La femme au dix-huitième siècle

Part 31

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Et qu'est tout uniment la campagne pour la femme du règne de Louis XV? L'exil, et sinon l'exil dans le sens propre du mot, au moins dans le sens figuré. Elle représente l'éloignement de la cour, l'éloignement de Paris, un temps de réforme et d'économie où l'on expie et où l'on regagne les dépenses, les fêtes, les toilettes de l'hiver; un lieu de pénitence, sans ressources, sans nouvelles, où l'on ne trouve rien en fait de compagnie, et où il faut tout faire venir de Paris, les sujets de conversation, les gens aimables, et jusqu'à des amis. Emporter leur salon, leurs habitudes, c'est la grande préoccupation de toutes celles qui partent et vont, comme elle disent, «s'enterrer». Et il faudra que le siècle soit bien vieux et tout près de finir pour que la villégiature ne soit plus l'exil, mais une récréation, un repos, une retraite à la mode, et aussi le beau moment de la vie de famille: Young, traversant la France sous le règne de Louis XVI, trouvera les premiers symptômes d'une vie de château nouvelle, une véritable habitation des terres par de grandes dames et de grands seigneurs, des séjours prolongés, et comme une affectation à se passer de Paris, à l'oublier, à le bouder. Jusque-là, quelle vie mène-t-on à la campagne? la vie de Paris. Dans le salon aux grandes fenêtres, donnant sur les bois et les prés, le jeu dure toute la journée, retient les gens et dispense de la promenade; le petit jeu s'ouvre le matin, le grand jeu commence après le dîner, va jusqu'au souper, reprend après le souper jusqu'au-delà de minuit. Ou bien, si l'on ne se donne pas au jeu, l'on appartient à la conversation; et l'heure du sommeil ne sonne pas au château plus tôt qu'à l'hôtel. On ne se couche guère qu'au matin, tant on met de temps à se souhaiter des bonsoirs de chambre en chambre, à se conter des historiettes, à prolonger la soirée par des contestations, des observations, des répliques, des contes, un dernier feu, une dernière folie de causerie[638]. Au réveil, le lendemain, tout ce monde, une fois habillé, ne pense qu'aux courriers, aux nouvelles, attendus de Paris; et le grand événement du jour est l'arrivée du _Mercure de France_, peinte par Lavreince comme le seul moment d'intérêt de la campagne[639].

[638] Lettres récréatives, par Caraccioli, vol. I.

[639] Le _Mercure de France_, peint par Lavreince, gravé par Guttemberg le jeune.

Il est un signe bien frappant de ce détachement de la femme du dix-huitième siècle pour la nature, de son indifférence, de son aveuglement. Elle ne la perçoit, elle ne la respire pas même dans l'amour. Jamais la femme amoureuse de ce temps n'associe le ciel, la terre, l'orage ou le rayon à sa passion. Jamais elle ne fait conspirer la création avec son cœur. Son bonheur est sourd au chant de l'alouette; le paysage qu'elle traverse ne met rien de sa gaieté ou de sa mélancolie, à ses tristesses ou à ses joies. Et les journées passées au grand air, les senteurs entêtantes, les midis irritants, les heures lourdes et chaudes donnent si peu d'exaltation à sa tête, à ses sens, que la séduction si habile, si savante du dix-huitième siècle ne les fait presque jamais entrer en ligne de compte dans ses chances et ses moyens de victoire. A peine si cette séduction songe à trouver, dans un cours d'eau qui passe dans un parc, une occasion de familiarité, un prétexte pour presser une main refusée, serrer une taille qui se dérobe; et c'est toute la complicité qu'elle demande à la nature contre la résistance de la femme.

Aussi tous les romans d'amour sont-ils marqués de ce caractère étrange, l'absence de la nature. De loin en loin seulement, les personnages y rentrent du dehors, d'un lieu non désigné, vague et secret, pareil à un enclos autour d'une petite maison. Point une perspective, point une bouffée d'air; toujours la même scène étroite, étouffante, le boudoir, le salon, le demi-jour du réduit, ou le jour des bougies, cette même lumière et ce même cadre factices de l'humanité. De livres en livres, on peut suivre ce divorce de la nature et de l'amour, cette suppression du paysage, cette disparition du soleil, de l'oiseau, de l'étoile. Au-delà des _Liaisons dangereuses_, à l'extrémité dernière du génie du siècle, à son paroxysme enragé, que l'on aille jusqu'à ces romans où le sang coule sur la boue: la nature est éteinte autour de la priapée, comme un cauchemar; c'est le désert, un désert où il n'y a plus un animal, plus un arbre, plus une fleur, plus un brin d'herbe!

