La femme au dix-huitième siècle
Part 26
[544] Manuel des toilettes.
[545] Recueil des coiffures.--En 1781, après ses couches, elle mettra encore à la mode, avec ses cheveux coupés, la coiffure _à l'enfant_.
[546] Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly.
Vers 1780, une grande révolution s'accomplit dans la mode: la révolution de la simplicité, au milieu de laquelle Walpole, passant dans une voiture décorée de petits Amours se fait à lui-même l'effet du grand-père d'Adonis. A côté des hommes abandonnant l'usage de l'habit à la française, du chapeau sous le bras, de l'épée au côté, et ne se montrant plus guère dans ce grand costume qu'aux assemblées d'apparat et de noces, aux bals parés, aux repas de cérémonie, les femmes quittent les robes de grande parure. Se couvrant la gorge et le col, elles coupent ces queues de robes qui traînaient d'une aune derrière elles. Elles mettent à bas les grands paniers; et c'est à peine si, pour se donner une certaine ampleur, elles portent de petits _coudes_ aux poches. Le costume, la toilette n'est plus un décor magnifique, plein d'enflure, majestueux par le développement et l'extravagance d'ornements: la femme renonce même aux échafaudages de cheveux, elle se coiffe en bonnet, et, de toute l'ancienne toilette française, elle ne garde que le _corps_. Le renouvellement est complet. Il va de la tête aux pieds. Sur la tête, la femme ne porte plus une livre de poudre blanche. Elle s'est enfin laissé persuader que cette profusion de poudre grossit et durcit les traits, qu'elle affadit le visage des blondes, qu'elle noircit le teint des brunes. Et ce n'est plus, dans les coiffures, qu'un soupçon de poudre, encore atténué, éteint avec de la poudre blonde ou rousse. Enfin, dernier changement qui désole Rétif de la Bretonne, les femmes ne portent plus de souliers à hauts talons. Qui sait si la mode n'a pas été touchée de l'observation de l'anatomiste Winslow, que les hauts talons font remonter le mollet trop haut chez les femmes du monde, déplacement qui n'a pas lieu chez les danseuses, usant de souliers plats? Des souliers plats, c'est le nouveau goût de la femme faisant succéder à sa démarche voluptueuse et balancée par les mules, la démarche courante et l'allure cavalière de l'homme. La mode féminine ne s'ingénie plus qu'à être simple. Elle ne fait plus travailler les couturières et les tailleuses que sur la mode masculine ou la mode anglaise, ses deux patrons de simplicité. Ce ne sont plus que robes simples, les _chemises_, les robes _à l'anglaise_, _à la turque_, _à la créole_, _à la janséniste_, et les robes _à la Jean-Jacques Rousseau_ «analogues aux principes de cet auteur», robes de burat avec une alliance d'or au cou. Les cheveux s'arrangent en catogan, à la conseillère, en manière de perruques d'hommes de robe; et sur les cheveux, plus de lourds chapeaux, mais seulement une guirlande de roses. La redingote, le gilet coupé, et la cravate au col en guise de mouchoir, tel est le costume courant, à cette heure où la tenue du matin devient la tenue de la journée, où les femmes se présentent en casaquins à l'audience des ministres. La cour elle-même, la femme de cour est obligée de céder à ce grand mouvement de simplicité. Elle ne porte plus que des paniers moyens, des garnitures de jupes, des manches posées à plat et ne formant qu'un seul falbala; on lui voit même, innovation inouïe, un jupon et un corset qui ne sont pas de la même couleur. Des mères, la mode va aux enfants; on cesse d'en faire ces poupées et ces miniatures de grandes personnes que montrent jusque-là les gravures du siècle: ils prennent le chapeau de jonc, la veste et le gilet de la marinière. Les petites filles, les cheveux sans poudre et seulement retenus par un ruban bleu, n'ont plus qu'un fourreau blanc de mousseline sur un dessous de taffetas rose[547], toilette sans façon comme leur âge, laissant à leur vivacité, à leur activité, une liberté qui scandalise les vieilles gens habitués aux grands habits de l'enfance[548].
[547] Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly.
