La femme au dix-huitième siècle

Part 33

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Presque aussi éloigné du salon de Mme de Lambert que l'arbre de Cracovie de l'hôtel de Rambouillet, un autre salon était le bureau des nouvelles de Paris, le cabinet noir où l'on décachetait l'histoire au jour le jour, l'écho et la lanterne magique des choses et des faits, des hommes et des femmes, de la chaire, de l'académie, de la cour, de tous les bourdonnements et de toutes les silhouettes; salon envié, couru, redoutable, où l'admission comme _paroissien_ était un grand honneur. Ce salon, Mme Doublet le tenait au couvent des Filles-Saint-Thomas, dans un appartement où elle passa quarante ans de suite sans sortir. Là présidait, du matin au soir, Bachaumont coiffé de la perruque à longue chevelure inventée par le duc de Nevers. Là siégeaient l'abbé Legendre, Voisenon, le courtisan de la maison, les deux Lacurne de Sainte-Palaye, les abbés Chauvelin et Xaupi, les Falconet, les Mairan, les Mirabaud, tous _paroissiens_ arrivant à la même heure, s'asseyant dans le même fauteuil, chacun au-dessous de son portrait. Sur une table deux grands registres étaient ouverts, qui recevaient de chaque survenant l'un le positif et l'autre le douteux, l'un la vérité absolue et l'autre la vérité relative. Et voilà le berceau de ces Nouvelles à la main, qui par le tri et la discussion prirent tant de crédit, que l'on demandait d'une assertion: «Cela sort-il de chez Mme Doublet[676]?» Et comme ces Nouvelles copiées par les laquais de la maison couraient la ville et s'envoyaient en province par abonnement de 6, 9 et 12 livres par mois; comme elles étaient, sous le nom de la _Feuille manuscrite_, une sorte de petite presse libre qui ne ménageait point les critiques au gouvernement, le Lieutenant de police s'occupait fort dès 1753 d'arrêter les nouvelles de Mme Doublet et de modérer le ton de son salon. Il lui signifiait de la part du ministre d'Argenson de faire cesser les discours peu mesurés qui se tenaient chez elle, d'en empêcher la divulgation, d'éloigner de chez elle les personnes qui les tenaient. Mme Doublet promettait de s'amender; mais les registres, les nouvelles, le mauvais esprit des causeurs reprenaient si bien leur train, que le ministre, un ministre que Mme Doublet avait l'honneur d'avoir pour neveu, M. de Choiseul écrivait: «.... D'après les malheurs qui sortent de la boutique de Mme Doublet, je n'ai pas pu m'empêcher de rendre compte au Roi de ce fait, et de l'imprudence intolérable des nouvelles qui sortent de chez cette femme, ma très-chère tante; en conséquence Sa Majesté m'a ordonné de vous mander de vous rendre chez Mme Doublet, et de lui signifier que s'il sort derechef une nouvelle de sa maison, le Roi la renfermera dans un couvent, d'où elle ne distribuera plus des nouvelles aussi impertinentes que contraires au service du Roi.»

[676] Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Goncourt. Première série, 1857.

En dépit de la menace, Mme Doublet persévérait. Elle ralliait de nouveaux frondeurs, Foncemagne, Devaux, Mairobert, d'Argental, des frondeuses qui s'appelaient Mmes du Rondet, de Villeneuve, de Besenval, du Boccage. Et cette petite Fronde, qui allait devenir quelques années plus tard le journal de Bachaumont, recommençait dans son salon plus vive, animée, enhardie par son intime amie, Mme d'Argental, que l'on voyait bientôt organiser, avec la plume de son valet de chambre Gillet, un nouveau débit de nouvelles[677].

[677] La Police de Paris dévoilée, par Pierre Manuel. _Paris, l'an second de la Liberté_, vol. I.

Dans le monde de la finance, un salon appartenait au bel esprit: c'était celui de Mme Dupin, qui eut un moment pour précepteur de son fils Rousseau auquel, au dire des méchants, elle donnait congé les jours où les académiciens venaient chez elle[678].

[678] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.--Correspondance littéraire de Grimm, vol. VI.