Rousseau rouvre à la femme, dans l'Élysée de Clarens, le paradis perdu des champs et des bois. Les fleurs semées par le vent, les broussailles de roses, les fourrés de lilas, les allées tortueuses, les plantes grimpantes, les sources, l'eau courante, la solitude, l'ombre,--il lui montre toutes ces délices et les lui fait sentir. Il déploie devant ses yeux la plaine et la colline, le lac et la montagne. Il lui révèle celle poésie du paysage, du ciel, du nuage et de l'arbre, qui donne une âme aux sens et des sens à l'esprit. Comme au chant du rossignol qui chantait sur sa tête, dans cette nuit enchantée, au-dessus de ce jardin près de Lyon, le dix-huitième siècle, à sa voix, retrouve les harmonies de la nature. Il retrouve ce sentiment ignoré de la France, inconnu des lettres jusqu'à Rousseau,--M. Sainte-Beuve en a fait le premier la remarque délicate,--le sentiment _du vert_[640].

[640] Causeries du lundi, par M. Sainte-Beuve, vol. III.

La femme devient «folle du champêtre». Elle se sent, à la campagne, heureuse d'être, et s'y écoute vivre. Il y a pour elle de doux et mystérieux accords qui montent du silence, caressent son cœur et sa pensée. Le bruit du vent, la joie du soleil, le murmure des champs, la pénètrent et s'associent à son âme de la même façon qu'ils s'associent à l'âme des personnages de Rousseau. Elle ne goûte pas seulement une volupté tranquille dans les spectacles de la nature: elle y ressent une émotion pleine d'ardeurs et d'élancements. L'air vif et libre, qui fait sa respiration légère et facile, donne à ses idées une sorte d'allégresse. Elle s'abandonne à un enthousiasme où l'attendrissement se mêle à l'émotion: l'élévation du Naturalisme va venir à son sexe; et par un beau soir, devant un ciel qui brille encore et n'éblouit plus, devant cette voûte où les étoiles s'allument une à une derrière le jour, une femme émue, ravie, détachée de la terre, cherchant quelque chose d'intelligent et de sensible qui puisse l'entendre et recevoir l'effusion de son âme, une femme, qui sera Mme Roland, trouvera le Dieu de Rousseau dans ce ciel qui va s'éteindre; et de sa fenêtre du quai, elle jettera cette prière au soleil disparu: «O toi, dont mon esprit raisonneur va jusqu'à rejeter l'existence, mais que mon cœur souhaite et brûle d'adorer, première intelligence, suprême ordonnateur, Dieu puissant et tout bon, que j'aime à croire l'auteur de tout ce qui m'est agréable, accepte mon hommage, et, si tu n'es qu'une chimère, sois la mienne pour jamais[641]!»

[641] Lettres de Mlle Phlipon aux demoiselles Canet.

XI

LA VIEILLESSE DE LA FEMME.

Trois fins s'offrent à la femme du dix-huitième siècle qui n'est plus jeune: la dévotion, les bureaux d'esprit, les intrigues de cour[642].

[642] Chevrier y ajoute une quatrième fin: le jeu et l'habitude de donner à jouer.

* * * * *

Aux approches de la vieillesse un certain nombre de femmes se retiraient dans les pratiques de la vie religieuse: elles se vouaient au renoncement. Elles quittaient un soir le monde, un matin les mouches, visitaient les pauvres, fréquentaient les églises. On les voit passer allant aux sermons, courant les bénédictions, vêtues de couleurs sombres, dans quelque fourreau feuille morte, la coiffure basse et faite pour entrer dans un confessionnal. Un laquais les suit portant leurs Heures dans un sac de velours rouge. Mais que l'on cherche au-delà de cette image, de cette silhouette de la dévote, que l'on touche au fond de cette femme, à l'âme de cette dévotion, nul document du temps ne témoigne d'un de ces grands courants de religion, profonds et violents, qui arrachent et enlèvent les cœurs. La piété du siècle précédent, sévère, dure, ardente d'intolérance, toute chaude encore des guerres de foi, va s'adoucissant et s'éteignant dans ce siècle trop petit et trop amolli pour elle: elle était la flamme qui dévore, elle n'est plus qu'un petit feu qui se laisse entretenir. Cette piété douce et tiède n'a pas de quoi emporter à Dieu les passions de la femme; elle ne fait pas éclater en elle ces grands coups de la grâce brusques, suprêmes, et qui semblent les foudroiements de la vocation; elle ne ravit pas la femme, elle ne saurait la remplir et la posséder toute. Aussi le dix-huitième siècle ne vous offrira-t-il que bien peu de ces grandes immolations, de ces retraites austères et rigoureuses où la femme enferme le reste de sa vie. La dévotion dans cette société apparaît simplement comme une règle commode des pensées, un débarras des superfluités et des fatigues mondaines, un arrangement qui simplifie la vie matérielle, qui ordonne la vie morale. Elle semble encore une marque de délicatesse, presque d'élégance, un signe de personne bien née. Elle est de ton; et il est reçu, dans l'extrêmement bonne compagnie, qu'il n'est pas de façon mieux apprise, plus convenable, plus digne d'un certain rang, plus décente en un mot, pour vieillir et pour finir.

