La femme au dix-huitième siècle
Part 27
Éloquence, intelligence, discernement du nœud des questions, éclairs du raisonnement, puissance de la déduction, imagination des solutions, habileté stratégique, science des marches et des contre-marches sur le terrain mobile de la cour, où le pied glisse et ne peut poser, toutes ces qualités, tous ces dons obéissent, chez ces femmes, à une force supérieure qui règle leur emploi, les régit, leur commande, leur donne le mot d'ordre et le point d'appui. Cette faculté morale et véritablement supérieure, qui dépasse même, chez les mieux douées, les facultés spirituelles, est la pénétration des caractères et des tempéraments, la perception des ambitions, des intérêts, des passions, du secret des âmes, en un mot, cette intuition native que développent l'usage, l'expérience, la nécessité, la connaissance des hommes. La connaissance des hommes, voilà la science véritablement propre à la femme du dix-huitième siècle, l'aptitude la plus haute de sa fine et délicate nature, l'instinct général de son temps, presque universel dans son sexe, qui révèle sa profondeur et sa valeur cachées. Car, si elle éclate chez beaucoup de femmes, cette connaissance se laisse apercevoir chez presque toutes. Si elle ne s'affirme pas par des lettres, des mémoires, des conférences, elle s'échappe dans la causerie par des paroles, par des mots. Aux femmes d'État, aux femmes d'affaires, les femmes de cour ne le cèdent point en pénétration. Elles aussi sous leur air de futilité font leur étude de l'homme. Dans cet air subtil de Versailles, leur observation s'exerce tout autour d'elles et ne repose point un instant. Elles creusent tout ce qui est apparence, elles percent tout ce qui est dehors; elles interrogent les gens à leur portée, elles les tâtent, elles les reconnaissent, et elles arrivent à préjuger leurs mouvements, leurs résolutions, leurs façons d'agir dans telle ou telle circonstance, à fixer, comme dans un cercle de probabilités presque infaillibles, leurs inconstances, même le battement et le jeu de leur cœur. Mme de Tencin laissera de la faiblesse royale de Louis XV un portrait que nul historien n'égalera; mais qui dira le dernier mot sur la faiblesse humaine de ce Roi? Qui le jugera à fond? Qui indiquera avec une vivacité et une précision admirables la physionomie de l'homme et de l'amant? Qui connaîtra Louis XV mieux que Mme de Pompadour elle-même? La femme que Mme du Hausset appelle «la meilleure tête du conseil de Mme de Pompadour,» la maréchale de Mirepoix, qui, lors des alarmes données à la favorite par Mlle de Romans, rassure ainsi son amie: «Je ne vous dirai pas qu'il vous aime mieux qu'elle, et si, par un coup de baguette, elle pouvait être transportée ici, qu'on lui donnât ce soir à souper, et qu'on fût au courant des ses goûts, il y aurait peut-être pour vous de quoi trembler. Mais les princes sont avant tout des gens d'habitude. L'amitié du Roi pour vous est la même que pour votre appartement, vos entours; vous êtes faite à ses manières, à ses histoires; il ne se gène pas, ne craint pas de vous ennuyer: comment voulez-vous qu'il ait le courage de déraciner tout cela en un jour[557]?»
[557] Mémoires de Mme du Hausset.