[548] Mémoires sur le règne de Louis XVI, par Soulavie, vol. VI.
Au milieu de cette mode rejetant tous les produits de Lyon, les lampas, les superbes droguets, les persiennes, les étoffes brochées en soie, en argent ou en or, éclate le goût des batistes et des linons, mode apportée à la France par la jeunesse d'une Reine. La femme se voue au blanc. Partout se montrent ces grands tabliers, ces amples fichus sur la gorge qui lui donnent un air piquant de chambrière et de tourière moqué par Mme de Luxembourg[549], chanté par le chevalier de Boufflers[550]. Puis à la simplicité des étoffes blanches, se mêle la simplicité de cette paysannerie qui remplit alors les romans, les imaginations, les cœurs. Les bijoux rustiques en acier, les croix et les médaillons balancés à un cordon de cou, prennent la place des diamants qu'on n'ose plus porter. Chapeau _à la laitière_, _à la bergère_, _à la vache_, coiffures _à l'ingénue_, bonnets _à la Jeannette_, souliers _à la Jeannette_, habit de bal _à la paysanne_, c'est une garde-robe qui semble sortir de la corbeille de noces de l'_Accordée de village_. Et dans le zèle de ce retour au naturel, de ce furieux effort vers la naïveté du costume, vers l'ingénuité des dehors, la femme ne s'arrête pas là: il arrive, avant la révolution, un moment où toute la mode de la femme, tout ce qui l'habille et la pare, est _à l'enfant_.
[549] La maréchale de Luxembourg envoyait à sa petite fille la duchesse de Lauzun, pour étrennes et comme un persiflage de son engouement de cette mode, un tablier en toile d'emballage, garni d'une superbe dentelle.
[550] Correspondance secrète, vol. XII.--Mémoires de la République des lettres, vol. XX.
IX
LA DOMINATION ET L'INTELLIGENCE DE LA FEMME.
Chaque âge humain, chaque siècle apparaît à la postérité dominé, comme la vie des individus, par un caractère, par une loi intime, supérieure, unique et rigoureuse, dérivant des mœurs, commandant aux faits, et d'où il semble à distance que l'histoire découle. L'étude à première vue discerne dans le dix-huitième siècle ce caractère général, constant, essentiel, cette loi suprême d'une société qui en est le couronnement, la physionomie et le secret: l'âme de ce temps, le centre de ce monde, le point d'où tout rayonne, le sommet d'où tout descend, l'image sur laquelle tout se modèle, c'est la femme.
La femme, au dix-huitième siècle, est le principe qui gouverne, la raison qui dirige, la voix qui commande. Elle est la cause universelle et fatale, l'origine des événements, la source des choses. Elle préside au temps, comme la Fortune de son histoire. Rien ne lui échappe, et elle tient tout, le Roi et la France, la volonté du souverain et l'autorité de l'opinion. Elle ordonne à la cour, elle est maîtresse au foyer. Les révolutions des alliances et des systèmes, la paix, la guerre, les lettres, les arts, les modes du dix-huitième siècle aussi bien que ses destinées, elle les porte dans sa robe, elle les plie à son caprice ou à ses passions. Elle fait les abaissements et les élévations. Elle a, pour bâtir les grandeurs et pour les effacer, la main de la faveur et les foudres de la disgrâce. Point de catastrophes, point de scandales, point de grands coups qui ne viennent d'elle dans ce siècle qu'elle remplit de prodiges, d'étonnements et d'aventures, dans cette histoire où elle met les surprises du roman. Depuis l'exaltation de Dubois à l'archevêché de Cambrai jusqu'au renvoi de Choiseul, il y a derrière tout ce qui monte et tout ce qui tombe une Fillon ou une du Barry, une femme, et toujours une femme. D'un bout à l'autre du siècle, le gouvernement de la femme est le seul gouvernement visible et sensible, ayant la suite et le ressort, la réalité et l'activité du pouvoir, sans défaillance, sans apathie, sans interrègne: c'est le gouvernement de Mme de Prie; c'est le gouvernement de Mme de Mailly; c'est le gouvernement de Mme de Châteauroux; c'est le gouvernement de Mme de Pompadour; c'est le gouvernement de Mme du Barry. Et plus tard, l'amitié succédant aux maîtresses, ne verra-t-on point le règne de Mme de Polignac?
