La femme au dix-huitième siècle

Part 34

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[691] Mémoires historiques sur Suard, sur ses écrits et sur le dix-huitième siècle, par Garat. _Belin_, 1820, vol. I.

[692] Mélanges de Mme Necker, vol. II.

[693] Mémoires de Marmontel, vol. II.

[694] Essai sur les femmes, par Thomas.

Thomas, qui avait l'habitude des éloges, n'a oublié qu'un trait du portrait: Mme Marchais avait des ennemis, et méritait d'en avoir; elle les avait bien gagnés. Très-spirituelle, elle était un peu méchante, et sa malice s'aiguisait dans la société de M. de Bièvre, qui passait sa vie avec elle, de Laclos, et du terrible marquis de Créqui[695]. A cela près, elle était très-aimée, très-recherchée, très-courue. A ses soupers, à ces magnifiques soupers étalant les plus beaux fruits de Paris, envoi galant de M. d'Angivilliers pris dans les potagers du Roi et qui firent donner à Mme Marchais le nom de _Pomone_[696], on voyait passer la cour, la société de Mme Geoffrin, la société de Mme Necker, la société de Mme du Deffand, et Mme du Deffand elle-même, qu'on entendit, dans ce salon, le soir de la mort de son ami Pont de Veyle, laisser échapper ce mot d'une si belle naïveté: «Hélas! il est mort ce soir à six heures; sans cela, vous ne me verriez pas ici[697].»

[695] Souvenirs de M. de Lévis.

[696] Lettres de Mme du Deffand, vol. III.

[697] Correspondance de la Harpe, vol. XI.

Sans être jolie, Mme Marchais, réputée pour être la plus petite et la plus mignonne personne de France, tirait mille grâces de sa délicatesse, de sa tournure de jeune fée, de l'éblouissante mobilité de sa physionomie, de la beauté singulière de sa chevelure adorablement nuancée et lui tombant jusqu'aux pieds[698].

[698] Mémoires de Garat, vol. I.--Mémoires de Marmontel, vol. II.

Un salon, qui commença par être le petit salon des hôtes de Mme Marchais, se mit à grandir en ce temps, et bientôt absorba tout. Tenu d'abord au Marais, où venait soupirer, selon la plaisanterie de Diderot, «la tendre grenouille de Suard[699],» transporté à l'hôtel Leblanc, et de là installé dans l'hôtel du Contrôle-Général, ce salon suivit la fortune de son maître, M. Necker; et la femme du ministre en fit comme un ministère.

[699] Mémoires et Correspondance de Diderot, vol. II.

Ramenée de Genève par la maréchale d'Anville, placée près d'une sœur de Mme Thélusson pour veiller à l'éducation de ses filles[700], Mme Necker était restée génevoise et institutrice. Elle avait une politesse sans aisance, des grâces d'esprit sans abandon, des grâces de cœur pédantes, les grands sentiments d'un roman moral du temps sur l'humanité, une décence méthodique, un sourire sérieux, une vertu à laquelle la correction et, si l'on peut dire, le purisme enlevaient la chaleur. Auprès d'elle Galiani cherchait en vain sa verve et ne la retrouvait plus, et l'abbé Morellet si bouillant s'arrêtait dans ses colères et ses explosions philosophiques. Mais cette femme était la femme qui couronnait Marmontel; elle faisait de son salon le salon d'où partait l'idée de la statue et de l'apothéose de Voltaire vivant[701]. Sa fille d'ailleurs, Mme de Staël, rachetait toutes les froideurs de la maison par la flamme qu'elle y portait en courant, par l'abondance des idées[702], par toutes les audaces de la jeunesse et d'un génie vivant, libre, naturel, faisant le bruit d'un grand cœur dans un grand esprit. Puis à ce salon de Madame Necker tout aboutissait, l'opinion publique comme la littérature, la politique comme la poésie. Et tandis que la popularité de Necker se levait de toute une nation, toute la société se tournait vers le salon de cette femme qui, à tout le bruit de son nom, ajoutait le bruit de ses charités et faisait appeler sa maison «un bureau d'esprit et de commisération[703]».