Hors de Versailles même, au-dessous de la sphère des affaires et des intrigues, au foyer, dans la famille, dans le ménage, cette perspicacité était encore une arme et une supériorité de la femme. Jeune fille, elle en avait déjà fait usage pour juger les partis qu'on lui offrait, découvrir sous le sourire des hommes qui cherchaient à lui plaire les indices d'une humeur violente, de la jalousie, de l'injustice, les menaces d'une tyrannie. Mariée, elle ne gardait pas une illusion sur son mari; elle le voyait à fond, elle le mettait à jour, elle le jugeait froidement, sans passion comme sans pitié. Souvent, elle le connaissait mieux qu'il ne se connaissait lui-même; et quel portrait elle en faisait d'une parole légère et volante! L'analyse en courant mettait l'homme à nu tout entier. Chaque mot touchait un ridicule, une fibre molle; chaque mot montrait quelle expérience la femme avait des goûts, des caprices, de la volonté, des complaisances, des chimères de ce mari qu'elle démontait sentiment à sentiment, et dépouillait pièce à pièce, ne lui laissant pas même l'amour qu'il croyait avoir pour elle et qu'il n'avait pas. «M. de Jully serait bien étonné, disait Mme de Jully à sa belle-sœur, si on venait lui apprendre qu'il ne se soucie pas de moi. Ce serait un cruel tour à lui jouer et à moi aussi, car il serait homme à se déranger tout à fait si on lui faisait perdre cette manie[558]...»
[558] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
Toutes ces clairvoyances si fines, appelées par un contemporain «des lisières pour conduire les hommes[559]», la femme du dix-huitième siècle les possède donc. Les plis de l'amour-propre, le secret des modesties, le mensonge des grandeurs, les affectations de noblesse, ce que l'homme cache, ce qu'il simule, toutes les manières de légèreté, les moindres nuances des physionomies morales n'ont rien qui échappe à son coup d'œil. Occupées sans cesse à observer, forcées par les besoins de leur domination, par leur place dans la société, par les intérêts de leur sexe, par l'inaction même, à ce travail continu, incessant, presque inconscient, du jugement, de la comparaison, de l'analyse, les femmes de ce temps arrivent à cette sagacité qui leur donne le gouvernement du monde, en leur permettant de frapper juste et droit aux passions, aux intérêts, aux faiblesses de chacun; tact prodigieux, que les femmes d'alors acquièrent si vite, et dont l'éducation leur coûte si peu, qu'il semble en elles un sens naturel. Et ne dirait-on pas qu'il y a de l'intuition dans l'expérience de tant de jeunes femmes possédant cet admirable don de la femme du dix-huitième siècle: la science sans étude, la science qui faisait que les savantes savaient beaucoup sans érudition, la science qui faisait que les mondaines savaient tout sans avoir rien appris? «Les jeunes intelligences devinaient plutôt qu'elles n'apprenaient,» a dit d'un mot profond Sénac de Meilhan.
[559] Essai sur le caractère, les mœurs et l'esprit des femmes dans les différents siècles, par Thomas. _Paris_, 1772.
Ce génie, cette habitude de perception, de pénétration, cette rapidité et cette sûreté du coup d'œil mettaient au fond de la femme une raison de conduite, un esprit souvent caché par les dehors du dix-huitième siècle, mais qu'il est pourtant facile de discerner par tous les traits qu'il a laissé échapper. Cet esprit était la personnalité et la propriété du jugement appliqué à la vérité des choses, rapporté à la réalité de la vie: l'esprit pratique. Quand on fouille l'intelligence des femmes de ce temps, c'est là ce qu'on trouve, au bout de la légèreté, un terrain ferme, froid et sec, où s'arrêtent tous les préjugés, toutes les illusions, souvent toutes les croyances. Un «épais bon sens», c'est l'âme de cette intelligence, une âme que rien n'échauffe, mais qui éclaire tout. Un homme lui demandera-t-il conseil? Ce bon sens de la femme lui répondra «de se faire des amies plutôt que des amis. Car au moyen des femmes on fait tout ce que l'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop dissipés, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels, pour ne pas négliger les vôtres, au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce que par oisiveté. Mais de celles que vous croirez pouvoir vous être utiles, gardez-vous d'être autre chose que l'ami[560].»
[560] Mémoires de Marmontel, vol. II.