Mais le grand bureau d'esprit de cette première moitié du dix-huitième siècle fut un salon où l'esprit semblait être chez lui, où l'intelligence avait ses coudées franches, où l'homme de lettres trouvait l'accueil, la liberté, le conseil, l'applaudissement qui enhardit, le sourire qui encourage, l'inspiration et l'émulation que donne à l'imagination, à la parole, ce public charmant: une maîtresse de maison qui écoute et qui entend, qui saisit les grands traits et les nuances, qui sent comme une femme, qui juge comme un homme. Ce salon était celui de l'ancienne maîtresse de Dubois, de cette Mme de Tencin qui, rendant aux lettres la protection familière et maternelle de Mme de la Sablière, donnait au premier de l'an en étrenne à _sa ménagerie_, à _ses bêtes_, deux aunes de velours pour le renouvellement de leurs culottes. Dans ce salon, le premier en France où l'homme fût reçu pour ce qu'il valait spirituellement, l'homme de lettres commença le grand rôle qu'il allait faire dans le monde de ce temps; et ce fut de là, de chez Mme de Tencin, qu'il se répandit dans les salons, et s'éleva peu à peu à cette domination de la société qui devait lui donner à la fin du siècle une place si large dans l'État. Attentions, crédit, caresses, Mme de Tencin prodigue ses grâces et son pouvoir aux écrivains; elle les courtise, elle les attache par les services, elle les entoure d'affection: elle en a le besoin et le goût, un goût naturel, instinctif, désintéressé, pur de toute affectation, de tout calcul d'influence, de tout marché de reconnaissance. Au milieu des fièvres et des mille travaux de sa pensée, dévorée d'intrigues, brouillant l'amour et les affaires, cette femme brûlante sous son air d'indolence, court au-devant des gens de génie ou de talent, s'empresse aux amusements de l'esprit, jouit d'une comédie, d'un roman, d'une saillie, avec une âme, un cœur, une passion qui paraissent échapper à sa vie et se donner tout entiers à la joie de son esprit. Aussi que de vie spirituelle, que de mouvement, que de vivacité d'idées et de mots dans le salon animé par cette femme et composé pour ses plaisirs, exclusivement d'hommes de lettres! Ici Marivaux mettait de la profondeur dans la finesse; là, Montesquieu attendait un argument au passage pour le renvoyer d'une main leste ou puissante, Mairan lançait une idée dans un mot. Fontenelle faisait taire le bruit avec un de ces jolis contes qu'on croirait trouvés entre ciel et terre, entre Paris et Badinopolis. Les trois salons de Mme du Deffand, de Mme Geoffrin, de Mlle de Lespinasse, rappelleront cette conversation du salon de Mme de Tencin: ils ne la feront pas oublier à ceux qui l'auront entendue[679].

[679] Mélanges de Suard, vol. I.--Mémoires de Marmontel, vol. I.

Une femme qui avait renoncé au projet d'être heureuse, mais qui poursuivait l'illusion d'être amusée, une femme rassasiée des autres, mais dégoûtée d'elle-même, et qui eût mieux aimé, comme elle disait, «le sacristain des Minimes pour compagnie que de passer ses soirées toute seule;» une aveugle qui n'avait plus d'autre sens, d'autre tact, d'autre lumière et d'autre chaleur dans ses ténèbres et ses sécheresses que l'esprit, Mme du Deffand, appelait continuellement auprès d'elle, pour s'aider à vivre, la suprême distraction du temps, le bruit de la conversation et du monde, des personnes et des idées. A peine si l'écho avait le temps de reposer dans ce salon[680] tendu de moire aux nœuds couleurs de feu, dans cet appartement de la rue Saint-Dominique, au couvent de Saint-Joseph, habitué au silence des retraites de Mme de Montespan. Ce n'était point assez que les soupers de tous les jours à trois ou quatre personnes, les soupers si fréquents où la table était ouverte à douze ou treize personnes; Mme du Deffand donnait chaque semaine, d'abord le dimanche, puis le samedi, un grand souper où passaient les plus grands noms et les plus grandes dames, où se rencontraient, «sans se combattre et sans se fuir» les plus grandes inimitiés: Mme d'Aiguillon, Mme de Mirepoix, la marquise de Boufflers, Mme de Crussol, Mme de Bauffremont, Mme de Pont de Veyle, Mme de Grammont, les Choiseul, les duchesses de Villeroi, d'Aiguillon, de Chabrillant, de la Vallière, de Forcalquier, de Luxembourg, de Lauzun, le président Hénault, M. de Gontaut, M. de Stainville, M. de Guines, le prince de Bauffremont. Et dans l'année, Mme du Deffand avait encore un plus grand jour de réception, le souper du réveillon, où elle donnait à tous ses amis, dans une tribune ouvrant d'une de ses chambres sur l'église de Saint-Joseph, le plaisir d'entendre la messe de minuit et la musique de Balbatre[681].