[700] Mémoires de la République des lettres, vol. XVI.

[701] Les dîners de Mme Necker, célèbres par la mauvaise chère qu'on y faisait, avaient lieu tous les vendredis. L'érection d'une statue de Voltaire, dont l'exécution était confiée à Pigalle, sortit d'un de ces dîners où les dix-huit convives étaient: Diderot, Suard, Chastellux, Grimm, le comte de Schomberg, Marmontel, d'Alembert, Thomas, Necker, Saint-Lambert, Saurin, Raynal, Helvétius, Bernard, les abbés Arnaud et Morellet, le sculpteur Pigalle.

[702] Galerie des États généraux. _Statira._

[703] Mémoires de la République des lettres, vol. XXIV.

Quand on descend de ces grands salons littéraires, véritables académies de l'opinion publique, aux bureaux d'esprit secondaires, moins fameux, moins bruyants, renfermés dans un cercle plus étroit d'habitués et d'influences, le premier que l'on rencontre est le salon de Mme la Ferté Imbault, cette fille dont Mme Geoffrin était aussi étonnée d'être la mère qu'une poule ayant couvé un œuf de canne. Cette jeune femme gaie d'une gaieté intarissable, d'une gaieté immortelle, disait Maupertuis, parce qu'elle n'était fondée sur rien[704], avait installé sur la terrasse de sa maison, _sa campagne_, comme elle l'appelait, un bureau ou plutôt un boudoir d'esprit, où l'esprit semblait en plein vent. Ce n'était que paroles étourdies, épigrammes légères, pareilles à celles dont le ministère Maupeou avait été enveloppé, propos piquants, jetés de toutes mains, lancés à la volée par la maîtresse de la maison contre les uns, les autres, et surtout contre les philosophes attablés et mangeant à sa succession. De tout cet esprit moqueur qu'elle ralliait et répandait, Mme de la Ferté Imbault avait fait un Ordre dont le sceau portait son effigie, un Ordre dont elle avait la grande maîtrise sous le nom de _souveraine de l'Ordre incomparable des Lanturelus, protectrice de tous les lampons, lampones, lamponets_. Cet Ordre bouffon faisait renaître un moment la grande guerre des chansons et le refrain des Calotines, en inspirant à un plaisant du salon Maurepas ce portrait ironique de la grande maîtresse des Lanturelus, de la marquise _Carillon_:

Qui veut avoir trait pour trait De dame Imbault le portrait? Elle est brune, elle est bien faite, Et plaît sans être coquette, Lampons, lampons, camarades, lampons! Sans doute elle a de l'esprit: Écoutez ce qu'elle dit: Elle parle comme un livre Composé par un homme ivre... Lampons, lampons[705]!

Madame du Boccage donnait de certains jours à souper. Mais son salon ressemblait à sa politesse froide, triste, et n'attirant pas. C'était un cours sérieux jusqu'à l'ennui, entre des politiques, des savants, et quelques gens de lettres, sur les publications nouvelles, un cours présidé par le familier de Mme du Boccage, l'abbé Mably, qui faisait chez elle une si impitoyable exécution des livres de Necker[706]. Il y avait le salon et la société de Mme de Fourqueux égayés par les mystifications du fameux Goys jouant le personnage et le sexe de la chevalière d'Éon[707]. La veuve d'un médecin du duc de Choiseul, Mme de Vernage, tenait rue de Ménars un salon de littérateurs et de philosophes dont elle croyait avoir fait le premier salon de Paris, parce qu'il avait l'honneur des visites de l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne[708]. Puis c'était encore le salon de cette comtesse Turpin, «Minerve quand elle pense, Érato quand elle écrit[709],» disaient les poëtes du temps; salon que Voisenon charmait, qu'emplissaient ses amis. Venaient le salon d'une Mme Briffaut, fille d'une cuisinière, mariée à un marchand fait écuyer par Mme du Barry, citée comme une des plus jolies femmes de Paris, et qui, pour se décrasser, s'était formé une société d'écrivains, de gens à talents, et d'artistes[710]; le salon de Mme Pannelier, qui, avec sa petite coterie littéraire et ses dîners du mercredi, essayait de lutter avec le bureau d'esprit de Mme de Beauharnais[711]; le salon de Mme Élie de Beaumont, la femme auteur, qui donnait tous les soirs un souper dont le fond de société était le ménage la Harpe[712]; le salon de la vieille Quinault, retirée de la Comédie française depuis 1742 et morte à 83 ans, le salon de la spirituelle vieille femme, chez laquelle d'Alembert, après la mort de Mlle de Lespinasse et de Mme Geoffrin, avait finalement transporté ses habitudes et sa société familière. A ces centres d'art et de littérature, il faut ajouter les assemblées de gens de lettres tenues chez Mme Suard et chez Mme Saurin, à la sortie des spectacles[713], et enfin ce salon où les gens de la cour prétendaient s'amuser mieux qu'à Versailles, le salon de la sœur d'un petit écrivain, fort occupée à le grandir, ce bureau d'esprit, le seul tenu par une jeune femme, ce salon de Mme Lebrun, rempli d'auteurs et de critiques, et où se préparaient les _battoirs_ pour les pièces de Vigée[714].

