La femme au dix-huitième siècle
Part 25
Ce grand succès, cette gloire des premiers coiffeurs de dames furent, il faut le dire, achetés à peu de frais, et l'on exigea des coiffeurs de la fin du dix-huitième siècle de bien autres talents que les talents de Frison, tournant sans cesse dans le même cercle de simplicité, ne s'exerçant que sur des coiffures sans apprêt, et se pliant presque servilement à la nature. En effet, pendant tout le commencement du dix-huitième siècle, l'arrangement de la tête est presque stationnaire[517]: il consiste presque uniquement dans une coiffure basse aux boucles frisées sur laquelle on jette une plume, un diamant, un petit bonnet à plumes pendantes[518]. L'abandon des boucles frisées et une élévation presque insensible de la coiffure qui reste plate, c'est tout le changement qu'y amène le temps, jusqu'à la venue du révélateur qui commence la grande révolution des modes de la tête: Legros paraît. De la cuisine, des fourneaux du comte de Bellemare, il s'élève à cette académie où il tient trois classes, où il montre, pour valets de chambre, femmes de chambre, coiffeuses, cet art de _coëffer à fond_, auquel on se faisait la main sur la tête de jeunes filles du peuple qu'on payait vingt sols[519]. Dès 1763, il s'annonce, il affiche ses principes avec trente poupées toutes coiffées exposées à la foire Saint-Ovide. En 1765, cent poupées exposées chez lui montrent comme le corps de doctrine de ce nouvel art basé sur la proportion de la tête et l'air du visage. La même année, il publie son _Art de la coëffure des dames françoises_, où il se vante de l'invention de quarante-deux coiffures applaudies par la cour et la ville, et où il démontre par vingt-huit estampes tous les heureux contrastes que peuvent faire, avec _un tapé_ dans la coiffure encore basse et aplatie, les boucles biaisées, les boucles en marrons, les boucles brisées, les boucles en béquilles, les boucles frisées imitant le point de Hongrie, les boucles renversées, les boucles en coquilles, les boucles en rosette, les boucles en colimaçon[520], coiffures maigres et compliquées qui semblent faire descendre une _dragonne_ et ses deux boucles déroulées sur une épaule d'une tête d'impératrice romaine à petites frisures. Mais c'est un essor qui commence, c'est le premier vol de la mode nouvelle, c'est le point de départ des inventions et des théories qui vont approprier la parure à ce nouveau caractère de la grâce, la physionomie de chaque femme. Une philosophie de la toilette va donner à la coquetterie des conseils et des lois d'esthétique. Le siècle est en train de découvrir que la toilette d'une belle femme doit être entièrement épique, épique comme la Muse de Virgile, débarrassée de toute espèce de chiffon, de tout pomponnage, de tout ce qui ressemble aux _concetti_ modernes, absolument contraire en un mot à la toilette de la jolie femme. Que le charme d'une femme vienne d'un certain air, d'un rien répandu dans toute sa personne, de ce qu'on est convenu d'appeler «le je ne sais quoi», elle est indigne de plaire, si elle ne cherche toutes les fantaisies susceptibles d'agrément, si elle ne montre dans son ajustement tantôt le goût du sonnet, tantôt le goût du madrigal ou du rondeau, et le piquant même de l'épigramme, toutes les grâces du petit genre faites pour sa mine chiffonnée et ses yeux sémillants[521].
[517] Une de ces rares gravures de modes gravées par Caylus, d'après Coypel, nous montre cependant, à la date de mai 1726, une femme entourée de têtes à perruques, coiffées différemment et étiquetées _Dormeuse_, _Grande Coiffure_, _Papillon_, _Équivoque_, _Vergette_, _Maron_. (Cabinet des Estampes. Histoire de France.)--Les _Causeries d'un curieux_, de M. Feuillet de Conches, disent que, vers 1740, la Française se prit de passion pour les cheveux coupés courts et roulés en boucle, autour de la tête, en façon de perruque: une coiffure appelée par les plaisants _mirliton_.
[518] Dans _le Recueil de coiffures du costume actuel françois_ nous trouvons comme coiffure, de 1740 à 1750, des cheveux roulés sous un petit bonnet à barbes pendantes. Caraccioli nomme en 1759 des coiffures qui s'appelaient des _lézardes_ et des _séduisantes_.
