La femme au dix-huitième siècle

Part 30

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Une femme se trouva au dix-huitième siècle qui résista à ces deux mouvements opposés de l'âme de son sexe, à ces deux grands courants de la mode, dont l'un entraînait la femme à toutes les coquetteries raffinées du caprice, de l'étourderie précieuse, de la légèreté, de la mobilité, l'enlevait à la vie réelle, presque à la terre; dont l'autre l'emportait, à la suite de Mme du Châtelet, vers le bel esprit des sciences, dans cette sphère des amusements chimiques et physiques où Newton s'appelle Algarotti, vers la vanité et la superficie de toutes les connaissances. Mais, tout en combattant également ces deux grands travers, cette femme ne put avoir raison du dernier: la vogue des sciences et des lycées devait lui survivre, se répandre encore, résister même à la Révolution, et reparaître sous le Directoire avec tout l'éclat de ses ridicules. Il n'en fut pas de même de l'exagération, et, si l'on peut dire, de la fièvre de la grâce: elle la déconsidéra, elle la discrédita presque absolument. Du haut de l'influence de son salon, cette femme, une bourgeoise, fit tomber d'un coup d'épingle toute cette bouffissure, rendit à la vérité l'âme de son sexe, et remit sa coquetterie dans le chemin du naturel. A cette originalité, à cet agrément, cherchés par la femme d'alors dans le tour des sentiments travaillés et l'enflure de la langue forcée, cette femme opposait la simplicité, une simplicité de fondation, de vocation, de tradition et de nature, qu'elle tirait de sa naissance et de sa personne, de l'ordre dont elle sortait aussi bien que de la tendance de ses goûts, de son esprit, de sa raison froide, de son âme rassise, de son bon sens impitoyable. Et ce n'était point seulement son caractère que la simplicité, c'était encore son étude, sa préoccupation, sa vanité; elle la perfectionnait, elle la méditait, elle la polissait. Elle en faisait une arme contre les façons d'être et de paraître du monde d'alors. Tandis que tous autour d'elle cherchaient à briller, à éclater, que la mode était de tirer l'œil ou d'accrocher l'esprit des autres, au milieu de cette universelle manie de se jeter et de se témoigner au dehors, qui faisait en ce temps de l'épithète _uni_ une condamnation absolue, une cruelle injure, elle prenait cette qualité négative, l'uni, pour sa règle; et la devise de sa personne était la devise de son appartement: _Rien en relief_. Elle affichait «le simple», elle le jouait contre son siècle, allant jusqu'à rechercher les images triviales, les comparaisons de ménage, les métaphores tirées de bas pour ôter toute prétention à ses idées les plus ingénieuses; et dans ce temps où l'âme semblait ne pouvoir se passer de manières, où la vie, la pensée, l'amour, tout se déréglait et se désordonnait, où la femme demandait une sorte de folie à ses sensations, cette femme demeurait droite et ferme, restant une âme toute faite de raison, affectant le terre à terre, se vantant d'ignorance, bornant au repos de l'être le système et le plan du bonheur. Au lieu de sortir d'elle-même, elle s'y tenait réfugiée. Fuyant tout effort, toute peine, toute secousse, elle poussait ses facultés vers une certaine nonchalance, elle inclinait ses désirs vers une sorte de paresse. Et cette paix, qui était en elle un renoncement philosophique, elle la gardait par une pratique de vie constante et régulière, affermie de maximes et d'axiomes. Modération, tempérament en toutes choses, c'était le secret de ce parfait et tranquille équilibre établi jusque dans les mouvements d'un cœur pondéré par cette femme qui se dérobait à l'émotion de la charité même, et dont la bouche un jour laissa échapper comme une bouffée de glace cette phrase froide: «Je ne me défie de personne, car c'est une action; mais je ne me fie pas, ce qui n'a pas d'inconvénient[615].»

[615] Mélanges de Mme Necker, vol. II.