L'imagination de la femme est assise à la table du conseil. La femme dicte, selon la fantaisie de ses goûts, de ses sympathies, de ses antipathies, la politique intérieure et la politique extérieure. Elle donne ses instructions aux ministres, elle inspire ses ambassadeurs. Elle impose ses idées, ses désirs à la diplomatie, son ton, sa langue même et le sans façon de ses petites grâces, à la langue diplomatique qui ramasse sous elle, dans les dépêches de Bernis, des mots de ruelle et des familiarités de caillette. Elle ne manie pas seulement les intérêts de la France, elle dispose de son sang; et ne voulant absolument rien laisser à l'action même de l'homme qu'elle n'ait dessiné et conduit, marqué de l'empreinte de son génie, signé sur un coin de toilette de la signature de son sexe, elle commande jusqu'aux défaites de l'armée française avec ces plans de bataille envoyés aux quartiers généraux, ces plans où les positions sont figurées par des _mouches_[551]!
[551] Mémoires de Mme de Genlis, vol. X. Dictionnaire des étiquettes.
La femme touche à tout. Elle est partout. Elle est la lumière, elle est aussi l'ombre de ce temps dont les grands mystères historiques cachent toujours dans leur dernier fond une passion de femme, un amour, une haine, une lutte pareille à cette jalousie de Mme de Prie et de Mme de Pléneuf qui cause la chute de Leblanc[552].
[552] Revue rétrospective, vol. XV.
Cette domination des femmes, qui monte jusqu'au Roi, est répandue tout autour de lui. La famille ou l'amour met auprès du ministre une femme qui s'empare de lui et le possède: le cardinal de Tencin obéit à Mme de Tencin, Mme d'Estrades dispose du comte d'Argenson, le duc de Choiseul est mené par la duchesse de Gramont, sans laquelle peut-être il aurait accepté la paix que lui offrait la du Barry, Mme de Langeac a voix délibérative sur les lettres de cachet que Terray lance, Mlle Renard sur les promotions d'officiers généraux que M. de Montbarrey fait signer au Roi, Mlle Guimard sur les bénéfices ecclésiastiques que Jarente distribue. Des ministres, la domination de la femme descend aux bureaux des ministères. Elle enveloppe toute l'administration du réseau de ses mille influences. Elle s'étend sur tous les emplois, sur toutes les charges qui s'arrachent à Versailles. Par l'empressement des démarches, par l'étendue des relations, par l'adresse, la passion, l'opiniâtreté des sollicitations, la femme arrive à remplir de ses créatures les services de l'État. Elle parvient à devenir la maîtresse presque souveraine de la carrière de l'homme, une espèce de pouvoir secret qui dispense à chacun l'avancement selon ses mérites d'agrément. Qu'on écoute un témoin du temps sur l'universalité et la force de sa puissance: «Il n'y a personne, dit Montesquieu, qui ait quelque emploi à la cour, dans Paris, ou dans les provinces qui n'ait une femme par les mains de laquelle passent toutes les grâces et quelquefois les injustices qu'il peut faire. Ces femmes ont toutes des relations les unes avec les autres, et forment une espèce de république dont les membres toujours actifs se secourent et se servent mutuellement: c'est comme un nouvel État dans l'État; et celui qui est à la cour, à Paris, dans les provinces, qui voit agir des ministres, des magistrats, des prélats, s'il ne connaît les femmes qui les gouvernent, est comme un homme qui voit bien une machine qui joue, mais qui n'en connaît point les ressorts[553].»
[553] Lettres persanes. _Amsterdam_, 1731.
