La femme au dix-huitième siècle

Part 3

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A l'église retentissait une ou deux fois: «_Il y a promesse de mariage entre Haut et Puissant Seigneur... et Haute et Puissante Demoiselle... fille mineure, de cette paroisse[41]...._» tandis que la gravure du temps, appelée à encadrer d'un peu de poésie tous les actes de la vie, jetait en marge des lettres de faire part ses allégories mythologiques[42].

[41] Mémoires de la République des lettres, vol. 26.

[42] La Bibliothèque nationale (Cabinet des estampes) a conservé les deux premiers billets imprimés envoyés à Paris en 1734 pour annoncer une célébration de mariage. Ce sont les billets de Mme de Pons, et de la marquise de Castellane. Jusque-là, dit Maurepas, on donnait avis aux parents par une visite ou par un billet manuscrit.

Je possède plusieurs lettres de _faire part_ illustrées du dix-huitième siècle.

Le billet de faire part d'un mariage en même temps que l'invitation à la bénédiction nuptiale est encore, en 1760, écrit à la main. Il est entouré d'un encadrement de palmiers avec, en haut, un autel, où l'Hymen allume les cierges de l'époux et de l'épouse en tuniques; en bas, des Amours enchaînent le Temps avec des guirlandes de roses.

Quelquefois, il y a lettre de faire part du mariage et lettre d'invitation à la bénédiction nuptiale. Toutes deux sont imprimées.

La lettre de faire part est ornée en tête d'une vignette où deux fiancés, dans le goût des petites figures des Idylles de Berquin, se pressent au pied d'un autel où l'Amour tient une couronne.

Voici le texte de la lettre de faire part:

_M._

_M._

_l'honneur de vous faire part du Mariage de M. avec_

L'invitation à la bénédiction nuptiale--sortant de chez le sieur Croisey, rue Saint-André-des-Arts, qui tient divers billets d'invitation et de visite,--est entourée d'un très-joli cadre rocaille, au haut duquel à une guirlande est attaché un médaillon où des colombes se becquètent. L'invitation porte:

_M._

_Vous êtes prié de la part de_

_M._

_M._

_faire l'honneur d'assister à la Bénédiction nuptiale de M. avec M._

_qui leur sera donnée ce 176 , à heures du matin en l'Église paroissiale._

Un billet de la fin du siècle, sortant de chez Demaisons, peintre, rue Galande, et où se voit en tête un enfant nu, un hochet à la main dans une corbeille de fleurs, annonce ainsi la naissance de l'enfant:

_M._

_J'ay l'honneur de vous faire part de l'heureux accouchement de mon épouse._

_Le la Mère et l'Enfant se portent bien._

_J'ay l'honneur d'être_

Arrivait la veille du mariage. La famille et les amis venaient visiter, admirer, critiquer la corbeille[43] à laquelle rien ne manquait que la bourse, remise à la fiancée, comme nous le voyons par une gravure d'Eisen, dans un joli sac, et de la main à la main, par le fiancé après la cérémonie du contrat[44]. Le jour de la célébration du mariage, la mariée, grandement décolletée, ayant des mouches, du rouge et de la fleur d'oranger, vêtue d'une robe d'étoffe d'argent garnie de nacre et de brillants, portant des souliers de même étoffe, avec des rosettes à diamants[45], était conduite par deux chevaliers de main. L'annonce du départ pour l'église l'avait arrachée à son miroir; «elle entrait dans le temple; elle perçait un amas de peuple qui retentissait de ses louanges et dont elle ne perdait pas une syllabe; elle prononçait un _oui_ dont elle ne sentait ni la force ni les obligations[46].» Parfois, pour étaler plus de magnificence, on choisissait par vanité la nuit pour cette célébration. Le mariage avait lieu, comme celui de la fille de Samuel Bernard avec le président Molé dans l'église Saint-Eustache, à une messe de minuit, éclairée de lustres, de girandoles, de bras, de six cents bougies,--une messe qui faisait tenir cent hommes du guet au portail[47].

[43] Adèle et Théodore ou Lettres sur l'éducation. _Paris_, 1782.

[44] L'_Accord du mariage_, par Eisen, gravé par Gaulard.

[45] Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l'âge présent. 1780, vol. VI. La jeune fille du grand monde ne se mariait pas toujours en blanc. La galerie des _Modes et Costumes français, dessinés d'après nature_ et publiés chez Esnauts et Rapilly, nous montre une jeune mariée menée à l'autel dans une grande robe sur moyen panier, une robe en pékin bleu de ciel garnie de gaze et de fleurs blanches.