[704] Nouveaux Mélanges de Mme Necker, vol. II.

[705] Correspondance de Grimm, vol. IX et XII.

[706] Mémoires de Marmontel, vol. II.--Mémoires de la République des lettres, vol. XXVIII.

[707] Mémoires de la République des lettres, vol. XI.

[708] Mémoires secrets, par M. d'Allonville, vol. I.

[709] Abrégé du _Journal de Paris_, vol. I.

[710] Mémoires de la République des lettres, vol. X.

[711] Mémoires de la République des lettres, vol. XVIII.

[712] _Id._, vol. XXII.

[713] Mémoires de Garat, vol. I.

[714] Mémoires de la République des lettres, vol. XXII, XXIV, XXVI.

Un salon héritait des habitués et de l'influence de ces deux grands salons fermés par la mort, le salon de Mme Geoffrin, et le salon de Mlle de Lespinasse que d'Alembert essayait un moment de relever et de continuer; vaine entreprise, que le philosophe abandonnait bientôt, en reconnaissant la justesse de cette remarque de Mme Necker «que les femmes remplissent les intervalles de la conversation et de la vie, comme les duvets qu'on introduit dans les caisses de porcelaine[715].» A ces deux grands salons de lettres et de la philosophie succédait le salon de Mme la comtesse de Beauharnais, l'asile de tous les hommes de lettres gênés par le ton de réserve de la maison Necker. Et en peu de temps, le salon de cette femme sans jalousie, sans médisance, et toujours prête à louer, devenait le grand bureau, le bureau d'esprit le plus accrédité de Paris[716], où siégeaient tour à tour en maîtres de la maison les courtisans de Mme de Beauharnais, ses teinturiers, Dorat, Laus de Boissy et Cubières. Dans les années précédant la Révolution, toute la république des lettres s'assemblait chez la comtesse, accourait à ses vendredis, où la causerie menait la société jusqu'à onze heures et demie, l'heure du souper. A minuit l'on rentrait dans le salon où les invités étaient retenus jusqu'à cinq heures par la maîtresse de la maison. Des lectures menaient jusqu'à trois heures; lectures de tout genre et de toutes œuvres, vers, tragédies, fragments de confessions, chapitres de romans: Rétif de la Bretonne y lisait le commencement de _Monsieur Nicolas_. Puis tout ce monde animé, échauffé par ces lectures, se mettait à parler comme au sortir d'une première représentation; il laissait le jour venir en se renvoyant les nouvelles et les anecdotes, en faisant passer d'un bout du salon à l'autre les histoires échappées aux journaux secrets, en écoutant les curieux souvenirs du marquis de Lagrange, et ces mille récits de la maîtresse de la maison où Rétif allait puiser presque toutes les aventures des _Posthumes_[717].

[715] Mélanges de Mme Necker, vol. I.

[716] La comédie du _Cercle_ avait légèrement caricaturé, en 1764, les familiers de ce salon à son début. Le médecin c'était: le médecin Lorry, l'Esculape des femmes à la mode; le musicien: l'abbé de la Croix; le poëte: le poëtereau Durosoy.