La bienséance, tel est le principe de la dévotion de la femme du dix-huitième siècle. Et quel autre fondement pouvait avoir la religion en ce siècle des esprits critiques et des âmes passionnées, dans ce temps où les petites filles au couvent ont déjà des doutes, et les expriment d'une façon si spirituelle qu'elles embarrassent Massillon et désarment la punition; temps rebelle au renoncement, où la femme même mourante se rattache à l'amour, et s'écrie, quand son confesseur lui reproche de permettre à la voiture de son amant de passer ses jours et ses nuits à sa porte: «Ah! mon père, que vous me rendez heureuse! Je m'en croyais oubliée[643].» Une mode, voilà la piété, piété morte, zèle mondain, âme des dehors. A sa paroisse, la femme a sa chaise où sont ses armes[644]; et elle va à la messe pour occuper sa place, par respect humain, pour elle-même, pour les autres et pour ses gens. Pendant quelque temps une messe en vogue attire toutes les femmes, la messe _musquée_ qui se dit à deux heures, avant dîner, au Saint-Esprit. Une fois celle messe défendue, on ne va plus guère à la messe que le dimanche. Et la femme n'est ramenée aux offices, aux confessionnaux dont elle s'éloigne peu à peu, que par des paniques soudaines et passagères, les menaces d'un an mille tombées du haut d'une académie, l'apparition d'une comète et d'un mémoire de Lalande sur le rôle destructeur des comètes[645]. Cependant, au carême, beaucoup d'églises sont remplies; on s'étouffe aux prédications; mais c'est le spectacle de la chaire et le jeu du prédicateur qui attirent la foule. Que par hasard, et sans avoir prévenu d'avance, le prédicateur vanté qu'il faut avoir entendu, se trouve indisposé, qu'à sa place un capucin ignoré, innommé, monte en chaire, on laisse là sa chaise et la parole de Dieu. On sort de l'église comme d'un théâtre; on s'y rend comme à la comédie. Des femmes même y vont comme en petites loges, avec l'idée de s'amuser, de faire scandale, de déconcerter l'éloquence du prêtre de la même façon qu'elles gêneraient les effets d'un acteur sur la scène: n'en connaît-on point une qui a fait le pari d'ôter le sang-froid au père Renaud, le prédicateur mis à la mode par la conversion de Mme de Mailly, et qui, à force de coquetteries, d'œillades, et d'étalage impudique, a gagné son pari[646]?

[643] Mélanges de Mme Necker, vol. III.

[644] OEuvres de Chevrier, vol. I.

[645] Tableau de Paris, par Mercier, vol. III.

[646] Revue rétrospective, vol. V.

La chaire d'ailleurs est-elle restée vénérable? A-t-elle gardé cette dignité des paroles simples et fortes qui l'enveloppe de sainteté et l'entoure de grandeur? N'est-elle pas une tribune où le bel esprit du prêtre semble, quand il parle de la religion, concourir pour l'éloge de Dieu? L'éloquence de la foi devient une éloquence d'académie, allusive, piquante, semée de pensées neuves, brodée d'anecdotes, réchauffée de traits et de demi-personnalités. Elle parle au monde le langage du monde, et revient toujours au siècle, qu'elle maudit avec complaisance, avec grâce, avec esprit, presque amoureusement. Tous les échos du dehors, les bruits de la cour et de la ville, la politique de l'État, résonnent et vibrent sous les citations des livres saints qui n'ont plus que l'accent d'un refrain banal dans la bouche des grands maîtres de la parole divine, dans la voix d'un abbé Maury.