[680] Veut-on avoir la chambre de Mme du Deffand, cette chambre qui, les jours de souffrance et de malaise de l'aveugle, devenait un salon pour les intimes: la voici dans cette planche intitulée dans le catalogue de Cochin: _Les Chats angola de Mme la marquise du Deffand_. «Un coin de cheminée à côté duquel s'évase une ample bergère aux pieds de bois, aux bras rustiques, aux larges coussins mollets; sous la bergère un panier à laine en osier, à l'apparence de charpagne; contre la cheminée une servante, au-dessous une petite étagère-bibliothèque à trois planchettes de livres; dans l'angle de la pièce une encoignure avec quelques porcelaines; au fond, dans la boiserie unie et plate, sans ornement et sans moulure, une porte vitrée donnant sur le noir d'un cabinet, et dans l'alcôve qui suit, la tête d'un lit qui paraît recouvert d'une perse à ramages, garnissant également le mur où l'on aperçoit un petit cartel: tel est la chambre de Mme du Deffand. Et pour tous habitants la tranquille pièce n'a que deux chats, deux chats ayant au cou l'énorme collier de faveurs, qu'ils portent gravé en or sur le dos des livres possédés par la marquise.» (_L'Art du dix-huitième siècle_, par Edmond et Jules de Goncourt. 1874, vol. II.)

[681] Correspondance inédite de Mme du Deffand.

Ce salon de Mme du Deffand, où Clairon venait réciter les rôles d'Agrippine et de Phèdre, était tout plein, tout occupé des nouvelles et des questions littéraires. Il avait le ton et les goûts de sa maîtresse: le livre du jour, la pièce nouvelle, le pamphlet ou le traité philosophique y étaient jugés au courant de la causerie, feuilletés pour ainsi dire du bout du doigt par ce grand monde du dix-huitième siècle qui savait toucher à tout. Le grand monde venait y causer, y rimer ou y entendre une chanson, donner son mot, un mot toujours vif et personnel, sur le succès et le grand homme du moment. Car c'était là le caractère particulier du salon de Mme du Deffand: il était le bureau d'esprit de la noblesse. Fermé aux artistes, n'accueillant que les hommes de lettres appartenant ou du moins s'imposant à la plus haute société, il réunissait presque exclusivement tout cet intelligent et charmant public des lettres, les hommes et les femmes de cour, échappant à Mme Geoffrin, résistant aux avances de son hospitalité, aux commodités même des petits soupers, des quadrilles d'hommes et de femmes qu'elle imaginait pour attirer chez elle, par les charmes et les facilités d'une partie carrée, les grands noms qu'elle ne pouvait avoir[682].

[682] Mémoires de Marmontel, vol. II.