[717] M. Nicolas, ou le Cœur humain dévoilé, publié par lui-même. _Imprimé à la maison._ Neuvième époque.

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Jeune et dans l'âge des plaisirs, nous avons vu la femme au dix-huitième siècle commencer à tourner ses grâces, son génie, et de singulières aptitudes vers la politique et les faveurs ministérielles. Nous l'avons vue imiter Mme de Prie, et faire comme elle «rouler les amants avec les affaires[718]». Nous l'avons entendue dire à chaque promotion, à chaque nomination: «Il faut que l'on fasse quelque chose pour ce jeune colonel; sa valeur m'est connue, j'en parlerai au ministre;» ou bien: «Il est surprenant que ce jeune abbé ait été oublié; il faut qu'il soit évêque; il est homme de naissance, et je pourrais répondre de ses mœurs[719].» Nous l'avons suivie dans ce patient et furieux travail de sollicitation, de protection, de patronage universel, à la cour, auprès des ministres, des maîtresses, de la société. Nous avons enfin montré la femme du temps dans ce rôle et ce règne actifs qui devaient faire de son sexe le premier pouvoir de la monarchie.

[718] Mémoires de Hénault.

[719] Lettres persanes, 1740.

Que cette femme vieillisse, qu'elle arrive à quarante ans, qu'elle se refuse à la dévotion, que les distractions du bel esprit, les jeux de l'imagination, les hommages des lettres lui paraissent creux et insuffisants, elle fera des affaires l'occupation et l'intérêt de sa vie, sa vie même. Toutes les joies jeunes, toutes les belles passions d'illusion et d'étourdissement lui échappant une à une, l'enivrement du monde l'abandonnant avec l'enivrement de l'amour, elle se retourne vers l'ambition et vers la domination. Par ses amis, par ses protégés, par ses liaisons, par ses conseils, par ses idées, par ce qu'elle pousse et fait avancer en avant, elle veut se glisser au pouvoir. Il lui faut toucher à l'administration, au gouvernement, mettre la main au roman de l'histoire, tremper dans les plus grandes aventures, manier avec toutes les places un peu de l'État, en un mot jouer à l'influence, à la puissance, à la fortune, à la gloire même avec l'intrigue.

On trouve au commencement du siècle une sorte de patronne et de maîtresse de toutes les femmes d'intrigue dans cette Mme de Tencin, la grande intrigante dont nous avons déjà parlé, voilée d'ombre, si présente à tout, donnant audience, écoutant ses espions, assistant aux conciliabules des ministres, dictant, écrivant sans trêve des mémorandum, des rapports, des lettres de dix pages, enfonçant de tous côtés ses idées, donnant à Richelieu un plan, une conduite, une consistance, faisant du courtisan une personnalité, un instrument, et un danger pour Maurepas, ce Maurepas qu'elle sonde, qu'elle perce, et dont elle touche à fond l'endroit faible avec un mot: «La marine a recueilli cette année 14 millions, et n'a pas mis un vaisseau en mer, c'est là qu'il faut attaquer Maurepas[720].» Puis, au-dessous de Mme de Tencin, à sa suite, ce sont toutes sortes de grandes dames, au génie moins audacieux et moins large, à l'esprit plus pratique, plus appliqué au profit; ce sont des femmes qui intriguent, non parce que l'intrigue est la loi de leur caractère, une activité dont elles ont besoin, la fièvre qui les soutient et qui leur donne le sentiment de vivre, mais parce que l'intrigue est un chemin et un moyen. Non moins ardentes que Mme de Tencin, et plus âpres, elles sont infatigables, prêtes à tout, aux marches, aux contre-marches, toujours remplies de combinaisons, toujours remuantes, toujours debout pour mettre des places et des honneurs dans leur maison, pour y amasser de la grandeur et des enrichissements. Il semble qu'il y ait dans leurs veines du sang de cette famille qui ne laissait personne mourir la nuit à Versailles sans être sur pied, éveillée sur l'heure, dressant déjà ses batteries, la main sur la dépouille du mort. Et ne sont-elles point toutes représentées par la vieille maréchale de Noailles, née Bournonville, cette femme sans scrupule, qui avouait avoir usé également, presque indifféremment, du confesseur et de la maîtresse pour le gouvernement de la faveur des princes et l'avancement des siens? Souvent à cette aïeule, mère de onze filles et de dix fils, de tant de petits-enfants et d'arrière-petits-enfants, poussés par elle aux premiers emplois de l'État, on disait qu'elle était la mère des douze tribus d'Israël, et que sa race s'étendrait comme les étoiles du firmament; alors il échappait à la vieille maréchale inassouvie un soupir et parfois ce mot: «Et que diriez-vous si vous saviez les bons coups que j'ai manqués[721]!»