Mais à côté de cette éloquence qui conserve encore par instants la hauteur de l'emphase et la virilité de la déclamation, une parole descend doucement de la chaire, pénètre la femme, et glisse de son esprit jusqu'à ses sens. Cette parole nouvelle n'est qu'agrément, raffinement, coquetterie. Elle est tout aimable et tout enjolivée. Elle ne va que de la gentillesse à l'épigramme, de l'épigramme à l'antithèse. Elle ne touche qu'à de jolis sujets, elle ne remue que les péchés qui ont le parfum de la femme. Elle ne roule que sur les tentations de la société, sur _les jeux_, _les spectacles_, _la parure_, _les conversations_, _les promenades_, _l'amour des plaisirs_; cadres charmants où le prédicateur peint les feux de l'enfer en rose, et fait tenir, en la déguisant sous une teinte légère de spiritualité, une morale tirée des poëtes et des romans. Lui-même a le débit moelleux, la voix argentine encore adoucie, au bout des périodes harmonieuses, par un morceau de pâte de guimauve; il n'a aux lèvres que des textes pris dans les versets les plus amoureux du Cantique des Cantiques, suivis de deux petites parties aussi chargées de grâces que bien tournées, où la charité la plus galante, la plus mignarde, joue avec les légendes de la Samaritaine, de la femme adultère, de la Madeleine, comme avec des miniatures de Charlier[647]. Cette corruption de la parole sacrée a laissé partout sa trace. On en retrouve les traits et le témoignage dans les brochures de mœurs, l'esprit dans les livres religieux du temps, dans les livres de l'abbé Berruyer[648], et dans cette _Religion prouvée par les faits_, où l'agrément et le piquant du style avaient jeté tant de douceur sur les amours des patriarches, qu'il fallut presque en arrêter le cours[649]. Que pouvait une telle éloquence contre les entraînements du siècle? Quelle force lui restait pour avertir les âmes, toucher le fond des croyances, remettre Dieu dans les cœurs? Elle était elle-même une des voix du siècle et non la moins voluptueuse. Elle n'avait rien qui touchât, qui commandât, rien pour jeter dans un auditoire ces idées qui se prolongent dans la solitude ainsi qu'un son sous une voûte. Ses plus grands mouvements ressemblaient à une musique d'opéra: ils n'en avaient que le chatouillement.

[647] Bibliothèque des petits-maîtres.--Le Papillotage.

[648] OEuvres de Saint-Foix. Lettres de Nedim Coggia.--Les Sottises du temps, ou Mémoires pour servir à l'histoire générale et particulière du genre humain. _La Haye_, 1754.

[649] Correspondance de Grimm, vol. XI.

D'où venaient donc au dix-huitième siècle les accès de dévotion de la femme, les résolutions qui la traversaient, ses conversions soudaines et un moment brûlantes? De l'amour, du dépit ou du désespoir de l'amour. Un chagrin d'amour ramenait le plus souvent sa pensée à la religion et lui faisait appeler un prêtre. Le prêtre appelé, la scène se passait comme elle se passe en pareille circonstance entre l'abbé Martin et Mme d'Épinay. Mme d'Épinay lui parlant tout d'abord de son désir de se jeter dans un couvent, l'abbé Martin, qui avait le sang-froid de l'habitude, lui disait posément qu'une mère de famille n'était point faite pour devenir une carmélite; que ces retours à Dieu trop subits, trop emportés, ne lui inspiraient qu'une médiocre confiance; et quand il avait tiré de Mme d'Épinay le mot et la cause de cette grande fièvre de dévotion, il se retirait en prêtre avisé et en homme bien appris, doucement, et avec la persuasion que la pensée de Dieu ne durerait dans cette âme que jusqu'à la pensée d'un nouvel amant[650]. Ce moment de défaillance, où elle est abandonnée de ce qu'elle aime, est le seul moment dans la vie de la femme du dix-huitième siècle, où la religion semble lui manquer, où elle pense au prêtre comme à quelqu'un qui console: Dieu lui paraît, dans cet instant seul, quelque chose qu'elle veut essayer d'aimer.

[650] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.