Que de leçons, quelle finesse, parfois quelle effrayante profondeur et quelles extrémités dans ce positivisme de l'appréciation et de l'observation, dans ce scepticisme imperturbable et qui paraît naturel! Cette sagesse désabusée de Dieu, de la société, de l'homme, de la foi en quoi que ce soit, faite de toutes les défiances et de toutes les désillusions, absolue et nette comme la preuve d'une opération mathématique, n'ayant qu'un principe, la reconnaissance du fait, cette sagesse mettra dans la bouche d'une jeune femme: «C'est à son amant qu'il ne faut jamais dire qu'on ne croit pas en Dieu; mais à son mari, cela est bien égal, parce qu'avec un amant il faut se réserver une porte de dégagement. La dévotion, les scrupules coupent court à tout[561].» Elle fera dire à la femme de Piron, à laquelle Collé vantait un jour la probité d'un homme: «Quoi! un homme qui a de l'esprit comme vous donne-t-il dans le préjugé du _tien_ et du _mien_[562]?» Elle donnera enfin à la femme ce mépris complet de l'humanité, cette incrédulité à l'honneur des hommes qui fit sortir du cœur de Mme Geoffrin le mot trouvé sublime par le comte de Schomberg. Mme Geoffrin avait fait à Rulhière des offres très-considérables pour qu'il jetât au feu son manuscrit sur la Russie. Rulhière s'indignait à la proposition, déployait de l'éloquence, lui démontrait avec feu l'indignité et la lâcheté de l'action qu'elle lui demandait. Mme Geoffrin le laissa parler; puis, quand il eut fini: «En voulez-vous davantage?» Ce fut toute sa réponse[563].
[561] Mémoires de Mme d'Épinay, vol. I.
[562] Journal de Collé, vol. I.
[563] Correspondance de Grimm, vol. X.
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Telle est la valeur morale de la femme au dix-huitième siècle. Étudions maintenant sa valeur intellectuelle, spirituelle, littéraire. Une parole, un livre, des lettres, les goûts de son sexe vont nous la montrer.
Le premier trait de cette intelligence de la femme dans la compréhension et le jugement des choses de l'esprit est un sens correspondant à ses facultés morales: le sens critique. Un conseil de femme du dix-huitième à un débutant qui lui avait lu une comédie fera paraître mieux que toute appréciation dans toute son étendue, dans toute sa force, ce sens rare et d'apparence contraire au tempérament de la femme. «A votre âge, lui dit cette femme après la lecture, on peut faire de bons vers, mais non une bonne comédie; car ce n'est pas seulement l'œuvre du talent, c'est aussi le fruit de l'expérience. Vous avez étudié le théâtre; mais, heureusement pour vous, vous n'avez pas encore eu le temps d'étudier le monde. On ne fait point de portraits sans modèles. Répandez-vous dans la société. L'homme ordinaire n'y voit que des visages, l'homme de talent y démêle des physionomies; et ne croyez pas qu'il faille vivre dans le grand monde pour le connaître, regardez bien autour de vous, vous y apercevrez les vices et les ridicules de tous les états. A Paris surtout, les sottises et les travers des grands se communiquent bien vite aux rangs inférieurs, et peut-être l'auteur comique a-t-il plus d'avantage à les y observer, par cela même qu'ils s'y montrent avec moins d'art et des formes moins adoucies. A chaque époque il y a dans les mœurs un caractère propre et une couleur dominante qu'il faut bien saisir. Savez-vous quel est le trait le plus marquant de nos mœurs actuelles?--Il me semble que c'est la galanterie, dit le débutant.--Non, c'est la vanité. Faites-y bien attention, vous verrez qu'elle se mêle à tout, qu'elle gâte tout ce qu'il y a de grand, qu'elle dégrade les passions, qu'elle affaiblit jusqu'aux vices[564].» Où trouver du théâtre comique une appréciation plus haute et plus juste? Où trouver un _Art poétique_ de la comédie aussi bref, et lui montrant avec une telle précision sa proie, son but, ses couleurs, ses matériaux, la grande idée sociale qu'elle doit saisir sur le vif, sur le vrai de la nature et de l'humanité contemporaine?
