La femme au dix-huitième siècle
Part 23
En descendant du nuage et de cette mode, la femme prend l'habillement usuel du dix-huitième siècle: la grande robe venue des tableaux de Watteau, et reparaissant en 1725 dans les «Figures françoises de modes» dessinées par Octavien[462], la grande robe partant du dos, presque de la nuque, où elle fronce comme un manteau d'abbé, du reste libre dans son ampleur, presque sans forme, flottant comme une large robe de chambre[463] ou comme un domino étoffé qui laisserait échapper les bras nus d'_engageantes_ de dentelles. Voyez les Iris et les Philis du peintre de Troy: elles sont toutes vêtues de ce costume du matin qui se garnit de boutons et de boutonnières en diamants, aussitôt que sont retirées les ordonnances sur les pierreries du 4 février et du 4 juillet 1720[464]. Sur la tête, elles n'ont qu'un petit bonnet de dentelle aux barbes retroussées dans la coiffe, pliées en triangle, avançant en pointe sur une coiffure basse à petites boucles toutes frisées; ou bien elles portent le _coqueluchon_, qui sera plus tard la _Thérèse_. Au cou, elles ont une collerette à grands plis tombants, ou bien un fichu qui joue sur la peau, ou encore un fil de perles. Puis, de la gorge jusqu'au bout des mules à fleurettes relevant de la pointe et sans talons, la grande robe enveloppe et cache tout le corps de la femme dans les flots de l'étoffe; au corsage seulement, elle laisse voir, en s'entr'ouvrant, les nœuds de rubans du corset disposés souvent en échelle au-dessous du _parfait contentement_. La femme ne semble pas tenir à cette robe immense, si lâche, et qui va en s'évasant si largement autour d'elle. Et elle a trouvé le secret d'être voilée sans être habillée dans ce costume sans adhérence, débordant à droite et à gauche, roulant sur les lignes du corps ainsi qu'une onde, détaché de ses membres et cependant suivant ses mouvements à peu près comme la mule avec laquelle joue le bout de son pied.
[462] Paris. _Surugue_, 1725.
[463] «A présent la commodité paraît être le seul but que les dames parisiennes ont en s'habillant: on ne voit guères dans les promenades publiques celles qui sont d'un rang un peu distingué qu'en corset et en pantoufles; elles portent toutes sur elles, comme des arlequins, un air de bonne fortune prochaine... Paris est devenu, contre la nature du terroir, fécond en tailles épaisses et massives, aussi bien qu'en gorges grosses et pendantes. Il ne faut pas s'en étonner; le déshabillé, qui est la parure ordinaire de ces dames, donne à leurs membres toute la liberté remarquable de s'étendre et de grossir.» _La Bagatelle_, 11 juillet 1718.
[464] Les Maîtresses du Régent, par M. de Lescure. _Dentu_, 1860.
Cette toilette, avec son incroyable déploiement de jupe, représente le _panier_ dans l'ampleur, la grandeur, l'énormité de son développement. Le panier, que les princesses du sang vont bientôt porter si large qu'il leur faudra un tabouret vide à côté d'elles[465], le panier commence à grandir sur le modèle des paniers de deux dames anglaises venues en France en 1714; et chaque année, il est devenu plus usité, plus exagéré, plus extravagant. Il s'est étoffé de façon à couvrir les grossesses de la Régence: il s'est répandu par toute la France, comme un masque de débauche, pendant ces jours de folie. Une caricature de 1719 nous montre une foire de boutiques et d'étalages de paniers que marchandent et se disputent des bourgeoises trompant leurs maris pour en acheter, des cuisinières «ferrant la mule» pour en avoir un, des montreuses de marmottes, et même des vieilles dont le pas traînant s'aide d'une béquille[466]; car c'est une fureur dont l'âge ne préserve pas, et qui atteint dans ce siècle jusqu'aux centenaires: le journal de Verdun du mois d'octobre 1737 n'annonce-t-il pas que Louise de Bussy, âgée de cent onze ans, est morte d'une chute faite en voulant essayer un panier? Après la caricature viennent les satires, les chansons, les _canards_, «la Poule Dinde en falbala» et la «Mie Margot» qui compare l'élégante, avec sa tête très-_tignonnée_, son corps fluet, sa carrure, à un oranger en caisse; et ce refrain court les rues:
Là, là, chantons la pretintaille en falbalas, Elles tapent leurs cheveux; L'échelle à l'estomac, Dans le pied une petite mule Qui ne tient pas, Habit plus d'étoffe Qu'à six carrosses Pretintailles[467]
[465] Journal historique de Barbier, vol. I.