Le _papillotage_ ne put longtemps résister à la protestation de cette figure sereine, nette, sèche, qui rattachait, dans toute sa personne, la femme à la réalité de la vie, à la nécessité du sens commun; et cette femme sans séduction, sans esprit, ironique seulement par son exemple et l'opposition de sa manière d'être, Mme Geoffrin eut l'honneur de changer un instant son sexe et de le refaire à son image. Elle imposa silence à ce cri de la femme du dix-huitième siècle: «Si jamais je pouvais devenir calme, c'est alors que je me croirais sur la roue[616]!» Elle apaisa son sexe; elle le rasséréna; elle le tira de cet état de convulsion et d'ivresse dans lequel Mme de Prie lui avait appris à vivre[617]. Et, avec le calme, elle ramena le _vrai_ dans cette société qui en avait perdu le sentiment. Son autorité remit en honneur le _vrai_ du sentiment, le _vrai_ de la conversation. Et ce furent bientôt les charmes sociaux supérieurs à tous les autres. Se comparant avec des femmes de la société plus jolies qu'elle, douées d'un plus grand agrément, animées d'un plus vif désir de plaire, et se demandant d'où lui est venue sa supériorité sur ces femmes, moins recherchées, moins aimées qu'elle, moins entourées des flatteries du monde, de Mlle Lespinasse se répond à elle-même justement que son succès tient «à ce qu'elle a toujours eu le _vrai_ de tout», et qu'à ce mérite elle a joint celui «d'être _vraie_ en tout».

[616] Lettres de Mlle de Lespinasse, vol. I.

[617] Mémoires du président Hénault.

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Mais à mesure que se faisait dans la femme ce débarras, ce dépouillement de toute exagération, à mesure que son langage, ses expressions, son esprit, son âme, revenaient au vrai, et que tout en elle se modelait sur la vérité, en prenait la mesure, l'empreinte et l'accent, la femme semblait rappeler à elle ce qu'elle était habituée à jeter hors d'elle-même et à répandre. Les choses et les personnes ne lui apparaissant plus que dans la réalité de leur être et de leur essence, le jugement se substituant en elle à la sensation, sa pensée ne s'ouvrant plus qu'aux idées de rapport, la femme perdait peu à peu l'instinct et l'illusion du premier mouvement. Il n'y avait plus rien de jaillissant dans son imagination, de spontané et d'abandonné dans ses sentiments. Elle se resserrait, elle se détachait des autres, et se retirait dans le cercle étroit de la personnalité. Elle s'affermissait contre l'effusion et l'expansion. Elle se garait de l'émotion, et, s'avançant dans la paix de l'égoïsme, elle faisait chaque jour à sa sensibilité la place moins grande. La froideur de sa tête descendait dans son cœur, et elle arrivait à pouvoir dire, en mettant la main sur ce cœur qu'elle empêchait de battre et qu'elle forçait à penser, le mot, le grand mot de Mme de Tencin à Fontenelle: «C'est de la cervelle qui est là[618].»

[618] Correspondance de Grimm, vol. XIV.