[564] Mélanges de littérature, par Suard. _Paris_, 1805, vol. I.
Expérience de la société, peinture des portraits d'après les modèles, étude des physionomies démêlées sous les visages, ce que cette femme indique fera dans ce siècle le génie d'écrivain d'une femme. Un chef-d'œuvre sortira en ce temps d'une main féminine; et ce n'est point l'imagination qui inspirera ce chef-d'œuvre: c'est l'observation qui le dictera, l'observation qui y fera parler le cœur même, l'observation psychologique qui y descendra jusqu'au fond de la passion, et l'interrogera jusqu'au bout. La femme qui écrira ce livre étrange et charmant, Mme d'Épinay, l'écrira séduite et tentée par un roman de Rousseau: elle-même croira écrire un roman; et ce sera sa vie qu'elle ouvrira, son temps qu'elle mettra à nu. Elle aura voulu s'approcher de la _Nouvelle Héloïse_: elle atteindra aux _Confessions_.
Il y a un homme dans les _Confessions_ de Rousseau; il y a une société dans les Mémoires de Mme d'Épinay. Le mariage, le ménage, l'amour, l'adultère, les institutions et les scandales établis y passent, y revivent, s'y déroulent et s'y développent. Autour de chaque fait l'air du temps circule; les conversations ont un bruit de voix: on entend le tapage de la table de Quinault. On écoute aux portes cette scène de jalousie entre Mme d'Épinay et Mme de Vercel, scène admirable, supérieure en naturel, en dramatique voilé, à tous les dialogues de notre théâtre. Les figures de femmes qui défilent dans le livre se détachent du papier: Mme d'Arty, Mme d'Houdetot, Mme de Jully, Mlle d'Ette, sont des personnages qui respirent, leur souffle passe dans leurs paroles. Duclos effraye, et Rousseau ressemble à faire peur; les petits hommes, les Margency apparaissent, fouillés d'un mot, esquissés jusqu'à l'âme en passant. Confessions sans exemple, où de l'étude du monde qui l'entoure, de son mari, de son amant, de ses amis, de sa famille, la femme qui revient sans cesse à l'étude d'elle-même, à l'aveu de ses faiblesses, creuse son esprit, creuse son cœur, en raconte les battements, en expose les lâchetés! La connaissance de soi-même, la connaissance des autres, n'ont peut-être jamais été si loin sous la plume d'un homme: elles n'iront pas plus loin sous une plume de femme.
Mais le livre n'est en ce temps que la manifestation accidentelle de l'intelligence de la femme. Sa pensée, sa force et sa pénétration d'esprit, sa finesse d'observation, sa vivacité d'idée et de compréhension, éclatent à tout instant sous une forme tout autre, dans le jet instantané de la parole. La femme du dix-huitième siècle se témoigne avant tout par la conversation.