[519] Tableau de Paris par Mercier.
[520] Livre d'estampes de l'art de la coëffure des dames françoises gravées sur les dessins originaux, d'après mes accommodages, par Legros, coëffeur de dames. _Paris_, 1765. Il a paru des suppléments.
[521] Correspondance de Grimm, vol. IX.
En 1763, la même année où Legros exposait ses poupées à la foire Saint-Ovide, paraissait l'_Enciclopédie carcassière, ou tableau des coiffures à la mode gravées sur les desseins des petites-maîtresses de Paris_, un petit livre devenu aujourd'hui une rareté. Était-ce une ironie que ce livre baroque qui avait pour sous-titre: _Introduction à la connoissance intime des allonges, pompons, papillottes, blondes, marlis, carmin, blanc de céruse, mouches, grimaces pour pleurer, grimaces pour rire, billets doux, billets amers et toute l'artillerie de Cupidon_. L'Encyclopédie carcassière était ornée de quarante-quatre coiffures dont les plus curieuses étaient: _à la Cabriolet_, _à la Maupeou_, _à la Baroque_, _à l'Accouchée_, _à la Petit-Cœur_, _à la Pompadour_, _à la Chausse-Trappe_, _à la Jamais vu_.
Ainsi renouvelé dans son principe, l'art de la coiffure devient le champ des imaginations et des émulations. On voit se lever la célébrité d'un autre coiffeur de dames, Frédéric, qui fait une terrible concurrence à l'ex-cuisinier, dont les dames du grand air n'ont jamais voulu reconnaître le goût; d'ailleurs elles lui gardent rancune d'avoir révélé qu'elles perdaient une grande partie de leurs cheveux par leur paresse à peigner leur chignon natté, gardé par elles souvent huit ou quinze jours sans un coup de peigne. Les coiffures de Legros sont bientôt abandonnées aux filles, aux courtisanes, et Legros lui-même disparaît au milieu de tous les coiffeurs en veste rouge, en culotte noire, en bas de soie gris[522] qui percent, remplissent Paris, coiffent à Versailles. La vogue en est si grande, le nombre en croît tellement que le corps des perruquiers en possession du privilége de coiffer les dames fait mettre à l'amende et emprisonner plusieurs coiffeurs. Aussitôt paraît un _Mémoire des coiffeurs des dames de Paris contre la communauté des maîtres barbiers, perruquiers, baigneurs, étuvistes_, mémoire assimilant l'art libéral du coiffeur de dames à l'art du poëte, du peintre, du statuaire, énumérant tout ce qu'il lui faut de talents, «de science du clair obscur», de connaissance des nuances, pour concilier la couleur de l'accommodage avec le ton de chair, pour distribuer les ombres, pour donner plus de vie au teint, plus d'expression aux grâces. Ce mémoire où les coiffeurs se réclamaient d'un astre, la chevelure de Bérénice, était appuyé par un poëme: _l'Art du coiffeur des dames contre le méchanisme des perruquiers à la toilette de Cythère_, 1765, qui demandait qu'on laissât croupir les perruquiers, «ces mécaniques ouvriers, dans la crasse,
Entre le savon et la tignasse.»
Suivait bientôt un second mémoire où les coiffeurs des dames de Paris, se portant au nombre de 1,200, et se donnant le titre de «premiers officiers de la toilette d'une femme», arguaient contre les perruquiers de la fréquence de changement des garçons perruquiers passant à chaque instant d'une boutique à une autre, et ne présentant par là nulle garantie suffisante pour un ministère de confiance tel que le leur. La querelle devenait un gros procès dans lequel entraient jusqu'aux coiffeuses. Un mémoire se publiait à Rouen où les _Coëffeuses, bonnetières et enjoliveuses_, réclamant l'exécution des statuts rédigés en leur faveur l'an 1478, déclaraient hautement qu'il y avait profanation à laisser les mains d'un perruquier toucher à une tête de femme. Le parti des coiffeurs, grandissant chaque jour, soutenu par les femmes, par toutes les élégantes de Paris[523], remportait à la fin une victoire éclatante: une Déclaration donnée à Versailles et enregistrée au Parlement, laissant subsister les coiffeuses pour le peuple et la bourgeoisie, agrégeait six cents coiffeurs de femmes à la communauté des maîtres barbiers et perruquiers. Et pour ramener les coiffeurs à ce nombre fixe de six cents, pour les empêcher de mettre sur leurs enseignes: _Académie de coiffure_, il faudra bientôt un Arrêt du Conseil[524].