C'est alors que la sécheresse, ce dernier caractère d'un siècle d'esprit, arrive à être chez la femme un caractère constant. Et que de paroles, que de cris échappés la révèlent! Il est des correspondances où le génie de la femme du dix-huitième siècle semble le génie de la sécheresse. C'est comme un sens, dominant tous les autres, qui triomphe des faiblesses et des tendresses de la femme, de sa nature, de son sexe. Cette sécheresse de la femme apparaît partout, sans voiles, crûment et ingénument, dans le cynisme ou dans la grâce, brutale ou polie, effrayante ou légère. Elle s'accuse dans des mots qui creusent un abîme dans l'humanité du temps. On la touche, on la respire, elle fait peur, elle fait froid dans ce retour qu'une femme du siècle fait sur elle-même, en regardant embrasser un enfant: «Je n'ai jamais rien pu aimer, moi.» Cette sécheresse effraye dans l'amour et dans toutes les passions de la jeunesse; elle épouvante dans les habitudes, les attachements, les amitiés même de la vieillesse. Écoutez son dernier mot dans ce dialogue de mort, dans cette scène d'une tristesse sinistre et que pouvait seul produire le siècle, où Montesquieu attribuait la grande amabilité d'une personne à ce qu'elle n'avait jamais rien aimé: Mme du Deffand, vieille, aveugle, est assise dans son tonneau, son vieil ami Pont de Veyle est couché dans une bergère au coin de la cheminée; ils causent: «Pont de Veyle?--Madame.--Où êtes-vous?--Au coin de votre cheminée.--Couché les pieds sur les chenets, comme on est chez ses amis?--Oui, madame.--Il faut convenir qu'il est peu de liaisons aussi anciennes que la nôtre.--Cela est vrai.--Il y a cinquante ans.--Oui, cinquante ans passés.--Et dans ce long intervalle, aucun nuage, pas même l'apparence d'une brouillerie.--C'est ce que j'ai toujours admiré.--Mais, Pont de Veyle, cela ne viendrait-il point de ce qu'au fond nous avons été toujours fort indifférents l'un à l'autre?--Cela se pourrait bien, madame[619].»

[619] Correspondance de Grimm, vol. X.

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Un soir après souper, au Palais-Royal, c'était un de ces _petits jours_ qui rassemblaient la société intime, les dames travaillaient autour de la table ronde. La duchesse de Chartres, Mme de Montboissier, Mme de Blot, parfilaient; Mme de Genlis faisait une bourse entre M. de Thiars et le chevalier de Durfort; le duc de Chartres se promenait dans le salon avec trois ou quatre hommes, allant et venant. La causerie tomba sur la _Nouvelle Héloïse_. Mme de Blot, si mesurée, si compassée d'ordinaire, en commença un éloge si vif, si emphatique, que le duc de Chartres et les hommes qui se promenaient avec lui se rapprochèrent; et l'on fit cercle autour de la table. Mme de Blot continua intrépidement sa thèse, devant le cercle, sous le regard du duc de Chartres; et, s'animant à mesure qu'elle parlait, elle finit par s'écrier «qu'il n'existait pas une femme véritablement sensible qui n'eût besoin d'une vertu supérieure pour ne pas consacrer sa vie à Rousseau, si elle pouvait avoir la certitude d'en être aimée passionnément[620].»

[620] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.

Ce cri d'une femme est le cri de la femme du dix-huitième siècle. Et c'est la grande voix de son temps et de son sexe que fait entendre cette bouche de prude. L'influence prodigieuse de Rousseau, la captation de son génie, l'enivrement de ses livres, son règne sur l'imagination féminine, l'enthousiasme, la reconnaissance, le culte amoureux et religieux dont cette imagination entoure jusqu'à sa personne, Mme de Blot les signifie avec la vivacité et la sincérité de l'opinion, avec la conscience de toutes ces femmes achetant comme une relique un bilboquet de Rousseau, baisant son écriture dans un petit cahier[621]!

[621] Mélanges du prince de Ligne, vol. XXIII.

Il était juste que Rousseau inspirât à la femme ce culte et cette adoration. Ce que Voltaire est à l'esprit de l'homme au dix-huitième siècle, Rousseau l'est à l'âme de la femme. Il l'émancipe et la renouvelle. Il lui donne la vie et l'illusion; il l'égare et l'élève; il l'appelle à la liberté et à la souffrance. Il la trouve vide, et il la laisse pleine d'ivresse. Révolution morale, immense en profondeur, en étendue, et qui engagera l'avenir! Rousseau paraît, c'est Moïse touchant le rocher: toutes les sources vives se rouvrent dans la femme.