Tout ce que la société des gens de lettres pouvait attribuer en ce temps de considération sociale, et même de pouvoir sur l'opinion publique, se révéla par un grand et prodigieux exemple, dans cet autre salon, le salon de l'Encyclopédie, le salon de Mme Geoffrin. On vit, par son accueil à toute la littérature, un salon bourgeois s'élever au premier rang des salons de Paris, devenir un centre d'intelligence, un tribunal de goût où l'Europe venait prendre le mot d'ordre et dont le monde entier reçut la mode des lettres françaises. On vit une femme sans naissance, sans titre, la femme d'un entrepreneur d'une manufacture de glaces, riche à peine de quarante mille livres de rentes, faire de ses invitations une faveur, presque une grâce, faire d'une présentation chez elle un honneur qui troublait les gens les moins timides, et jusqu'à Piron lui-même,--et cela pour souper le plus souvent, dit Marmontel, avec une omelette, un poulet, un plat d'épinards. Une figure de vieille femme fort avenante; un esprit naturel, juste, fin, dont la malice avait un tour rustique; un art de jouer de l'esprit de ses hôtes, et d'en tirer tous les sons; un égoïsme bien appris, plein de discrétion; une préoccupation de procurer le plaisir, de le faire naître, qui la poursuivit jusqu'au lit de mort; une tête bien garnie de réflexions et de comparaisons dont elle avait, disait-elle, «un magasin pour le reste de ses jours»; une grande gaieté lorsqu'elle contait; une vanité tournée à être sans prétention; une connaissance du monde tirée de l'observation, et non de la lecture; une ignorance aimable et sans sottise; un cœur qui était un bourru bienfaisant; des opinions assez souples et qui pliaient sous la contradiction; une estime fort médiocre, ou plutôt un mépris très-froid et très-poli de l'humanité[683],--tel était l'ensemble de vices, de vertus, d'agréments, de défauts et de qualités[684], auquel Mme Geoffrin dut, sinon son charme, au moins sa fortune et la gloire de son salon.

[683] Correspondance littéraire de la Harpe, vol. I.--Correspondance de Grimm, vol. IX et X.--Mémoires de d'Argenson, vol. V.--Éloges de Mme Geoffrin, 1812.

[684] Walpole a donné de Mme Geoffrin, je crois, le portrait le plus ressemblant qui ait été fait de cette bourgeoise illustre: «Mme Geoffrin est une femme extraordinaire qui possède plus de sens commun que je n'en ai jamais rencontré, une promptitude extrême pour découvrir les caractères et les pénétrer jusqu'aux derniers replis, et un crayon qui n'a jamais manqué un portrait, ordinairement peu flatté; elle exige et elle conserve en dépit de sa naissance et des préjugés absurdes d'ici sur la noblesse une véritable cour et beaucoup d'attentions. Elle y réussit par mille petites manœuvres et par des services d'amitié en même temps que par une franchise et une sévérité qui semblent être son seul moyen pour attirer chez elle un concours de monde: car elle ne cesse de gronder ceux qu'elle veut s'attacher. Elle a peu de goût et encore moins de savoir, mais elle protège les artistes et les auteurs et elle courtise un petit nombre de personnes pour avoir le crédit nécessaire à ses protégés. Elle a fait son éducation sous la fameuse Mme de Tencin qui lui a conseillé de ne jamais rebuter aucun homme, parce que, disait son institutrice, quand même neuf sur dix ne se soucieraient pas plus de vous qu'un sol, le dixième peut devenir un ami utile.»

La maison de cette femme attirait comme cette femme même, sans séduire, par la netteté, l'ordre, la propreté, les aises de toutes sortes, une certaine recherche cachée, une élégance voilée, simple, presque nue. Tout y était commode jusqu'au mari, un mari qui s'effaça par convenance tout le temps qu'il vécut, et qui se réduisit de la meilleure grâce au rôle d'intendant et de plastron. Cette maison, cette femme recueillaient tous les survivants du salon de Mme de Tencin. A ses beaux esprits, aux hommes de lettres venus après eux, à tout ce qu'il y avait de connu ou de fameux, Mme Geoffrin consacrait toutes ses soirées. Le mercredi elle réunissait toute la littérature à un grand dîner. Un autre jour de la semaine, le lundi, le grand dîner de Mme Geoffrin était donné aux artistes. Son salon se remplissait de tous ces hommes de talent, exclus des salons du grand monde, à peine admis dans quelques salons de la finance, et que la première elle caressait, les faisant travailler, les allant voir dans leur atelier. Vanloo, Greuze, Vernet, Vien, Lagrénée, Robert arrivaient, et Mme Geoffrin prenait leur voix sur quelque tableau ancien apporté dans son salon et dont un amateur avait envie; ou bien c'était quelque beau dessin des écoles anciennes, tiré par Mariette de ses portefeuilles, et qui passait de main en main, au milieu des exclamations, des remarques, des admirations. Quelquefois Caylus y contait une jolie anecdote, et sur le goût que la société prenait à son récit, il s'amusait à en faire graver le sujet pour tous les habitués du lundi[685]. Lundis et mercredis, ces grands dîners de l'art et de la littérature, ces réceptions de Mme Geoffrin eussent été les fêtes les plus belles, la communion cordiale, le repas libre et joyeux de tous les esprits et de tous les talents du dix-huitième siècle, si la maîtresse de maison n'y avait jeté par moment le froid de son âme, le froid de sa raison, les avertissements et les arrêts d'une prudence ennemie de la passion et de l'entraînement, son humeur de gronderie, et cette éternelle et glaciale approbation: «Allons! voilà qui est bien!»--un mot qui tombait avec une douceur morte de la bouche de Mme Geoffrin sur la chaleur de la parole, sur l'enthousiasme de la pensée, sur l'emportement ou l'éloquence de la conversation, et passait comme un souffle éteignant tout[686].