[720] Correspondance du cardinal de Tencin et de Mme de Tencin, sa sœur, sur les intrigues de la cour de France, 1790.

[721] Mémoires de Richelieu, par Soulavie, vol. V.

Cette vocation de l'intrigue devient avec le temps une vocation générale de la femme. Elle se répand dans le monde, elle descend jusqu'au bas de la société. Elle va des femmes qui sont le conseil et l'inspiration d'un ministre aux femmes qui sont les maîtresses d'un commis de ministère. Elle commence à une princesse de Brionne pour finir à une princesse de théâtre qui n'a pas de nom. On ne voit plus que femmes d'affaires ayant audience à l'antichambre, et dictant à des secrétaires des notes pour le prochain voyage de la cour. A côté de leur boudoir est un cabinet d'étude. Elles raisonnent, elles décident, elles se jettent dans la politique; elles rêvent _essentiellement_, en faisant des nœuds, aux abus de l'administration. Elles entretiennent leur société des dépêches qu'elles rédigent tous les matins, des intelligences qu'elles ont dans les bureaux. A les croire, point de ministre qui ne connaisse leur écriture, point de commis qui ne la respecte. Elles vous parlent d'idées qu'elles présentent, qu'on contrarie, qu'elles discutent, et qu'elles font passer: et elles vous quittent pour le travail qu'elles doivent avoir avec un personnage dont l'influence est connue[722]. Le _Tableau du siècle_ a tracé de la femme d'intrigue une jolie caricature à la La Bruyère. «_Araminte_ affecte d'aller souvent chez le ministre; elle demande des entretiens particuliers: on la voit passer dans le cabinet un papier à la main, elle en sort avec un air affairé dont elle voudrait bien que tout le monde s'aperçût. Rentrée chez elle, l'ordre est donné au suisse de ne la déclarer visible qu'à tous les gens à cabriolets de vernis de Martin, ou aux équipages armoriés et chargés de grande livrée. Trouve-t-on _Araminte_ seule, elle demande mille pardons de ce qu'elle a fait attendre un moment. Comment suffire à une foule de lettres dont les bureaux l'accablent? On voit sur sa cheminée une douzaine d'épîtres tournées du côté du cachet: on y reconnaît les armes des plus grands seigneurs. Vous devez être obsédée d'affaires, lui dit un honnête homme de la meilleure foi du monde. Ha, Monsieur, je n'y puis suffire, je crois que toute la cour s'est donné le mot pour éprouver ma patience. Voilà des lettres d'une longueur qui ne finit pas. Il est vrai que les objets qu'elles renferment sont de la dernière conséquence. Un frère d'_Araminte_, capitaine de dragons, arrive sur ces entrefaites, et prend une de ces lettres pour donner des dragées à un petit enfant. Prenez garde, lui dit l'étranger, vous allez égarer des papiers très-importants. Bon, lui répond le capitaine, ce sont des réponses de bonne année.»

[722] Les Sacrifices de l'amour, ou Lettres de la vicomtesse de Senanges et du chevalier Versenay. _Paris_, 1771.

L'étrange manie des affaires est peinte plus sérieusement dans un autre livre, et personnifiée dans la baronne d'Ercy, un portrait où le temps a voulu voir un visage, la maîtresse d'un salon «au vrai ton de la cour», léger, sémillant, persiflant[723], une femme qui fit des ministres: madame Cassini.