A ce monde usé de plaisir, lassé d'esprit, et que dévorent toutes les sécheresses et tous les égoïsmes d'une société à son dernier point de raffinement et de corruption savante, il rend les forces et les vertus expansives. Et qu'a-t-il donc apporté, cet apôtre misanthrope, cet homme providentiel, attendu par la femme, invoqué par l'ennui de son cœur, appelé par ce temps qui souffre de ne pas aimer, qui meurt de ne pas se dévouer? Une flamme, une larme: la passion!--la passion, qui malgré l'opinion de celui-là même qui l'apportait au dix-huitième siècle, va devenir au dix-neuvième siècle si propre à l'intelligence même de la femme, qu'elle sera le génie des deux grands écrivains de son sexe et l'inspiration de leurs chefs-d'œuvre.

Au souffle de Rousseau, la femme se réveille. Un frémissement passe dans le plus secret de son être. Elle vibre à des sensations, à des émotions, à mille pensées qui la troublent. Elle renaît à des tendresses et à des voluptés qui pénètrent jusqu'à sa conscience: son imagination afflue à son cœur. Et l'amour lui apparaît comme un sentiment nouveau, ressuscité, sanctifié. A l'amour de galanterie, à l'amour léger et brillant du dix-huitième siècle, succède la possession, le ravissement de l'amour. Ce n'est plus un caprice s'amusant d'un goût, c'est un enthousiasme mêlé d'une folie presque religieuse. L'amour devient passion et n'est plus que passion. Il prend une langue de flamme, un accent qui touche au ton de l'hymne. Voyant son objet parfait, il en fait son idole, il le place dans le ciel. Il flotte dans mille images et dans mille idées divines: le paradis, les anges, les vertus des saints, les délices du céleste séjour. Il écrit à genoux sur un papier baigné de pleurs. Il s'exalte par le combat du remords, par l'enivrement de la faute. Il s'ennoblit par le sacrifice, il se purifie par l'expiation, il efface la faiblesse par le devoir. Il est son absolution à lui-même, une vertu dispensant de toutes les autres, qui sauve dans les plus grands entraînements l'âme de la femme de la dégradation de son corps, en lui laissant le goût, l'appétit ou le regret de l'Honnête et du Beau. Délire sacré! idéal plein de tentations, auquel la _Nouvelle Héloïse_ convie tous les sens de l'âme de la femme, ses facultés, ses aspirations, dans des pages qui tremblent comme le premier baiser de Julie, et percent et brûlent, comme lui, jusqu'à la moelle!

Mais ce n'est pas assez de rendre à l'amour ce cœur de la femme «fondu et liquéfié[622]» au feu de ses romans: Rousseau le rend encore à la maternité. Il rapproche l'enfant du sein de la femme; il le lui fait nourrir du lait de son cœur; il le rattache une seconde fois à ses entrailles; et il apprend à la mère, comme a dit une femme, à retrouver dans cette petite créature serrée contre elle et qui lui réchauffait l'âme «une seconde jeunesse dont l'espérance recommence pour elle quand la première s'évanouit[623]». Rousseau fait plus: il révèle à la mère du dix-huitième siècle les devoirs et les douceurs de cette maternité morale qui est l'éducation. Il lui inspire l'idée de nourrir ses enfants de son esprit comme elle les a nourris de son corps, et de les voir grandir sous ses baisers. Du foyer, il fait une école.

[622] Tableau historique de la Révolution, par d'Escherny, _Paris_, 1815.

[623] Lettres sur les ouvrages et le caractère de Rousseau, par Mme de Staël. _Paris_, 1820.