[46] Les Nouvelles Femmes. _Genève_, 1761.

[47] Journal historique de Barbier, vol. II.

A l'issue de la messe de jour, les deux familles se réunissaient dans un grand repas, où la plaisanterie du temps assez vive, salée d'un reste de gaieté gauloise, jouait brutalement avec la pudeur de la mariée. Là aussi, la poésie se répandait en épithalames dont les meilleurs allaient prendre place dans les Mercures, les Nouvelles secrètes. Puis, d'ordinaire, les époux prenaient congé: car il était d'usage d'aller consommer le mariage dans une terre. La mariée, c'était encore une habitude assez suivie, embrassait chaque femme conviée à sa noce, lui donnait un sac et un éventail; et, cela fait, partait avec son mari[48].

[48] Mémoires de Mme de Genlis, vol. II.

Au-delà de ce moment, en tout autre temps, l'histoire et les documents s'arrêteraient. Mais l'art du dix-huitième siècle n'est-il pas un art indiscret par excellence qui ne respecte point de mystère dans la vie de la femme, et qui semble n'avoir jamais trouvé de porte fermée dans un appartement? Il ne nous fera pas grâce du coucher de la mariée[49]; et voici, dans une jolie gouache, la jeune femme en déshabillé de nuit, un genou sur la couche entr'ouverte, les yeux baignés de pleurs: son mari à ses genoux, à ses pieds, semble l'implorer; une suivante la soutient et l'encourage, pendant qu'une autre chambrière tient l'éteignoir levé sur les bougies des bras de la glace[50]. Qu'on se rassure pourtant: le peintre a un peu arrangé la scène pour le dramatique et l'effet. Diderot rendra la vérité au tableau en ne prêtant à l'innocence qu'une seule larme, en la montrant, lorsqu'elle va vers le lit nuptial, sans femmes de chambre, n'ayant point la honte de rougir devant son sexe, soutenue seulement par la Nuit[51].

[49] Dans le grand, le très-grand monde, peut-être seulement chez les princes, un usage conservé de l'ancienne galanterie exigeait du marié qu'il n'entrât dans le lit de sa femme que le corps complétement épilé; c'est ainsi que M. le duc d'Orléans, au témoignage de M. de Valencay qui lui donna la chemise, se présenta dans le lit de Mme de Montesson. Mémoires du règne de Louis XVI, vol. 2.

[50] Le _Coucher de la Mariée_, peint par Baudoin, gravé par Moreau.

[51] OEuvres de Diderot. Salons d'exposition de 1767. Belin, 1818.

Le séjour des époux à la campagne était court. La femme revenait vite à Paris. Mille choses l'y appelaient. Elle avait à rendre ses visites, à prendre possession de sa position, à jouir de ses nouveaux droits. Elle était impatiente de faire voir «son bouquet et son chapeau de nouvelle mariée» à l'Opéra. La coutume, à Paris, dans le grand monde, obligeait presque une jeune femme à ne pas laisser passer la semaine de son mariage sans se montrer à l'Opéra avec tous ses diamants[52]. Il y avait même un jour choisi pour y paraître, le vendredi, et une loge spéciale affectée aux mariés titrés et de condition, la première loge du côté de la reine. Puis, avant tout, l'impatience était vive chez la femme d'être présentée à la cour.

[52] Journal historique de Barbier, vol. III.

La présentation, quelle grande affaire! Elle avait pour la femme l'importance d'une consécration sociale. Elle lui donnait sa place, elle la faisait asseoir dans le monde, à son rang; elle la sortait de cette situation douteuse, équivoque même aux yeux de la cour, de cette demi-existence des femmes non présentées et n'ayant point eu ce rayon de Versailles qui semblait tirer la femme des limbes. Et quel jour solennel, le jour de la présentation! Mme de Genlis nous en a gardé toute l'histoire. Il faut voir Mme de Puisieux la faisant coiffer trois fois et à la troisième fois n'étant pas encore tout à fait contente, tant une coiffure de présentation demande de talent, de travail, de patience. Mme de Genlis coiffée, c'est la poudre, c'est le rouge; puis le grand corps avec lequel on veut qu'elle dîne pour en prendre l'habitude. A la collerette, une discussion sans fin s'engage entre la maréchale d'Estrées et Mme de Puisieux; quatre fois on la met, quatre fois on l'ôte, quatre fois on la remet. Les femmes de chambre de la maréchale sont appelées à décider: la maréchale triomphe; mais cela n'arrête point la discussion, qui dure encore tout le dîner. On passe à la fin de la toilette, à la mise du panier et du bas de la robe. Puis arrive une grande répétition des révérences que Gardel a apprises; et ce sont des conseils, des remarques, des critiques sur le coup de pied donné par Mme de Genlis dans la queue de sa robe, lorsqu'elle se retire à reculons, coup de pied que l'on trouve trop _théâtral_. Puis enfin, au moment du départ, c'est encore du rouge foncé que Mme de Puisieux tire de sa boîte à mouches et dont elle rougit tout le visage de Mme de Genlis[53].