[522] Galerie des modes, par Esnauts et Rapilly.
[523] Mémoires de la République des lettres, vol. IV.--Le Parfait ouvrage ou Essai sur la coëffure, traduit du persan par le sieur l'Allemand, coëffeur, neveu du sieur André, perruquier..... _A Césarée_, 1776.
[524] Mémoires de la République des lettres, vol. X.
Pendant cette grande lutte, Legros était mort. Il avait été étouffé sur la place Louis XV dans les fêtes données pour le mariage de Marie-Antoinette; Paris ne l'avait guère plus regretté que sa femme, et le nom de Léonard, le nom de Lagarde, le _Traité des principes de l'art de la coiffure des femmes_ par Lefèvre, achevaient l'oubli de son nom et de son livre on ouvrant la nouvelle ère de la coiffure française. Imaginez la plus étourdissante, la plus folle, la plus inconstante, la plus extravagante des modes de la tête, une mode ingénieuse jusqu'à la monstruosité, une mode qui tenait de la devise, du _sélam_, de l'allusion, de l'à-propos, du _rébus_ et du portrait de famille; imaginez cette mode, le prodigieux pot-pourri de toutes les modes du dix-huitième siècle, travaillée, renouvelée, sans cesse raffinée, perfectionnée, maniée et remaniée tous les mois, toutes les semaines, tous les jours, presque à chaque heure, par l'imagination des six cents coiffeurs de femmes, par l'imagination des coiffeuses, par l'imagination de la boutique des _Traits galants_, par l'imagination de toutes ces marchandes de modes qui doivent donner du nouveau sous peine de fermer boutique! Ce qui vole dans le temps, ce qui passe dans l'air, l'événement, le grand homme de l'instant, le ridicule courant, le succès d'un animal, d'une pièce ou d'une chanson, la guerre dont on parle, la curiosité à laquelle on va, l'éclair ou le rien qui occupe une société comme un enfant, tout crée ou baptise une coiffure. On est loin du temps où la mode s'espaçait d'années en années, où il fallait la fondation du _Courrier de la mode_ (1768) pour tirer de titres d'opéras-comiques trois bonnets en un an, les bonnets à _la Clochette_, à _la Gertrude_, à _la Moissonneuse_[525]. Au temps où nous sommes, à la mort de Louis XV, qu'est-ce que trois coiffures pour toute une année? A chaque coup de vent on voit changer les noms et les formes de ces manières d'architectures qui grandissent toujours aux grands applaudissements des hommes. Les hautes coiffures, au jugement du temps, prêtent une physionomie aux figures qui n'en ont point; elles atténuent les traits, elles arrondissent la forme trop carrée du visage des Parisiennes, qu'elles allongent en ovale, et dont elles voilent l'irrégularité ordinaire[526].
[525] En 1772, dans l'_Éloge des coiffures adressé aux dames_, le chevalier de l'ordre de Saint-Michel, après une longue énumération de coiffures, dit n'avoir fait usage que du trente-neuvième cahier des coiffures à la mode «qui contient seul 6 estampes, et chaque estampe 16 figures: total pour un seul cahier, 96 manières de se coiffer et pour les trente-neuf cahiers, 3,744 modes, seulement pour la tête».
[526] Correspondance de Grimm, vol. V.