[466] Cabinet des Estampes, Histoire de France, vol. 53. Marché aux paniers et cerceaux rétably par arrest de Vénus en faveur des filles et des femmes, rendu en 1719.
[467] Bibliothèque de l'Arsenal. _Manuscrits, B. L. F. 77 bis._--Une calotine du temps, _Ordonnance burlesque de la reyne des modes au sujet des paniers et cerceaux, et vertugadins et autres ajustements des femmes_, s'élevant contre l'usage pernicieux des dames de courir les rues et promenades publiques en robe détroussée, la gorge et les épaules découvertes, voulait et ordonnait que le collet monté de Quentin, l'Agrafe, le Lacet, la Fraise, les anciens vertugadins, les souliers à la Pontlevis, les Steinkerques fussent rétablis dans leur forme, usages de modes et façons à peine de 3,000 livres d'amende. Une ordonnance faite au _Palais du plaisir_, le 16 octobre 1719, signé de Vénus, attaquant l'ordonnance burlesque, voulait et ordonnait que les femmes et les filles continuassent à courir les rues et les promenades publiques en robe détroussée et portant paniers, cerceaux, criardes. Un petit écrit prenait plus sérieusement la défense des pretintailles, des falbalas, des paniers si rudement maltraités; il attaquait les modes masculines, les culottes des hommes en fourreau de pistolet, les casaques de laquais, faites en houppelandes avec le grand collet pendant, dont les hommes du temps se paraient, les chapeaux pliés en oublies, les perruques en toupet avec quatre cheveux par devant. Il terminait en disant qu'avec la nouvelle mode, les femmes étaient habillées en peu de temps sans secours, et habillées pour ainsi dire en déshabillé (Apologie ou la Défense des paniers. _A Paris, de l'imprimerie de Valeyre_, 1727).
Après les chansons, arrive la comédie; et dans les _Paniers de la vieille précieuse_ (1724), l'on entend Arlequin costumé en marchande de vertugadins et de paniers crier: «J'ay des bannes, des cerceaux, des paniers, des vollans, des criardes, des matelas piqués, des sacrissins. J'en ay de solides qui ne peuvent se lever pour les prudes, de plians pour les galantes, de mixtes pour les personnes du tiers état... J'en ay, grâce à Dieu, de toutes les espèces, à l'angloise, à la françoise, à l'espagnole, à l'italienne... J'en fais en cerceaux de porteur d'eau pour les tailles rondelettes, en bannes pour les minces, en lanternes pour les Vénus...» Mais la mode était sourde à toutes ces railleries. Elle résistait même aux condamnations de l'Église mettant dans la bouche de ses prédicateurs et de ses docteurs des anathèmes à la Menot, appelant les porteuses de paniers «guenuches» et «huissiers de diable». Et les curés de paroisse avaient beau, du haut de la chaire, représenter aux femmes, non-seulement tout le scandale, mais encore tout le ridicule de leur costume, les comparer à des porteuses d'eau ayant deux seaux sous leurs jupes, ou à des tambourineuses cachant un tambour de chaque côté d'elles, les femmes continuaient à fréquenter les églises, à revenir aux sermons en tenant leurs paniers à deux mains, et en laissant voir un cercle de bois sous leur jupe «arrogante et fastueuse[468]». Convaincues que cet arrangement donnait à leur taille l'élégance et la majesté, à toute leur personne un air de rondeur opulente, elles couraient à toutes les inventions de paniers que mettait au jour l'imagination des faiseurs et des faiseuses. Et que de formes, que de façons de paniers! Il y en avait en _gondole_: c'étaient ceux-là qui faisaient ressembler les femmes à des porteuses d'eau; d'autres, n'étant pas plus larges en bas qu'en haut, donnaient l'apparence