Parfois pourtant, avant l'âge, avant la vieillesse, la dévotion est apportée à la femme par la fatigue du monde, la solitude du foyer, le train si libre, le lien si relâché du mariage. Il se rencontre dans ce temps des âmes douces et faibles, faciles aux lassitudes, blessées, étourdies par la lumière et le bruit, qui de bonne heure demandent à la religion la paix des habitudes, l'ombre discrète de la vie. Mais pour ces femmes délicates et paresseuses, jeunes encore au moins pour Dieu, pour ces dévotes qui n'ont que l'âge de la maturité appétissante, que d'écueils, que de tentations, que d'attaques sur le chemin du salut qu'elles font à petites journées! Une dévote, c'est le fruit défendu pour l'amour du siècle, pour les gens à bonnes fortunes. Le libertinage du siècle est trop raffiné, trop subtil, trop aiguisé, l'imagination de ses sens est trop tendue vers toutes les recherches du difficile, de l'extraordinaire, du nouveau, il est trop tenté par tout défi, pour ne pas faire de cette femme son ambition, son désir, sa proie désignée. Pour la débauche fine et si délicatement corrompue du temps, une dévote n'est rien moins que «le morceau de roi de la galanterie». Une sensualité délicieuse semble cachée dans cette femme si différente des autres avec ses paquets de fichus sur la gorge, son _corps_ qui remonte à son menton, sans rouge, le teint blanc, portant en elle un charme de fraîcheur et de quiétude, le repos et comme le reflet de la retraite[651]. Mille séductions secrètes et tendres, une coquetterie pénétrante se dégage dans l'air autour d'elle avec la suavité et la douceur des parfums exquis rangés, dans le roman de _Thémidore_, sur le linge fin et la toilette de Mme de Doligny. Femmes uniques pour faire rêver aux hommes à femmes «le suprême du plaisir», pour leur promettre ce que le jargon des roués nomme «un ragoût, une succulence», ce qu'un livre du temps appelle «l'onction dans la volupté»[652]! N'oublions pas cet autre aiguillon du libertin dans ce temps où l'amour aime l'humiliation et la souffrance de la femme: la lutte de la dévote, les déchirements de son cœur, ses résistances au péché, ce spectacle nouveau d'une âme longue à être vaincue, se débattant avec elle-même, roulant du devoir au remords, se ressaisissant dans sa chute, et se reconnaissant dans sa honte, c'était de quoi décider bien des hommes à tenter cette aventure où ils prévoyaient tant de piquant, tant de saveur, l'amusement de leurs vanités les plus cruelles. Tout exposée pourtant qu'elle était de ce côté, ce n'était point le plus souvent sous l'attaque d'un libertin que la dévote succombait. Généralement cette femme peureuse du scandale redoutait les hommes notés de galanterie, les façons affichantes, «les plumets», les manières vives et étourdies; et, si elle arrivait à céder, elle cédait plus volontiers à quelque jeune homme, tout neuf dans le monde, heureux du silence, jaloux du mystère de son bonheur. Ou bien encore, quelquefois la dévote s'abandonnait à une espèce d'hommes glissés sans bruit dans sa familiarité, qui, par état, promettaient à sa faute ce pardon du péché: le secret.

[651] Thémidore. _A la Haye, aux dépens de la Compagnie_, 1745.

[652] Les Liaisons dangereuses, par C... de L.... _Londres_, 1796, vol. I.

Mais, si dangereux qu'il se montrât, qu'était l'amour contre la dévotion, qu'étaient les chutes des sens, les défaites du cœur, secrètes ou éclatantes, auprès de l'esprit du temps, du souffle d'incrédulité qui pénétrait peu à peu la femme et la remplissait de doutes, de soulèvements, de révoltes? C'était l'esprit encore plus que tout le reste qui se dérobait chaque jour plus résolûment chez la femme aux croyances de la foi. Il recevait le contre-coup de tout ce qui s'agitait dans la pensée des hommes, l'ébranlement des livres, des brochures, des idées. Et voulez-vous la mesure précise du dépérissement, de l'étouffement de la dévotion de la femme dans l'air du dix-huitième siècle? Il vous suffira de jeter les yeux sur le gouvernement de la femme par l'Église, sur la _direction_.

La direction n'est plus le grand pouvoir obscur, redoutable, absolu du dix-septième siècle. Le directeur n'est plus ce maître du foyer, ce maître de la maison, l'homme effrayant du Salut, qui sous une femme tenait tout sous sa main, réglait les consciences, les volontés, le service, la famille. Aujourd'hui qu'est-il? un homme de compagnie, un partner au wisk, un secrétaire, un lecteur, un économe, un sous-intendant des dépenses de la maison, qui met l'ordre dans la cuisine et la paix dans l'antichambre. On le prend moliniste, si le vent est au molinisme, quitte à le remplacer par un janséniste, si le vent tourne; car c'est un familier sans assises dans la maison. Voilà le personnage et le rôle; et, s'il vous faut la révélation de tout son abaissement, elle vous sera donnée par le directeur de Mme Allain dans le joli conte, si vivant, de _M. Guillaume_.