L'allégorie règne dans la coiffure qui devient un poëme rustique, un décor d'Opéra, une vue d'optique, un panorama. La mode demande des parures de tête aux jardins, aux serres, aux vergers, aux champs, aux potagers, et jusqu'aux boutiques d'herboristerie: des groseilles, des cerises, des pommes d'api, des bigarreaux et même des bottes de chiendent jouent sur les cheveux ou sur le bonnet des femmes. La tête de la femme se change en paysage, en plate-bande, en bosquets où coulent des ruisseaux, où paraissent des moutons, des bergères et des bergers. Il y a des bonnets au _Parterre_, au _Parc anglais_[527]. Cette folie prodigieuse des accommodages composés, machinés, arrangés en tableaux, dessinés en culs-de-lampe de livres, en images de villes, en petits modèles de Paris, du globe, du ciel, le coiffeur Duppefort la peint d'après nature dans la comédie des _Panaches_, lorsqu'il parle d'élégantes voulant avoir sur la tête le jardin du Palais-Royal avec le bassin, la forme des maisons, sans oublier la grande allée, la grille et le café; lorsqu'il parle de veuves lui demandant un catafalque de goût et des petits Amours jouant avec des torches d'hyménée, de femmes désirant porter tout un système céleste en mouvement: le soleil, la lune, les planètes, l'étoile poussinière et la voie lactée; d'amantes qui veulent se montrer aux yeux de leur amant coiffées d'un bois de Boulogne garni d'animaux, ou d'une revue de la Maison du Roi[528]. Et comment crier à l'exagération, à la caricature? Ne dit-on point que Beaulard vient d'imaginer et de mettre sur la tête de la femme d'un amiral anglais la mer! une mer de Lilliput, faite de bouillons de gaze, une mer avec une flotte microscopique, bâtie de chiffons, l'escadre de Brimborion! Et ne voit-on point au commencement de 1774 dans les salons, dans les spectacles, cette coiffure incroyable, «infiniment supérieure, disait le temps, à toutes les coiffures qui l'ont précédée par la multitude de choses qui entrent dans sa composition et qui toutes doivent toujours être relatives à ce qu'on aime le plus;» ne voit-on pas cette coiffure du cœur, le _Pouf au sentiment_? Décrivons, pour en donner l'idée, celui de la duchesse de Chartres. Au fond est une femme assise dans un fauteuil et tenant un nourrisson, ce qui représente monsieur le duc de Valois et sa nourrice. A droite on voit un perroquet becquetant une cerise, à gauche un petit nègre, les deux bêtes d'affection de la duchesse. Et le tout est entremêlé des mèches de cheveux de tous les parents de madame de Chartres, cheveux de son mari, cheveux de son père, cheveux de son beau-père, du duc de Chartres, du duc de Penthièvre, du duc d'Orléans[529]! La vogue est aux coiffures parlantes: voici, à la mort de Louis XV, les coiffures à _la Circonstance_ qui pleurent le Roi au moyen d'un cyprès et d'une corne d'abondance posée sur une gerbe de blé; voici les coiffures à l'_Inoculation_ où le triomphe du vaccin est figuré par un serpent, une massue, un soleil levant et un olivier couvert de fruits[530]!
[527] Correspondance secrète, vol. I.--Les Modes.
[528] Les Panaches ou les Coiffures à la mode. Comédie en un acte représentée sur le grand théâtre du monde. _Londres_, 1778.
[529] Mémoires de la République des lettres, vol. VII.
[530] Correspondance secrète, vol. I.
Il semble que la France en ces années soit jalouse des inventions de la vieille Rome, des trois cents coiffures de la femme de Marc-Aurèle. Essayez de compter celles qui ont laissé un nom: les coiffures à _la Candeur_, à _la Frivolité_, le _Chapeau tigré_, la _Baigneuse_, coiffure des migraines, le bonnet au _Colisée_, à _la Gabrielle de Vergy_, à _la Corne d'abondance_, le bonnet _au Mystère_, le bonnet _au Becquot_, le bonnet à _la Dormeuse_, à _la Crête de coq_, le _Chien couchant_, le chapeau à _la Corse_, à _la Caravane_, le pouf à _la Puce_, le pouf à _l'Asiatique_, la coiffure _aux Insurgents_ figurant un serpent si bien imité que le gouvernement, pour épargner les nerfs des dames, en défendait l'exposition[531]. C'est le _casque anglais_ orné de perles, le bonnet _à la Pouponne_, le bonnet _au Berceau d'amour_, _à la Bastienne_, le bonnet _à la Crèche_, le bonnet _à la Belle-Poule_ qui portait une frégate, toutes voiles dehors; la coiffure _à