d'un tonneau. Il y en avait qu'on appelait _cadets_, parce qu'ils n'avaient pas la grandeur légitime: ils descendaient de deux doigts seulement au-dessous du genou. Les paniers à _bourrelets_ avaient au contraire au bas un gros bourrelet qui évasait la jupe. Aux paniers à _guéridon_, on préférait d'ordinaire les paniers à _coudes_, paniers plus larges par le haut, formant mieux l'ovale, et sur lesquels les coudes pouvaient se reposer: ces paniers avaient cinq rangs de cercles, dont le premier s'appelait le _traquenard_[469], c'est-à-dire trois rangs de moins que les paniers à l'anglaise. Pour les _criardes_, ainsi nommées du bruit de leur toile gommée, elles n'étaient portées que par les actrices sur le théâtre et les dames du plus grand air. D'ailleurs, elles disparaissent bientôt dans la mode définitive du panier appelé proprement _panier_ à cause de sa ressemblance avec l'espèce de cage où l'on met la volaille. Au milieu du siècle, le panier était fait d'une jupe de toile sur laquelle on appliquait des cercles de baleine[470].
[468] Discours sur les femmes, par Achille de Barbantane. _Avignon_, 1754.--Entretien d'une dame de qualité avec son directeur sur les paniers.
[469] Satire sur les cerceaux, paniers, criardes et manteaux volants des femmes et sur les autres ajustements. _Paris_, _Thiboust_, 1827.
[470] Petite Bibliothèque amusante. _Londres_, 1781. Deuxième partie.
Cependant la caricature continue sa guerre à coups de crayon contre «les troussures équivoques». En 1735, elle dessine la _distribution des paniers à la mode par ma mie Margot aux environs de la ville de Paris_[471], où se voient des paniers de trois aunes. Mais la pauvre gravure n'a pas grand succès. Elle tire si peu qu'avec quelques changements et la rajoute d'une couronne sur la tête de ma mie Margot, elle reparaît en 1736 comme une figuration allégorique de la réunion de la Lorraine à la France. Le temps devait mieux que la caricature ruiner la mode des paniers. En 1750, on ne voyait plus guère que des _jansénistes_[472], c'est ainsi qu'on appelait les demi-paniers. Une dizaine d'années après, un faiseur honoré de la clientèle de la plupart des grandes dames de la cour, l'homme qui avait inventé des robes ornées de fleurs artificielles dont chacune avait l'odeur d'une fleur naturelle, le sieur Pamard portait le dernier coup aux paniers par la création des _considérations_ soutenant gracieusement la robe, sans le secours d'un certain nombre de jupons ou d'un panier[473]; et les _considérations_ faisaient disparaître les _jansénistes_, uniquement réservés aux cérémonies de la cour.
[471] Cabinet des Estampes, Histoire de France, vol. LVIII.
[472] Histoire générale du Pont-Neuf en six volumes in-fol. _Londres_, 1750.
[473] La Feuille nécessaire. 3 septembre 1759.
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Les _jansénistes_! la Mode du temps a l'habitude de ces appellations singulières, échos moqueurs des passions d'un temps. Événements et scandales, toutes les grandes et petites choses qui firent battre le cœur ou sourire l'ironie de la France, ont comme une trace de leur bruit, comme une lueur d'immortalité, dans ces riens légers et volants, un ruban, un bonnet, une coiffure, baptisés avec un nom fameux ou ridicule, avec une victoire ou un désastre, avec une joie publique ou une vengeance nationale, avec un mot, un sentiment, une idée, un engouement, l'occupation ou le jouet de l'imagination d'un peuple. Les couleurs de l'Histoire portées par la Folie, voilà la mode, voilà cette mode par excellence: la mode du dix-huitième siècle.