[53] Mémoires de Mme de Genlis, vol. 1.

Imaginez au lendemain de la présentation cette jeune femme s'avançant sur cette scène du grand monde dont la nouveauté l'éblouit, l'étourdit, effrayée par le public, étonnée par cette société qui la regarde, et au travers de laquelle elle marche d'un pas hésitant, comme en un pays plein de surprises. La voilà encore ignorante, ingénue, obéissant aux timidités de son sexe et de son éducation, aux instincts de son caractère, réservée, modeste, indulgente, douce aux autres, laissant échapper toutes les naïvetés naturelles de son âge, de son esprit, de son cœur; la voilà avec cette contenance un peu gauche, avec cet embarras qui ne se dissipe point aux premiers jours, avec cette mauvaise grâce de l'innocence qui fait sourire les vieilles femmes; la voilà avec ce petit air effarouché, l'air d'un petit oiseau qui n'a encore appris aucun des airs qu'on lui siffle[54]; la voilà faisant de petits sons qui n'aboutissent à rien, mettant un quart d'heure à revenir à elle après une révérence, ne sachant à peu près rien dire, rien jouer, ni rien cacher, pas même un commencement de tendresse conjugale, le dernier des ridicules! C'est alors que par toutes ses voix le siècle l'avertit, la reprend, la conseille, et lui fait la leçon avec son persiflage. Écoutons-le: «Comment! il y a six mois que le sacrement vous lie, et vous aimez encore votre mari! Votre marchande de modes a le même faible pour le sien; mais vous êtes marquise... Pourquoi cet oubli de vous-même lorsque votre mari est absent, et pourquoi vous parez-vous lorsqu'il revient?... Empruntez donc le code de la parure moderne; vous y lirez qu'on se pare pour un amant, pour le public ou pour soi-même... Dans quel travers alliez-vous donner l'autre jour? Les chevaux étaient mis pour vous mener au spectacle; vous comptiez sur votre mari, un mari français! Vouliez-vous donner la comédie à la comédie même?... Garderez-vous longtemps cet air de réserve si déplacé dans le mariage? Un cavalier vous trouve belle, vous rougissez; ouvrez les yeux. Ici les dames ne rougissent qu'au pinceau... En vérité, Madame, on vous perdrait de réputation. Eh quoi! d'abord une antichambre à faire pitié, des laquais qui se croient à _Monsieur_ comme à _Madame_, qui imaginent qu'ils ne sont en maison que pour travailler, qui ont un air respectueux pour un honnête homme à pied qui arrive, qui tirent une montre d'argent si on demande l'heure, des laquais sans figure et qui sont de trois grands pouces au-dessous de la taille requise!... Vous, Madame, on vous trouve levée à huit heures: si vous sortiez du bal, vous seriez dans la règle. Et que faites-vous? vous êtes en conférence avec votre cuisinier et votre maître d'hôtel... Enfin il vous souvient que vous avez une toilette à faire. Mais que vous en connaissez peu l'importance, l'ordre et les devoirs! Vous n'avez que dix-huit ans et vous y êtes sans hommes; on y voit deux femmes que vous ne grondez jamais. La première garniture qu'on vous présente est précisément celle qui vous convient. La robe que vous avez demandée, vous la prenez effectivement... Le dîner sonne et vous voilà dans la salle de compagnie lorsque la cloche parle encore. N'y avait-il plus de rubans à placer? Mais quelle est la surprise de tout le monde? Votre maître d'hôtel vient annoncer à _Monsieur_ qu'il est servi... Après la table vous voulûtes pousser la conversation. Songez que vous êtes à Paris. L'ennui appela bientôt le jeu; je vous vis bâiller, et c'était la _comète!_ un jeu de la cour. A propos, il m'est revenu qu'on la jouait depuis quatre jours lorsque vous demandâtes ce que c'était. Une bourgeoise du Marais fit la même question le même jour... On étala pour intermède les sacs à ouvrage. Qu'est-ce qui sortit du vôtre? des manchettes pour votre mari. Sera-ce donc en vain que la France aura inventé les _nœuds_ pour distinguer les mains de condition des mains roturières?... Vous vous placez sans avoir dit aux glaces que vous êtes à faire peur, que vous êtes faite comme une folle... Vous allez aux Tuileries les jours d'opéra et au Palais-Royal les autres jours. Vous faites pis, on vous y voit le matin... On croirait que vous ne cherchez la promenade que pour bien vous porter. Et lorsque vous y paraissez aux jours marqués et aux heures décentes, comment êtes-vous mise? l'aune de vos dentelles est à cinquante écus... Que faisiez-vous dimanche dernier dans votre paroisse, à dix heures du matin? Déjà habillée! Et qui le croira? sans _sac_! Est-ce ainsi? Est-ce à dix heures? Est-ce dans sa paroisse qu'une femme de condition entend la messe? Est-il bien vrai que vous assistez aux vêpres? Le marquis de *** vous en accuse, en disant que vous faites ridiculement votre salut. On pourrait vous passer quelques sermons, mais jamais ceux qui convertissent: une jolie femme est faite pour les jolis sermons: ils s'annoncent assez par l'affluence des équipages et le prix des chaises. Il est ignoble de s'édifier pour deux sols...» Et ainsi continue la raillerie, l'instruction sur tout ce qui manque à la jeune femme. Quoi? point de grâces à s'effrayer d'une souris, d'une araignée, d'une mouche! point de grâces à se plaindre du mal que l'on sent! point de grâces à se plaindre du mal que l'on ne sent pas! Point même de grâces d'ajustement: des robes de goût, il est vrai, mais les garnitures ne sont pas de la Duchapt. Puis un panier dont le diamètre est tronqué d'un pied, et qui n'est pas de la bonne faiseuse; de beaux diamants, mais ils ne sont pas montés par Lempereur. Et les grâces du langage, quelle pauvreté! La jeune femme ne parle-t-elle pas avec la dernière des simplicités? Pour les grâces de caprice, c'est encore pis: elle est là-dessus d'une misère! Si elle a demandé ses chevaux pour les six heures, on la voit en carrosse à six heures; le jeu qu'elle a proposé, elle le joue réellement; la personne qu'elle a reçue si bien hier, elle l'accueille encore aujourd'hui. Bref, elle est toujours la même, elle a de la suite, de la constance: cela est du _dernier uni_,--un mot qui dit tout en ce temps et qui condamne sans appel[55]!

