmes qui vont mourir appellent leur cuisinier, et lui recommandent de faire bonne chère pour que la société ne déserte pas leur table. Des femmes occupent les longueurs d'une maladie lente à écrire un testament où elles n'oublient pas un de leurs parents, de leurs amis, de leurs connaissances, de leurs pauvres, un chef-d'œuvre de netteté, une merveille de calcul proportionnel[740]! Celles-ci couronnent leur fin, l'entourent de fleurs, de danses, de comédies, de suprêmes amours; celles-là riment leur épitaphe et enterrent gaiement leur mémoire[741]. Quelques-unes, peu d'heures avant de mourir, arrangent des couplets satiriques, quelques-unes font antichambre au seuil de la mort en chantant des chansons sur l'air de Joconde[742]. C'est le siècle où l'agonie, dépassant l'insouciance, atteindra à l'épigramme, le siècle où une princesse moribonde appelant ses médecins, son confesseur et son intendant auprès de son lit, dira à ses médecins: «Messieurs, vous m'avez tuée, mais c'est en suivant vos règles et vos principes;» à son confesseur: «Vous avez fait votre devoir en me causant une grande terreur;» et à son intendant: «Vous vous trouvez ici à la sollicitation de mes gens qui désirent que je fasse mon testament; vous vous acquittez tous fort bien de votre rôle, mais convenez que je ne joue pas mal le mien.» L'âme de la femme va à la mort parée d'esprit, comme le corps de la princesse de Talmont va à la terre dans une robe bleue et argent[743].
[736] Lettres de la marquise du Deffand à Horace Walpole. _Paris_, 1812, vol. I.
[737] Nouveaux Mélanges, par Mme Necker, vol. II.