Dès le commencement du siècle, la mode touche à l'intérêt du moment. A la suite du procès du père Girard, paraissent les rubans _à la Cadière_, dont il existe trois échantillons dans les portefeuilles de la Bibliothèque impériale: dans l'un on voit la Cadière donnant un petit coup sur la joue du Révérend; un autre montre la Cadière et le père Girard en buste, séparés par une pensée. Et des éventails succèdent aux rubans. De l'incendie qui avait brûlé trente-deux rues à Rennes en 1721, il était sorti des bijoux et des parures de femmes, faits des pierres calcinées et des vitrifications du feu[474]. Quand vient Law et son système, on invente les galons «du système». Un terme, le terme «d'allure» court-il tout à coup de bouche en bouche, en 1730? vite, ce sont des éventails et des rubans _à l'allure_, si goûtés qu'on les porte même pendant le deuil pris à la cour pour la mort du roi de Sardaigne. Le passage du Rhin effectué par le maréchal de Berwick et les troupes du Roi, le 4 mai 1734, est célébré par les taffetas du _passage du Rhin_, ondés comme l'eau d'un fleuve, et par les rubans du _passage du Rhin_, qui font voir, dessiné grossièrement et comme tatoué sur la soie, un mousquetaire blanc ou bleu de ciel entre une tente blanche et une tente couleur rubis ou émeraude.
[474] Histoire de la régence, par Lemontey.--Mémoires de Saint-Simon, vol. XVIII.
Sur le goût de la reine Marie Leczinska pour le jeu du quadrille, il naît des rubans nommés _quadrille de la reine_. En 1742, l'apparition d'une comète amène toute une mode _à la comète_. Quelques années après, la venue d'un rhinocéros en France met toute la mode _au rhinocéros_[475]. Et que de modes disparues, emportées par le caprice qui les avait apportées, absorbées par une de ces grandes modes générales, une de ces modes à _la Pompadour_ qui embrassent toutes les fanfioles de la toilette, et dont on peut voir l'étendue et l'universalité dans la brochure publiée à la Haye sous ce titre: _La Vie à la Pompadour, ou la quintessence de la mode, revue par un véritable Hollandois!_ Fontenoy fait naître des cocardes, Lawfeld des chapeaux[476]. On voit des bonnets à la Crevelt, des rubans à la Zondorf et des éventails à la Hokirchen[477]. Les querelles du Parlement font naître le _parlement_, espèce de fichu en taffetas avec capuce[478]. Vers 1750, l'abandon par l'architecture du style rocaille pour le style grec, la construction du Garde-Meuble amène cette première furie du goût antique qui met à _la grecque_ les toilettes et les coiffures de la femme; grande mode, que raille Carmontelle avec ses projets d'habillements d'hommes et de femmes uniquement composés d'ornements de cinq ordres grecs employés dans la décoration des édifices[479]. En 1768, la débâcle de la Seine fait paraître chez les modistes les bonnets à _la débâcle_. Linguet est-il rayé du tableau des avocats? On ne vend plus que des étoffes, des rubans _rayés_[480]. Que dans un Mémoire Beaumarchais immortalise la silhouette de Marin, la mode invente aussitôt le _quesaco_ que Mme du Barry est presque la première à porter. Qu'à l'avénement de Louis XVI l'espérance du peuple salue la résurrection d'Henri IV, les tailleurs et les couturières cherchent à remettre en honneur le costume à la Henri IV. En mai 1775, les troubles venus à la suite de la cherté et de la disette du blé font imaginer les bonnets à _la révolte_[481]. En novembre 1781, la naissance du Dauphin met en vogue la nuance _caca Dauphin_, et change en Dauphins les Jeannettes que toutes les femmes portaient au cou[482]. Le ministère de Turgot répand, dans le monde des femmes qui prennent du tabac, les tabatières à _la Turgot_ qu'on appelle _platitudes_. Le ministère ballotté de Monteynard inspire l'idée des écrans à _la Monteynard_, établis sur une base mobile mais plombée, et se relevant d'eux-mêmes[483]. Plus tard, un bonnet sans fond est un bonnet à _la caisse d'escompte_, un bonnet envolé est un bonnet à la Montgolfier. Bientôt, sur l'éventail porté par les dévotes elles-mêmes, Figaro va paraître à côté de la chanson des ballons[484]. Et ce siècle, qui commence par les rubans à la Cadière, finira par les rubans _à la Cagliostro_ où l'on verra des pyramides sur fond rose[485].