[54] Lettres de la marquise du Deffand, 1812, vol. 1.

[55] Bagatelles morales. _Londres_, 1755. _Lettre à une dame anglaise._

Dans cette leçon ironique donnée aux ridicules de la jeune femme, il y a, caché sous la satire, le code des usages du temps, la constitution secrète de ses mœurs, l'idéal de ses modes sociales.

Au milieu du mensonge aimable de toutes choses, sous le ciel des salons et le firmament des plafonds peints, entre ces murs de soie aux couleurs célestes ou fleuries répétées par mille glaces, sur ces siéges où se dessinent les lacs d'amour, sur la marqueterie des parquets, au centre de ce petit musée de raretés, de fantaisies, de petits chefs-d'œuvre, de bijoux et de fantoches répandus dans les appartements, à la campagne même, dans ces jardins qui ne sont plus que terrasses, berceaux, escaliers, amphithéâtres, bosquets, la femme romprait toute harmonie si elle ne se défaisait de la simplicité et du naturel. Dans ce siècle de remaniement universel, d'enchantement général, pliant tout ce qui est matière à l'agrément factice d'un style à son image, refaisant jusqu'aux aspects de la terre et les arrangeant à son goût, mettant partout autour de l'homme et dans l'homme même, jusqu'au fond de sa pensée, la convention de l'art, la femme est appelée à être le modèle accompli de la convention, l'enfant de l'art par excellence. Il faut qu'elle prenne tous les accords de ce temps et de cette société, qu'elle atteigne à toutes ces grâces artificielles, «grâces de hasard formées après coup, que la vanité des parents a commencées, que l'exemple et le commerce des autres femmes avance, qu'une étude personnelle arrive à finir[56].» Des grâces de mode, le monde en demandera à toute sa personne, à son habillement, à sa marche, à son geste, à son attitude. Il exigera d'elle, dans les riens même, cette distinction, cette perfection de la manière que cherche et poursuit, sans pouvoir jamais l'atteindre, l'imitation de la bourgeoisie. Il lui imposera cette charmante comédie du corps, les penchements de tête, les sourires négligés, les rengorgements d'ostentation, les œillades, les morsures des lèvres, les grimaces, les minauderies, les airs mutins[57], et ce jeu de l'éventail sur lequel Carracioli a presque fait un traité: l'éventail, que l'on voit jouer sur la joue, sur la gorge, avec une si jolie prestesse, dont le _cli cli_ annonce si bien la colère, dont l'allée et la venue, comme une aile de pigeon, marque si bien le plaisir et la satisfaction, dont le coup mignonnement donné avec un _Finissez donc_ veut dire tant de choses! Et que d'autres coquetteries à apprendre: la façon de s'adoniser, de se moucheter, de se brillanter, de se présenter, de saluer, de manger, de boire en clignotant des yeux, de se moucher[58]!