Cette science qui se dérobe à toutes les analyses, dont les principes échappent à tous ceux qui l'étudient en ce siècle, à Swift comme à Moncrif, à Moncrif comme à Morellet; ce talent indéfinissable, sans principes, naturel comme la grâce, ce génie social de la France, l'art de la conversation est le génie propre des femmes de ce temps. Elles y font entrer tout leur esprit, tous leurs charmes, ce désir de plaire qui donne l'âme au savoir-vivre et à la politesse, ce jugement prompt et délicat qui embrasse d'un seul coup d'œil toutes les convenances, par rapport au rang, à l'âge, aux opinions, au degré d'amour-propre de chacun. Elles en écartent le pédantisme et la dispute, la personnalité et le despotisme. Elles en font le plaisir exquis que tous se donnent et que tous reçoivent. Elles y mettent la liberté, l'enjouement, la légèreté, le mouvement, des idées courantes et volant de main en main. Elles lui donnent ce ton de perfection inimitable, sans pesanteur et sans frivolité, savant sans pédanterie, gai sans tumulte, poli sans affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoque. Les maximes et les saillies, les caresses et la flatterie, les traits de l'ironie se mêlent et se succèdent dans cette causerie, qui semble mettre tour à tour sur les lèvres de la femme l'esprit ou la raison. Point de dissertation: les mots partent, les questions se pressent, et tout ce qu'on effleure est jugé. La conversation glisse, monte, descend, court et revient; la rapidité lui donne le trait, la précision la mène à l'élégance. Et quelle aisance de la femme, quelle facilité de parole, quelle abondance d'aperçus, quel feu, quelle verve pour faire passer cette causerie coulante et rapide sur toutes choses, la ramener de Versailles à Paris, de la plaisanterie du jour à l'événement du moment, du ridicule d'un ministre au succès d'une pièce, d'une nouvelle de mariage à l'annonce d'un livre, d'une silhouette de courtisan au portrait d'un homme célèbre, de la société au gouvernement! Car tout est du ressort et de la compétence de cette conversation de la femme; qu'un propos grave, qu'une question sérieuse se fasse jour, l'étourderie délicieuse fait place, chez elle, à la profondeur du sens; elle étonne par ce qu'elle montre soudainement de connaissances et de réflexions imprévues, et elle arrache à un philosophe cet aveu: «Un point de morale ne serait pas mieux discuté dans la société de philosophes que dans celle d'une jolie femme de Paris[565].»
[565] Julie, ou la Nouvelle Héloïse.
Où retrouver pourtant cette conversation de la femme du dix-huitième siècle, cette parole morte avec sa voix? Dans un écho, dans cette confidence de l'esprit d'un temps à l'oreille de l'histoire: la lettre.
L'accent de la conversation de la femme du dix-huitième siècle se trouve là endormi, mais vivant. Cette relique de sa grâce, la lettre, est sa causerie même. Elle en garde le tour et le bavardage, l'étourdissement et l'heureuse folie. Sous la main de la femme qui se hâte, qui brusque l'écriture et l'orthographe des mots, la vie du temps semble pétiller; quand elle l'attrape et la raconte au passage, l'esprit déborde de sa plume comme la mousse d'un vin de souper. C'est un style à la diable, qui va, qui vient, qui se perd, qui se retrouve, une parole qui n'écoute rien et qui répond à tout, une improvisation sans dessin, pleine de bruit, de couleur, de caprice, brouillant les mots, les idées, les portraits, et laissant du mouvement de ce monde mille images pareilles aux morceaux d'un miroir brisé. N'en donnons qu'un morceau, un fragment, le commencement de cette lettre de femme, datée des eaux à la mode, de Forges:
«Ah bon Dieu que vous avés bien raison ma chère marmote quel chien de train et quelle chienne de vie et surtout quelles chiennes de gens, rien n'est comparable aux personnes vraiment les noms n'en aprochent pas, les visages et les stiles sont bien autres choses, c'est un ennui, un cavagnol, des compliments, des bêtises, des gayetés et surtout des agréments à souffleter, des mérites fort propres aux galères et des dévotions faites comme de cire pour l'enfer, mais une madame Danlezy pleine de grâces qui n'est pourtant rien auprès de Mme de la Grange, qui avant hier n'avoit que soixante et onze ans, une grande fille, et un lait répandu de sa dernière couche il y a quatre ans, mais qui depuis hier y a ajouté un gouëtre de demi aulnes qui lui est survenu dans la nuit, la pauvre femme couchée étique s'est réveillée ni plus ni moins qu'un roi de Sardaigne très-étoffé, voilà de ces coups de la fortune que ces eaux icy procurent plus souvent à des mousquetaires qu'à des accouchées septuagénaires, mais que faire, il faut bien que la pauvre femme, après avoir sans doute reçu la rosée du ciel accepte la graisse de la terre avec résignation...[566]»
[566] Lettre autographe de la duchesse de Chaulnes. Portraits intimes du dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Goncourt. (_Sous presse_).