[475] _Le Rhinocéros_, poëme en prose divisé en six chants, 1750, dit l'affluence du public emplissant le parquet, l'enceinte, les balustrades de tout ce que Paris avait d'aimable. Il fait l'énumération des _berlingots_ de coquettes, des _carrosses-coupés_, des voluptueux _vis-à-vis_, des _remises_ de provinciales, des _demi-fortunes de messieurs_, des _soupirs_ assiégeant la porte de la baraque.
[476] L'Europe française, par Caraccioli. _Paris_, 1778.
[477] Le Livre à la mode.
[478] Galerie des modes et Costumes françois dessinés d'après nature et coloriés avec le plus grand soin par Mme Le Beau. _A Paris, chez les sieurs Esnauts et Rapilly, rue Saint-Jacques, à la ville de Coutances, avec privilége du Roi._
[479] Correspondance de Grimm, vol. III.
[480] Correspondance littéraire de la Harpe, vol. I.
[481] Correspondance secrète, vol. I.
[482] Mémoires de la république des lettres, vol. XVIII.
[483] _Id._, vol. XXVII.
[484] Les Entretiens du Palais Royal, 1786. Deuxième partie.--La vogue de la chanson de Malborough avait fait naître des rubans, des coiffures, des chapeaux à la Malborough.
[485] Le Cabinet des modes, 1786.
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Nous avons laissé la mode à de Troy; reprenons-la à Lancret: nous la retrouverons dans les deux belles pièces gravées d'après lui par Dupuis, le _Glorieux_ et le _Philosophe marié_. La coiffure est toujours une coiffure basse sur laquelle est jeté, avec quelques fleurs, un petit bonnet de dentelle s'envolant de chaque côté et pointant sur le front. La femme porte au cou trois rangs de perles d'où pend une grosse perle, et d'où descend en rivière le collier glissant entre deux seins et faisant sur le corsage deux ou trois nœuds lâches. Le corsage s'ouvre sur un _corps_ garni d'une échelle de rubans. Au côté gauche, la femme porte un de ces énormes bouquets, un de _ces fagots de fleurs_ qui montent au-dessus de l'épaule. Des manchettes d'Angletere à trois rangs avancent sur ses bras, sur ses gants qui vont jusqu'aux coudes. Sa robe fermée, tombant à plis larges, solides et superbes, est chargée, ornementée, agrémentée de dessins en chenille et en plumetis relevés de gros nœuds. Parfois, elle est faite d'une de ces étoffes que montrent à Versailles les portraits de Marie Leczinska, d'un de ces brocarts de pourpre et d'or[486] qui mettent au corsage de la femme les rayons d'une cuirasse et sèment sur sa jupe les pivoines et les coquelicots épanouis, les soleils en feu, les grappes de raisin, comme une orfévrerie de fleurs, de fruits, de feuilles, de branchages, de torsades et de ramages, versée sur un tapis de soie. Souvent aussi sa robe est de ce joli satin gris de lin et or dont Nattier aime à habiller ses modèles et l'auteur d'_Angola_ ses héroïnes; ou bien ce sera un brocart bleu rayé argent avec un corset de même couleur, un jupon de satin blanc à dentelle et franges d'argent, une jupe pareille à la robe avec dentelle d'Espagne et _campagne_ d'argent: et la jupe en se relevant laissera voir un bas de soie noire avec un fil d'argent sur les côtés et le derrière, un soulier de maroquin noir avec une tresse d'argent et une boucle de diamants. Une coquetterie fastueuse; un étalage de richesse, une majesté de magnificence, un ensemble de raideur, de grandeur et de splendeur, tels sont les caractères de cette toilette parée de la femme, le _grand habit_ de la Française du dix-huitième siècle, qui, malgré toutes les innovations de détails et d'ornementation, conserve un aspect et des lignes consacrés, se règle sur un patron d'étiquette, et garde jusqu'au dernier jour de la monarchie une forme traditionnelle, presque hiératique. Un recueil de modes va nous en donner le dessin, l'exemple et le type.