[56] OEuvres complètes de Marivaux, 1781, vol. IX. Pièce détachée.

[57] Le Livre à la mode, nouvelle édition _marquetée, polie et vernissée_. En Europe, 100070060.

[58] Le livre des quatre couleurs. Aux quatre éléments. 4444.

Façons, physionomie, son de voix, regard des yeux, élégance de l'air, affectations, négligences, recherches, sa beauté, sa tournure, la femme doit tout acquérir et tout recevoir du monde. Elle doit lui demander ses expressions mêmes, ses mots, la langue nouvelle qui donne un éclat, une vivacité à la moindre des pensées d'une femme. Accoutumé à tout vouloir embellir, à tout peindre, à tout colorier, à prêter au moindre geste une impression d'agrément, au plus petit sourire une nuance d'enchantement, le siècle veut que les choses, sous la parole de la femme, se subtilisent, se spiritualisent, se divinisent. _Étonnant! miraculeux! divin!_ ce sont les épithètes courantes de la causerie. Une langue d'extase et d'exclamations, une langue qui escalade les superlatifs, entre dans la langue française et apporte l'enflure à sa sobriété. On ne parle plus que de _grâces sans nombre_, de _perfections sans fin_. A la moindre fatigue, on est _anéanti_; au moindre contre-temps, on est _désespéré_, on est _obsédé prodigieusement_, on est _suffoqué_. Désire-t-on une chose? On en est _folle à perdre le boire et le manger_. Un homme déplaît-il? C'est _un homme à jeter par les fenêtres_. A-t-on la migraine? on est d'une _sottise rebutante_. On applaudit à _tout rompre_, on loue _à outrance_, on aime _à miracle_[59]. Et cette fièvre des expressions ne suffit pas: pour être une femme «parfaitement usagée», il est nécessaire de zézayer, de moduler, d'attendrir, d'efféminer sa voix, de prononcer, au lieu de _pigeons_ et de _choux_, des _pizons_ et des _soux_[60].

[59] Le Papillotage, ouvrage comique et moral. _A Rotterdam_, 1767.--Le Grelot, ou les etc., etc. _Londres_, 1781.--Angola, histoire indienne avec privilége du Grand Mogol, 1741.

[60] Lettres récréatives et morales sur les mœurs du temps à M. le comte de ***, par l'auteur de la Conversation avec soi-même. _Paris_, 1768.

Mais ce n'est point seulement le personnage physique de la femme que la société change ainsi et modèle à son gré d'après un type conventionnel: elle fait dans son être moral une révolution plus grande encore. A sa voix, à ses leçons, la femme réforme son cœur et renouvelle son esprit. Ses sentiments natifs, son besoin de foi, d'appui, de plénitude, par une croyance, un dévouement, la règle dont l'éducation du couvent lui avait donné l'habitude, elle dépouille toutes ces faiblesses de son passé, comme elle dépouillerait l'enfance de son âme. Elle s'allége de toute idée sérieuse, pour s'élever à ce nouveau point de vue d'où le monde considère la vie de si haut, en ne mesurant ce qu'elle renferme qu'à ces deux mesures: l'ennui ou l'agrément. Repoussant ce qu'on appelle «des fantômes de modestie et de bienséance», renonçant à toutes les religions, à toutes les préoccupations dont son sexe avait eu en d'autres siècles les charges, les pratiques, les tristesses assombrissantes, la femme se met au niveau et au ton des nouvelles doctrines; et elle arrive à afficher la facilité de cette sagesse mondaine qui ne voit dans l'existence humaine, débarrassée de toute obligation sévère, qu'un grand droit, qu'un seul but providentiel: l'amusement; qui ne voit dans la femme, délivrée de la servitude du mariage, des habitudes du ménage, qu'un être dont le seul devoir est de mettre dans la société l'image du plaisir, de l'offrir et de la donner à tous.