Régnant dans l'État, la femme est maîtresse au foyer. Le pouvoir du mari lui est soumis comme le pouvoir du Roi, comme le pouvoir et le crédit des ministres. Sa volonté décide et l'emporte dans les affaires domestiques comme dans les affaires publiques. La famille relève d'elle: l'intérieur semble être son bien et son royaume. La maison lui obéit et reçoit ses ordres. Des formules, inconnues jusqu'alors, lui attribuent une sorte de propriété des gens et des choses de la communauté, dont le mari est exclu. Dans la langue du temps, ce n'est plus au nom du mari, c'est au nom de la femme que tout est rapporté; c'est au nom de la femme que se fait tout le service: on va voir Madame, faire la partie de Madame, dîner avec Madame, on sert le dîner de Madame[554],--expressions nouvelles, dont la lettre suffit pour donner l'idée de la décroissance de l'autorité du mari, du progrès de l'autorité de la femme.
[554] Les Bagatelles morales.
Cette influence, cette domination sans exemple, cette souveraineté de droit presque divin, à quoi faut-il l'attribuer? Où en est la clef et l'explication? La femme du dix-huitième siècle dut-elle seulement sa puissance aux qualités propres de son sexe, aux charmes de sa nature, aux séductions habituelles de son être? La dut-elle absolument à son temps, à la mode humaine, à ce règne du plaisir qui lui apporta le pouvoir dans un baiser et la fit commander à tout, en commandant à l'amour? Sans doute, la femme tira de ses grâces de tous les temps, du milieu et des dispositions particulières de son siècle, une force et une facilité naturelles d'autorité. Mais sa royauté vint avant tout de son intelligence, et d'un niveau général si singulièrement supérieur chez la femme d'alors qu'il n'a d'égal que l'ambition et l'étendue de son gouvernement. Que l'on s'arrête un moment aux portraits du temps, aux peintures, aux pastels de Latour: l'intelligence est là dans ces têtes de femmes, sur ces visages, vivante. Le front médite. L'ombre d'une lecture ou la caresse d'une réflexion y passe, en l'effleurant. L'œil vous suit du regard comme il vous suivrait de la pensée. La bouche est fine, la lèvre mince. Il y a dans toutes ces physionomies la résolution et l'éclair d'une idée virile, une profondeur dans la mutinerie même, je ne sais quoi de pensant et de perçant, ce mélange de l'homme et de la femme d'État dont vous retrouverez les traits jusque sur la figure d'une comédienne, de la Sylvia. A étudier ces visages qui deviennent sérieux à mesure qu'on les regarde, un caractère net et décidé se montre sous la grâce; la pénétration, le sang-froid et l'énergie spirituelle, les puissances et les résistances de volonté de la femme que ces portraits ne voilent qu'à demi, apparaissent: l'expérience de la vie, la science de toutes ses leçons, se font jour sous l'air enjoué, et le sourire semble être sur les lèvres comme la finesse du bon sens et la menace de l'esprit.
Quittez les portraits, ouvrez l'histoire: le génie de la femme du dix-huitième siècle ne démentira pas cette physionomie. Vous le verrez s'approprier aux plus grands rôles, s'élargir, grandir, devenir, par l'application, l'étude, la volonté, assez mâle ou du moins assez sérieux pour expliquer, légitimer presque ses plus étonnantes et ses plus scandaleuses usurpations. Il s'élèvera au maniement des intérêts et des événements les plus graves, il touchera aux questions ministérielles; il s'interposera dans les querelles des grands corps de l'État, dans les troubles du royaume; il prendra la responsabilité et la volonté du Roi; il montera sur les hauteurs, il descendra aux détails de cet art redoutable et compliqué du gouvernement, sans que l'ennui l'arrête, sans que le vertige le trouble, sans que les forces lui manquent. La femme mettra ses passions dans la politique, mais elle y mettra aussi des talents sans exemple et tout inattendus. Son esprit montrera, comme son visage, certains traits de l'homme d'État; et l'on s'étonnera de voir par instants la maîtresse du Roi faire si dignement le personnage de son premier ministre.