[685] Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Goncourt. Deuxième série. Lettres de Caylus à Paciaudi.

[686] Mémoires de Marmontel, vol. II.

Mlle de Lespinasse n'était pas assez riche pour donner à dîner ou à souper. Elle se contentait de faire ouvrir tous les jours par le seul valet qu'elle eût les portes d'un salon où se pressaient depuis cinq heures jusqu'à neuf heures[687] des hommes d'église, des hommes de cour, des hommes d'épée, les étrangers de marque, les hommes de lettres, l'armée de l'Encyclopédie défilant à la suite de d'Alembert, tout un monde qu'elle avait habitué à remonter son escalier presque tous les jours, en renonçant pour le recevoir au théâtre et à la campagne, où elle n'allait presque jamais: encore ne manquait-elle pas, en cas de sortie, d'annoncer longtemps à l'avance le congé qu'elle se décidait à prendre. Chez Mme Geoffrin, le caractère de la maîtresse de la maison, naturellement modéré, ses timidités peureuses empêchaient la conversation d'aller à beaucoup de sujets, de s'enhardir, d'éclater. La terreur qu'elle avait d'être compromise, d'être troublée dans cette paix égoïste qui était son bonheur d'élection et l'objet de tous ses soins, son éloignement pour le bruit de la passion et de la parole, la police un peu sévère, souvent même exagérée, que faisait dans son salon et sous ses ordres le bénédictin Burigny, la menace de ces gronderies du coin du feu dont elle était si peu avare, la discipline imposée par sa personne, ses goûts, ses habitudes, tenaient chez elle les hommes et les idées, les caractères et les expressions, dans une certaine contrainte[688]. Le salon de Mlle de Lespinasse ne connaissait rien de ces gênes et de ces restrictions: les tempéraments y étaient libres, les personnalités avaient le droit d'y être franches. Aucune question n'y était réservée: religion, philosophie, morale, contes, nouvelles, médisances de tous les mondes, on y touchait à tout. L'anecdote y arrivait toute fraîche, le système s'y exposait tout vif; et l'on s'y entretenait avec une liberté arrêtée seulement à l'indécence, et qui laissait la parole à la causerie de Diderot.

[687] Correspondance de Grimm, vol. IX.

[688] Correspondance de Grimm, vol. IV.

Merveilleusement douée pour son rôle, femme spirituelle entre toutes, tirant du fond de son âme singulièrement aimante une politesse nuancée pour tout le monde d'un ton d'intérêt[689], vive, brillante, féconde, animée du feu de son être, ayant l'échappée, la lecture, la saillie, soutenue de lectures immenses et de cette universalité de connaissances qui permet la réplique sur toutes choses, habile encore à s'effacer et à laisser la place et le haut bout à l'esprit des autres, Mlle de Lespinasse possédait le génie délicat, profond, aimable, attentif de la maîtresse de maison; et nulle surtout ne savait comme elle ramener tous les aparté à la conversation générale. Le salon de Mme Geoffrin était le salon officiel de l'Encyclopédie: le salon de Mlle de Lespinasse en était le parloir familier, le boudoir, et le laboratoire. C'était là que se travaillaient les succès du parti, là que se rédigeaient les éloges, là qu'on dictait les opinions du jour à la postérité, là que grandissait le despotisme philosophique sous lequel d'Alembert arriva à courber l'Académie. Et tant de grandes places étaient données dans ce salon, tant de grands hommes y étaient inventés, tant de célébrité y était distribué par la passion d'une femme, que celle qui le tenait eut la même gloire et les mêmes ennemis que Mme Geoffrin[690].