Par lui, se fait le retour universel de la société vers l'ordre de sentiments exprimés par le mot qui semble monter de tous les cœurs à toutes les bouches, la _sensibilité_, la sensibilité à laquelle bientôt l'usage attache l'épithète d'_expansive_[624]. Il se crée une langue nouvelle, un nouveau code moral et sentimental qui n'a d'autre base, d'autre principe, que cette sensibilité partout exprimée, affichée, apportant un si grand changement à la physionomie de ce monde, à ses vocations et à ses modes, aux manifestations de ses dehors, aux coquetteries mêmes de la femme[625]. Sensible,--c'est cela seul que la femme veut être; c'est la seule louange qu'elle envie. Sentir et paraître sentir[626], voilà l'intérêt et l'occupation de sa vie; et elle ne s'extasie plus sur rien que sur le sentiment dont elle a, dit-elle, «plus besoin que de l'air qu'elle respire». Il devient presque d'usage pour une femme de passer la nuit dans les larmes, le jour dans des inquiétudes mortelles, à propos d'un rien. Lui arrive-t-il un chagrin? Elle montrera «le sublime de la douleur». Et que de sollicitudes pour les gens qu'elle adore! Découvre-t-elle un chagrin dans un cœur qui lui appartient? Elle s'en empare, elle en fait son bien, elle ne peut plus parler d'autre chose, et elle en parle les yeux humides. Un de ses amis est-il malade? Elle vole chez lui; elle s'y établit; elle consulte avec le médecin, elle fait les bulletins. Si le danger augmente, elle ne laisse plus dormir ses gens, qui vont d'heure en heure chercher des nouvelles[627]. La tendresse prend un air de fureur. L'exaltation enflamme toutes les affections, toutes les émotions féminines.

[624] Portraits et Caractères, par Sénac de Meilhan, 1813.

[625] Souvenirs de Félicie.

[626] Essai sur les caractères, les mœurs et l'esprit des femmes dans les différents siècles, par Thomas. _Paris, an XII._

[627] Variétés littéraires, par Suard. 1804, vol. I.

Dans ce grand mouvement de sensibilité, l'esprit même de la femme est entraîné aux goûts de son âme. Il ne veut plus que des romans attendrissants, des histoires qui s'appellent _Ariste, ou les charmes de l'honnêteté_, des livres qui montrent une vertu bien aimable et bien sublime, récompensée dans un dénoûment pareil à ce couronnement de la Rosière de Salency couru par toutes les femmes d'alors, par les filles même[628]. C'est le moment de vogue des _Épreuves du sentiment_, le petit instant de gloire de d'Arnaud, le peintre du sentiment, le conteur chéri des âmes tendres[629]. La femme veut être émue, émue jusqu'aux larmes. Elle est dans cette étrange situation morale qui a fait dire à Mme de Staël de sa mère: «Ce qui l'amusait était ce qui la faisait pleurer[630].» Elle court au théâtre pour pleurer[631]. Elle pleure à chaudes larmes lorsque dans le _Cri de la nature_ paraît sur la scène un petit enfant au maillot[632]. Au _Père de famille_, de Diderot, on compte autant de mouchoirs que de spectatrices. Les femmes se pressent à toutes les pièces sombres et pathétiques, aux Roméo, aux Hamlet, aux Gabrielle de Vergy; elles accourent à cette pantomime des convulsions qui paraît mettre la cendre du diacre Pâris sous le théâtre français[633]. Et la plus grande partie de plaisir est pour elles d'aller s'évanouir à ces drames «où le cœur est délicieusement navré et pressé délicatement par des angoisses terribles qui sont le charme du sentiment[634].»

[628] Correspondance secrète, vol. XIV.

[629] Id., vol. II et XII.

[630] OEuvres complètes de Mme de Staël. 1820, vol. I.

[631] Journal historique de Collé. 1805, vol. III.

[632] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.

[633] Correspondance secrète, vol. VII.

[634] Id., vol. I.

Il semble que ce cœur de la femme, gros de larmes, dilaté par la sensibilité, ne puisse plus vivre en lui-même: il est pris de je ne sais quel irrésistible besoin, quel immense désir de se répandre, de participer à la solidarité humaine, de battre avec tout ce qui respire[635]. Il déborde, et le monde va devenir trop petit pour ses embrassements. Des individus qu'elle touche par les sens, la sympathie de la femme ira aux peuples, aux nations les plus lointaines, à tous les hommes, à l'humanité tout entière, dont elle conçoit pour la première fois la notion. Humanité! c'est à cette grande idée que s'élève, comme à son dernier terme, la sensibilité des femmes: c'est vers elle que se tournent toutes leurs études, allant des sciences exactes aux sciences sociales, politiques, économiques, philanthropiques; c'est à elle que les plus grandes dames rapportent leurs jugements; c'est en son nom qu'elles donnent leur admiration et qu'elles accordent la gloire, la véritable gloire, aux hommes qui sont des citoyens, des agriculteurs, des défricheurs, des bienfaiteurs de peuples[636]. Humanité! c'est cette belle chimère de l'œuvre de Rousseau qui entraînera la femme dans le rêve des vérités abstraites, et la fera arriver à la Révolution avec des trésors d'enthousiasme tout prêts pour l'Utopie!