Le succès, il est vrai, a manqué aux projets conçus ou accueillis par ces femmes qui en gouvernant la volonté royale ont gouverné les destins de la monarchie; leurs plans, leurs innovations, les systèmes de leurs conseillers, poursuivis par elles avec la constance de l'entêtement, leurs illusions opiniâtres ont abouti à des revers, à des défaites, à des malheurs. Mais les hommes politiques qui ont laissé un nom dans le dix-huitième siècle ont-ils été plus heureux que les femmes politiques? Qui a réussi parmi eux? Qui a commandé aux événements? Qui a fait l'œuvre qu'il voulait? Qui, parmi les plus fameux, n'a pas laissé derrière lui un héritage de ruine? Est-ce Choiseul? Est-ce Necker? Est-ce Mirabeau? Pour avoir eu contre elle la force qui en politique condamne et ne juge pas: la fortune, la femme du dix-huitième siècle n'en a pas moins déployé de remarquables aptitudes, de singuliers talents, d'étonnantes capacités sur le théâtre des plus grandes affaires. Elle y a apporté une grandeur supérieure aux instincts de son sexe; et l'on ne peut nier qu'elle ait possédé ce qui est le cœur du politique, ce qui fait l'élévation morale de l'ambition: l'amour de la gloire, et sinon le respect, au moins la préoccupation de la postérité. Elle y a apporté avant tout, elle y a fait paraître les deux qualités qui sont devenues, depuis elle, les deux forces des gouvernements modernes, le secret et l'art de régner: la séduction des hommes et l'éloquence.
Ces dons, la séduction, l'éloquence, un ministre du temps les a-t-il poussés plus loin que cette femme qui personnifie au dix-huitième siècle la femme d'État, que Mme de Pompadour? Un précieux témoignage va nous donner la mesure de son adresse politique, le ton de sa grâce insinuante, l'accent de sa voix, de cette voix de femme et de ministre qui se plie à tout et monte à tout, s'assouplit jusqu'à la caresse, se raidit jusqu'au commandement, répond, discute, et couvre tout à coup le raisonnement de son adversaire avec la réplique inspirée d'un grand orateur. Ce témoignage est le récit dialogué qu'un de ses ennemis, un parlementaire, le président de Meinières, a laissé des deux entrevues qu'il eut avec elle au sujet des affaires du Parlement. Qu'on le lise: on sortira de cette lecture comme M. de Meinières sort de l'antichambre où la favorite lui a parlé, avec l'étonnement et l'admiration. Tout d'abord, quelle attitude qui impose le respect! quel regard tombant de haut! puis quels yeux appuyés sur les yeux de l'homme qui lui parle! Le parlementaire, habitué pourtant à parler, rompu à l'assurance, cherche ses mots; sa voix tremble. Mme de Pompadour n'a pas une hésitation: elle dit ce qu'elle veut, et ne dit que ce qu'elle veut. Elle laisse engager M. de Meinières, elle l'encourage en le complimentant, elle l'arrête en lui opposant les dispositions du Roi, du Roi dont elle affirme avec une expression souveraine l'autorité royale. Quels retours habiles, lorsque dans cet homme, qui est le Parlement, et avec lequel elle veut traiter, elle cherche le cœur du père qui a son fils à placer, et qu'on peut par là plier aux accommodements, décider peut-être à abandonner les engagements de son corps, à écrire au Roi une lettre particulière de soumission! Aux objections de Meinières, comme tout de suite, après un mot de bienveillance, elle se relève, ramasse le mot _honneur_ que lui oppose le parlementaire, s'étend en termes superbes sur l'honneur qu'il y a à faire ce que le Roi désire, ce qu'il ordonne, ce qu'il veut! Puis lancée, entraînée, s'abandonnant à ses idées, et trouvant toujours le mot juste, elle jugeait toute la conduite du parlement, toute l'affaire des démissions, avec une parole courante, passant de la plus haute ironie aux plus heureux mouvements d'interpellation, aux questions pressantes, aux exclamations échappées de l'âme. Et la discussion reprenant, Mme de Pompadour faisait encore intervenir le Roi, elle le faisait pour ainsi dire apparaître en le dégageant de ses ministres, en lui attribuant une volonté personnelle: et c'était le droit de Louis XV, son pouvoir, qui semblaient parler dans sa voix; c'était, dans sa bouche, la colère d'un Roi qui se retourne contre une révolte, lorsqu'elle demandait à Meinières: «Mais, je vous demande un peu, messieurs du Parlement, qui êtes-vous donc pour résister comme vous faites aux volontés de votre maître?» Et la voilà lui exposant la position du Parlement de 1673 à 1715, se rappelant les dates, l'ordonnance de 1667, le lit de justice de 1673, n'oubliant rien, ne brouillant rien, toujours claire, rapide, vive, accablant le parlementaire qui sort de l'entrevue, troublé, déconcerté, extasié, poursuivi par la tentation et la majesté de cette parole de femme[555].