Toutefois la verve folle, le bavardage pétillant, l'esprit étourdissant, ne sont point le plus grand signe des lettres de femmes du dix-huitième siècle. Les correspondances montrent, encore plus que les conversations, un caractère de sérieux et de profondeur chez la femme. Le fond le plus ordinaire du genre épistolaire n'est plus, comme au siècle précédent, le tableau, l'image, la peinture. La lettre se remplit de réflexions, de pensées: l'analyse, le jugement, l'idée y entrent et s'y font la place la plus large. Le bruit mondain y passe, les chansons, les anecdotes y ont leur écho, mais dans un coin, dans un retour de page, et comme en post-scriptum. Ce qui y parle le plus haut, ce sont des théories morales. La lettre a, comme celle qui l'écrit, ce que Mme de Créqui appelait «des moments de _solidité_». Qu'on feuillette ces feuilles légères et frémissantes échappées à la main des femmes les plus mondaines et les plus dissipées d'apparence: la pensée de la femme y soulève les questions les plus grandes et les plus délicates. Elle y interroge à tout moment l'âme humaine dans son âme. Elle s'élève à des réflexions sur le bonheur; elle définit, elle indique les goûts et les passions qui peuvent y mener. Elle apprécie et pèse les préjugés sociaux. A propos d'un livre nouveau, dont elle montre d'un mot «la pauvreté pomponnée», à propos d'une gloire vivante dont elle discerne «les manigances», elle laisse tomber des réflexions sur le bien et le mal moral, sur la morale humaine, sur l'origine et la légitimité des passions. Le portrait d'un charlatan de vertu l'amène à tracer sur le papier l'idéal de la vertu. Société, gouvernement, mœurs, lois, ordre public, tout le programme de la conversation de Mme de Boufflers défile dans ces épîtres, sans que la femme qui tient la plume paraisse y songer: ce sont des thèmes qu'elle rencontre naturellement «à travers choux», et dont elle descend plus naturellement encore pour en venir à un petit singe qui lui a fait caca dans la main.
Rien de trop ardu, rien de trop viril pour cette philosophie épistolaire de la femme: elle s'entretient avec sa raison personnelle, son instinct naturel, de la peur du néant, de la crainte de la mort, qu'elle appelle avec Young «la propriétaire du genre humain». En se jouant, en riant, elle enfile, comme elle dit, la plus profonde métaphysique, une métaphysique «à quatre deniers». Elle soulève les problèmes psychologiques; elle estime les théories, les systèmes, elle les réduit en principes courts et substantiels. Après Grotius, Puffendorff, Barbeyrac, elle parle du droit naturel en quelques lignes; après Fénelon, elle refait l'éducation des filles en quelques pages. Un _moi_ qui réfléchit, qui juge, qui compare, qui se rend compte de lectures faites, selon le mot d'une femme, _moralistement_, un _moi_ qui n'accepte rien de l'opinion des autres, et qui raisonne sur ses sensations, sur ses doutes, sur sa religion même, sur tout ce qu'il sait, sur tout ce qu'il sent, sur tout ce qu'il croit, voilà ce qu'on est étonné de trouver dans ces lettres de femmes du dix-huitième siècle, où tant de finesse se joint à tant de perspicacité, tant de hauteur à tant de délicatesse, tant de force d'esprit à si peu de discipline morale. La pensée y règne, elle y maîtrise l'imagination, elle y laisse à peine parler le cœur; elle y fait taire la sensation sous la formule, le sentiment sous la définition, la passion sous l'axiome. Et à force d'aiguiser cet esprit de dissertation philosophique et de personnalité critique, à peine si la réflexion et la pensée laissent à la fin du siècle la tendresse et le cri de l'âme aux lettres de la femme[567].
[567] Mme Necker assure que Mme Geoffrin s'était imposé la loi d'écrire tous les jours deux lettres et que Mme du Deffand faisait plusieurs brouillons du plus insignifiant billet du matin. (Mélanges de Mme Necker, vol. II.)
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