la Mappemonde_ qui dessinait exactement sur les cheveux les cinq parties du monde, _la Zodiacale_ qui versait sur un taffetas bleu céleste le ciel, la lune et les étoiles, et _l'Aigrette-parasol_ qui s'ouvrait et garantissait du soleil. Ce sont les coiffures à _la Minerve_, à _la Flore_, à toutes les déesses de l'antiquité, les coiffures baptisées par Colombe, par Raucourt, par la Granville, par la Cléophile, par Voltaire et par Jeannot des Variétés amusantes. Et il y a encore la _Parnassienne_, la _Chinoise_, la _Calypso_, la _Thérèse_ qui est la coiffure de transition entre la coiffure de l'âge mûr et celle de la vieillesse, la _Syracusaine_, les _Ailes de papillon_, la _Voluptueuse_, la _Dorlotte_, la _Toque chevelue_[532]; enfin cette coiffure qui tue les mantelets et les coqueluchons: la _Calèche_, dont la fille de Diderot, encore enfant, expliquait si bien les avantages à son père. «Qu'as-tu sur la tête, demandait le père, qui te rend grosse comme une citrouille?--C'est une calèche.--Mais on ne saurait te voir au fond de cette calèche, puisque calèche il y a.--Tant mieux: on est plus regardée.--Est-ce que tu aimes à être regardée?--Cela ne me déplaît pas.--Tu es donc coquette?--Un peu. L'un vous dit: Elle n'est pas mal; un autre: Elle est jolie. On revient avec toutes ces petites douceurs-là, et cela fait plaisir.--Ah ça! va-t'en vite avec ta calèche.--Allez, laissez-nous faire, nous savons ce qui nous va, et croyez qu'une calèche a bien ses petits avantages.--Et ces avantages?--D'abord, les regards partent en échappade; le haut du visage est dans l'ombre; le bas en paraît plus blanc; et puis l'ampleur de cette machine rend le visage mignon[533].»
[531] Mémoires de la République des lettres, vol. X.
[532] Galerie des modes, chez Esnauts et Rapilly.--Manuel des toilettes.--Éloge des coiffures adressé aux dames par un chevalier de l'ordre de Saint-Michel, 1782.
[533] Mémoires, Correspondance et Ouvrages inédits de Diderot. _Garnier_, 1841, vol. II.
Un moment cette furie des coiffures extravagantes était menacée, arrêtée par la vogue du _hérisson_, une coiffure relativement simple qui cerclait d'un simple ruban les cheveux relevés et se dressant en pointes. Mais aussitôt les modistes effrayées, les boutiques désertes, redoublaient d'efforts et d'étalages[534]. La mode repartait plus folle et faisait monter à deux cent trente-deux livres un chignon fourni par le perruquier de l'Opéra à la Saint-Huberti[535]. C'étaient de nouvelles surcharges, de prodigieux empanachements qui enrichissaient les plumassiers[536], qui leur valaient d'un seul coup, d'une seule ville de l'étranger, de Gênes où la duchesse de Chartres montrait ses panaches, une commande de 50 mille livres[537]. Les échafaudages de cheveux montaient et montaient encore: ils arrivaient à dépasser en hauteur ces coiffures _à la Monte-au-ciel_, figurées sur de grands mannequins exposés en août 1772 dans un café de la foire Saint-Ovide, qui avaient tant donné à rire au peuple accouru[538]. C'est l'époque des coiffures si majestueusement monumentales que les femmes sont obligées de se tenir pliées en deux dans leurs carrosses, de s'y agenouiller même; et les caricatures françaises et anglaises exagèrent à peine en montrant les coiffeurs perchés sur une échelle pour donner le dernier coup de peigne et couronner leur œuvre. A peine si les portes d'appartements sont assez élevées pour laisser passer ces édifices ambulants qui sont à la veille de faire brèche partout où ils passent, quand Beaulard remédie à tout par un trait de génie: il invente les coiffures mécaniques qu'on fait baisser d'un pied en touchant un ressort, pour passer une porte basse, pour entrer dans un carrosse; coiffures qu'on appelle _à la grand'mère_, parce qu'elles préservent des réprimandes des grands parents: une jeune personne se présente à eux, le ressort poussé, la coiffure basse; puis le dos tourné à la vieille femme, «à la fée Dentue», comme dit le temps, la coiffure en un clin d'œil remonte d'un pied, ou même de deux[539].
[534] Correspondance secrète, vol. IV.
[535] Revue rétrospective, vol. VIII.
[536] Tableau de Paris, par Mercier, vol IX.
[537] Mémoires de la République des lettres, vol. IX.
[538] Id., vol. XXIV.
[539] Les Modes. Épître à Beaulard.