[555] Mélanges de littérature et d'histoire recueillis et publiés par la Société des Bibliophiles français. _Paris_, _Techener_, 1856.--Mémoires du maréchal de Richelieu, par Soulavie, 1793, vol. VIII.
Avant Mme de Pompadour, sur une scène moins brillante, au second plan des événements, derrière les courtisans et les maîtresses, le dix-huitième siècle n'avait-il point déjà montré une femme d'une activité prodigieuse, d'un esprit souple et hardi, d'une imagination fertile en toutes sortes de ressources, alliant le sang-froid à la vivacité, joignant à l'invention des expédients la vue d'ensemble d'une situation, possédant à la fois la largeur des conceptions et la science des moyens, mesurant les hommes, éclairant les choses, menant de l'ombre, où elle s'agite et travaille, du fond des mines qu'elle pousse de tous côtés sous la cour, la faveur des hommes et la faveur des femmes? Je veux parler de cette petite femme nerveuse et frêle, à la mine d'oiseau: Mme de Tencin, ce grand ministre de l'intrigue, qui un moment enveloppe tout Versailles et tient le Roi par les deux côtés, par le caprice et par l'habitude, par Richelieu et par Mme de Châteauroux. Mais aussi que de menées secrètes, que de mouvements auxquels suffisent à peine le jour et la nuit de cette femme employée, agitée, et s'avançant par ce qu'elle appelle «tous les souterrains possibles!» Ce n'est point, comme une Mme de Pompadour, une comédienne sublime et jalouse d'éblouir: c'est une ambitieuse enragée, adroite, infatigable, conduisant sourdement et à couvert la guerre contre les ministres et contre tout ce qui est à la cour un empêchement à la fortune de son frère. Et voyez-la marquer les positions sur la carte de la cour, percer les apparences, sonder les capacités, peser les réputations, les popularités, les ministres enflés et gonflés «de cent pieds au-dessous de leurs places», le génie des Belle-Isle, le talent des Noailles, elle ramène tout au juste point, elle conseille, elle avertit, elle dessine l'attaque, elle devine la défense avec une sagacité toujours nette, une lucidité à laquelle rien n'échappe, et qui saisit tout dans sa source. C'est cette femme, c'est Mme de Tencin, qui la première apprécie toute la vie que retire à un gouvernement l'apathie de son chef, cet embarras que met dans tous les rouages de l'administration l'indifférence du prince, cette léthargie qui du trône se répand dans toute la monarchie. C'est elle qui souffle son rôle à Mme de Châteauroux et lui inspire la grande pensée de son règne, en lui faisant passer l'idée d'envoyer son amant à la guerre; c'est elle qui, par les mains de la maîtresse, pousse Louis XV à l'armée et lui envoie prendre en Flandres cette robe virile d'un roi de France: la Gloire. Et là-dessus, quelles paroles elle a, quel jugement pratique et qui dépouille l'illusion pour toucher la vérité! «Ce n'est pas que, entre nous, dit-elle de Louis XV, il soit en état de commander une compagnie de grenadiers, mais sa présence fera beaucoup. Les troupes feront mieux leur devoir, et les généraux n'oseront pas manquer si ouvertement au leur. Dans le fait, cette idée me paraît belle, et c'est le seul moyen de continuer la guerre avec moins de désavantage. Un roi, quel qu'il soit, est pour les soldats et le peuple ce qu'était l'arche d'alliance pour les Hébreux; sa présence seule annonce des succès[556].»
[556] Correspondance du cardinal de Tencin et de Mme de Tencin, sa sœur, sur les intrigues de la cour de France, 1790.--Lettres de Mmes de Villars, la Fayette, de Tencin, 1823.