[635] Lettres de Mlle Phlipon aux demoiselles Canet.

[636] Correspondance inédite de Mme du Deffand. _Paris_, 1859, vol. I.

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Rousseau renouvelle encore l'âme de la femme en lui restituant un sens. A cette femme d'une si rare élévation spirituelle, si délicatement douée, possédant la faculté de perceptions si fines, si profondes, à la femme du dix-huitième siècle, une grâce de l'âme, un sentiment, un sens fait absolument défaut, le sens de la nature. En ce temps d'extrême civilisation, de sociabilité sans exemple, le monde est pour la femme, non-seulement le grand théâtre de la vie, mais l'unique raison d'intérêt, d'impressions, d'émotions. Seul, le monde agit sur elle et parle à ses facultés. C'est le milieu et la prison de tout son être. Au-delà de ce décor factice, on croirait que tout finit en elle: l'horizon cesse. Où le bruit de l'humanité se tait, où le silence de Dieu commence, la femme ne trouve ni un accord ni une harmonie. Son cœur reste sans s'ouvrir, sans s'éveiller à la nature: il ne passe sur ce cœur ni l'ombre de la feuille ni le souffle du vent. Ses yeux même semblent fermés aux tendresses de la verdure; et la campagne n'est autour d'elle que comme un grand vide qui se laisserait traverser.

Qu'une lettre, qu'une correspondance, qu'un journal échappe de là, de la campagne, à la plume d'une femme; qu'elle écrive, d'une chambre de château, la fenêtre ouverte au ciel et aux arbres, il ne tombera sur le papier rien de ce ciel ni de ces arbres. Vainement y chercherait-on un parfum, un reflet, un murmure venu des moissons, un battement tombé de l'aile d'un oiseau, cet air ambiant qui est, pour ainsi dire, l'air natal d'une lettre: le ton, la plume, l'encre, tout est de Paris; la femme y est restée, et ce ne sont que détails vifs, piquants, pensées libres et à l'aise sur les femmes et les hommes qui peuplent sa solitude et font une société de son désert. Son esprit, dans cette atmosphère de rosée, sous la caresse du matin, est pareil à ce qu'il serait au-dessus du pavé de la rue Saint-Dominique: il demeure tendu, armé, de sang-froid, ferme en toutes ses sécheresses.

Rien alors dans l'idée de la campagne qui sourie à l'imagination féminine. Enchantement mystérieux, détente de l'âme, expansion des sens, attendrissement des idées, sérénité pacifiante, épanouissement de l'être retrempé dans sa patrie première, ces promesses, ces images, ces séductions, que la vie des champs évoque aujourd'hui, sont non-avenues pour elle. Une odeur d'ennui, c'est tout ce qui se lève pour elle de la nature. Une femme d'esprit n'avoue-t-elle pas, ne proclame-t-elle pas le sentiment universel de son temps et de son sexe en disant «que les beaux jours donnés par le soleil ne sont que pour le peuple, et qu'il n'est de beaux jours pour les honnêtes gens que dans la présence de ce qu'on aime[637]?» C'est l'heure où pour la femme et pour l'homme le monde en est venu à cacher le soleil.

[637] Réflexions nouvelles sur les femmes par une dame de la cour. _Paris_, 1727.--Mme Necker donne une autre explication: elle trouve les esprits de son temps trop métaphysiques, trop occupés d'abstractions, trop distants et trop séparés des objets réels et extérieurs, pour qu'ils puissent en tirer des jouissances. (Mélanges, vol. I.)