[723] Mémoires de la République des lettres, vol. XI.

Jolie, et charmante d'élégance, Mme Cassini avait commencé sa réputation de galanterie et d'intrigue sous Louis XV, en voyant les ministres, les généraux, les gens à la mode, en travaillant à placer des créatures, en jetant le discrédit sur le ministère, en donnant son blâme ou son approbation aux opérations du gouvernement. Puis, voulant prendre un vol plus haut, elle avait tenté une présentation à la cour, arrêtée par ce mot de Louis XV: «Il n'y a ici que trop d'intrigantes, Mme Cassini ne sera pas présentée[724].» Mais Louis XV mourait; et la fortune de Mme Cassini se levait avec le nouveau règne. Maîtresse de Maillebois, elle ouvrait à son frère, M. de Pezay, les portefeuilles de son amant, où M. de Pezay trouvait les plans, les mémoires de 1741 en Italie, dont il faisait un livre, les _Campagnes de Maillebois_, qui lui donnait une assiette dans le monde. Ce premier pas fait, Mme Cassini aidait son frère à se marier richement. Elle l'aidait encore, ce qui était plus utile à ses projets, à devenir l'amant de la princesse de Montbarrey. La princesse menait absolument Mme de Maurepas, Mme de Maurepas menait M. de Maurepas, M. de Maurepas menait le Roi, en sorte qu'être maître à ce moment de Mme de Montbarrey, c'était régner en France ou à peu près: aussi M. de Maurepas appelait-il M. de Pezay le Roi, le vrai Roi. Mais plus encore que de cette liaison, le salon de Mme Cassini, le joli salon de la rue de Babylone[725], tirait son influence d'une correspondance secrète concertée entre le frère et la sœur, adressée au jeune Roi pour guider son inexpérience, et qui faisait de Pezay le correspondant confidentiel, le conseiller intime de Louis XVI. Les coups de cette correspondance éclataient bientôt: Terray était chassé; Montbarrey devenait un directeur général de la guerre, et Pezay amenait au Contrôle général d'abord Clugny, puis Necker[726]. Mais, arrivé là, le salon Cassini dont l'ambition grossissait, voulait faire place nette dans le ministère: il tentait de renverser Maurepas, et Maurepas l'emportait. Maillebois livrait la correspondance secrète de Pezay que lui avait confiée Mme Cassini, et Pezay était exilé.

[724] Mémoires du règne de Louis XVI, par Soulavie, vol. IV.

[725] Je possède les plans, coupes, dessins de l'hôtel Cassini, exécutés par Bellisard en 1768, un album qui, dans sa reliure de maroquin rouge primitive, est un curieux et rare spécimen de l'album que les seigneurs bâtisseurs du dix-huitième siècle faisaient exécuter de leur demeure. Attenant à un cabinet de musique, il y a un charmant petit salon demi-circulaire, au plafond peint d'amours, aux boiseries délicates, aux grands lampadaires. C'est peut-être dans ce cabinet de musique qu'avait lieu, en 1772, la représentation, où Mme Cassini jouait le rôle de _Mélanie_ dans la _Religieuse_ de la Harpe; représentation à la suite de laquelle se firent la réconciliation et l'embrassade solennelle de la Harpe et de Dorat, connus par leur illustre inimitié.

[726] Mémoires de Besenval. _Baudouin_, 1821, vol. I.--Mémoires de règne de Louis XVI, vol. IV.

Ainsi croulait toute cette fortune, un rêve d'intrigue, dont rien ne restait debout, pas même le salon de Mme Cassini, ruiné par la disgrâce, bientôt discrédité par le scandale. Mme Cassini réclamait à M. Necker une pension de trois mille livres, comme sœur de M. de Pezay, sœur de l'auteur de son élévation, menaçant le ministre de publier les lettres qui prouvaient les intrigues et les manœuvres dont il avait usé pour arriver au ministère, par le secours de «cet enfant perdu de sa politique[727]».

[727] Mémoires de la République des lettres, vol. XVII.--Mémoires de Tilly, vol. III.

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