Beaulard! ne passons pas devant ce grand nom sans nous y arrêter un moment. Il est en ce temps le modiste sans pareil, le créateur, le poëte qui mérite l'honneur de la dédicace du poëme des _Modes_ par ses mille inventions et ces délicieuses appellations de fanfioles, qu'on dirait apportées de Cythère par le chevalier de Mouhy ou Andréa de Nerciat: les rubans _aux soupirs de Vénus_, les diadèmes _arc-en-ciel_, _le désespoir d'opale_, _l'instant_, _la conviction_, _la marque d'espoir_, les garnitures _à la composition honnête_, _à la grande réputation_, _au désir marqué_, _aux plaintes indifférentes_, _à la préférence_, _au doux sourire_, _à l'agitation_, et l'étoffe _soupirs étouffés_ garnie _en regrets inutiles_, sans compter toutes les nuances combinées, disposées, imaginées par son goût, sortant de cette boutique assiégée d'où partent les couleurs qu'il faut porter, la couleur _vive bergère_, la couleur _cuisse de nymphe émue_, la couleur _entrailles de petit-maître_[540]!
[540] Les Modes.--Les Numéros, troisième partie.--La Matinée, la Soirée, la Nuit des boulevards. Ambigu de scènes épisodiques. 1776.
Car au milieu de cette mode qui change, roule et se déplace sans cesse, il y a de temps en temps comme de grands courants de couleur qui passent et pèsent sur elle. Un ton règne tout à coup partout. C'est tantôt la couleur _boue de Paris_, tantôt la couleur _merde d'oie_[541], tantôt la _couleur puce_, une couleur qu'il suffit de porter en 1775, au dire de Besenval, pour faire fortune à la cour, une couleur rappelée à toutes les pages de _Vulsidor et Zulménie_, le roman de Dorat, une couleur nommée par Louis XVI, et multipliée par l'imagination des teinturiers en toutes sortes de nuances et de dérivés: _ventre de puce en fièvre de lait, vieille puce, jeune puce, dos, ventre, cuisse, tête de puce_[542].
[541] Correspondance secrète, vol. X.
[542] Les Numéros. Troisième partie.--Voir dans l'_Almanach svelte_, 1779, l'origine de la mode de cette couleur, dans l'exclamation de cette femme considérant «sur son ongle d'un blanc animé, bordé d'incarnat plus vif,» le cadavre de la bestiole sans vie: «Voyez, mesdames, la couleur de cette puce! C'est un noir qui n'est pas noir, c'est un brun qui est trop brun, mais voilà en vérité une couleur délicieuse.....»
Mais voilà qu'au plus beau moment de son triomphe, la couleur puce est tuée par la couleur _cheveux de la Reine_, une couleur qui naît d'une comparaison délicate trouvée par Monsieur à propos de satins présentés à Marie-Antoinette. Sur le mot de Monsieur, une mèche d'échantillon de ces jolis cheveux blond cendré est envoyée aux Gobelins, à Lyon, aux grandes manufactures; et la nuance, pareille à l'or pâle, que les métiers renvoient, habille pendant tout un an la France aux couleurs de la Reine[543]. Ce n'est pas la seule invention de la mode à laquelle la grâce de Marie-Antoinette sert de marraine et donne la fortune. Dès son arrivée en France, elle avait fait adopter, sous le nom de coiffure _à la Dauphine_, cette coiffure qui donnait à la chevelure élevée et s'épanouissant au-dessus du front l'apparence d'une queue de paon[544]. En 1776, les femmes se disputaient la coiffure appelée le _Lever de la Reine_ et le _Pouf à la Reine_[545]. Les fichus larges et bouffants, les fichus que l'on comparait à des pigeons pattus, se taillaient sur les fichus portés par la Reine à ses relevailles de couches. Le nom de la Reine était donné à une robe qu'inventait Sarrazin, «costumier de Leurs Altesses Nosseigneurs les Princes et directeur ordinaire du salon du Colisée»; et lorsqu'elle avait un second fils, cette robe prenait une garniture au _Nouveau Désiré_. Enfin aux brocarts, aux pompons, aux plumets, à la folie d'ornements du grand habit de cour, elle faisait succéder, par l'influence de son exemple, la mode des volants de dentelles étagés sur une robe de satin uni[546].
[543] Mémoires de la République des lettres, vol. VIII.