[689] Correspondance littéraire de la Harpe, vol. I.

[690] Correspondance de Grimm, vol. IX.

Le salon de Mme d'Épinay qui, malgré ses alliances, dit le comte d'Allonville, n'appartenait pas à la bonne compagnie, ce salon, qui se fermait peu à peu aux gens du grand monde qui le fréquentaient d'abord, devenait un salon encyclopédique où Mme d'Épinay philosophait et coquetait avec ses _ours_.

Un autre Portique de l'Encyclopédie était le salon de Mme Marchais, le salon qu'elle tenait aux Tuileries dans le pavillon de Flore, lorsqu'elle ne jouait pas l'opéra à Versailles à côté de sa grande amie, Mme de Pompadour, qui aimait à lui voir partager ses succès de théâtre sur le spectacle des petits appartements. Ce salon de la philosophie différait pourtant des autres salons philosophiques par un caractère, par un intérêt et un personnel qui lui étaient propres: il était avant tout le salon du _produit net_. Sur la cheminée, sur les tables, on ne voyait que brochures et questions économiques, _Lettre de Turgot à l'abbé Terray_, _Dialogues de l'abbé Galiani sur les grains_. Mme Marchais avait été convertie par Mme de Pompadour à la science de son fameux ami Quesnay; et elle avait embrassé avec tant de dévouement la cause du maître, elle était si zélée pour les intérêts du parti, que ce fut de son salon que vint à l'Académie l'idée de proposer l'Éloge de Sully, où tous les principes de l'économiste de Mme de Pompadour eurent la parole, le couronnement et l'apothéose[691]. Mais Mme Marchais gardait dans ce beau zèle ce qui sauve la femme de la pédanterie, les pompons, les fanfioles, sous lesquels disparaissent les livres d'étude, la légèreté vive, l'imagination de l'esprit, le sourire et le coup de dent: son amabilité n'avait pas la plus petite tache d'encre au bout des doigts. Grande liseuse, elle s'en raillait plaisamment avec ce mot: «Je lis tout ce qui paraît, bon et mauvais, comme cet homme qui disait: Que m'importe que je m'ennuie, pourvu que je m'amuse[692]?» Et elle tirait de ces lectures en tout sens une variété de thèmes nouveaux qui réveillait sans cesse la causerie, mille anecdotes qu'elle contait avec un art de dire si merveilleux qu'il passait pour le plus parfait de Paris. Puis elle avait une politesse de ton enchanteresse; toujours attentive, elle était à tous, elle parlait à chacun, et l'à-propos, la mesure, la nuance et la convenance du mot semblaient lui venir à la bouche naturellement, selon la personne et le moment[693]. Elle attachait encore par les vertus de caractère, par ces qualités morales qui lui ont valu l'honneur de servir de modèle à Thomas pour peindre la _femme aimable_ telle que la rêvait le siècle: une femme qui, prenant du monde tous les charmes de la société, le goût, la grâce, l'esprit, aurait pu sauver sa raison et son cœur d'une vanité froide, de la fausse sensibilité, des fureurs de l'amour-propre, de tant d'affectations qui naissent de l'esprit de société poussé trop loin; celle qui, asservie malgré elle aux conventions, aux usages de ce monde, se retournerait vers la nature de temps en temps pour lui donner un regret; celle qui, entraînée par le mouvement général, sentirait le besoin de se reposer auprès de l'amitié; celle qui, par son état, forcée à la dépense et au luxe, choisirait les dépenses utiles et associerait l'indigence industrieuse à sa fortune; celle qui parmi tant de légèreté aurait un caractère; celle qui dans la foule aurait conservé une âme et le courage de la faire parler[694].