[486] On alla jusqu'à faire des robes d'étoffe d'or sans couture que Marie Leczinska refusa à cause de la cherté du prix. (Revue rétrospective, vol. V).
Dans l'habillement appelé proprement le _grand habit à la françoise_, la robe décolletée et busquée, plissée par derrière, sans aucun pli par devant, faisait paraître le corps isolé et comme au centre d'une vaste draperie représentée par la jupe. La robe, qui n'était plus la robe fermée et d'une seule pièce, s'ouvrait en triangle sur une sorte de robe de dessous, en évasant de chaque côté du triangle une large bande appelée _parement_, toute bouillonnée, coupée par des barrières, enjolivée de glands et de bouquets de fleurs. Le _falbala_, c'est-à-dire le triangle formé par la robe de dessous laissée à jour, était coupé par des barrières en croissant; un bouquet, tenu en arrêt par un gland flottant, faisait son milieu. Les manches courtes de la robe avaient des manchettes à trois rangs. Du dos, une collerette ou _médicis_ de blonde noire s'élevait et en enveloppait la nuque. L'arrangement de la tête répondait à cette toilette imposante, théâtrale et royale tout à la fois: la femme était coiffée _à la physionomie élevée_, avec quatre boucles détachées, et le _confident_ abattu devant l'oreille gauche[487]; elle avait des perles aux oreilles et un rang de perles mis en bandeau se balançait sur ses cheveux.
[487] On appelait _physionomie_ et _coque_ la partie de la coiffure qui s'élevait du front; _confident_, la boucle lâche qui descendait et venait se dénouer sur le cou.
Que d'inventions pourtant dans ce cadre invariable! Que de fantaisies, que de recherches de goût, quel génie de luxe variant sans cesse cette toilette réglée et fixée, ajoutant encore à son faste! C'étaient des robes de satin blanc broché, cannelé et rayé, couvertes de rosettes lamées or et chenille; des robes lamées d'argent et semées de fleurs, ornées de bouquets de plumes lilas et argent; des robes aux guirlandes de roses brodées en nœuds de paillons roses, et pailletées d'or et d'argent; des robes au fond d'argent rayé de grosses lames d'or, rebrodé et frisé d'or avec des guirlandes d'œillets et des paillettes d'or nué; des robes de satin mosaïque, pailletées d'argent, rayées et guillochées d'or avec des guirlandes de myrte. C'étaient des robes où la mode un moment mettait en garniture la dépouille de quatre mille geais, des robes où Davaux faisait courir des broderies resplendissantes, où Pagelle, le modiste des _Traits galants_, jetait les blondes d'argent, les barrières de chicorée relevées et repincées avec du jasmin, les petits bouquets attachés avec des petits nœuds dans le creux des festons, et les bracelets et les pompons[488], et tous les prodigieux enjolivements qui faisaient monter une robe au prix de 10,500 livres, qui en faisaient payer une à Mme de Matignon 600 livres de rentes viagères à sa couturière[489]!--moins cher peut-être que la duchesse de Choiseul ne payait celle qu'elle se faisait faire pour le mariage de Lauzun: une robe de satin bleu, garnie en martre, couverte d'or, couverte de diamants, et dont chaque diamant brillait sur une étoile d'argent entourée d'une paillette d'or[490].
[488] Les Maîtresses de Louis XV, par Edmond et Jules de Goncourt (_sous-presse_).
[489] Mémoires de la République des lettres, vol. XX.
[490] Lettres d'Horace Walpole. _Janet_, 1818.